Perec, Voyage d'hiver.pdf

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  • Parabole du phalne Georges Didi - Huberman - page 2

    L hors-dinaire de la diffrence sexuelle Pierre-Henri Castel - page 11

    Slogans (extrait) Maria Soudaeva - page 17

    Le bon lyrique (translations) Joris Lacoste - page 30

    Les vcs taient ferms de lintrieur Olivier Doumeix - page 34

    Le voyage dhiver Georges Perec / Fanny de Chaill - page 37

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    chaodcration critique -

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    Parabole du phalneGeorges Didi-Huberman

  • 3Imaginons limage sous les traits dun phalne(les phalnes tant ces papillons auxquels AbyWarburg, pendant ses pisodes de folie, sadres-sait de prfrence aux tres humains dont il semfiait avec raison mais aussi, par moments, plusque de raison). Il y a des gens trs srieux qui pen-sent navoir rien apprendre de ces bestioles etqui, par consquent, ne voudront jamais perdreleur temps regarder passer un papillon. Cecidans la mesure, justement, o le papillon ne faitque passer et relve, par consquent, de laccidentplus que de la substance. Beaucoup de genscroient que ce qui ne dure pas est moins vrai quece qui dure ou que ce qui est dur. Cest si friable,un papillon, cela dure si peu.Et puis cest joli, cest esthtique , comme ondit. Mais esthtique nest pas toujours uncompliment dans la bouche des professionnels dela vrit, en particulier de la vrit historique, poli-tique ou religieuse. Esthtique , cest un peucomme une cerise sur le gteau du rel ; ce seraitdonc dcoratif et inessentiel. Alors, on dira que lepapillon est fort peu de chose, ce qui est vrai. Pire,quil dtourne notre vue de lessentiel : si sa formemme est aussi fascinante, nest-ce pas le signequil porte avec lui les puissances du faux ? Il seraitdonc prfrable de le laisser passer, et de passer autre chose de plus srieux.

  • 4Or, il y a aussi des gens plus propices regarder, observer, voire contempler.Ils attribuent aux formes une puissance de vrit. Ils pensent que le mouvementest plus rel que limmobilit, la transformation des choses plus riche densei-gnements, peut-tre, que les choses elles-mmes. Ces gens se demandent silaccident ne manifesterait pas la vrit avec autant de justesse lun nallantpas sans lautre, leurs yeux que la substance elle-mme. Alors, ils acceptentde prendre, et non de perdre, le temps de regarder un papillon qui passe, jeveux dire une image que lon surprend la cimaise dun muse ou parmi lespages dun album de photographies.

  • 5Ils vont quelquefois dans latelier ou le laboratoire, ils suivent la fabrique de limage, ils observent la chrysalide, ils attendent, yeux grands ouverts, les latences de la forme longtemps prisonnire. Ils surprennent, quelquefois, un moment de la gestation, ils voient quelque chose se former : motion dedcouvrir cela.

  • 6Puis, limage devient mature comme le papillon devient imago , et elleprend son envol. Autre motion.

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  • 8Mais le paradoxe est dj l. Car cestau moment o on peut enfin la voirpour ce quelle offre de beauts, de for-mes, de couleurs, quelle se met batt-re des ailes : on ne la voit donc plus quede faon saccade. Puis elle senvolepour de bon, cest--dire quelle senva. On la perd donc de vue : aggrava-tion du paradoxe. Sa splendeur coloredevient un pauvre point noir, minuscu-le dans lair. Puis, on ne voit plus rien,ou plutt : on ne voit plus que lair.Autre genre dmotion.

  • 9On veut la suivre, pour la regarder. On semet soi-mme en mouvement : motion. ce moment-l, de deux choses lune. Si lonest chasseur-n, ou ftichiste, ou angoissde devoir la perdre, on voudra, aussi viteque possible, lattraper. On court, on vise,on lance le filet : on lattrape. Autre genredmotion. On touffe la merveille dans unbocal avec de lther. On rentre chez soi, onpingle le phalne, dlicatement, sur uneplanchette de lige. On le met sous vitre.On voit parfaitement, dsormais, la rticula-tion des formes, lorganisation des sym-tries, le contraste des couleurs : nouvellemotion. Mais on saperoit bientt oudans trs longtemps, malgr la joie du tro-phe, malgr la fracheur, toujours vive, descouleurs qu cette image il manque toutde mme lessentiel : sa vie, ses mouve-ments, ses battements, ses parcours impr-visibles, et mme lair qui donnait un milieu tout cela. Lmotion tombe, ou peut-trechange. On se rattrape avec lrudition, oncollectionne, on achte dautres pingles etdautres planchettes de lige, on vit dansune odeur dther, on classe, on devientexpert. On possde des images. On peut endevenir fou.

