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adrienne monnier éternelle libraire

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livre donné dans le cadre de la fete de la librairie

Text of adrienne monnier éternelle libraire

  • AdrienneMonnier

    eriAl i b r t e r n e l l e

  • livres, nous afftons rveusement, tel un ouvrier ltabli, notre vocation. Linstrument que nous sommes, nous laccordons cet orchestre polyphonique de papier, mesurant tout ce que nous navons pas encore lu, saisissant au vol les quelques flches que nous dcocherons aux lecteurs...

    La premire fois que jai lu Adrienne Monnier, jai t touche par sa dfinition, pleine dhumour, de son mtier entre le couvent et la ferme . En effet, il faut la fois atteindre au plus perant discernement et assumer des tches trs prosaques, de mnage mme Le libraire na pas loccasion de sombrer dans un intellectualisme dsincarn, il est tout de suite, rattrap, sanctionn par le Rel. Et si Adrienne Monnier parle des belles visites , rcompenses de ces journes parfois contraignantes, elle ne cache pas les autres, emmerdantes

    Malgr les Cassandre du mtier, il y a encore beaucoup de librairies indpendantes qui se crent en France : des librairies dauteur , se situant dans son hritage

    Cette anne, cest avec Adrienne Monnier nos cts, ou Adrienne Dcouvreur ainsi quon la surnommait que nous mobilisons plus de 450 libraires indpendants afin de redire notre attachement la prennit dune littrature de cration soutenue par une offre ditoriale audacieuse, varie, inattendue.

    Nous perdurerons, jen suis sre, malgr le diktat des meilleures ventes, malgr les mutations du paysage culturel, malgr cette rvolution numrique laquelle il est artificiel de nous opposer

    Mais ntes-vous pas, vous aussi, Lecteurs, concerns lors de cette journe de combat ? Nos questionnements sont les vtres. Vous tes des acheteurs responsables au sein de la chane vivante du livre. Que voulez-vous lire et dcouvrir ? Que voulez-vous faire du cur de vos villes quand vous vous promenez ? Quels interlocu-

    teurs dsirez-vous, quel imprvu acceptez-vous de rencontrer ? Noubliez pas, lorsque vous franchissez la porte dune librairie, que cet insens voyage effec-

    tu travers tagres et tables est irrationnel. Vous amorcez une odysse trange, dialoguez avec la part muette de votre tre, celle des deuils, des secrets, des consolations, peut-tre ?

    Seule une librairie et la prsence des livres peuvent dclencher cette nigmatique mise en route de votre imaginaire.

    Marie-Rose Guarniri ~ Librairie des Abbesses ~ Association Verbes

    Comme beaucoup daventures, le 7 rue de lOdon est n dune catastrophe.En effet, cest grce aux indemnits dun grave accident de chemin de fer dont fut victime

    son pre, quAdrienne Monnier a fond La Maison des Amis des Livres On pourrait trouver un peu candide cet intitul, cette faon de baptiser son lieu, mais

    maintenant que je connais bien Adrienne Monnier et quelle maccompagne, jaime cette ide de maison. Au fil des ans, elle na cess dy ajouter des pices, jusqu la transcender en cath-drale gothique littraire, presque Oui, le mot amis , je le prends aussi puisque notre mtier est avant tout un art des liens entre les livres, entre le prsent et le pass, entre le libraire, le passant lecteur, les auteurs et les diteurs.

    Qui dit amis dit aussi ennemis , parti pris, affinits lectives, exigence, risque, courage de la solitude parfois, car le libraire invente son ciel, constell de livres

    Le libraire ne prend pas tout, ne fait pas tout, nest jamais tout. Sa maison est un microcosme. Contrairement aux espaces googlelisants prtendant lin-

    fini, elle pose la limite dun univers professionnel subjectif exprimant un got, une vision, un style, une conomie aussi. Mais ce qui est inimitable et ce que nous dsirons vous faire entendre travers ces textes dAdrienne Monnier, cest le cur qui bat devant les livres. Ce florilge de textes nest pas lhagiographie dun tre de papier, mais le portrait dune passionne toute consa-cre la littrature, dune intelligence qui a thoris la premire le mtier de libraire.

    Pourquoi Adrienne Monnier est-elle ce point moderne ? Parce quelle na pas rduit notre profession lachat et la vente comme beaucoup le sou-

    haiteraient : organisant des soires de lecture, elle tait rdactrice en chef de revues, dcouvrait les premiers jets dauteurs inconnus, les mettait en relation avec le monde plus tabli de ldi-tion. deux, avec son amie Sylvia Beach, nont-elles pas dit ce chef-duvre difficile de lhistoire littraire, Ulysse de James Joyce, monument de 700 pages qui a rvolutionn le roman et linterroge encore ? Cette pope ditoriale dmesure est luvre de deux libraires dsignes pour accomplir une tche que personne nosait entreprendre. Seuls ces deux feux sacrs de femme pouvaient sans calcul laccomplir.

    Ce que ce livre raconte aussi, et je sais que mes confrres et amis libraires le comprendront, ce sont les petits matins silencieux douverture et les soires dhiver o, seuls, assis parmi tous nos P

    re

    lu

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  • Il est des mtiers que lon choisit, il y en a peu.Libraire fait partie du lot, en bonne place. Beaucoup fantasment sur le sujet, dautres se

    coltinent avec la ralit, pas toujours facile. Rapidement, le plaisir de la lecture et du contact, du dialogue et de lorganisation se confrontent la ncessit de servir les clients , collaborer avec ses collgues, ses patrons ou/et ses employs, de raliser un chiffre daffaires, tre compris des diteurs

    La librairie est souvent le maillon faible de la chane du livre, o trouver des gains de pro-ductivit ? les cost killers, en franais tueurs de cot, ont vite trouv la solution : tuer le libraire, ben voyons, il ny a qu avoir des self-services

    Par miracle et grce une loi, la loi Lang, la concurrence a t organise sur le service et non pas sur la force financire et petit petit les libraires, les vrais, malmens par les Trente Glorieuses ont subsist, volu, modernis les circuits, les lieux, et ils sont encore l, ils ne font pas de la fi-guration, ils incarnent, contre vents et mares, une socit de comprhension, de voisinage.

    La chane du livre est une chane de conviction et dengagement, chacun y joue son rle au service des auteurs et des lecteurs. Ce got qui nous lie un objet miracle qui vhi-cule tout le savoir du monde, quand le dernier ordinateur se sera teint, nous permettra encore de nous reconnatre et de partager ce talisman : le livre.

    Jean-Paul Capitani

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    Lhistoire littraire est pleine de hros. Pour neffleurer que la France, coutez les chos que produisent, aux cts de ces personnages de papier que sont Pantagruel, Phdre, Saint-Preux, Charlus, Claudine, Nadja, Aurlien, Bardamu, Lol V. Stein, les noms bien rels de Rabelais, Montaigne, Racine, Rousseau, Flaubert, Colette, Proust, Aragon, Cline, Duras, Modiano, Ernaux, Echenoz, mais aussi Calmann-Lvy, Corti, Flammarion, Grasset, Gallimard Galerie vivace, grouillante, traverse de compagnonnages, damitis et de rivalits froces, de jalousies mortelles comme de solidarits dexception. Ce monde satur de patronymes et dpopes ditoriales, dont les historiens fouillent inlassablement les archives et dtaillent le rcit, a aussi ses personnages intermdiaires.

    Ni tout fait dans lombre, ni tout fait dans la lumire, entre la rue sur laquelle don-nent leurs vitrines et larrire-boutique o samoncellent les cartons du dernier office, les libraires sont ces figures de lentre-deux, passeurs, intercesseurs, au beau milieu de lunivers du livre et de la circulation des savoirs. Observez leurs manuvres. Regardez-les faire. coutez leurs conseils. Discutez avec eux. Dans cette histoire littraire pleine de figures bruyantes, ces personnages le plus souvent anonymes ne sont secondaires que dans la me-sure o, prcisment, ils secondent, savoir quils aident, relaient, transmettent, tablissent

    Laure Murat

    P r e f a c e

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    Le Potomak, venait de dire ce garon. Adrienne restait assise, regardait les passants dans la grande verrire au-dessus des livres prsents plat, posait son porte-plume, croisait les doigts : Vous tes bien sensible lart de Jean Cocteau ? , dit-elle en prenant son temps. Les armes taient ingales, la lutte fut brve. Un quart dheure plus tard, assis au Luxembourg [], Le Potomak ct de moi sur le banc, je lisais Henri le Vert 1. Lpisode se droulait vers 1938. Changez les titres : il na rien perdu de son actualit. Revenir lhistoire dAdrienne Monnier, ce moment o la librairie est sortie de son troite fonc-tion de vendeur de volumes, cest bien des gards parler de notre temps.

    unE PEtItE bOutIQuE GRIsE

    En 1922, Ren Lalou remettait une jeune libraire son Histoire de la littrature franaise contemporaine accompagn de ces mots : Pour Adrienne Monnier, qui sut aux Amis des Livres trouver le lieu et la formule. Juste ddicace, littralement et dans tous les sens.

    Le lieu, Adrienne Monnier la trouv en 1915, au 7 rue de lOdon, entre un carrefour et un thtre, sous le signe conjugu du croisement et de la reprsentation. Un ancien magasin darmoires normandes, dont le plancher manquait de seffondrer, quelle achte avec les 10 000 francs dindemnits que son pre, employ des Postes bless dans un accident de chemin de fer, lui a aussitt donns pour qu vingt-trois ans elle ralise son rve. Elle y amnage sa petite boutique grise , dresse les tagres, pose une table au centre de la pice, dispose quelques chaises pailles pour les visiteurs esprs, alimente le gros pole trnant dans le fond et tapisse petit petit les murs des portraits dcrivains quelle affec-tionne. La Maison des Amis des Livres, de laveu mme de sa directrice, naura jamais vrai-ment lair dune librairie, plutt dune chambre magique 2 , dont laspect tient de la

    des passerelles et des liens, aussi discrets et dterminants que les verbes justement dits auxi-liaires de notre grammaire. La librairie espace et fonction serait ce quen chimie comme en lectronique on nomme une interface, savoir une surface de contact entre deux mi-lieux , un dispositif qui permet la communication et lchange entre diffrents ac-teurs . En cheville avec les diteurs, les reprsentants, les diffuseurs, en relation avec les auteurs, au service des lecteurs, ils sont le sommet dune pyramide qui repose le plus sou-vent sur sa pointe. En mcanique, on appellerait cela une courroie de transmission. Essayez seulement de dmarrer sans elle.

    Mdiane et mdiatrice, la librairie travaille la frontire et sur le seuil, dans une tour de Babel o les ides sont aussi des marchandises, o limaginaire sincarne trs concr-tement dans les fibres dun papier quil vaut mieux vendre pour qui a lintention de sub-sister. Espace littraire, plate-forme conomique, la librairie indpendante occupe la der-nire place artisanale de la grande industrie du livre, dont on prophtise la mort ou du moins la transformation profonde, en agitant la menace lectronique lirrversible toute-puissance. On ne songe pas assez que, pixelis ou non, le conditionnement dun livre ne change rien lactivit humaine de lire et que, toute solitaire quelle soit, cette pratique suppose ou plutt appelle un change. Les diteurs lont bien compris, qui savent dsor-mais que le succs dun titre, une poque o la critique perd son pouvoir prescripteur, repose en priorit sur lnergie du libraire, ses choix, ses gots prement dfendus, en bref, sa politique dacteur intelligent, quoi rien ne se substituera et srement pas la formule tristement familire ( les internautes ayant achet cet article ont galement achet ), spculant sur limprobable commande groupe du Jardin des plantes de Claude Simon et du dernier Guide de la phytothrapie. Un ordinateur, si diligent quil soit et combien lest-il , ne remplacera jamais cette parole vive du libraire, directe, labore, que lexprience a rendu aussi habile quopinitre, et qui peut tout simplement changer votre vie la chose est arrive.

