Pékin - Sensations urbaines

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Mémoire de Lou Xiao Yu Je dessine parallèlement Tokyo et Pékin sur de longs rouleaux peints où une figure doit disparaître pour que l'on puisse voir la suivante. J'ai fait ce mémoire pour ma ville d'hier, pour mes amis d'aujourd'hui, pour les habitants de demain, pour terminer mon long voyage à Paris. Ce n'est donc ni l'Autre, ni l'exotisme, ni même la jolie Ville, celle de la jolie peinture et de la jolie poésie. C'est une histoire de l'évolution de la ville contemporaine, fondée sur des points de vue souvent négligés, toutes les possibilités qu'offre l'environnement urbain dans ses aspects divers : sonores, olfactifs, tactiles, visuels et climatiques. Et ces possibilités ne doivent jamais se séparer d'un fond historique général, d'un contexte économique, politique et culturel.

Text of Pékin - Sensations urbaines

  • PKIN Sensations Urbaines

    Xiaoyu Lou

    MMoire de fin dtudes suivi par Clo fotaine / ensCi / paris-2011

  • Chapitre 1. Pkin - Silhouette dune ville aux ciseaux

    Vraie lumire ne de vraie nuit _

    Ville globale _

    Lhomme se mesure Pkin _

    56 ethnies Pkin _

    Nature naturelle et nature artificielle _

    005

    002

    017 Chapitre 2. Pkin - Les couleurs et la rougeur

    La nature antique de Pkin : Pkin lchelle humaine _

    Pnurie de logement urbain et ses remdes _

    Nouvelles architectures commerciales : made in China et making in China _

    Lindustrie de maquillage et le visage chinois _

    LOpra de Pkin : un volcan de couleurs vieux de 300 ans _

    La littrature et le cinma darts martiaux : superhros chinois _

  • 003

    Chapitre 3. Pkin - La vitesse et la vitesse encore

    Millefeuille imprial _

    Lurbanisation : qui a chang mes livres de classe ? _

    La maison dun escargot gant _

    Le vlo : respiration de la ville _

    Les gares de Pkin _

    Une vitesse, un avenir _

    077

    107 Chapitre 4. Pkin - Le feu la bouche

    Qui ne boit pas nest pas chinois ! _

    La cuisine Pkin : manger pour vivre, manger pour exister _

    126 Pkin - Conclusion

  • Pkin Silhouette dune ville aux ciseaux

    Que percevons-nous de la Chine ? Un brouhaha confus

    o se mlent informations mirobolantes sur son conomie,

    nouvelles alarmantes sur sa politique, et interprtations plus ou

    moins fondes sur sa culture.

    Anne Cheng (1)

    005

    Note 1.

    Ancienne lve de lcole normale suprieure et docteur en sinologie de lUniversit Paris-VII (1982),

    Anne Cheng est professeur lInstitut national des langues et civilisations orientales (INALCO), elle

    y est responsable du Centre dtudes chinoises et du master Hautes tudes Asie Pacifique . Elle

    est galement titulaire de la chaire d Histoire intellectuelle de la Chine et du monde sinis de

    lInstitut universitaire de France, lue en 2008 au Collge de France.

  • 006

    Vraie lumire ne de vraie nuit

    Au fil des trois derniers sicles qui ont vu slaborer et simposer la modernit occidentale, sest construite,

    puis fige, limage dun pays dot dune criture idographique, soumise une tradition despotique

    et isole du reste du monde pendant des sicles, ce qui expliquerait son immobilisme philosophique,

    politique et scientifique. Prenez tous ces poncifs et vous les retrouverez certainement, sous des formes

    diffrentes et des degrs divers de sophistication, dans bien des films et des publications.

    Cette vision du monde exerce en retour une influence considrable sur la faon dont les chinois ont

    envisag leur propre culture, dnigre du fait de son suppos retard, puis aujourdhui exalte par le

    rgime en place comme une identit culturelle spcifique. Soit dans lautodnigrement ou au contraire,

    depuis peu, dans une autoclbration conforte par un nationalisme de plus en plus triomphant.

    Comme on disait, Vraie lumire ne de vraie nuit. Le Pkin daujourdhui a cet apptit de rattraper,

    de vivre et de senrichir. Il manque encore un attribut de la grandeur Pkin, on attend le jour o elle

    pourra faire rgner lordre sans le laoga-le goulag chinois, le jour o elle saura y former des cerveaux

    sans cette prtention absurde de contrler les consciences, le jour o elle gurira cette infirmit quest

    la peur de la libert. En attendant, les 600 millions dhabitants continuent de manger, courir, rire, se battre

    aussi. Le secret de Pkin, cest sr, ce sont les Chinois, sans les rencontrer, sans se soucier de la ralit

    chinoise fonde sur leurs paules, les projets commerciaux ou cratifs perdront toutes les crdibilits.

    La ville, si souvent prsente aujourdhui comme le symbole dune entit lisse, consensuelle, esthtique

    et esthtisante, volontiers perue comme fanatique et congnitalement dresse contre toutes les valeurs

    les plus chres lOccident : il y aurait donc dun ct un Orient violent, assimil par certains

    un empire du mal, et de lautre un Extrme-Orient o tout nest quordre et beaut, luxe, calme et

    prosprit. Or, ces deux reprsentations opposes relvent pourtant dun mme type dinvention, voire de

    fiction idologique. Si lon vhicule une telle image de Pkin, on risque dexploiter une certaine lassitude

    plutt que de parler et sinspirer dune ralit urbaine.