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    Si lon nest pas chasseur-n et quon nesonge pas encore devenir un expert ou possder quoi que ce soit, on voudra, plusmodestement, suivre limage du regard.On se met donc en mouvement : mo-tion. On court, sans filet, toute la journe,derrire limage. On admire en elle celamme qui chappe, le battement desailes, les motifs impossibles fixer, quivont et viennent, qui apparaissent etdisparaissent au gr dun parcours impr-visible. motions singulires. Mais tombele jour. Limage est de plus en plus diffici-le discerner. Elle disparat. motion. Onattend. Rien. On regagne sa demeure. Onallume la bougie sur la table et, tout coup, limage reparat. motion. On estpresque heureux. Mais on comprendbientt que limage ne nous aimait pas,ne nous suivait pas, ne tourne pas autourde nous, sans doute nous ignore tout fait. Cest la flamme quelle dsire. Cestvers la flamme quelle va et vient, quellesapproche, quelle sloigne, quelle sap-proche dun peu plus prs. Bientt, duncoup, elle senflamme. motion profon-de. Il y a sur la table un minuscule floconde cendre.

    Georges Didi-Huberman

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    L hors-dinaire dela diffrence sexuelle

    Entretien avec Pierre-Henri Castel

    Pierre-Henri Castel est n en 1963. Historien, philosophe des sciences, psychanalyste, il a crit La

    Querelle de l'hystrie: La formation du discours psychopathologique en France (1881-1913), en 1998,

    et la mme anne, Introduction la lecture de"L'interprtation du rve" de Freud : Une philosophiede l'esprit inconscient, ces deux livres aux PUF. Aux

    PUF toujours, il a dirig en 2003 un ouvrage intitul Freud : Le moi contre sa sexualit. Son dernierouvrage sintitule La mtamorphose impensable. Essaisur le transsexualisme et l'identit personnelle, "NRF"Gallimard, Paris, mars 2003. Nous lui avons cette

    occasion demand un entretien, proposition laquelle il a bien voulu rpondre. Nous publions ici,

    la suite, les cinq questions poses et le texte quelles ont suscit.

    I. Vous le savez, nous travaillons sur Lhors dansses dimensions les plus htroclites. Nous vou-lons faire de cette proposition une incitation penser certains problmes qui se posent nous,aujourdhui, dans les diffrents champs quenous rencontrons dans notre recherche, laquelleest essentiellement littraire mais qui, prcis-ment, ne ddaigne pas se frotter son dehors :les diffrentes pratiques artistiques, danse, tht-re, cinma, arts plastiques, littrature bien sr,mais aussi le champ de la pense critique, de lathorie. Lhors, autrement que le centre, permet-il de penser luvre et le rapport que nous entre-tenons avec elle ? Faut-il le distinguer la fois dela marge et de lenvers ? Quest-ce quun dispo-sitif esthtique ? Quelle conception de lespacese joue dans un dispositif esthtico-politique ?Quest-ce quun dcadrage esthtique ? Lesmutations esthtiques procdent-elles toujoursdune sortie? Dune rupture ? En quoi cettenotion peut-elle nourrir les rflexions sur lamodernit et la postmodernit ? Il nous est apparu que cette question de lhors,que nous vocalisions ainsi spontanment, recou-vrait un intense intrt pour le dehors , celui-ci historiquement dat, savoir cette priodequune certaine critique appelle lavant-garde, laquelle recouvre certes des priodes diffren-tes suivant le champ critique ou historique danslequel on se place, mais que nous identifionspour notre part une priode bien prcise, go-graphiquement circonscrite, savoir les annes60, 70 en France.Nous pourrions ainsi peut-tre commencer notreentretien de cette manire : cette priode, dite delavant-garde, vous parat-elle particulirementemblmatique dune redfinition de lidentitsexuelle ? Et si oui, engage-t-elle de faon spci-fique une redistribution de ce qui auparavant

    tait considr comme intrieur ou extrieur (ausujet, sa construction sociale ou biologique) ?

    II. Pourriez-vous dans ce sens dfinir le trans-sexualisme ? Ne bouleverse-t-il pas totalementlide que lautre sexe serait un dehors absolu ence que, trs exactement dans ces cas, le dehorsest dedans et vice-versa ?

    III. Peut-on tablir selon vous un lien entre latranssexualit et lhomosexualit ? Quellesconsquences thoriques en tirer ?

    IV. Navement, je suis frapp par le binarismede lalternative transsexualiste : il sagit toujoursdaccorder un sentiment dappartenance sexuel une ralit biologique par le truchement ducorps mdical, mais par dfinition il ny a thori-quement que deux possibilits et un seul mou-vement : changer de sexe, devenir hommequand on tait biologiquement une femme, devenir femme quand on tait biologique-ment un homme. Les deux cas sont-ils attestsou les transsexuels sont-ils toujours, audpart , des hommes ? Quen conclure ?Mais une question me vient : avez-vous rencon-tr, dans les cas que vous avez analys, dans vosdiffrents travaux, un dsir bien particulier quiserait celui, prcisment, dchapper cettealternative laquelle pourrait tre vue, dune cer-taine manire, comme dsesprante ? Je veuxdire par l : le dsir de changer de sexe, daccor-der chirurgicalement et hormonalement sonsexe biologique son sexe psychique, ne pour-rait-on pas voir cela comme le dsir dchapper la sexualit mme, en tant que celle-ci dtermi-nerait tout