    Or cet exercice dquilibrisme, sur le fil tendu reliant lobjet et la pense, le com-merce et lesprit, qui mieux quAdrienne Monnier laura accompli et lui aura donn la premire ses lettres de noblesse ? Michel Cournot en tmoigna en son temps, lorsque, encore adolescent, il ouvrit la porte de La Maison des Amis des Livres. Auriez-vous

    1. Michel Cournot, Reine reinette , in Le Souvenir dAdrienne Monnier, Mercure de France, n 1109, 1er janvier 1956, p. 85-86. Henri le Vert (1855) tait le premier roman de Gottfried Keller.

    2. Adrienne Monnier, La Maison des Amis des Livres , in Rue de lOdon, Paris, Albin Michel, 1989, p. 219.

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    Son got la porte vers la littrature moderne, celle qui, prcisment, peine trouver un pu-blic ne perdons pas de vue que Les Caves du Vatican, sorti en 1914, ne sest vendu qu 122 exemplaires. Cest celle-l quelle dfendra, avec lardeur et la dtermination que lui donnent un sens critique aiguis et un apptit tout dvorer. Patiente, dtermine, cette jeune femme mystique et gourmande cisle de sa voix cristalline des jugements charpents. Il faut se mfier de ses rondeurs, de sa silhouette de sur converse toute sa vie, elle sera vtue dune immmoriale robe grise sans ge , dpicurienne aux allures flamandes, qui parle de cuisine avec autant de talent quelle met rtir le poulet. Cette image rabelaisienne un peu compose saccommode trs bien dune rpartie toute preuve et de fin de non-recevoir sans appel. Elle fait des choix, sy tient, les justifie. Reconnat ses erreurs locca-sion, rvise ses jugements force dcoute, de travail et de relectures. Claudel, au premier abord, la laisse froide. Mais elle sent quune force singulire se meut dans ces lignes. Elle reprend, comprend, se ravise. Il figurera en bonne place dans son cnacle.

    On lui reprochera ses amitis avec les crivains et une atmosphre de coterie qui auraient fauss son jugement littraire. Breton sy risque, en lui disant bien en face quelle soutient Claudel parce quil est son ami. quoi la libraire lui rpond sans mollir quelle avait beaucoup daffection pour lui, certainement plus que pour Claudel, mais quelle naimait pas ce quil crivait. Fin de partie. Adrienne uvre pour la reconnaissance de la modernit, mais la rvolution la laisse dubitative : elle prfre lunanimisme de Jules Romains un surralisme trop radical, les promenades de Fargue Proust ou Cline qui ne sont pas de son monde. Ce qui ne lempche pas dadmirer Apollinaire, Reverdy, Artaud, Leiris. De ces choix motivs, construits contre lesprit dcole, lembrigadement thorique, trs soucieux dviter de cder un quelconque effet de mode , elle parvient faire une profession de foi. Elle accueille les crivains, dans sa librairie ou en plaant leurs textes dans les revues, dfend leur uvre auprs dun public non averti, mne en somme une vritable politique du livre, qui repose sur une crte singulire. Car ses gots, au fond, sont dun classicisme trs franais, mme si Adrienne Dcouvreur 3 , comme on la surnommait,

    ferme et du couvent , o lon sexerce la causerie mieux qu la conversation de salon. Rien daffect ni de rigide, de technocrate ou de mondain. Ici, on aime la littrature. Et cest une affaire srieuse, mme si elle est mene joyeusement.

    Quant la formule, elle pourrait tenir dans ces quelques mots : le commerce de lesprit. Adrienne la toujours rpt avec srnit et sans prtention inutile : la librai-rie est dabord un commerce. Mais pas seulement. Loriginalit du lieu tient ses deux autres fonctions : le cabinet de lecture et les sances de la librairie. Le principe peut sembler curieux, mais Adrienne, conjuguant avec un talent sans pareil idalisme et pragmatisme, considrait que lon ne pouvait pas acheter un livre sans lavoir lu Aussi monte-t-elle une bibliothque de prt, dont elle loue les volumes soigneusement recouverts de papier cristal des abonns libres de poursuivre leur geste jusqu lachat. Ceux-l sont les fidles, le noyau dur dune clientle qui vient rgulirement assister aux sances de la maison : lectures dindits (Gide, Valry, Jammes se prteront cet exercice), soires potiques ou musicales (Erik Satie y donnera son Socrate), expositions (les premiers portraits photographiques en couleurs de Gisle Freund y seront projets en 1938).

    Les registres dabonns conservs lImec (Institut Mmoires de ldition contemporaine) et les souvenirs dAdrienne Monnier rassembls dans Rue de lOdon le consignent : en quelques annes, La Maison des Amis des Livres est devenue le repaire et le repre du monde des lettres. Toutes les tendances et les gnrations sy confondent, les cadets Andr Breton, Louis Aragon, Jacques Lacan, qui ont peine vingt ans et poursuivent alors leurs tudes de mdecine ayant l une occasion rve de rencontrer leurs ans Guillaume Apollinaire, Andr Gide, Paul Claudel, Valery Larbaud, Lon-Paul Fargue De Rainer Maria Rilke Walter Benjamin, de Jules Romains Michel Leiris, le spectre est large, et le got affirm.

    Comment, en si peu de temps, Adrienne Monnier a-t-elle russi donner corps son projet, de faon (rtrospectivement) si spectaculaire ? En 1915, alors que les hommes sont au front et lactivit au ralenti, Adrienne Monnier, qui vivait jusque-l de travaux subalternes de secrtariat littraire, a compris quil y avait une place prendre. 3. En rfrence la fameuse actrice racinienne Adrienne Lecouvreur (1692-1730).

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    En 1920, elles rencontrent James Joyce un dner donn par le pote Andr Spire. Souvre alors un chapitre considrable de lhistoire de lOdonie , destin leur ouvrir la porte de la postrit et des difficults financires. Sylvia Beach, sans aucune exprience de ldition, dcide alors de publier louvrage auquel Joyce tra-vaille et dont les extraits parus en revues aux tats-Unis et en Angleterre lui ont valu les foudres de la censure : Ulysses paratra finalement en 1922 lenseigne de Shakespeare and Company et en 1929 celle de La Maison des Amis des Livres, aprs plusieurs an-nes dune aventure homrique de traduction, runissant Auguste Morel, Stuart Gilbert et Valery Larbaud.

    Bien quelle matrise mal langlais, Adrienne Monnier va mettre une nergie consid-rable dans ce projet, dont elle sent toute limportance, malgr ses rserves envers le texte. Claude Roy lavait bien saisi, lorsquil lui dit : Comment est-ce quune personne aussi raisonnable que vous a pu nous faire dbouler entre les jambes ce monstre dUlysses 4 ? Soucieuse de ne pas se laisser prendre par des procds , elle regarde le monologue int-rieur avec un peu dagacement, avoue sa perplexit ou sa souffrance devant son obs-curit morale , reconnat ailleurs sa lassitude lutter contre ce monstre. Mais le voyage a tenu sa promesse : la lecture dUlysse lui procure cette impression davoir accompli et d-couvert quelque chose dinou, comme larrive Lhassa, la ville interdite 5 . Cette pro-pension dAdrienne Monnier combattre ses prjugs, faire exister une littrature neuve malgr ses ventuelles rticences personnelles aura t son atout majeur, la marque mme de sa perspicacit et de sa gnrosit intellectuelle. Ce serait peu dire que de qualifier dodysse la traduction dUlysse et sa diffusion auprs du public franais : sances collec-tives, lectures la librairie, mobilisation de la communaut littraire pour lutter contre les affaires de piratages de ldition de Sylvia Beach aux tats-Unis, ngociations avec les exi-gences de Joyce, manuvres de conciliation avec les diffrents traducteurs et, pour finir, brouille dfinitive avec lami Larbaud.

    na pas son pareil pour reconnatre la nouveaut. Elle prfre les alexandrins de La Jeune Parque Monsieur Teste, mais soutient Michaux et Benjamin contre vents et mares. Ses relations complexes avec luvre et la personne de Joyce sont verser au mme dossier : le flair presque infaillible avec lequel elle identifie lavant-garde ne signifie pas forcment que cette mme avant-garde corresponde sa pente.

    uLyssE En ODOnIE

    Ds 1916, une jeune Amricaine de sjour Paris, fille de pasteur, pousse la porte de cette librairie dun autre genre. vingt neuf ans, Sylvia Beach, aprs avoir tt du journalisme et du secrtariat, na pas encore trouv sa voie. merveille par le modle de La Maison des Amis des Livres et conquise par la personnalit de sa directrice, elle dcide de se lancer son tour, en crant sur le mme principe une librairie de langue anglaise, Shakespeare and Company. En quelques mois, la communaut anglo-saxonne de Paris sy donne dj rendez-vous : Gertrude Stein, Djuna Barnes, Ernest Hemingway, Francis Scott Fitzgerald, Sherwood Anderson, Robert McAlmon, sont de ces premiers habitus.

    Dabord au 8 rue Dupuytren, Sylvia Beach sinstalle en 1920 au 12 rue de lOdon, en-trinant ainsi lhistoire damour et le partnership professionnel qui lunissent dsormais Adrienne Monnier. Les deux femmes vivent ensemble et travaillent face face. Dfi gom-trique : exercer le mme mtier dans des lieux analogues, lun de lautre porte du regard quotidien, sans jamais risquer la jonction des parallles, la confusion des genres ; constituer un couple de femmes en marge de lordre symbolique, mais aussi et surtout en dehors des lgendes du mme, de la fusion, de losmose ; se drober leffet de miroir provoqu par la symtrie de leur fonction et de leur position pour se consacrer plutt lide de passerelles, de relais, mtaphores de leur activit de libraires, dditrices, de traductrices. Distinctes mais pas spares, ensemble mais inassimilables, elles imaginent chaque jour, dans le mouvement alternatif liant les deux boutiques, un espace vou au livre qui est aussi une scne de la construction de soi. En cela, mademoiselle Monnier et miss Beach ont invent une formule parfaitement originale dans lhistoire des murs et de la librairie runies.

    4. Adrienne Monnier, LUlysse de Joyce et le public franais in Les Gazettes, Paris, Gallimard, LImaginaire , p. 230.

    5. Ibid., p. 243.

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    Ce livre dont personne ne voulait, consacr aujourdhui comme lun des plus grands chefs-duvre du XXe sicle, sera rcupr par Gallimard en 1937, comme beaucoup des textes dfendus pour la premire fois par les deux femmes, notamment dans Le Navire dargent (1925-1926), lphmre revue dAdrienne, o lon croise les noms de quelques dbutants qui sappellent Antoine de Saint-Exupry ou Ernest Hemingway.

