Les Québécois face aux deux guerres «Je me souviens» mais ... ?· Ces lapsus, indispensables pour…

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  • Les Qubcois face aux deux guerres

    Je me souviens mais de quoi au juste?Vimy, a vous dit quelque chose?Si oui, vous tes une exception, carselon un sondage ralis en 1998 parla firme Angus Reid, peine 8 % desQubcois connaissent le nom de lacrte o les soldats canadiens ontremport leur plus grande victoiredurant la Grande Guerre. Maintenant,la Seconde Guerre mondiale : combiende Canadiens franais, selon vous,se sont engags volontairement, ds le10 septembre 1939, jour o le Canadadclarait la guerre lAllemagne nazie?25 000, 50 000? Vous tes loin ducompte : ils ont t prs de 90 000 lefaire!

    Les gens simaginent que parlerde la guerre, cest ennuyant ou a re-vient faire la promotion de lunitcanadienne. Rien de plus faux!Examiner la place des Qubcois dansles grands conflits, cest passionnant,et on peut retracer cette histoire sansfaire le jeu de la propagande, dcla-re avec fougue le professeur RobertComeau, titulaire de la Chaire Hector-Fabre dhistoire du Qubec.

    Ce champ dtudes lun des axesde recherche de la Chaire Hector-Fabre attire de plus en plus de cher-cheurs soucieux dclairer des pansmconnus de notre pass, de revisitercertains mythes ou de faire uvre demmoire. lapproche du Jour dusouvenir, un colloque se tiendra lUQAM afin de faire le point sur la re-cherche dans ce domaine. Lvne-ment sera loccasion de lancer deuxouvrages parus sous la plume dejeunes tudiants de lUQAM, soit Sesouvenir de la Grande Guerre. La m-

    moire plurielle de 14-18 au Qubec deMourad Djebabla-Brun et Laisss danslombre. Les Qubcois engags vo-

    lontaires de 39-45 de SbastienVincent. Le journal les a rencontrs.

    La guerre de 14-18 :User et abuser du pass

    Quvoquent les annes 1914-1918au Qubec : lexprience de soldatspartis combattre outre-mer aux ctsde leurs frres darme canadiens, lesort des volontaires morts au front oulimage dhommes qui refusrent de selaisser enrler? Qui honore-t-on etpourquoi? Autant de questions aux-quelles rpond lhistorien MouradDjebabla-Brun. Le fruit de son travail

    de matrise, publi chez VLB, rvle quel point la mmoire nest jamaisfixe : on interprte toujours le pass enfonction des enjeux propres notretemps.

    Au Qubec, la Grande Guerre a g-nr autant dunion que de dsunion.Union, parce que le conflit marque ledbut de lautonomie de la jeune na-tion canadienne lgard de lEmpirebritannique. Dsunion, parce que laguerre amne la crise de la conscrip-tion, avec son cortge de troubles Montral et Qubec. Depuis cetemps, explique le jeune chercheur, lammoire de la Grande Guerre savreaussi complexe que plurielle.

    Ds 1919, une mmoire nationa-le canadienne du conflit se dgage etpropose une image unitaire et consen-suelle de la socit. On honore le sol-dat canadien, on oublie les conscrits,on omet les tensions autour du vo-lontariat (on avait reproch auxFrancophones de ne pas faire leurpart) et on gomme toute rfrence lacrise de la conscription (ce nest quen1998 quun monument sera lev lammoire des quatre insurgs dcdslors des meutes de Qubec).

    Ces lapsus, indispensables pourcrer un lien national, heurtent tou-tefois les Canadiens franais qui se re-

    connaissent peu ou pas dansce discours, explique Mou-rad. Ds les annes 20, oninscrira le soldat canadien-franais (et ses valeurs catho-liques!) dans la ligne deshros de la Nouvelle-France.Puis, cette reprsentation c-dera la place, partir des an-nes 60-70, une contre-m-moire galement gnratricedoublis : la ralit du front dis-parat tandis que la crise de laconscription passe au premierplan, comme sil sagissait dunfait propre aux Qubcois qui r-sumerait, lui seul, la place duQubec dans la Premire Guerremondiale. Le hros nest plus lesoldat, mais linsoumis.

    Pour mener sa recherche,

    Mourad a scrut ces vecteurs de m-moire que sont les romans qubcois,les monuments aux morts, les cr-monies du 11 novembre et les ma-nuels scolaires. Son ouvrage, pas-sionnant, rvle quaujourdhui, prsde 80 ans aprs les vnements, lammoire nationale canadienne de 14-18 est toujours porte majoritaire-ment par la population anglophone,tandis que les Qubcois de souchese partagent entre une reprsentationencore centre sur la crise de laconscription et une mmoire davan-tage plurielle en mergence.

    Les volontaires de 39-45 :Il faut sauver le soldatTremblay de loubliLouvrage de Sbastien Vincent nestpas un manuel dhistoire mais unlivre dhistoires voquant le par-cours de 14 anciens combattants qu-bcois francophones, engags volon-taires au sein de lArme canadiennedurant la Seconde Guerre mondiale.Je voulais redonner une voix ceuxqui ont t laisss dans lombre, ceux qui nont pas pris la parole, soitparce quils ne le pouvaient pas, soitparce quon ne les coutait pas. Je naipas voulu en faire des hros ni des vic-times, mais des hommes, avec leursmots et leurs maux danciens sol-dats, dclare Sbastien, avant dajou-ter quil se sent privilgi davoir pusentretenir avec ces vtrans qui,aujourdhui, livrent leur dernire ba-taille, contre la vieillesse, la mort etloubli.

