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Légendes rustiques

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Text of Légendes rustiques

  • George Sand

    Lgendes rustiques

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  • Lgendes rustiques

    par

    George Sand (Aurore Dupin)

    La Bibliothque lectronique du Qubec Collection tous les vents Volume 73 : version 1.01

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  • Honneur et profit intellectuel qui se

    consacrerait la recherche de ces traditions merveilleuses de chaque hameau qui, rassembles ou groupes, compares entre elles et minutieusement dissques, jetteraient peut-tre de grandes lueurs sur la nuit profonde des ges primitifs.

    Mais ceci serait louvrage et le voyage de toute une vie, rien que pour explorer la France. Le paysan se souvient encore des rcits de son aeule, mais le faire parler devient chaque jour plus difficile. Il sait que celui qui linterroge ne croit plus, et il commence sentir une sorte de fiert, coup sr estimable, qui se refuse servir de jouet la curiosit. Dailleurs, on ne saurait trop avertir les faiseurs de recherches, que les versions dune mme lgende sont innombrables, et que chaque clocher, chaque famille, chaque chaumire a la sienne. Cest le propre de la littrature orale que cette diversit. La posie

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  • rustique, comme la musique rustique, compte autant darrangeurs que dindividus.

    George SAND.

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  • Lgendes rustiques

    Image de couverture : George Sand Nohant

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  • Maurice Sand Mon cher fils, Tu as recueilli diverses traditions, chansons et

    lgendes, que tu as bien fait, selon moi, dillustrer ; car ces choses se perdent mesure que le paysan sclaire, et il est bon de sauver de loubli qui marche vite, quelques versions de ce grand pome du merveilleux, dont lhumanit sest nourrie si longtemps et dont les gens de campagne sont aujourdhui, leur insu, les derniers bardes.

    Je veux donc taider rassembler quelques fragments pars de ces lgendes rustiques, dont le fond se retrouve peu prs dans toute la France, mais auxquelles chaque localit a donn sa couleur particulire et le cachet de sa fantaisie.

    George SAND.

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  • Avant-propos Il faudrait trouver un nom ce pome sans

    nom de la fabulosit ou merveillosit universelle, dont les origines remontent lapparition de lhomme sur la terre et dont les versions, multiplies linfini, sont lexpression de limagination potique de tous les temps et de tous les peuples.

    Le chapitre des lgendes rustiques sur les esprits et les visions de la nuit serait, lui seul, un ouvrage immense. En quel coin de la terre pourrait-on se rfugier pour trouver limagination populaire (qui nest jamais quune forme efface ou altre de quelque souvenir collectif) labri de ces noires apparitions desprits malfaisants qui chassent devant eux les larves plores dinnombrables victimes ? L o rgne la paix, la guerre, la peste ou le dsespoir ont pass, terribles, une poque quelconque de lhistoire

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  • des hommes. Le bl qui pousse a le pied dans la chair humaine dont la poussire a engraiss nos sillons. Tout est ruine, sang et dbris sous nos pas, et le monde fantastique qui enflamme ou stupfie la cervelle du paysan est une histoire indite des temps passs. Quand on veut remonter la cause premire des formes de sa fiction, on la trouve dans quelque rcit tronqu et dfigur, o rarement on peut dcouvrir un fait avr et consacr par lhistoire officielle. Le paysan est donc, si lon peut ainsi dire, le seul historien qui nous reste des temps ant-historiques. Honneur et profit intellectuel qui se consacrerait la recherche de ces traditions merveilleuses de chaque hameau qui, rassembles ou groupes, compares entre elles et minutieusement dissques, jetteraient peut-tre de grandes lueurs sur la nuit profonde des ges primitifs.

    Mais ceci serait louvrage et le voyage de toute une vie, rien que pour explorer la France. Le paysan se souvient encore des rcits de son aeule, mais le faire parler devient chaque jour plus difficile. Il sait que celui qui linterroge ne croit plus, et il commence sentir une sorte de

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  • fiert, coup sr estimable, qui se refuse servir de jouet la curiosit. Dailleurs, on ne saurait trop avertir les faiseurs de recherches, que les versions dune mme lgende sont innombrables ; et que chaque clocher, chaque famille, chaque chaumire a la sienne. Cest le propre de la littrature orale que cette diversit. La posie rustique, comme la musique rustique, compte autant darrangeurs que dindividus.

    Jaime trop le merveilleux pour tre autre chose quun ignorant de profession. Dailleurs, je ne dois pas oublier que jcris le texte dun album consacr un choix de lgendes recueillies sur place, et je mefforcerai de rassembler, parmi mes souvenirs du jeune ge, quelques-uns des rcits qui compltent la dfinition de certains types fantastiques communs toute la France. Cest dans un coin du Berry, o jai pass ma vie, que je serai forc de localiser mes lgendes, puisque cest l, et non ailleurs, que je les ai trouves. Elles nont pas la grande posie de chants bretons, o le gnie et la foi de la vieille Gaule ont laiss des empreintes plus nettes que partout ailleurs. Chez nous, ces rminiscences

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  • sont plus vagues, plus voiles. Le merveilleux de nos provinces centrales a plus danalogie avec celui de la Normandie, dont une femme rudite, patiente et consciencieuse a trac un tableau complet1.