    Cest dailleurs avec la fin du Navire dargent que se clt un certain ge dor de lOdo-nie. En 1926, accule, Adrienne doit combler le dficit creus par sa revue et se rsoudre mettre en vente sa bibliothque personnelle. Il en faut plus pour la dcourager. Dautant que nombreux sont ceux qui lui rachtent les exemplaires, pour lui offrir nouveau. La li-braire reprend la route, continue de dcouvrir, de faire connatre, en publiant des textes sous la marque de La Maison des Amis des Livres, comme Littrature de Paul Valry en 1929 ou La Photographie en France au XIXe sicle, la thse de Gisle Freund en 1936. cette poque, Adrienne Monnier est devenue une institution. On la presse dcrire ses m-moires. Elle rsiste.

    LuvRE DADRIEnnE MOnnIER

    crire. Adrienne Monnier a fait plus quy songer. Elle a publi quelques courts recueils, vers et prose : La Figure (1923), Les Vertus (1926) et Fableaux (1932). Rompue reconnatre la valeur des textes, cette femme dont lhumilit na dgale que son orgueil, ignore la fausse modestie mais devine ses limites et na pas dillusion sur son avenir dauteur. Sa plume, qui nest jamais aussi laise que pour saisir lair du temps, elle la mettra avec bonheur au service de ses Gazettes, manires de chroniques la premire personne quelle inaugure dans Le Navire dargent et poursuivra dans diverses revues, avant de les reprendre en 1938 sous forme de petits bulletins couverture vieux rose, sous le titre La Gazette des Amis des Livres.

    Qui veut saisir lesprit dAdrienne Monnier, lacuit et la singularit de son regard, sa sensualit, son discernement, son humour qui sarrte (presque) toujours avant la rosserie, doit lire Les Gazettes. Cest la traverse dune poque, par coups dil furtifs et touches

    vives, o lon croise la revue ngre, Charlot, la peinture surraliste, le symbolisme de la swastika, une visite Luna-Park, Fernandel Gide, qui vantait le style dAdrienne Monnier , est un inconditionnel de ces billets.

    Pourquoi Adrienne Monnier na-t-elle pas creus cette veine du rcit personnel et pouss jusquau rcit de soi, en livrant lautobiographie ou les mmoires que ses amis lui rcla-maient ? La fatigue, le manque de temps, linvasion quotidienne de la poussire et la pa-perasse quelle dnonce dans son mtier, une forme de pudeur aussi, auront sans doute jou dans ce renoncement. Elle songe plutt crire une histoire de sa librairie. Rue de lOdon, recueil posthume de textes en partie indits, sorti en 1960, en tiendra lieu.

    Les crits dAdrienne Monnier se composent donc de fragments, de textes pars qui, pour tre disparates nen sont pas moins dterminants, comme autant de fentres sur la vie littraire de lentre-deux-guerres. Est-ce dire quAdrienne Monnier naurait pas eu d uvre ? Loin sen faut. Mais cette uvre doit tre envisage au-del de la galaxie Gutenberg et des sentiers traditionnels de lhistoire littraire, qui naccorderait de crdit qu limprim. Elle a t btie dans loralit et la performance, dans les mises en relation, les contacts, lentraide, lchange, les invites, les conseils, les interventions, les rencontres, dans une sphre publique, et mme internationale, qui rayonnait partir de sa librairie. vanescente, cette uvre sans trace et sans enregistrement doit tre recompose ou plutt imagine, rve, partir des photographies, des souvenirs, des correspondances. Cette chambre magique du dialogue, chambre dchos en somme, aura t la vie mme dAdrienne Monnier.

    Aujourdhui, les deux librairies nexistent plus, remplaces par dautres commerces, ici un salon de coiffure, l une galerie dart. Sylvia Beach, amricaine et donc ennemie de loc-cupant, arrte en 1942, avait renonc rouvrir Shakespeare and Company la Libration, quand la communaut anglo-saxonne stait dj disperse depuis la crise de 1929. Adrienne Monnier, fatigue, malade, dcide de se retirer en 1951. Use par des rhumatismes articu-laires et par la maladie de Mnire, drglement de loreille interne provoquant dinsoute-nables acouphnes, elle met fin ses jours en juin 1955. Le soir mme de son suicide, elle encourage Sylvia Beach se rendre au thtre. Puis absorbe la quantit ncessaire de barbi-turiques. Elle laisse cette lettre : Je mets fin mes jours : ne pouvant plus supporter les

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    Adrienne Monnier & la Maison des Amis des Livres, textes et documents runis et prsents par Maurice Imbert et Raphal Sorin, Paris, Imec ditions, 1991.

    Adrienne Monnier, Les Gazettes, Paris, Gallimard, LImaginaire , 1996.

    Adrienne Monnier, Rue de lOdon, Paris, Albin Michel, 1989, rd. 2009.

    Sylvia Beach, Shakespeare and Company, traduit de lamricain par George Adam, Paris, Mercure de France, 1962.

    Noel Riley Fitch, Sylvia Beach and the Lost Generation. A History of Literary Paris in the Twenties & Thirties, New York, Norton & Company, 1985.

    Laure Murat, Passage de lOdon, Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littraire Paris dans lentre-deux-guerres, Paris, Fayard, 2003, rd. Gallimard, Folio , 2005.

    B I B L I O G R A P H I E

    Laure Murat, spcialiste de lhistoire culturelle, est professeur au dpartement dtudes franaises et francophones de luniver-sit de Californie Los Angeles. Elle est lauteur de plusieurs livres dont La Maison du docteur Blanche : histoire dun asile et de ses pensionnaires, de Nerval Maupassant (Latts, 2001, Goncourt de la biographie et Prix de la critique de lAcadmie franaise), Passage de lOdon : Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littraire dans lentre-deux-guerres (Fayard, 2003) et La Loi du genre : une histoire culturelle du troisime sexe (Fayard, 2006). Elle travaille actuellement un livre analysant limpact des vnements politiques sur le discours de la folie, intitul LHomme qui se prenait pour Napolon, paratre chez Gallimard.

    B I O G R A P H I Ebruits qui me martyrisent depuis huit mois, sans compter les fatigues et les souffrances que jai endures ces dernires annes. / Je vais la mort sans crainte, sachant que jai trouv une mre en naissant ici et que je trouverai une mre galement dans lautre vie 6.

    Luvre invisible dAdrienne Monnier, invitation une archologie de la lecture au XXe sicle, fait dsormais partie de lhistoire. Est-ce dire quelle na plus rien nous apprendre ? Elle nous lgue au contraire cet hritage, en forme de modle intem-porel : toujours et en tout lieu, des espaces peuvent sinventer pour dfendre, transmettre et, surtout, ne jamais renoncer. Son action quotidienne en faveur de la lecture et de la d-couverte de la littrature contemporaine touchait une foule dinconnus pour qui un geste, un conseil, a pu un jour se rvler dcisif. Laboratoire, lieu de rencontres, foyer de rsis-tance, lOdonie aura surtout t ce thtre de lchange vivant des ides, cest--dire ce qui fait la matire de lhistoire littraire et le tissu mme de son dveloppement. Aujourdhui, plus que jamais.

    6. Adrienne Monnier, Rue de lOdon, op. cit., p. 256.

  • La Figure, Adrienne Monnier, 1923. Com

    me

    la r

    elig

    ieus

    e an

    cien

    ne

    Comme la religieuse ancienneQui trouvait en elle sa rgleEt qui, aide par ses compagnes,tablissait une maisonMoiti ferme et moiti couvent,Jai fait ainsi ma LibrairieMais moi, je nai pas de Dieu !Ce nom moffense, me blesseJusquau cur de mes racines,Il mte le got de vivre,Il arrache le bandeauQui recouvre cette plaieDont rien na pu nous gurir.Quelques-uns de mes frresOnt un pouvoir sur moi,Leurs ordres me rassurent,Je travaille pour eux,Joublie alors ma peine,Je les console aussi.Le voyageur perduCest moi qui le ramne,Je me rchauffe au feuQue jallume pour lui,Je mle ses priresMa voix pleine de nuit.

  • la maison

    des livresdes amis

    Extraits de Rue de lOdon, Adrienne Monnier, Albin Michel, 1989.

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    LA LIbRAIRIE, un ACtE DE fOI

    La Maison des Amis des Livres - extrait - 1918

    Nous avons fond La Maison des Amis des Livres avec foi ; chacun de ses dtails nous semble correspondre un sentiment, une pense.

    Le commerce, pour nous, a un sentiment mouvant et profond. Une boutique nous parat une vritable chambre magique : cet instant o le passant

    franchit le seuil de la porte que tout le monde peut ouvrir, o il pntre dans ce lieu imper-sonnel, semble-t-il, rien ne dnature lair de son visage, le ton de ses paroles ; il accomplit dans un sentiment dentire libert un acte quil croit sans consquences imprvues ; il y a une correspondance parfaite entre son attitude extrieure et son moi profond, et si nous savons lobserver, cet instant o il nest quun inconnu, nous pouvons, maintenant et pour toujours, le connatre dans sa vrit ; il rvle toute la bonne volont dont il est dou, cest--dire la mesure dans laquelle il est accessible au monde, ce quil peut donner et recevoir, le rapport exact qui existe entre lui et les autres hommes.

    Cette connaissance immdiate, intuitive, ce fixage furtif de lme, quils sont faciles dans une boutique, lieu de transition entre la rue et la maison ! Et quelles dcouvertes sont possibles dans une librairie o passent forcment, parmi les innombrables passants, les Pliades, ceux dentre nous qui semblent dj un peu des grandes personnes bleues et qui, dans un sourire, donnent la justification de ce que nous appelons nos meilleurs espoirs.

    Vendre des livres, cela parat certaines gens aussi banal que de vendre des objets ou des denres quelconques, et bas sur la mme tradition routinire qui nexige du commerant et de lacheteur que le geste dchange de largent contre la marchandise, geste qui saccom-pagne, gnralement, de quelques phrases de politesse.

    Nous pensons, dabord, que la foi que nous mettons vendre des livres, on peut la mettre dans tous les actes quotidiens ; on peut exercer nimporte quel commerce, nimporte quelle profession, avec une satisfaction qui est, certains moments, du vritable lyrisme. Ltre parfaitement adapt sa fonction, et qui travaille en harmonie avec les autres, prouve une plnitude qui devient facilement de lexaltation quand il est en rapport avec des hommes

    situs sur le mme plan de vie que lui ; ds quil peut communiquer et faire ressentir ce quil prouve, il se multiplie, il slve au-dessus de lui-mme et il sefforce dtre aussi pote quil le peut ; cette lvation, cette tendresse, nest-ce pas ltat de grce o tout sillumine dun sens ternel ? Mais si tout homme conscient peut sexalter sur son mtier et saisir les rapports admirables qui le lient la Socit, quels ne seront pas nos sentiments nous, li-braires, qui, avant toute pense de gain et de travail base sur les livres, les avons aims avec transport et avons cru la puissance infinie des plus beaux !

    Certains matins, seuls dans notre librairie, entours seulement des livres rangs dans leurs casiers, nous sommes rests de longs moments les contempler ; nos yeux les fixant, au bout dun moment, ne voyaient plus que les lignes verticales et obliques marquant les limites de leurs dos, sages lignes appliques sur le mur gris comme des btons tracs par la main dun colier. Devant cette apparence lmentaire que charge une me faite de toutes les ides et de toutes les images, nous tions transis dune motion si puissante quil nous sem-blait parfois qucrire, exprimer, nous soulagerait ; mais au moment o notre main cher-chait la plume, le papier quelquun entrait, dautres gens venaient aprs, et les figures de la journe absorbaient le grand lan du matin.