    Les villes chinoises en gnral, certaines ont connu une longue nuit blanche, trop de guerres et trop

    de mutations pour se reposer ; les autres se souviennent dun long rve noir. Il est temps de se rveiller.

  • 007

    Portrait chinois de Pkin

    Je nai aucun mal offrir un tat des lieux, indit de ce que sont aujourdhui les grandes villes chinoises.

    Mme si jai grandi dans une ville minuscule dans le nord du pays. Les enfants de ma gnration ont

    lhabitude de voyager, la socit a implant ce fantasme des grandes villes prospres et puissantes en

    nous tous.

    Pkin, Shangha, Shenzhen, Haerbin... Ces villes ont notre jeunesse dans leur sang.

    Dans lensemble du pays, les ingalits se creusent normment, devant les enfants de mme ge, le

    paysage et lavenir ne se dessinent pas de la mme manire.

    Sous Mao, le rapport entre les plus pauvres et les plus riches tait de 1 5, aujourdhui, il est de 1 200.

    Nanmoins, celui qui aujourdhui 1 gagne en pouvoir dachat cinq fois plus que celui qui nagure gagnait

    5, lex-prsident Deng Xiaoping avait aussi prvenu en 1980 : Pour que tout le pays senrichisse, il faut

    bien que certaines rgions senrichissent avant les autres.

    Dans ce contexte, les enfants ns after 80s savent tous que leur avenir est fond sur le choix dune

    ville : partir loin, senrichir, sadapter ; sinon patienter, vivre simplement, avoir vite une famille, attendre

    que les enfants partent en voyage et faire le choix leur tour... Et puis il y a aussi des fantasmes croiss

    chez les premiers enrichis, les habitants de Shangha rvent de Hongkong lectrique, les Hongkongais

    de Shangha douce et raffine...

    Il faudrait regarder un jour les jeunes chinois dessiner les grandes villes chinoises, le portrait dune Chine

    mise nue.

    Shangha a toujours quelque chose voir avec la fleur du mal. Quand on arrive dans cette ville,

    les fleurs au-dessus des toiles en dessous, on devient vite soi-mme une plante fleurie mais sans racine

    sans fruit ni parfum, un oeuf qui veut voler. Cette ville fait lobjet dune mtamorphose architecturale et

    urbaine impressionnante par sa rapidit et son ampleur, elle est le rouge lvre de la Chine, lui rend un

    beau sourire parfois artificiel.

    Shenzhen, si proche de HongKong, qui lui a transmis son dynamisme ainsi que ses maladies, dans

    cette ville surpeuple dinformaticiens, de secrtaires et davocats, on rve de pouvoir graver un jour sur

    la pierre de la tombe : Je suis enfin devenu un propritaire et jai enfin eu ma pause.

    Chongqing, les montagnes maigres ont presque lair davoir faim et les rivires y coulent

    mchamment, le ciel est trop brlant et la terre trop cuite. Ici le rouge na rien voir avec la couleur de la

  • rvolution, elle est simplement la couleur apptissante du piment, violente, agressive, mais seulement

    la bouche.

    Haerbin respire du chaud mais aspire du froid, 42 C en t, -30 C en hiver, la tempte y

    est hroque. La neige enterre le monde, on y trouve les btiments les plus solides couverts disolants

    thermiques, et les habitants qui nagent dans le lac moiti gel.

    Baotou, ville proche de la frontire du Nord. lextrieur, on est tremp dans le courant de sable,

    lintrieur, dans leau-de-vie purement nomade. La ville a connu les problmes de pollutions les plus

    irrcuprables du pays.

    ...

    Et finalement, Pkin la capitale, ville si grande et complexe, violente mais incroyablement tolrante,

    elle a un peu de tout : les mtamorphoses de Shangha, les crdits non rembourss de Shenzhen, le

    rouge piquant de Chengdu, la tempte de Haerbin et le vent sabl venu de Baotou. Lcher le mot de

    Pkin dans un dner et les saveurs dambition, dargent et de pouvoir envahissent aussitt latmosphre.

    La structure urbaine, la condition de vie, larchitecture y sont kalidoscopes. Le nombre dobjets et de

    visages diffrents que lon voit chaque jour Pkin est incommensurablement plus impressionnant que

    celui dailleurs. La diversit et la centralisation dactivits de cette ville nous dpassent compltement.

    Lhomme se mesure Pkin

    Pkin sert de toile de fond la coexistence de deux villes parallles, semblables mais diffrentes : la

    ville du jour et celle de la nuit.

    Si Tokyo est une ville flottante avec ses rseaux de rivires, Pkin est une ville au caractre de feu, loin du

    bassin de la mer. La culture nomade du Nord lui transmet son culte sur le soleil et le feu, lblouissement

    et la vapeur. Lomniprsence des couleurs rouge et jaune dans cette ville tait autrefois pour imiter le

    feu et la chaleur, pour faire chasser les dmons ns de la nuit sombre. On ne compte plus le nombre de

    cratures naissant de la peur de la nuit, et celles qui vont les combattre en portant le feu.

    A Pkin les hommes hurlent aux autres pour se montrer leur sympathie, cette habitude est aussi trs lie

    la tradition nomade. Elle relve un rapport particulier lespac