Philip Tagg | Vers une musicologie de la television (La Chaux du Fonds 1990)

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Sémiologie et Musicologie

Text of Philip Tagg | Vers une musicologie de la television (La Chaux du Fonds 1990)

  • Vers une musicologie de la tlvisionContribution de Philip Tagg

    au Colloque Ferdinand Gonseth, La Chaux du Fonds (Suisse), septembre 1990.1

    Publi dansFrank Martin, musique et esthtique musicale,

    numro spcial de la Revue Musicale de Suisse romande, 1995, pp. 33-60 (actes du colloque raliss sous la direction de ric mery).

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    Le problme: L'importance, la valorisation et les tudes de la musique -La smantique musicale - Une anthropologie de la musique de tlvision?

    Recherches actuelles: Expriences d'accueil - Classification des associations visuelles-verbales (AVVs) - Les villes, le soupon, lajalousie: concepts verbaux et musicaux - Le soupon et la jalousie - La ville: grande ou petite?

    Concepts musicaux du fminin et du masculin la tlvision: Les dix indicatifs - Statistique du fminin et du masculin musicaux - Musiques masculine et fminineConclusions: La musique, es archtypes et la schizophrnie des connaissances

    Appendices: Rfrences verbales - Rfrences musicales - Notes

    Le problmeL'importance, la valorisation et les tudes de la musiqueEnfant de notre temps comme je le suis, je prends la libert de commencer cet expos en vous noyantun peu dans les chiffres, parce que la musique occupe une position d'une importance capitale (danstous les sens du terme) dans notre socit, une importance qui semble souvent nous chapper commemusicologues mais qui pourrait nous aider dvelopper notre sujet dans plusieurs directions. Quelssont ces chiffres noyants?

    les habitants du monde occidental (y compris les sourds, les retraits et les bbs) dpensentune moyenne de $75 par anne pour la musique;2

    ils entendent de la musique pendant trois heures et demie quotidiennement, c'est--dire pendantpresque un quart de leur vie l'tat de veille;2

    l'enfant de dix ans d'aujourd'hui a entendu plus de musique que n'en entendaient ses arrire-grands-parents pendant toute leur vie;3

    le chiffre d'affaires de l'industrie musicale dans un pays comme la Sude est aussi grand quel'assistance conomique accorde par le gouvernement aux pays en voie de dveloppement;4

    la musique constitue 90% de l'coute radiophonique tandis que 70% des missions tlvisescontiennent de la musique, soit visuellement au premier plan, soit comme sonorisation, jingle,indicatif, etc;5

    Il est vident que la quasi-totalit de cette musique est mdiatise techniquement par des haut-parleurs et des couteurs relis des metteurs-radio, des tlviseurs, des enregistreuses cassette,des auto-radios, de l'quipement Muzak,6 des tourne-disques, magntoscopes, etc. La musique estplus ou moins devenue omniprsente et peut tre entendue la maison, au travail, dans lesrestaurants, les voitures, les avions et les aroports, dans les magasins et mme dans les toilettespubliques. |34|

    Toute cette musique ne pourrait tre ni vendue ni distribue s'il n'existait aucun besoin collectif (c'est--dire socialement objectif et individuellement subjectif) de son existence et de son exploitation ,

  • non seulement quantitativement (voir ci-dessous) mais aussi qualitativement (c'est--dire eu gard ses usages).7 Expliquer la nature, la qualit et les usages de cette musique videmment omniprsenteest une tche multidisciplinaire impliquant de tout: depuis les recherches en matires de commercejusqu' la thologie, de l'lectronique la sociologie, l'anthropologie, la linguistique, la psychologie et,bien entendu, la musicologie. C'est l, avec la musicologie et l'ducation musicale, que commencent lesproblmes, parce que la musicologie a jusqu' rcemment brillamment ignor le vaste corpus demusiques produites aprs Edison,8 tandis qu' l'cole la musique occupe la mme place que les artsmnagers l'chelon le plus bas des matires enseignes.9

    Pourquoi y a-t-il une telle divergence entre l'importance vidente de la musique dans le monde rel etcelle qui lui est concd par les institutions publiques de l'ducation et des recherches? Il estimpossible de discuter ici cette question qui fait partie d'un vaste complexe de contra dictions etd'anachronismes, tous apparents les uns aux autres, dans notre culture. Il suffit ici de poserl'hypothse que ce complexe de contradictions apparentes une espce de schizophrniesocioculturelle coupe notre vie d'individu en catgories d'exprience apparemment opposes: lepriv contre le public, le travail contre le loisir, le srieux contre le divertissement, les faits contre lafiction, le rationnel contre l'intuitif, la pense contre le sentiment, la science contre l'art, laconnaissance contre le talent ou le savoir faire, etc. Cette schizophrnie, qui mrite des jours dediscussion mais que nous ne pouvons que mentionner en passant ici, s'infiltre dans tous les coins denotre conscience, nous obligeant caser tout domaine du vcu selon la grille de paires bipolaires dontnous venons de donner quelques exemples.