    Nous avons senti souvent que nous taient rendus toute grce du travail, et tout hon-neur, et tout gnie , comme dit Claudel dans La Ville ; il y a, dailleurs, dans cette uvre, bien dautres paroles qui nous semblent crites pour nous, et avec Lala nous pourrions dire :

    Comme lor est le signe de la marchandise, la marchandise aussi est un signe, Du besoin qui lappelle, de leffort qui la cre, Et ce que tu nommes change, je le nomme communion. Quand nous avons fond notre maison, en novembre 1915, nous navions aucune exp-

    rience du commerce, nous ne connaissions mme pas la comptabilit, et avec cela, nous avions si peur de passer pour des commerants mesquins que nous affections sans cesse de ngliger nos intrts, ce qui tait, dailleurs, de lenfantillage.

    On croit volontiers que la vie teint lenthousiasme, doit le rve, dforme les concep-tions premires et ralise un peu au hasard ce quon lui propose. Cependant, nous pouvons affirmer quau dbut de notre entreprise notre foi et notre enthousiasme taient bien moins grands quaujourdhui. Notre premire ide tait trs modeste : nous ne cherchions qu

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    mettre sur pied une librairie et un cabinet de lecture dvous surtout aux uvres modernes. Nous avions trs peu dargent et cest ce dtail qui nous poussa nous spcialiser dans la littrature moderne ; si nous avions eu beaucoup dargent, il est certain que nous aurions voulu acheter tout ce qui existe en fait douvrages imprims et raliser une manire de Bibliothque nationale ; nous tions persuads que le public demande surtout une grande quantit de livres et nous pensions avoir bien de laudace doser nous tablir avec trois mille volumes peine, quand certains catalogues de cabinets de lecture en annonaient vingt mille, cinquante mille et mme cent mille ! La vrit est quun seul de nos murs tait garni de livres ; les autres sornaient dimages, dun grand bureau ancien, dune commode o nous rangions les papiers demballage, les ficelles et tout ce que nous ne savions pas o mettre ; nos chaises taient les chaises anciennes de campagne que nous avons encore. Cette librairie navait gure lair dune boutique et ce ntait pas exprs ; nous tions loin de nous douter quon nous louerait tant par la suite de ce qui nous semblait de malheureux pis-aller. ()

    Il est vraiment indispensable quune maison consacre aux livres soit fonde et dirige avec conscience par quelquun qui joigne une rudition aussi vaste que possible lamour de lesprit nouveau et qui, sans tomber dans les travers daucun snobisme, soit prt aider les vrits et les formules neuves.

    Nous avons compris ainsi la tche du libraire, nous nous sommes appliqus lexercer de notre mieux, et nos rsultats ont certainement dpass notre attente. Il est vrai que nous avons fond notre maison dans le quartier le plus studieux et le plus charmant de Paris ; nous y avons trouv tout de suite un public qui a lamour et le respect des livres, qui a compris et aid nos efforts. Aurions-nous trouv cela en dautres rues, en dautres villes ? Nous nosons laffirmer. Cependant, il nous semble que, dans nimporte quel quartier dune ville, pour toute librairie intelligente base sur le principe de prt et de vente, il y a un public dont il est facile de former le got.

    Ayez confiance en la bonne volont des gens, soyez srs quils respecteront et suivront tout ce que vous accomplirez avec foi, patience et ordre ; connaissez-les par une observation constante, donnez-leur autant de vous-mme quil est possible, vous verrez quils ne sont pas si diffrents, si loin de vous, et quen somme, vivre en eux, cest vivre plus largement en soi.

    Voici donc, construite en un temps de destruction, La Maison des Amis des Livres. Adrienne Monnier y crit ces pages en aot 1918. Dehors, la menace est moins grande,

    mais ici, au milieu des livres qui gardent toutes les formes vivantes comme les btes de larche, elle fut prserve de la rvolte et de la crainte, elle acquit la certitude que tout de-meure et saccrot par-del les nuits de sommeil et de mort, et que tout est fidle la meilleure volont.

    AutOuR DEs POtAssOns

    Souvenirs de lautre guerre - extrait - 1940

    () Que de jeunes filles, que de femmes mont envie, ont rv de mon sort ! Quelques-unes ont tent douvrir boutique comme moi. Elles ont presque toujours t dcourages au bout de peu de temps. Elles ont vu quil ne sagissait pas simplement de faire salon, mais quil y avait un gros boulot, un tas de corves dont certaines fort matrielles. Des rangements, des pa-quets, des comptes On est sans cesse envahi par la poussire et la paperasse.

    Les potassons la fte du Quai-dOrsay, juin 1924.

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    tout cela il faut shabituer, car le mtier nest pas assez lucratif pour vous permettre davoir beaucoup daide, et lon nest jamais si bien servi que par soi-mme. Quand on est habitu, dailleurs, on nen souffre pas. On accueille mme la corve avec une certaine sa-tisfaction : cest une sorte de pnitence, avec tous les avantages des pnitences bien accep-tes. Un rangement srieux instruit mieux que la plupart des traits de sagesse ; les petits problmes clairent les grands. On comprend laspiration lespace vital. Le grand drame dune librairie, cest le manque de place. Chaque anne, les livres sajoutent aux livres, chaque anne il faut dcouvrir un nouveau coin o lon peut poser un casier. Et lon comprend aussi que toute la Terre vous serait-elle donne, la place arriverait quand mme manquer. Lespace vital encore un mythe ! Lespace ne manque pas tant que lesprit ne manque pas, tant quil reste vigilant. Les quantits ne submergent pas, ou pas longtemps, les lieux vous aux qualits, ceux o les combats sont livrs presque totalement dans lintelligence et le moins possible dans la matire ; o lhomme ne donne corps et emplacement qu ce qui mrite corps et emplacement ; o les dcisions sont prises sans trop de complaisance envers soi, cette complaisance tant la source des pires drangements.

    Ce que je dis l, cest au sujet de la librairie, naturellement. Dans le mtier de libraire, il y a des compensations aux corves, ce sont les belles visites :

    celles des auteurs et des amateurs clairs. ces moments, la vie brille de tout son clat ; la conversation devient diapre ; on en reste parfois ivre et pantelant.

    Mais il ny a pas que les belles visites, il y a toutes les alles et venues dune clientle plus ou moins aimable, plus ou moins exigeante. Un libraire, bien des gards, est un commerant comme un autre : il lui faut tre dvou aux ordres , toujours au port darmes. Le difficile, dans notre mtier, cest de concilier la gnrosit et la gentillesse qui sont le bon air du pays des livres avec le souci des intrts matriels, souci quil faut bien prendre si lon ne veut prir.

    Je me souviens, mes dbuts, de la souffrance que me donnait larrive dune personne revche, ou mme simplement banale, alors que jtais plonge dans une belle et bonne conversation, dans une belle et bonne lecture. Quel dchirement de quitter le livre ou lamie ou lami. Je sentais la grimace se former sur ma figure. Mes diables intrieurs se tou-chaient du coude et me clignaient de lil : Alors quest-ce que tu attends pour nous lenvoyer ? la longue, je me suis dit : a ne peut pas durer ; il faut, comme les vrais

    religieux, ne pas avoir de prfrence, ou si peu. Lesprit des livres est un sourire universel. Je mefforai donc de sourire tous ; ce fut dabord appliqu et souvent contraint, puis les petites victoires en amenrent de grandes : mon sourire me faisait sourire.

    () Je connus Lon-Paul Fargue trs vite, en fvrier 1916. Une de mes premires clientes jeune fille aimable et lettre May Raynaud, mavait invite chez ses parents pour ly rencontrer. cette poque, je lisais volontiers les lignes de la main et je me faisais ainsi tout un petit succs. Naturellement, Fargue me tendit ses paumes. Avant que jeusse dit un mot, il minterrogea : Je vais devenir fou, nest-ce pas ? Oh ! que non, lui rpon-dis-je, vous ltes dj bien assez comme a.

    Le lendemain de ce beau jour, Fargue vint la boutique (quil appela par la suite la vou-kike) avec un paquet de Tancrde sous le bras. Javais entendu parler de Tancrde par certains bibliophiles comme dune plaquette fort rare et je ne lavais jamais vue. Elle tait blanche, titre jaune dor, imprime par les soins de son ami Pierre Haour, me dit lauteur.

    Cette plaquette introuvable allait donc se trouver chez moi, et je ne paierais les exemplaires quaprs les avoir vendus, et jaurais 50 % de commission. a ctait une noble proposition !

    Fargue devint tout de suite le meilleur ami de la maison. On le voyait tous les jours ; il allait dabord rue de Vaugirard, la Rythmique de son ami Couvreux, voir danser les jeunes filles, puis il arrivait rue de lOdon, o il restait souvent fort tard.

    Il mapparut bientt encore beaucoup plus pote-en-personne que Paul Fort (je ne juge pas ici les uvres, mais les hommes). Paul Fort tait quelquun du Moyen ge, fort gentil, mais, en un certain sens, immobile comme une image. Fargue appartenait aux temps moder-nes ; ses esprits taient beaucoup plus volus et mieux diffrencis. Ctait la fois un homme du monde (dans le vrai sens du mot) et un enfant, comme doit ltre tout pote. Je lui dois beaucoup. Il a t pour tout notre petit groupe un merveilleux instructeur ; il nous a bien dessales. Les leons taient baroques. la manire des matres de sagesse zen, il nous traitait par le choc, ou si vous aimez mieux, il nous disait des choses choquantes ; il nous infligeait de subtiles brimades. Il dfaisait devant nous la vie sur toutes ses coutures, puis il nous montrait comment a se recoud. On crirait aisment sur Fargue un ouvrage en plusieurs volumes : quelque chose comme les Souvenirs entomologiques de Fabre. Je ne fais ici quun petit bouquet. Il faut tout de mme que je parle des potassons.

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    Nous fmes potassons larrire comme on tait poilus lavant. Le mot potasson avait t trouv par Fargue, du vivant de Charles-Louis Philippe.

    Il dsignait, je crois, lorigine, un bon gros chat, carr en soi comme un pot. Jai dj tent de le dfinir ; je ne puis que rpter peu prs ma dfinition :

    Poasson. Varit de lespce humaine se distinguant par la gentillesse et le sens de la vie. Pour les potassons, le plaisir est un positif : ils sont tout de suite la page, ils ont de la bon-homie et du cran. Quand les potassons sassemblent, tout va bien, tout peut sarranger, on samuse sans effort, le monde est clair, on le traverse de bout en bout, du commencement la fin, depuis les grosses btes des origines on les a vues, on y tait jusqu la fin des fins o tout recommence, toujours avec bon apptit et bonne humeur.

    () Cest en dcembre 1916 que jcrivis, pour la premire fois, Andr Gide pour lui demander de faire cadeau dun exemplaire des Nourritures terrestres, non pas moi, mais ma bibliothque de prt. Cest May Raynaud qui mavait prt son exemplaire et, naturel-lement, javais t enthousiasme. Voici ce que Gide me rpondit :

    Madame ou Mademoiselle,Votre exquise lettre me touche et je suis rellement attrist de ne pouvoir vous en-

    voyer aussitt ce livre que vous demandez. Je serais Paris que je ne pourrais pas da-vantage : les Nourritures terrestres, aprs avoir attendu dintrouvables lecteurs, sont introuvables leur tour, et jai remis limprimeur, en vue dune rimpression, le der-nier exemplaire qui me restait. Il y a quelques mois de cela et jaurais d dj recevoir des preuves mais nous sommes en temps de guerre.

