Georges Perec : grandeur et misère d’une signification abymée .GDGDGDGDGD Georges perec : grandeur

  • View
    212

  • Download
    0

Embed Size (px)

Text of Georges Perec : grandeur et misère d’une signification abymée .GDGDGDGDGD Georges perec :...

  • Document gnr le 10 oct. 2018 07:01

    tudes littraires

    Georges Perec : grandeur et misre dune significationabyme

    Maxime Decout

    Pratiques romanesques francophones d'Afrique etdes AntillesVolume 43, numro 1, hiver 2012

    URI : id.erudit.org/iderudit/1014066arDOI : 10.7202/1014066ar

    Aller au sommaire du numro

    diteur(s)

    Dpartement de littrature, thtre et cinma de lUniversitLavalDpartement des littratures de lUniversit Laval

    ISSN 0014-214X (imprim)

    1708-9069 (numrique)

    Dcouvrir la revue

    Citer cet article

    Decout, M. (2012). Georges Perec : grandeur et misre dunesignification abyme. tudes littraires, 43(1), 157171.doi:10.7202/1014066ar

    Rsum de l'article

    53 jours , le dernier roman de Perec, demeur inachev,propose dinterroger les rapports entre le rel et la fiction travers une enqute policire sur des manuscrits et des rcitsmis en abyme. De la sorte, il brouille sans cesse les frontiresentre la fiction et le monde, et indique comment le dsirabsolu de faire signifier le rel comme les rcits risque decondamner le lecteur lerreur. La signification devient unepuissance fascinante et ensorcelante que la mise en abymerenvoie dans le domaine de lillusion. Le livre est ainsi hantpar lide du dvoilement, et fonde la lecture du monde surdes prsupposs issus non de lui-mme mais de la littrature.Scrivant tout en dsavouant la signification du rel et de lafiction, 53 jours affirme donc que la littrature doit avanttout tre exigence de lucidit quant ses pouvoirs et seslimites. Un autre ralisme sinvente sous la plume de Perec, un ralisme citationnel , qui combine le monde et les oeuvres :un ralisme qui sait que le rel est aussi une fiction, composede tous les textes qui peuplent notre mmoire et oriententnotre pense.

    Ce document est protg par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des servicesd'rudit (y compris la reproduction) est assujettie sa politique d'utilisation que vouspouvez consulter en ligne. [https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/]

    Cet article est diffus et prserv par rudit.

    rudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif compos de lUniversitde Montral, lUniversit Laval et lUniversit du Qubec Montral. Il a pourmission la promotion et la valorisation de la recherche. www.erudit.org

    Tous droits rservs Universit Laval, 2013

    https://id.erudit.org/iderudit/1014066arhttp://dx.doi.org/10.7202/1014066arhttps://www.erudit.org/fr/revues/etudlitt/2012-v43-n1-etudlitt0437/https://www.erudit.org/fr/revues/etudlitt/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/http://www.erudit.org
  • dadadadada Georges perec : grandeur et misre

    dune signification abymemaxime deCout

    une poque o le roman est polaris par laventure de lcriture, lentre en littrature de Georges perec prend son origine dans un geste fort, rebours, presque anachronique : celui par lequel il se proclame crivain raliste. Les Choses, avec la sociologie romanesque quelles proposent, emblmatisent cette dmarche. influenc par les rflexions de lukcs, perec sest vite oppos la pratique du nouveau roman en clamant la prsance absolument ncessaire du rel1. contrainte originelle2 de luvre, le ralisme qui sinvente ne peut pourtant pas tre une simple reprise de celui de Balzac. aussi est-ce vers un ralisme citationnel3 que lcrivain soriente, bien avant son entre loulipo4. labondance des citations et des allusions, notamment flaubert dans Les Choses, mais aussi Kafka, proust, melville dans Un homme qui dort, tmoigne dune apprhension du rel qui se fait aussi dans et par la littrature, qui est saisie du rcit du monde par le rcit du texte5. mais cest certainement avec 53 jours , le dernier roman de perec, demeur inachev, que ces rapports entre le rel et la fiction se voient interrogs avec le plus dintensit6. reprenant les codes du rcit policier, ainsi quun complexe chafaudage de mises en abyme, le roman sorganise autour dune obsession, unique et omniprsente : le sens. celui du rel comme celui des textes qui le disent. et ce sens fascine, parce quil est dense, parce quil est opaque, parce quil chappe. de rcit en rcit, chaque enquteur est amen lire le rel

    1 Voir la prise de position de perec lgard du nouveau roman et de robbe-Grillet dans L.G. Une aventure des annes soixante, paris, seuil (la librairie du XXe sicle), 1992, p. 25-46.

    2 manet van montfrans, La contrainte du rel, 1999, p. 2. 3 Voir Georges perec, pouvoirs et limites du romancier franais contemporain , dans

    Entretiens et Confrences, dits par dominique Bertelli et mireille ribire, 2003, vol. i, p. 76-88.