    Cependant lesprit gaulois a lgu toutes nos traditions rustiques de grands traits et une couleur qui se rencontrent dans toute la France, un mlange de terreur et dironie, une bizarrerie dinvention extraordinaire jointe un symbolisme naf qui atteste le besoin du vrai moral au sein de la fantaisie dlirante.

    Le Berry, couvert dantiques dbris des ges mystrieux, de tombelles, de dolmens, de menhirs, et de mardelles2, semble avoir conserv dans ses lgendes, des souvenirs antrieurs au culte des Druides : peut-tre celui des Dieux Kabyres que nos antiquaires placent avant lapparition des Kimris sur notre sol. Les

    1 La Normandie romanesque et merveilleuse, par Mlle

    Amlie Bosquet. 2 Voyez pour ces mystrieux vestiges lHistoire du Berry,

    par M. Raynal, etc.

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  • sacrifices de victimes humaines semblent planer, comme une horrible rminiscence, dans certaines versions. Les cadavres ambulants, les fantmes mutils, les hommes sans tte, les bras ou les jambes sans corps, peuplent nos landes et nos vieux chemins abandonns.

    Puis viennent les superstitions plus arranges du moyen-ge, encore hideuses, mais tournant volontiers au burlesque ; les animaux impossibles dont les grimaantes figures se tordent dans la sculpture romane ou gothique des glises, ont continu derrer vivantes et hurlantes autour des cimetires ou le long des ruines. Les mes des morts frappent la porte des maisons. Le sabbat des vices personnifis, des diablotins tranges, passe, en sifflant, dans la nue dorage. Tout le passe se ranime, tous les tres que la mort a dissous, les animaux mmes, retrouvent la voix, le mouvement et lapparence ; les meubles, faonns par lhomme et dtruits violemment, se redressent et grincent sur leurs pieds vermoulus. Les pierres mmes se lvent et parlent au passant effray ; les oiseaux de nuit lui chantent, dune voix affreuse, lheure de la mort qui toujours

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  • fauche et toujours passe, mais qui ne semble jamais dfinitive sur la face de la terre, grce cette croyance en vertu de laquelle tout tre et toute chose protestent contre le nant et, rfugis dans la rgion du merveilleux, illuminent la nuit de sinistres clarts ou peuplent la solitude de figures flottantes et de paroles mystrieuses.

    George SAND.

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  • Quiconque voudra faire un travail srieux et

    savant sur le centre de la Gaule, devra consulter les excellents travaux de M. Raynal, lhistorien du Berry, le texte des Esquisses pittoresques de MM. de La Tremblays et de La Villegille, les recherches de M. Laisnel de La Salle sur quelques locutions curieuses, etc.

    G.S.

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  • Les Pierres-Sottes ou Pierres-Caillasses

    Quand nous vnmes passer au long des pierres, dit Germain, il tait environ la minuit. Tout dun coup, voil quelles nous regardent avec des yeux. Jamais, de jour, nous navions vu a, et pourtant, nous avions pass l plus de cent fois. Nous en avons eu la fivre de peur, plus de trois mois encore aprs moisson.

    Maurice SAND.

    Au beau milieu des plaines calcaires de la

    valle Noire, on voit se creuser brusquement une zone jonche de magnifiques blocs de granit. Sont-ils de ceux que lon doit appeler erratiques, cause de leur apparition fortuite dans des rgions o ils nont pu tre amens que par les eaux diluviennes des ges primitifs ? Se sont-ils, au contraire, forms dans les terrains o on les trouve accumuls ? Cette dernire hypothse

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  • semble tre dmentie par leur forme ; ils sont presque tous arrondis, du moins sur une de leurs faces, et il prsentent laspect de gigantesques galets rouls par les flots. Il ny a pourtant l maintenant que de charmants petits ruisseaux, presss et tordus en mandres infinis par la masse de ces blocs ; ces riantes et fuyardes petites naades murmurent, demi-voix et par bizarres intervalles, des phrases mystrieuses dans une langue inconnue. Ailleurs, les eaux rugissent, chantent ou gazouillent. L elles parlent, mais si discrtement que loreille attentive des sylvains peut seule les comprendre. Dans les creux o leurs minces filets samassent, il y a quelquefois des silences ; puis quand la petite cave est remplie, le trop plein slance et rvle, en quelques paroles prcipites, je ne sais quel secret que les fleurs et les herbes, agites par lair quelles refoulent, semblent saisir et saluer au passage.

    Plus loin, ces eaux sengouffrent et se perdent sous les blocs entasss :

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  • Et l, profonde, Murmure une onde Quon en vo

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