    Le Promthe mal enchan et le Voyage dUrien sont-ils galement puiss ? Je mtonne.Votre lettre est venue mapporter un peu de rconfort, une heure o jen avais

    grand besoin.Je vous remercie de tout mon cur. Andr Gide

    Oui, Les Nourritures manquaient, et Le Promthe et Urien. Ctait excessivement ennuyeux. On les trouvait bien chez Camille Bloch qui venait de rentrer de la guerre, sourd et boiteux, mais il les vendait cher, juste titre. Et ctait le diable pour dnicher

    Les Cahiers dAndr Walter dont on demandait plusieurs centaines de francs. Paul Lautaud, que je voyais souvent en allant faire mes rassortiments au Mercure, mavait racont que, pendant je ne sais combien dannes, une des plaisanteries familires de la maison tait de dire aux visiteurs, en dsignant la case o reposaient les volumes de Gide : Vous ne voulez pas emporter quelques nourritures ? Il y en a l qui se perdent.

    Ce mme Lautaud, quand jexprimais mon admiration pour Claudel, disait : Ah non, pas de ce type-l, il va nous ramener les curs.

    Le bureau que ledit Lautaud occupait au Mercure tait transform en grenier crotes ; on ne pouvait y faire un pas, le sol tant recouvert de journaux sur lesquels schaient une grande varit de crotons. Pendant toute la guerre, Lautaud collectionna le pain pour ses chats et ses chiens qui formaient, comme on sait, une forte maisonne. Je lui en portai plusieurs fois de pleins filets. Le soir, on le voyait se profiler le long des grilles du Luxembourg, le dos courb sous un gros sac quil emportait vers sa banlieue.

    Cest encore ce Lautaud qui passa un jour en compagnie dApollinaire devant ma li-brairie. Apollinaire revenait du front, gravement bless la tte. Je ne lavais jamais vu, mais Dieu sait si jen avais entendu parler par Breton. Quelquun dans la librairie me dit : Cest Apollinaire. Je regardai attentivement ce gros homme en uniforme, la tte en forme de poire, assez pre Ubu, couronn dune curieuse petite lanire de cuir. Les deux hommes restrent un bon moment devant la vitrine, pointant du doigt plusieurs livres et faisant force grimaces, puis ils passrent. Trois minutes aprs, la porte souvrit brusque-ment et notre Apollinaire entra en maspergeant de ces mots : Cest tout de mme un peu fort quil ny ait pas un seul livre de combattant dans cette vitrine ! Je ne me dcon-certai pas trop et lui rpondis assez doucement que ctait bien par le plus mchant des hasards quAlcools ne se trouvait pas l, que je lavais vendu la veille et mapprtais le ras-sortir et le remettre en vue. Toutefois, quil se dise bien que ce ntait pas sa qualit de combattant qui comptait ici, mais celle de pote, de pote vivement admir. Nous fmes tout de suite bons amis.

    Cest vers cette poque, il me semble, que nous vmes souvent Blaise Cendrars. Nous avions beaucoup de sympathie pour lui. Ctait un homme bien de son temps, et daucun autre, vivant tout entier dans le profond aujourdhui un lyrique des machines.

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    Il apportait avec lui une atmosphre de film daventures parce quil parlait peu et quil avait de la gueule. On sait quil avait perdu le bras droit la guerre (Suisse, il stait enga-g). Cette infirmit, loin de le diminuer, ajoutait son style hroque ; sa gaucherie ntait pas sans grce. On racontait sur lui cette belle histoire :

    Revenant de la guerre, sans le sou, il avait t porter au Mercure un pome quon avait accept. Il demanda quon lui ft une petite avance. Mais, lui rpondit-on, les pomes ne sont jamais pays au Mercure. Eh bien, rpondit-il, foutez-le en prose et donnez-moi cent sous.

    Les sances de Lyre et Palette 7 groupaient tous les grands fauves dalors : Apollinaire, Cendrars, Max Jacob, Andr Salmon, Pierre Reverdy et Jean Cocteau qui se glissait crne-ment parmi eux. Dans un vaste atelier de la rue Huyghens, les auteurs lisaient souvent leurs uvres eux-mmes. Je faisais volontiers quelques pas dans leur sens, mais je narrivais pas marcher ; ce prsent me semblait trop limit, je le sentais vieillir sous le poids de sa propre in-cantation, comme ces plantes que les fakirs font natre, crotre et dprir en un rien de temps.

    Je me souviens du jour o je reus de Zurich les deux premiers numros de Dada ; ils me firent franchement horreur ; je les rangeai dans un tiroir, dcide ne pas les montrer (vous le voyez, jtais rac comme dirait notre ami Saillet). quelque temps de l, Jean Paulhan, qui sapprtait publier Le Guerrier appliqu, vint me voir et me demanda si je navais pas reu Dada, il voulait lacheter. Je veux bien vous le prter, vous, rpondis-je, mais condition que vous nen coupiez pas les pages. Je veux pouvoir le retourner, ds quon men adressera la facture.

    Voil une sorte de politique que je ne ferais peut-tre plus maintenant. Et encore, que faire dautre, en telle circonstance ? Faut-il traiter de la mme manire ce quon aime et ce quon naime pas, ce qui vous semble bon et ce qui vous parat mauvais ? On peut se trom-per, cest entendu, mais le mieux est encore de suivre son sentiment, surtout si ce senti-ment est suffisamment rflchi, cest--dire longuement confront avec tout laperu des formes dternit. (Je dois dire que, par la suite, je pris une certaine estime pour Tzara qui mapparut comme une figure fort significative, et un pote, nen pas douter.)

    AnDR bREtOn

    Mmorial de la rue de lOdon , 1946 - extrait

    () Quand je connus Breton, tout au dbut de 1916, il portait luniforme bleu horizon de mdecin auxiliaire aux armes. Il sjournait dans je ne sais plus quelle ville de pro-vince, mais il venait assez souvent Paris. Il ne connaissait pas encore Aragon et Soupault. Lui, comme les deux autres, fut dabord client de passage puis client assidu de ma librairie.

    Nous emes tout de suite de grandes conversations. Je crois bien que nous ne fmes jamais daccord. Mme sur les sujets o nous aurions pu nous entendre : Novalis,

    Rimbaud, loccultisme il avait des vues exclusives qui me dpaysaient tout fait. Il tait beaucoup plus avanc que moi. Je lui paraissais certainement ractionnaire, tandis quaux yeux de ma clientle courante je faisais figure de rvolutionnaire : je venais de dcou-vrir Romains et lunanimisme et jtais plonge dans lexprience unanimiste comme dautres, quelques annes plus tard, allaient tre plongs dans lexprience surraliste.

    Breton tait encore loin dtre un chef dcole ; il acceptait mme dtre disciple dis-ciple dApollinaire quil aimait fanatiquement. Il essaya bien de me gagner son clan, mais au lieu dbranler mes convictions, il ne fit que les renforcer. Nous ntions dailleurs pas tout fait de la mme gnration, jtais plus vieille que lui de trois ou quatre ans. (Oui, javais vingt-quatre ans et il devait en avoir vingt et un.)

    Dautre part, je ressentais moins que lui le besoin de nouveaut violente. Je navais pas ragir contre le despotisme dun milieu bourgeois, tant dote dadmirables parents qui mavaient toujours laisse libre et mme aide le devenir ; ma mre, en particulier, tait toujours prte aller plus vite et plus loin que moi. Je navais pas non plus ragir contre la socit ; on ne me mettait pas en uniforme et on ne menvoyait pas la guerre.

    Jtais trop jeune et trop prise de littrature pour me sentir solidaire dun autre monde que celui des livres, o jtais heureuse, tant quon ne me drangeait pas.

    Andr Breton la librairie dAdrienne Monnier vers 1917.

    7. Montparnasse, lassociation organisait des soires runissant des peintres (Picasso, Modigliani), des musiciens (Satie), et des potes.

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    Apollinaire, mon sens, ne laissait pas le temps de souffler. Pourquoi dire : Allons plus vite, nom de Dieu, toujours plus vite ? Pourquoi vouloir, tout prix, de nouveaux sons et que tout ait un nom nouveau ? Les choses ne sont nouvelles que tant quil y en a danciennes qui les suivent des yeux.

    Lesprit nouveau mais lesprit est toujours nouveau. Ce sont les formes dans lesquelles il sincarne et quil laisse derrire lui qui vieillissent. Linvention sans rpit entasse les d-froques et ne donne mme pas la surprise le temps dtre une surprise.

    Nous savons bien que la machine ouvre une re nouvelle et quil faut nous y adapter. Mais ce nest pas nous y adapter que daller plus vite quelle et de lui jeter en pture lavance ce quelle ne nous demandera peut-tre pas.

    Par ailleurs, jtais loin dtre insensible au gnie potique de lauteur dAlcools ; ctait un gnie-chat trs gracieux, trs malin et trs souple ; il pouvait se jeter dun sixime et retomber sur ses pattes, et je crois quil aimait assez voir les autres se casser les pattes.

    Au dbut de nos relations, Breton prouvait autant que celle dApollinaire la domina-tion de Mallarm. Il tait fascin par La Dernire Mode quil connaissait merveille. Ntait-il pas en rapports avec le docteur Bonniot 8 ? Je ne me rappelle plus. Mais je sais quil frquentait Jean Royre qui avait dj publi des vers de lui dans La Phalange 9. Cest chez Jean Royre quil entendit, en 1917, Paul Valry lire La Jeune Parque encore manuscrite et il fut le premier men parler. Aux questions que je lui posais ce sujet, il me rpondait simplement : Cest transparent et cest gris. Impression que je ne re-trouvai pas quand je lus moi-mme le pome ; Breton tait frapp par son classicisme et je fus frappe par son drame. travers la forme glace, je sentais la vie de la Parque convulsive , explosante-fixe , comme aurait pu dire le futur auteur de LAmour fou.

    Revenons Mallarm. Breton, donc, en tait charm et hant au point quil crivait ses lettres en prenant le ton courtois et prcieux du matre trs vieille France. Cela mton-nait beaucoup, moi qui tais simple et familire. Son criture, galement, me plongeait en

    rverie : applique, gale, lisse comme des cheveux avec de fines boucles. Ctait, semblait-il, une criture anglique.

    En plus dun sens, sa physio-nomie allait avec son criture. Il tait beau, dune beaut non pas anglique, mais archang-lique. Jouvre une parenthse : les anges sont gracieux et les ar-changes srieux. Les anges sou-rient toujours, ils sont faits dun sourire, leur ouvrage est aimable, alors que les archanges ont gn-ralement de grosses besognes : des gens chasser du paradis, des dragons tuer, etc. Le visage tait massif, bien dessin ; les cheveux taient ports assez longs et rejets en arrire avec noblesse ; le regard restait tran-ger au monde et mme soi, il tait peu vivant, il avait la cou-leur du jade.

    Breton ne souriait pas, mais il riait parfois dun rire court et sardonique qui surgissait dans le discours sans dranger les traits de son visage, comme chez les femmes soucieuses de leur beaut.

    Oui, il avait nettement le type archanglique, comme T. S. Eliot avec lequel il na aucune ressemblance, sauf celle dappartenir cette famille de figures quon voit se dresser aux porches des cathdrales.