    4 Voir ce titre ltude que propose christelle reggiani ( perec avant loulipo , Europe, n 993-994 (2012), p. 26-32), retraant les premiers pas de perec propos de la question du ralisme et notamment du ralisme citationnel.

    5 cest par la pratique systmatique de lintertextualit [] que perec labore la forme de ralisme qui lui est propre (manet van montfrans, La contrainte du rel, op. cit., p. 55).

    6 Georges perec, 53 jours , texte tabli par harry mathews et Jacques roubaud, 1993 [1989]. seule la premire partie est presque entirement acheve. pour la seconde, les diteurs ont recompos, partir des carnets de lcrivain, la trame de lensemble. indications de rfrences intgres au texte.

  • 158tudeslittrairesVolume43No 1 hiver 2012

    en lisant les textes qui, suppose-t-il, lexpliquent dune faon ou dune autre. mais la dmarche qui prside au rcit policier traditionnel nest plus seulement le fil de lintrigue qui assure rvlation et suspense : elle devient une attitude fondatrice, hyperbolise lexcs. les indices essaiment partout, se multiplient, les parallles et les soupons augmentent tel point que le dchiffrage du rel comme celui des textes est sans cesse compromis.

    Les vertiges de labymele programme de 53 jours est celui dune mise en abyme six niveaux.

    la premire partie, 53 jours, met en scne le narrateur qui le consul demande denquter sur la disparition dun auteur de romans policiers, serval, partir de lun de ses manuscrits, La Crypte. dans cette premire mise en abyme, le narrateur lit une intrigue o un dtective, lui aussi appel serval, enqute sur une mise en scne de disparition, laissant supposer que le serval de la premire partie aurait procd de la mme manire. mais La Crypte convoque elle aussi une mise en abyme : lenquteur serval appuie ses recherches sur un roman policier, Le Juge est lassassin, qui reproduit plusieurs lments des deux enqutes prcdentes. le narrateur de la premire partie apprend ensuite que La Crypte sinspire en mme temps dun roman despionnage, K comme Koala. cette troisime mise en abyme multiplie les chos et les infractions. loscillation entre dissimulation du sens et fausse piste rgle dsormais toute interprtation. la premire partie sachve alors par la dcouverte du corps du consul par le narrateur, attir dans un pige : celui-ci est ainsi suspect du meurtre. mais la seconde partie du roman rvle que cette histoire ntait quun manuscrit, crit par un dnomm serval, qui a disparu, et quun autre enquteur, salini, utilise pour rsoudre lnigme. de fausses pistes en fausses pistes, celui-ci finira par comprendre que cest patricia, la femme de serval, et son amant qui ont foment la disparition de lcrivain et qui ont tent de brouiller les pistes partir du manuscrit quils ont demand dcrire un certain Georges perec. au total donc, pas moins de cinq mises en abyme structurent le rcit, le rptent et le relancent.

    53 jours se proclame ainsi, et avant tout, comme le rcit dune aventure. mieux : le rcit de multiples aventures. hritier, ce titre, de lhtroclite juxtaposition des histoires de La Vie mode demploi, 53 jours ne soriente pourtant pas vers la disparate des intrigues qui caractrise le romans de perec. car, si pas moins de six ou sept histoires diffrentes rythment le texte, un principe soppose toute dispersion : la mise en abyme. fdrant le rcit, rdupliquant sans cesse les mmes schmas, la mise en abyme est un processus de concrtion des intrigues. sopposant au profus, bridant la pluralit, encadrant les mouvements, restreignant la libert des personnages, elle sapparente un carcan unitaire lorigine de toutes les rflexions du lecteur et du personnage. elle dsigne avec force lunit des aventures et, de ce fait, oriente les enquteurs vers la recherche didentits, de parallles, danalogies entre les rcits et la ralit. cest sa force dunification qui conditionne la dmarche

  • Georges Perec : grandeur et misre dune signification abyme deMaximeDecout159

    analogique des exgtes. le rel est ainsi sans cesse relu partir des nouveaux rcits dcouverts7.

    mais lapparente homognit nest que de surface. car, chaque nouvelle mise en abyme, des dcalages, des approximations, des dviations sintroduisent. le lecteur se trouve sans cesse confront linquitante tranget : il assiste la rptition dun mme dont il constate toujours laltrit. Jouant de condensations, de dplacements et de symbolisations8, la mise en abyme se calque sur la logique du rve. partant, elle est appel linterprtation. elle est le moteur de lobsessionnelle qute hermneutique.

    la mise en abyme est en effet un processus affect dune duplicit essentielle : capable dclairer le rcit, den rvler certains aspects, elle est aussi mme de lopacifier. ds les rflexions de Gide, dans son Journal, la mise en abyme affiche sa propension lclaircissement du rel puisquelle a partie lie avec la reprsentation hraldique et picturale. perec ne lignore pas, lui pour qui la peinture est lun des modles forts de lcriture. dans La Vie mode demploi, comme dans Un cabinet damateur, la peinture, notamment flamande, est centrale et relie explicitement aux processus de mise en abyme. or, avec 53 jours , nulle trace de ce modle,