    Il est tratreusement facile de ranger un phnomne comme la musique dans cette gare de triageschizophrne. En tant qu' art intuitif du secteur loisir plutt que du secteur travail, la musique exige deses excutants, nous croyons bien le savoir, le talent et le savoir plutt que la connaissance pourexprimer une fiction des sentiments privs plutt que des penses sur les faits publics. Ajoutons aussique la 'bonne' et la 'mauvaise' musique se placent gnralement chacune vers son propre ple surl'chelle art divertissement. En mme temps, dans le monde rel au-del de cette trange grilleconceptuelle, la musique, nous l'avons dj mis en vidence, possde un caractre clairement publicsur le plan conomique et social, ceci impliquant un caractre politique et, par extension, idologique.

    Nous ne discuterons pas ici la politique culturelle, mais n'oublions pas que, grce au dveloppementtechnique des media, les messages idologiques ne se rpandent plus principalement en paroles,malgr notre fixation dans le monde scolaire sur le langage verbal (ainsi |35| que sur celui des chiffres)comme seuls systmes symboliques dignes de vhiculer la connaissance. Cette contradiction s'exprimeplus srieusement dans le fait que nos enfants vont une cole qui cherche les prparer unesituation mdiatique d'avant-guerre, c'est-a-dire l're du livre, du journal et du pamphlet politique, l're de la fin de l'hgmonie de la parole. Autrement dit, nos enfants reoivent une ducation quisemble ignorer leur ralit mdiatique contemporaine et qui n'offre presque aucun d'entre eux lesmoyens de faire valoir ses propres ides dans les termes visuels ou musicaux de la tlvision devantlaquelle ils ont t quasiment levs. Et les brave professeurs de musique munis d'un budget qui leurpermet d'acheter quelques fltes--bec en vente, qu'est-ce qu'ils peuvent faire? Pas grand-chose sur leplan pratique, malheureusement. Cependant, quand il s'agit de la comprhension de la musiquerpandue par les mass-media, le professeur aurait pu offrir ses lves les moyens de se former uneopinion ou une attitude indpendante, critique ou non, envers ce qui se passe musicalement au travail,dans le supermarch, sur l'cran, dans la publicit, dans les vidoclips, etc. si nous, les musicologues,avions pu, notre tour, lui offrir des mthodes d'analyse musical qui dpassent la simple description dudveloppement ou de la rapparition des thmes et qui va un peu plus loin qu'un abrg schenkriendes structures harmoniques.

    Dans ce contexte, il faut noter que plusieurs chercheurs abordant le domaine de la musique populairedu ct sociologique ont explicitement revendiqu des modles analytiques explicatifs des relationsentre les structures musicales et l'ensemble plus vaste de la ralit socioculturelle dans laquelle cessons sont produits et exploits.10 Cela est videmment du ressort de l'anthropologie11 et de lasmantique12 musicales, car la recherche d'explications de ces relations prsuppose une approche dela musique comme systme symbolique; on voit en effet qu' cette fin l'analyse musicologiquetraditionnelle,13 avec son penchant mtaphysique pour une certaine musique instrumentale,14 et safixation sur les seuls paramtres transcriptibles au dtriment du sound immdiat,15 ne vautfranchement pas grand-chose.

    Discutons d'abord la smantique musicale: qu'est-ce qu'elle peut nous offrir dans le contexte de lamusique la tlvision? |36|

  • La smantique musicaleMises part certaines exceptions, les musicologues smantisants se sont tourns presqueexclusivement vers la musique classique pour dfinir leurs objets de recherche. En d'autres termes, unnombre limit de systmes de codes musicaux particuliers dvelopps durant une priodeparticulire de l'histoire d'un seul des cinq continents et par une partie particulire de la populationdans le cadre d'un nombre limit de situations de communication est propos, explicitement ouimplicitement, comme preuves musicales visant assurer l'ventuelle viabilit de thories et demtathories souvent trs gnrales, dfinissant la musique comme systme symbolique. Nouspouvons distinguer ici trois tendances:

    1. la concentration sur des uvres dont les techniques compositionnelles et les situations derception sont hautement marginales par rapport au menu musical de la plupart de lapopulation;

    2. le recours la notation comme unique forme d'emmagasinage sur laquelle baser l'analyse;16

    3. l'usage de l'expression musique classique pour dsigner les oeuvres des compositeurs du XVIIeau XXe sicle, comme si Et maintenant, Volare, Lilli Marlene, White Christmas et Satisfaction(sans mentionner certains indicatifs de film par Max Steiner, John Barry, John Williams ou EnnioMorricone) tous ne pouvaient tre qualifis de classique ni d' europen ni de standard.

    Le fait d'viter ce large corpus de musique familier et dissmin presque globalement est charg devaleurs politico-culturels. Mais il implique aussi un problme mthodologique en ce sens qu'il quivaut nier la possibilit de se doter d'hypothses valables expliquant comment fonctionn