    Guillaume Apollinaire la librairie dAdrienne Monnier en 1916.

    8. Gendre de Mallarm qui hrita des feuillets dIgitur et les fi t publier en 1914.

    9. Revue mensuelle et littraire (1906-1914), fonde par le pote symboliste Jean Royre.

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    Le visage du pote anglais est certainement moins impassible ; il est plus tourment, mais dun tourment inactuel, ptrifi.

    Breton, cest la violence qui le fait statue. Il est porte-glaive. Il a la diligence immobile des mdiums.

    Que cela tait apparent quand il tait en prsence dApollinaire ! Je me souviens dune ou deux scnes vraiment inoubliables : Apollinaire assis devant moi, causant familire-ment, et Breton debout, adoss au mur, le regard fixe et paniqu, voyant non pas lhomme qui tait prsent, mais lInvisible, le dieu noir, dont il fallait recevoir lordre.

    Ce que je dis l peut sembler curieux, mais paratrait tout naturel en Orient. Les Hindous, par exemple, connaissent mieux que personne le mystre des rapports de matre disciple. Songez la deuxime entrevue de Ramakrisna et de Vivekananda : ce dernier, au seul contact du pied droit de son matre, est pris dune sorte de terreur. Il voit, suivant son propre rcit, les murs de la chambre tournoyer et sabattre, il ne reste rien devant lui que le nant, comme un gouffre o son moi risque dtre englouti.

    Je ne dis pas que les choses atteignirent ce degr pour Apollinaire et Breton. Et je ne dis pas non plus quils fussent des saints, bien quil y ait une saintet rebours et que ce genre-l soit justement la mode notre poque qui est, comme dirait monsieur Gunon, la p-riode extrme du Kali-Yuga, autrement dit le rgne de lAntchrist.

    Ce que le visage de Breton avait peut-tre de plus remarquable, ctait la bouche lourde et excessivement charnue. La lvre infrieure, dun dveloppement presque anormal, rv-lait, suivant les donnes de la physiognomonie classique, une forte sensualit gouverne par llment sexuel, mais la fermet de cette bouche et son dessin rigoureux dans lexcs mme indiquaient une personne trs concerte qui mlangerait singulirement le devoir et le plai-sir, ou plutt qui les imbriquerait.

    Jtais, en ce temps-l, trs porte lexercice des sciences dites occultes. Je ne man-quai pas de regarder aussi les lignes de sa main. Une chose my frappa plus que tout : cest la bizarrerie de la ligne de tte. Cette ligne indiquait clairement la prdilection du sujet pour la folie et tout ce qui sen approche. Javoue que cela me fit un peu peur, moi qui ne devais pas tre une des figures motrices du Kali-Yuga. Oui, cela me fit peur et me mit sur la rserve.

    Et pourtant, quel charme et quelle autorit avait ce garon ! Ses amis, plus tard, subirent tous son ascendant. Jacques Prvert a not quon laimait comme une femme. Il avait rel-lement ce que Freud appellerait le pouvoir libidineux du chef. Je lprouvai, moi aussi, mais ne pris que plus de soins men dfendre. Je navais dailleurs pas de mrite rsister, ma rsistance sorganisait delle-mme. Mon mrite et t plus grand, peut-tre, de faire quelques pas en sa compagnie.

    ERnEst HEMInGwAy

    Hemingway libre la rue de lOdon - 1945

    Mais savez-vous qui [de tous nos amis amricains] nous fit visite le premier, en mme temps que la Libration ?... Ernest Hemingway. Son arrive rue de lOdon fut assez remar-quable pour que je la raconte.

    Ctait le samedi 26 [aot 1944], jour de lattentat manqu contre le gnral de Gaulle. Nous tions partis avec lintention de nous rendre Notre-Dame, mais la fusillade nous saisit boulevard du Palais et nous obligea prendre le chemin du retour, un retour ponctu des fameux coups tirs des toits.

    Notre rue ntait pas des plus calmes. En la remontant dun pas prudent et rasant les murs, nous vmes la hauteur du 12, cest dire de Shakespeare and Company, quatre pe-tites autos (pas des jeeps), marques B.B.C. larrire, en grandes lettres blanches ; nous ny fmes gure attention.

    Notre quatrime tage regagn, nous entendmes au bout dun moment une voix sle-ver de la rue : Sylvia ! Sylvia ! Nous courmes la fentre et l, nous vmes Saillet devant la porte et criant, ses mains en cornet : Sylvia, Hemingway est l ! Sylvia descendit les tages quatre quatre et ma sur et moi nous vmes en bas, comme on voit un saut de carpe, la petite Sylvia souleve par deux bras michelangelesques, ses jambes battant lair. Je dvalai lescalier mon tour. Eh oui, ctait Hemingway, plus gant que jamais, tte nue, en bras de chemise, homme des cavernes au regard fin et studieux derrire de placides

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    lunettes. Il tait avec un soldat portant, lui, casque et vareuse : un Franais nomm Marceau quil nous prsenta comme son affectueux garde du corps. Les quatre voitures taient les siennes, la division Hem, seize hommes en tout, mi-Amricains, mi-Franais, vtus du mme uniforme ; les Franais, gens du maquis auxquels il stait joint, combat-tant tout le long de la route depuis la Bretagne. Quelques jours auparavant, ils avaient pris Rambouillet eux seuls ; la veille, ils avaient pris le Ritz dassaut et, naturellement, staient installs dans les meilleures chambres. Pour le moment, peu presss de poser les armes, ils venaient purger la rue de lOdon de ses tireurs des toits. Ils taient dj monts dans plusieurs maisons suspectes, que les badauds leur indiquaient lenvi. Ma foi, ils navaient encore rien trouv. Mon immeuble nayant pas encore t visit, il convenait den faire lascension et de sy rafrachir.

    Jallai vers les hommes qui, debout auprs des petites autos ou assis lintrieur, atten-daient les ordres de leur capitaine, et les invitai venir boire le vin que javais gard pour eux, comme tout Franais qui se respecte. Mais on les avait dj tant fait boire quils se r-cusrent, aprs mavoir vigoureusement serr la main. Seul le brave Marceau accepta dac-compagner Hemingway, lui et un jeune Amricain qui vint pour nous faire politesse et comme en dlgation des autres ; ils se contentrent de tremper leurs lvres dans le vin.

    Hemingway, le front barr, travers les broussailles de nos questions et de ses rponses, frayait passage une ide : trouver un savon de Marseille pour laver sa chemise ce soir mme dans son lavabo du Ritz. Je lui offris, sans trop hsiter, mon dernier morceau. (Soyons franc, ctait lavant-dernier.)

    Une autre ide le proccupait : navais-je pas, moi, Adrienne, durant ces annes doccu-pation, t amene collaborer un peu ? auquel cas il soffrait me tirer de tout danger possible. (videmment, devait-il penser, cette grosse gourmande na pas pu endurer les res-trictions ; elle a d faiblir un moment ou un autre.) Je fis srieusement mon examen de conscience : ma foi non, je navais pas collabor . Il prit Sylvia dans un coin et lui r-pta la question : Vous tes sre, Sylvia, quAdrienne na pas collabor et na pas besoin dun petit coup de main ? Mais non, rpondit Sylvia, si elle a collabor, ctait avec nous, les Amricains. Hemingway parut montrer quelque regret de ne pouvoir tre le Chevalier un lger regret moirant les ondes de son bon visage rassrn.

    Ernest Hemingway chez Sylvia Beach en 1921.

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    les gazettesDEsCRIPtIOn DE LA vOIX DE PAuL CLAuDEL

    Le Navire dargent, n7, dcembre 1925

    On ne peut la comparer qu laction de manger. Elle se repat des mots, elle les mche, elle en prouve le got et en assimile la substance ; elle ne les savoure point avec longueur mais elle sen dlecte avec force ; elle y trouve moins des plaisirs subtilement accords lintelligence que des manifestations profondment organiques ; elle crase les voyelles et broie les consonnes ; elle est comme la dvoration dun lion. Il ny a rien de fluent dans le discours ; toutes les eaux de la salive sont absorbes par le pain du verbe et le dissolvent moins quelles ne sincorporent sa solidit.

    Cependant, elle ne donne le sentiment ni de la grossiret ni mme de la matire. Par une transsubstantiation immdiate laliment des sons prend la qualit de latmosphre ; cest une vaporation qui opre sur des corps plus pais et plus organiss que leau et qui produit de lair, des brumes, des milices de nuages, dtonnants cumulus.

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    LA vOIX DE PAuL vALRy Le Navire dargent ,n9, 1er fvrier 1926

    Paul Valry nous fit lautre jour une vi-site. Je voudrais pouvoir reproduire ses propos, mais je ne me sens pas capable de le faire avec exactitude. Tout au plus, puis-je me souvenir dun parallle entre Mallarm et lui : On croit toujours, disait-il, que jai les mmes ides que Mallarm, mais nous diffrions grandement, et surtout dans nos faons de concevoir lart ; Mallarm en fai-sait une mtaphysique ; il pensait que le monde tait cr pour tre reprsent, et que la reprsentation lart tait la chose en soi. Moi, je nai jamais donn lart, littraire ou autre, une importance essen-tielle, je ne lai jamais mis au-dessus des autres manifestations de la vie ; pour moi, cest un jeu.

    Valry est causeur. Il ne vise ni leffet ni lesprit, mais ce quil dit rveille et passionne. Il a le don dlever lui lauditeur, il en fait toujours son lve, insensiblement. Avec am-nit il met sa porte les fruits de lintelligence, mais sa voix tantalise.

    Essaierai-je de dcrire sa voix ? Si lon dit quelle est sourde, comme celle de M. Teste, cela ne donne pas ide de sa to-

    nalit assourdie, certes, mais o lon peroit le mtal, comme des cuivres bouchs.Elle est rapide, peu saisissable. Elle a du Midi les voyelles brves, mais pas les consonnes

    quelle mortifie.

    Il me semble quon peut lui appliquer le terme de crible machinal. Elle fait penser la machine qui spare la terre des cailloux o se trouvent les pierres prcieuses (jai vu cette machine au cinma). Triage inattentif, on voit passer des reflets. Lui sen dsintresse, le travail cest aprs. Comme en se ddaignant, elle fait tourner et retourner la matire o gisent les ides, elle livre un ensemble encore brut sur un sujet donn quelle prend, triture et soumet.

    Paul Valry lisant Mon Faust dans lappartement dAdrienne Monnier le 1er mars 1941.

    Le Navire dargent, n1.

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    LEttRE un JEunE POtE Le Navire dargent, n12, 1er mai 1926

    avril 1926 Monsieur,Je vous remercie de la confiance que vous me tmoignez, mais jai bien peur de ne pou-

    voir vous aider rsoudre les problmes que vous posez. Vous tes pote, dites-vous, et non pas pote par accident, mais pote par vocation, tourment depuis lenfance de vous expri-mer en un langage plus intense, plus librateur que la prose, dsireux dajouter votre voix au chur des grands potes morts ou vivants. Et pourquoi, demandez-vous, le monde est-il si hostile aux potes puisquil dit ne rien mettre si haut queux ? O est le public qui lit la posie, qui la jauge, qui lui ouvre les chemins de la postrit ?