    Son livre nous amne sur les tracesde Patrick Poirier, infirmier au RoyalRifles of Canada qui sera dtenu dansles camps japonais : 1 365 jours o ilvivra lenfer sur terre. Cest aussi leparcours dAntonio Brisebois, caporalaux Fusiliers Mont-Royal, qui quitterason Mont-Laurier natal pour une mis-sion de protection en Islande suivie duchoc de Dieppe; cest la confession deJean-Paul Boucher, soldat de la com-pagnie de soutien du Rgiment de laChaudire, qui rvle sa fille et safemme, en mme temps qu lhisto-

    rien de lUQAM, lhorreur du dbar-quement de Normandie, palpable tantdans ses silences que dans les souve-nirs qui sexpriment; cest lhistoire ex-traordinaire des deux frresBonhomme, matelots originaires deVerdun, qui finiront par parcourirlAtlantique Nord bord du mme na-vire; cest la participation de CharlesLapar la campagne dItalie qui a faitprs de 6 000 morts dans les rangs ca-nadiens. Mais qui donc aujourdhuisen souvient?

    Ces tmoignages, et biendautres, valaient amplementquon leur consacre un ouvrage.Dautant plus que SbastienVincent a interrog les vtranssur lensemble de leur exprien-ce. Pourquoi staient-ils enga-gs? Comment se sont-ils adapts la vie militaire? Leur moral aucombat? Le retour la vie civile?La guerre les a-t-elle transforms?Ont-ils regrett leur engagement?Impossible de rendre compte de larichesse des expriences de viepartages. Tout au plus, peut-ondgager certaines lignes de force.

    Hormis celui qui fut prisonnierdes Japonais, les vtrans, trange-ment, dressent un bilan plutt positifde leur exprience. Ils ont eu peur,ont souffert, ont vcu des pertes ter-ribles Mais ils sont fiers davoircontribu la victoire allie, mme sila plupart, au dpart, ne staient pasengags par patriotisme ou pour desraisons idologiques. Ils rvaientdaventure, voulaient dcouvrir lemonde et voyaient lengagementcomme un moyen de devenir auto-nome, de sortir de la pauvret, desinitier un mtier. Or, pour la ma-jorit dentre eux, ce fut effective-ment le cas, affirme lhistorien.

    Nanmoins, ajoute-t-il, le retour futdifficile on ne parlait pas du syn-drome de stress post-traumatique ences temps-l! et la plupart se sontsentis en marge, voire flous. Audbut, ils avaient de la difficult par-ler de leur exprience. La guerre lesavait changs, tous points de vue,mais les gens de leurs quartiers ou deleurs villages taient rests les mmes.Il y a eu ce premier foss, suivi du se-

    cond, encore plus difficile,alors que la mmoire du conscrit apris le dessus sur celle du volontaire.Ds lors, le vtran francophone en-gag volontaire en 39-45 a pratique-ment fait figure de tratre voire devendu au Canada. Musels et mis enbote, ils ont gard pour eux-mmes lammoire de cette guerre, mmoire laquelle jai voulu redonner une placeavant quelle ne sefface tout ja-mais, de conclure, avec motion,ltudiant de matrise

    Robert Comeau, professeur au Dpartement dhistoire.

    Cline Sguin

    Photo : Martin Brault

    Colloque du 10 au 12 novembre

    Dix ans dhistoire militaire au Qubec Pour apprcier toute la richesse de ce nouveau courant de recherche auQubec dont les principaux tenants gravitent autour de la Chaire Hector-Fabre dhistoire du Qubec chercheurs, tudiants et grand public sontconvis assister au colloque intitul 10 ans dhistoire militaire en franaisau Qubec qui se tiendra lUQAM. On y dressera un tat des lieux destudes en franais produites depuis une dcennie au Qubec. Au nombre desthmatiques, la participation aux deux guerres mondiales, certes, mais aussiles conflits ayant svi aux XVIIIe et XIXe sicles, les oprations de maintiende la paix, les reprsentations de la guerre et les muses militaires.

    En 1994, explique lhistorien Robert Comeau, une premire rencontrescientifique en histoire militaire, tenue lUQAM et Saint-Jean-sur-Richelieu,stait solde sur ce triste constat quil existait peu dtudes francophonessur la participation des Qubcois aux diffrentes guerres. Cette prise deconscience a favoris lmergence dun nouveau courant historiographiquequi sest avr des plus prolifiques. Ce champ a suscit beaucoup dintrtet dinitiatives car ctait un monde inexplor. En dix ans, lUQAM a vu natreplusieurs mmoires, thses et ouvrages dans ce domaine et le colloque enrendra compte.

    La rencontre permettra notamment den savoir plus sur des sujets tels lamilice Montral au XIXe sicle, lexprience dun Qubcois durant la guer-re des Cipayes, le rle des infirmires dans la Grande Guerre, les dserteursau Qubec et limplication de Canadiens franais dans les Brigades inter-nationales en Espagne! Parmi les confrenciers, on note plusieurs contri-butions du dpartement dhistoire de lUQAM, dont celles de Luc Lpine (doc-torant), Flix Leduc ( la matrise) Serge Granger (charg de cours) et BatriceRichard (diplme), sans compter les professeurs Stphane Roussel (scien-ce politique) et Catherine Saouter (communication).

    www.unites.uqam.ca/chfSUR INTERNET

    Nous remercions le Muse du 22e Rgiment de nous avo