    Avant dessayer dtudier des questions auxquelles je ne vois, dailleurs, pas de rponse dfinitive, examinons un peu votre cas particulier.

    videmment, de tels problmes doivent vous paratre singulirement aigus et doulou-reux. Vous vivez en province, sans ami, sans milieu ; vous ntes point professeur par choix, mais par ncessit ; rien l-bas qui vous soutienne, qui vous aide vivre, pas de concerts symphoniques, pas de spectacles, pas de grand muse, personne avec qui vous puissiez changer des ides ; seule la compagnie idale des potes que vous aimez, leur consolation, leur appel ; cest une prsence, certes, mais une prsence que les forces de lesprit narrivent pas toujours assurer, et souvent, nest-ce pas, aprs de grandes concentrations, de grands lans, quelle nuit de lme !

    Eh bien ! tenez, dans un cas comme le vtre, le mieux serait encore dessayer dassimiler compltement votre vie potique une vie mystique. Remarquez, dailleurs, que ce faisant, vous retourneriez la source trs vritable de la posie, toute activit potique tant plus ou moins dessence religieuse. Un saint est toujours un sur-pote, mais un pote nest pas un saint : ds son ouvrage termin, il na, la plupart du temps, que le souci de le produire et de le voir applaudi, et sil ne rcolte pas des autres presque tout lassentiment quil se prodigue lui-mme, il saigrit, il se rend odieux son entourage sil vit en compagnie, et tombe dans

    un vritable dlire sil vit en solitaire. Son inspiration lui donnait commerce avec la Bont du monde, sa publication le fait devenir un dmon de la plus mchante espce. Le succs de ses confrres, succs pas toujours d au mrite, le rend extraordinairement venimeux. On dit que dans la formation du monde les reptiles ont donn naissance aux oiseaux, mais dans le cas que nous envisageons, ce sont des oiseaux qui deviennent serpents.

    Et quy faire, mon Dieu ! Oserai-je vous parler de moi-mme ? Comme vous, je suis pour mon bonheur et mon

    malheur, attire par la posie. Mais sans doute parce que je suis femme, cest--dire des-sence passive, habitue depuis plusieurs sicles faire peu de cas de mon esprit et de ses chtives productions , comme disait Hroswitha 10, il mest donn plus de dsintresse-ment, peut-tre, quil nen est donn la plupart de mes frres. Comme vous, jai fait des posies ds lge de neuf ans, comme vous, jai souffert un martyre, vers la vingtaine, alors que les revues auxquelles jenvoyais mes vers, je ne dirai mme pas les refusaient, aurait t tout de mme une consolation de recevoir une de ces lettres qui commencent par la for-mule : Jai lu vos vers avec beaucoup dintrt, mais Non, comme tant dautres, on ne me rpondait mme pas.

    Je vois bien, maintenant, que les rdacteurs de ces revues ntaient pas si coupables. Voil douze mois que je dirige Le Navire dargent, et jai beaucoup de crimes de ce genre sur la conscience. Nous recevons tant de posie ! et il faut le dire, il ny a pas plus de cinquante personnes qui veuillent bien lire les jeunes potes, et encore leur demandent-elles, et cest juste, dapporter une tendance ou une formule neuve. videmment, il y a une lite, disons de trois ou quatre cents personnes pour la ville de Paris, plus cent pour la province, plus cent pour tous les pays trangers *. Ces quelque six cents personnes (qui en paraissent douze cents cause des reflets) nattendent pas quun pote soit mort pour le trouver grand ; ils ont, trs peu de chose prs, des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. Ctaient, en 1913, 1914, les lecteurs des Cinq grandes odes de Paul Claudel et des Odes et Prires de Jules Romains. Mais, mme cette lite ne se tient pas au courant de tout ; il faut que le tri ait dj

    10. Hroswitha de Gandersheim, potesse et chanoinesse allemande ne vers 930, crivant en latin.

    * Note dans le texte dorigine : Par rapport la littrature franaise, naturellement.

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    t fait par la petite Socit des cinquante qui aiment les petites revues, mme et surtout si elles sont obscures, qui sy abonnent souvent, tout en sachant que, suivant toute probabili-t, ces revues niront pas au-del de quelques numros. Ces cinquante personnes repr-sentent, certainement, tout ce que lhumanit peut donner de meilleur ; je nhsite pas proclamer certaines dentre elles suprieures aux potes quelles choisissent et quelles lvent ; elles sont elles-mmes, non pas lues par les hommes, mais par les Gnies de la Terre ; la tentation leur vient rarement de sexprimer, cest assez pour elles de contenir une juste et ineffable mesure intrieure laquelle elles doivent tout rapporter. Dailleurs, sil leur arrive de succomber la tentation, elles ne tardent pas perdre tout ce qui les rendait agrables elles-mmes et aux Grands Dieux.

    Mais voil bien des diversions, je vous parlais de moi, je crois, moi qui nai fait quentre-voir la vraie gloire des Cinquante. Je vous disais donc que, moi aussi, jai cru la Mission du Pote, moi aussi, jai remch les griefs du Chatterton de Vigny. Mais, par bonheur, cette erreur na pas dur longtemps, car cest une erreur de croire que le monde doit quelque chose aux potes ; ce quil leur devait, il le leur a donn en les douant dinspirations ; eux, aprs, de se satisfaire de ltat de grce dans lequel ils ont loisir de vivre, eux dtre doux et humbles de cur, eux de se sentir coupables quand ils sollicitent la louange dautrui, eux de remplir un mtier comme les autres, mieux que les autres, car en somme, quel est le but de la posie, sinon de percevoir lessence mme des choses, de comprendre les raisons caches, de voir nimporte quelle action, nimporte quel objet dans sa flicit. Et voici que nous revenons ce que je vous disais tout lheure : il est facile dassimiler les tats po-tiques aux tats mystiques.

    Vous me demanderez, dabord, comment je dfinis ltat mystique et le mysticisme en gnral. Le Littr donne cette dfinition : Croyance religieuse ou philosophique qui admet des communications secrtes entre lhomme et la divinit. Le Larousse dit : Doctrine philosophique et religieuse daprs laquelle la perfection consiste en une sorte de contemplation qui va jusqu lextase et unit mystrieusement lhomme la divinit. Le R. P. Poulain, qui est une autorit en matire de thologie mystique et qui a crit un trait Des grces doraison, dfinit ainsi les tats mystiques : On appelle mystique des actes ou tats surnaturels que nos efforts, notre industrie ne peuvent pas russir produire, et cela

    mme faiblement, mme un instant. Il ajoute : La dfinition prcdente est celle que sainte Thrse a donne dans un tout petit trait adress sous forme de seconde lettre au P. Rodrigue Alvarez. Elle commence par dfinir les tats mystiques en employant le terme synonyme dtats surnaturels doraison : Jappelle surnaturel ce que nous ne pouvons ac-qurir par nous-mmes, quelque soin et quelque diligence que nous y apportions. cet gard, tout ce que nous pouvons faire, cest de nous y disposer.

    Que jaime ce nous y disposer ! Mais est-ce que cette disposition ne suppose tout de mme pas une certaine industrie personnelle ?

    Oserai-je, maintenant, proposer ma dfinition du mystique : Tendance concevoir le Bien ou un Bien suprme et sidentifier avec lui. Il me semble que cette dfinition concilie assez bien toutes les ides quon peut se faire du mysticisme qui ne me parat, en aucun cas, devoir appartenir exclusivement la Religion ou la Philosophie, tant donn le sens actuel de ces mots. On peut tre savant avec mysticisme, pote avec mys-ticisme. Valry est un mystique, plus mystique mme que Claudel au point de vue stric-tement potique. On peut tre picier avec mysticisme, comme Chesterton la compris dans un pisode du Napolon de Notting-Hill. On peut tre pdraste avec mysticisme, Gide le prouve amplement.

    Bien me direz-vous, alors quelle utilit, pour un pote, dtre un mystique. Mais cest, qualors, presque autant quun saint, il pourra se passer de ladhsion du monde. Sil nest attentif qu son progrs spirituel, il sera rjoui dans la mesure mme o il touchera au Bien qui lui parat suprme. Il comprendra que linspiration est le premier ou un des pre-miers degrs de lextase ; elle est, en effet, la considration des choses dans leurs rapports didentit de principe ou deffet avec nous ; lextase nous baigne dans cette identit. Dans ltat dinspiration, lesprit sent la distance qui le spare de ce quil considre, mais il sent aussi la possibilit de latteindre et il sy efforce en exprimant son tat et en le renforant. Dans lextase, le but tant atteint, toute manifestation extrieure devient inutile. Un sage pote nessaiera pas dutiliser toutes ses inspirations, puisque ce faisant, il ne choisit quun moyen terme, en aucun cas capable de le rendre parfaitement heureux, mais il tentera souvent de se disposer lextase, cela en renonant toute expression et en laissant simple-ment rgner en lui lide de son Bien.

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    Ce que je dis l aurait sans doute besoin de dveloppements, dclaircissements, dexemples ; cest tout un livre quil faudrait crire sur ces questions ; je ne sais si je trouverai le temps et la patience de le faire ; en tout cas, si vous voulez encore me poser des questions particulires, je tcherai dy rpondre.

    Mais, me demanderez-vous peut-tre, le pote ne doit-il publier aucunement, doit-il gar-der ses uvres en manuscrit ? Ce manuscrit long et roul qui sortait de la poche des ro-mantiques et des symbolistes la famlique figure. Vous navez pas connu a, vous, et moi jtais bien petite, vers 1898 il y avait un excellent dessinateur qui sappelait Heidbrinck ; il faisait des dessins terribles sur les potes malheureux ; je me souviens dun : on voyait dans une salle de rdaction un type affal, un tuyau de pole minable sur sa tte aux cheveux longs, le fameux ours dans sa poche, et la lgende tait : Voil vingt ans que je me dis que les commencements sont durs.

    videmment, le pote peut et doit envoyer ses vers aux revues, soit aux deux ou trois grandes revues qui ne sont pas insensibles la Posie, soit aux trois ou quatre petites revues phmres, sans cesse mourantes et sans cesse renaissantes, qui, elles, ne publient presque que de la posie. Dans les deux cas, mme en supposant notre pote dou de talent, il peut chouer. Sil sadresse une grande revue, il risque de trouver des juges extrmement svres et blass qui ne laccueilleront que sil montre des tendances suffisamment nou-velles et une expression bien forme.

    Sil sadresse une jeune revue, il risque de trouver un petit groupe coopratif qui, trs lgitimement dailleurs, ne veut faire de dpenses que pour soutenir les seuls intrts de ses membres ; il na chance dtre accueilli que sil apporte de largent, ou souscrit vingt abon-nements lui tout seul.

    Bon, je suppose que dans ces deux cas vous chouez. Vous prenez la chose stoquement, vous vous dites ce quil faut toujours se dire, que vous avez encore des progrs faire, soit dans la voie de lexpression, soit dans la voie de linspiration. La lumire qui est votre amie, comme elle est celle de tous les potes, entre le matin dans votre chambre dun pas gal, dune aile sans distance, elle touche les choses et leur confre une amoureuse perma-nence, et vous-mme que nassure-t-elle pas ? Vous la recevez avec batitude. la fentre de la maison en face, il y a une mnagre qui sest arrte, le balai la main, et qui reste

    immobile, les yeux perdus dans le ciel, vous sentez quelle est aussi, cet instant, un pote.Certains matins, vous crivez. Vous navez plus envie denvoyer des vers aux revues, vos es-

    sais vous ont dcourag, mais tout de mme, vous souffrez de ne pas vous voir imprim, ne serait-ce que pour vous seul.

    Eh bien, faites-vous imprimer. Ne vous adressez pas un diteur qui publie compte dauteur, cest inutile, cest

    mme quelquefois dangereux. Nesprez pas que le public puisse croire que vous avez trouv un imprimeur, tout le monde sait quoi sen tenir. Non, allez simplement chez nimporte quel diteur, demandez-lui de vous faire un devis ; si vous ntes pas un peu initi la typographie, apportez-lui en modle une plaquette dont la prsentation vous a plu ; demandez un tirage quinze, cinquante, cent exemplaires au plus. La plaquette acheve, aprs avoir corrig la main les trois ou quatre magnifiques fautes dimpression qui ne manqueront pas de lorner, vous lenverrez tous les potes, crivains ou artistes que vous admirez, vos amis et connaissances, quelques critiques, la Bibliothque nationale, la bibliothque municipale de votre ville. Donnez-la votre mre, dt-elle, aprs avoir lu quelques pages, la fermer en haussant les paules, comme fit la mre dun pote que je connais. Envoyez-la, mme, comme un autre pote de mes amis, votre an-cien adjudant pour lui montrer que vous tes devenu quelquun et quil vous est permis, maintenant, de le regarder de haut. Et aprs, attendez les vnements, nesprez rien, cest un moment dur passer ; il est probable que la plupart des loges et compliments que certaines gens se croiront obliges de vous faire, vous dcourageront plus quils ne vous encourageront.

    Mais au moins, vous pourrez vous lire imprim, et ce nest pas un petit plaisir, jen sais quelque chose.

    Si vous devez rester inconnu, il vous sera toujours donn desprer que cinquante ans, ou un sicle, ou plusieurs sicles aprs votre mort, vous serez dcouvert et mis en place dhonneur ; vous pourrez esprer le sort de Maurice Scve qui Valery Larbaud vient de rendre toute gloire et toute vie, tel point, que lditeur de ltude de Larbaud a fait impri-mer, par une sage erreur, la justification des trois exemplaires dauteur, Imprim spcia-lement par Maurice Scve .

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    Si vous devez rester inconnu, et si vous avez su, nanmoins, goter les joies qui sont r-serves aux potes, vous trouverez cette rsignation heureuse qui fait dire au Dominique de Fromentin : Je dois, peut-tre, ces essais manqus, comme beaucoup dautres, un soula-gement et des leons utiles. En me dmontrant que je ntais rien, tout ce que jai fait ma donn la mesure de ceux qui sont quelque chose.

    Le jour o vous direz de telles paroles, vous partagerez la communion des Cinquante dont je parlais plus haut, et il ne restera pas un dsir en vous qui nait t combl.

    PRAMbuLE

    La Gazette des Amis des Livres, n1, janvier 1938 - extrait

    Aujourdhui, dimanche 7 novembre, enfin jcris, je commence crire. Je suis descen-due ma librairie pour tre plus tranquille. Je suis assise ma place habituelle, au sein de la petite arche, dans laquelle je vogue depuis vingt-deux ans.

    Autour de moi, partout, des livres. La lumire de ma lampe promne ses doigts dargent sur le cristal mat du papier qui recouvre tous les petits dos serrs. Derrire ces dos, il y a un corps simple et mystrieux, qui est celui mme de lesprit humain, dont lessentiel est invi-sible. Un sauvage qui naurait jamais vu de livres et qui ne connatrait pas le secret de lcri-ture, en ouvrant un de ces volumes, penserait peut-tre une fourmilire, ou aux brins dherbe, ou au ciel cribl dastres. Cet infini, sorti de nous, ne tient-il pas tte linfini dont nous sortons et qui nous crase de ses regards vides ? Livre, firmament intrieur. Pays de mmoire, o les mres nous bercent et nous sourient toujours. Petits livres la mesure des mains humaines, souvent serrs sur le cur. Livres sur lesquels penche le front, qui donnent au front son poids et sa clart. Celui qui vous aime et qui vit en votre prsence connat la srnit ; il a dj commerce avec les immortels. Il sait que tout au long de son chemin ter-restre, vous ne ferez jamais dfaut. Avant que les livres disparaissent, lhomme aura disparu.

    Mais, direz-vous, ne sont-ils pas en train de disparatre ? Depuis un an, nentendons-nous pas dire de tous cts quils sont menacs, quils sont perdus ; Georges Duhamel na-t-il

    pas fond lAlliance du Livre, pour tenter de les sauver ? Les auteurs, les diteurs et les libraires ne sont-ils pas dans le marasme ? Crise de la culture, crise du livre, voil le sujet don ne sait combien de propos, darticles, dchos. Nous allons tcher dexami-ner la question srieusement.

    Il est certain que depuis plusieurs annes, le public nachte pas ou presque pas de livres. Cette absten-tion succdant une priode de consommation intense est affligean-te, alarmante. On la dit cent fois, les augmentations successives du prix des livres sont infrieures celles quont subies les autres denres. En somme, le livre est actuellement six ou sept fois son prix davant-guerre alors que presque tout le reste vaut huit, neuf ou dix fois plus. Cest exact, mais il faut dire aussi, et on na pas manqu de le dire, que la vie matrielle chre absorbe presque to-talement les ressources de la plupart des gens et ne laisse quune marge trs troite pour les dpenses de la vie spirituelle. La vie matrielle, quon le veuille ou non, reprsente une premire ncessit ; il faut se nourrir tous les jours, il faut se loger, il faut se vtir. Il y a, tout de mme, direz-vous, des gens qui ont de largent pour les livres ; ils en ont bien pour les voyages, les spectacles, les bons repas ; la France ne donne pas prcisment le tableau dun pays condamn toutes les restrictions ; en bien des cas, en bien des lieux, on va

    La Gazette des Amis des Livres, n1.

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    joyeusement la dpense. Cest vrai, oh ! les gens ne sont pas sans reproches. Mais, met-tons-nous un peu leur place : comment auraient-ils le got dacheter des livres quand ils voient chez tous les libraires un tel amas de soldes. Dune part, on leur offre un volume qui vient de paratre un prix notable, dautre part, sils f lnent un peu, ils trouvent le mme ouvrage, en service dauteur, cest--dire en premier tirage, pour la moiti du prix marqu. Tant douvrages illustrs, de belles plaquettes, de tirages limits, qui faisaient prime il y a quelques annes, leur sont maintenant offerts pour presque rien. On na pas assez dit linfluence dmoralisante des soldes. Je sais quon sen est mu au syndicat des libraires, que Mlle Choureau, lexcellente prsidente de notre syndicat, a prsent maintes fois des projets tendant remettre les choses en ordre. Cela na pas abouti parce quil est difficile, sinon impossible, darrter une crue de cette force. Cest un flau, un juste f lau, dailleurs, quappelaient bien les excs et le dsordre de la production littraire daprs-guerre.

    Non, on na, mon sens, jamais assez soulign le rle des soldes dans la crise actuelle du livre. On a prfr dire que les gens taient abrutis de cinma et de T.S.F., que la nation franaise tait en dcadence, que la culture tait compromise, sinon perdue, plutt que de mettre en lumire ce simple fait des soldes de librairie.

    Jai dit que le flau tait juste et cest vrai que pendant plusieurs annes, les annes mme dites de prosprit , nous nous sommes tous assez mal conduits. Nous avons fait du livre un objet de spculation ; nous avons fait ou laiss faire une bourse des livres. Ah ! nous navons pas chass les marchands du temple ! Moi-mme, nai-je pas souvent propos des plaquettes en disant que dans un mois le prix aurait au moins doubl. Et ctait vrai. Et ctait si facile de vendre dans ces conditions. Nous avons voulu jouer au bibliophile. Maintenant, pnitence ! Ah ! que cest bien fait ! Comme si le livre ntait pas, avant tout, un objet damour ; le souci quon prend le vouloir sur beau papier, revtu dune bonne reliure, nest-ce pas seulement signe damour ? Que nous importe sa valeur marchande ! lessentiel, cest quelle soit dans nos moyens. Navons-nous pas encore plus de plaisir pen-ser que nous sommes seuls bien apprcier tel ou tel livre et que cest notre amour qui lui donne son prix ?

    On ne se mfiera jamais assez de la spculation. Ses principes ne sont pourtant pas tous

    mauvais ; il y a dedans des grains dintelligence et de courage. Mais cest pernicieux, parce que le pass fait dfaut. Lobjet de spculation na pas de pass. Le gnie, ce nest pas seule-ment le temps heureux dune uvre, cest aussi luvre heureuse du temps. La cration in-dividuelle ne compte qu partir du moment o elle est accepte et assimile par autrui. Le disciple fait le matre, autant que le matre fait le disciple la suite du disciple viennent les coliers. Et tout cela se produit en son temps.

    Risquerai-je cette comparaison : la spculation cest quelquun qui avale grandes bou-ches sans mcher et qui vomit presque aussitt.

    Quon mentende bien, je parle ici de la spculation et non du commerce en gnral. Je nappelle pas spculateur celui qui possde une juste apprciation de la valeur des choses et qui sait en fixer le prix. Jappelle spculateur celui qui naime pas dabord, celui qui ne voit que le profit matriel possible, qui exploite la fois le crateur et lamateur, qui achte dans lartifice et qui vend dans lartifice. Les valeurs les plus sres seffondrent quand elles sont devenues la proie des spculateurs, et il faut beaucoup de temps et dadresse pour les re-mettre en tat. Lartiste na pas de pire ennemi que le spculateur ; ce dernier lui enlve tt ou tard sa clientle et, aprs un temps de trompeuse prosprit, le laisse dans la ruine. Une chose du prsent tient surtout sa valeur marchande du sentiment quelle inspire ; ce senti-ment est form, comme tout sentiment, par notre conomie inconsciente. On ne peut pas juger pour la postrit, parce que la postrit prend des vues de plus en plus dsintresses, donc de plus en plus clairvoyantes.

    Lamateur, le vrai amateur, ne se trompe pas, puisquil ne suit que son got. Ses acquisi-tions enrichissent, non sa bourse, mais sa personne, elles lui portent bonheur, dans le vrai sens du mot.

    Celui qui cherche faire des placements est vou aux dboires. Avant de prendre sa place dfinitive, et encore une fois, cest louvrage du temps, lartiste doit supporter les dcrets de la mode. La mode est surtout base sur le changement, lalternance (cest le yin et le yang chinois). Le court succde au long, lample succde ltroit, et cela avec toutes sortes de petits remous. La mode est faite de cent caprices et dune seule grande loi. On est la mode, de son gr ou contre son gr, et puis on nest plus la mode. La seule chose qui compte, cest lamour de quelques-uns, the happy-few. ()

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    un DJEunER AvEC COLEttE

    Les Gazettes du Figaro littraire, 1942

    Mes amies Paulette Gauthier-Villars et Marthe Lamy mavaient dit la rentre ren-tre mythique, car nous navons quitt Paris ni elles ni moi : On va vous faire djeuner avec Colette.

    Jouvre une parenthse pour prsenter Paulette et Marthe qui ont le bonheur de compter parmi les familiers de Colette. Ce sont des princesses de science : Paulette est professeur agrg la Facult de mdecine, titre quelle est la premire femme porter ; Marthe, excel-lent docteur gyncologue, est chef de laboratoire. Avec Thrse Bertrand-Fontaine, qui fut la premire femme nomme mdecin des