La montagne: un objet géographique - unige.ch .demander si la montagne est bel et bien un objet

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  • La montagne: un objet gographique ?

    Bernard Debarbieux

    in Y. VEYRET (dir.), 2001, Les montagnes : discours et enjeux gographiques, Paris, SEDES.

    Dans le discours gographique, la montagne constitue assurment une pice de choix. Une rapide exploration dans les bases bibliographiques suffit pour s'en convaincre: l'utilisation du terme est rcurrente dans les titres et dans le contenu des publications; quand ce n'est pas le mot gnrique (montagne) et les qualificatifs (montagnard, montagneux) qui l'accompagnent, ce sont les noms propres (Andes, Alpes, Carpathes, etc.) et les adjectifs correspondants (alpin, alpestre, pyrnen, himalayen, etc.) qui abondent tantt pour dsigner des entits gographiques, tantt pour indiquer le contexte d'une analyse, tantt pour localiser un fait; quant la cartographie, on sait que, depuis ses origines, elle fait la part belle aux reprsentations du relief, comme si elle voulait compenser par le dessin et ses divers artifices la ncessit qui est la sienne de s'en tenir aux deux dimensions du plan terrestre. La montagne est donc comme une prsence, peut-tre mme une figure tutlaire, du discours gographique et cela depuis ses origines. On pourrait chercher des explications cet tat de fait, et se demander si l'tranget des formes rocheuses et des glaciers, la dangerosit des volcans et des avalanches, l'ampleur des versants visibles du lointain, n'y sont pas pour quelque chose, comme une invitation l'exploration par le regard, par la connaissance, voire par la pratique1. Se demander aussi si ces puissantes masses de roches qui ponctuent la surface de la terre, n'ont pas donn penser aux gographes de tous temps qu'elles pouvaient tre un signe, un symptme, un rvlateur de toute la mcanique terrestre et des faons que l'humanit de composer avec elle. Autrement dit, se demander si l'tude des montagnes ne constituait pas la voie d'accs privilgie la connaissance du monde, un ssame de la connaissance gographique gnrale. On verra plus loin qu'il y a un peu de cela dans la longue histoire des approches et des connaissances gographiques des montagnes du monde, un peu de fascination, un peu d'imaginaire et quelques intuitions relatives la capacit de la montagne nous aider penser l'espace et le temps. Et pour des gographes comme Jean Dresch, Elise Reclus ou encore Franz Schrader, un indniable bonheur tre en montagne et conjuguer expriences sensibles et activit intellectuelle, quand les deux ne font pas qu'un dans l'criture et dans l'illustration d'une uvre comme celle d'Alexandre de Humboldt. Si cette curiosit pour la montagne et les perspectives qu'elle ouvre sur la connaissance gnrale du monde peuvent apparatre comme des constantes du discours gographique, les formes que ce dernier a pu prendre leur sujet ont considrablement vari dans le temps; et aujourd'hui encore, les innombrables travaux consacrs ce type d'objet frappent par la diversit de leurs problmatiques et de leurs contenus. C'est surtout de cette varit et de cette diversit qu'il sera question ici. Pour en rendre compte, nous procderons en trois temps bien diffrencis:

    1 Qu'on se rappelle que les premires explorations de la montagne recenses (de l'italien Ptrarque, au XIVe sicle, au suisse Gessner au dbut du XVIe) sont le fait d'rudits et de savants qui se disent motives par le souci de connaissance, de soi-mme, de la nature ou des territoires.

  • un temps d'histoire ou plus exactement de fragments historiques destins rendre compte de la diversit des approches gographiques et de l'influence des contextes dans lesquelles elles mergent;

    un temps de mthode, pour souligner au vu des fragments d'histoire prsents, les points sur lesquels achoppe de faon rcurrente la connaissance gographique des montagnes;

    un temps d'explicitation des problmatiques et des enjeux pistmologiques qui s'efforcera de diffrencier les grandes approches contemporaines qui font de la montagne un objet de la connaissance gographique. Il sera alors temps de se demander si la montagne est bel et bien un objet gographique, unitaire ou divers, et quelles conditions.

    1. Quelques moments d'histoire des reprsentations gographiques de la montagne On pourrait remonter trs loin dans le temps si l'on voulait rendre compte des dbuts du discours gographiques sur la montagne, jusqu' Hrodote et Anaximandre au moins. Et on pourrait suivre ainsi sur plus de deux millnaires les constantes et les bifurcations de la pense gographique son sujet. Mais cette ambition dborderait ce qu'il est raisonnable d'imaginer pour un texte relativement bref et ce qu'il est souhaitable de retenir pour construire une rflexion sur les statuts actuels de la montagne en gographie. On procdera donc plutt par fragments. On ne retiendra ici que quelques moments de la pense gographique, ponctuant le dernier millnaire et surtout le dernier de ses quarts, en s'appuyant tantt sur un corpus de textes apparents, tantt sur un texte prcis, explicitement consacr la montagne en gnral ou une montagne particulire. A chaque fois, il s'agira de tenter de comprendre le projet dont il est porteur et le rle que joue la notion de montagne dans la description ou l'argumentaire. Cette faon de faire conduira invitablement faire ressortir des particularits, celles qui tiennent aux objets dcrits, celles qui tiennent aux auteurs et aux modles d'interprtation et d'explication qu'ils mobilisent et celles qui tiennent aux contextes. Mais elle permettra aussi de constater que ces textes illustrent deux types de proccupations rcurrentes:

    Les gographies des montagnes dont il sera question s'inscrivent toujours dans l'un des deux grands registres du discours gographique que l'on a identifi depuis la Grce antique; elles n'en sont somme toutes que des illustrations particulires: la dmarche spatialiste qui tend identifier les lois de la distribution des phnomnes montagnards, la surface de la terre; et la dmarche environnementale ou mdiale qui privilgie l'analyse de l'interaction des phnomnes en un lieu.

    Ecarteles entre conceptions gnriques et descriptions localises, ces gographies posent en permanence la question du rapport entre les deux et, par consquent, celle de la nature et de la pertinence de la catgorie "montagne" dans le langage gographique.

    Nous reviendrons sur ce dernier point dans la partie suivante dans la mesure o il constitue une des pierres d'achoppement parmi d'autres du discours gographique sur la montagne dont nous avons annonc l'tude. 1.1 Les gographes musulmans des premiers sicles et la notion de montagne

  • La science arabe a lgu quantit de descriptions gographiques du monde, et notamment une floraison de travaux publis entre 850 et 1000 aprs JC, dont l'historien Andr Miquel a donn une analyse remarquable. Ces descriptions sont aujourd'hui moins clbres que celles d'auteurs postrieurs, Al Idrisi (XIIe sicle) et Ibn Khaldun (XIVe sicle) notamment; mais elles constituent un corpus trs cohrent et riche d'enseignements. Comme dans beaucoup de gographies mdivales crites par des auteurs chrtiens, les montagnes sont conues comme tant l'uvre de Dieu qui a souhait procurer la Terre un "squelette" gnral, ou une "charpente". Le Coran prcise mme que cette charpente est garante de la stabilit de la terre: "Il (Allah) a cr les cieux sans colonnes visibles; Il a jet sur la terre des montagnes comme des piliers afin quelle ne branle pas et vous non plus..." (sourate 31). L'analogie entre montagnes et charpente du globe suggre qu'elles sont toutes lies les unes aux autres. Ibn Hawqal crit que toutes les montagnes de lunivers sont en rapport entre elles et constituent des ramifications de la chane qui, sortie du pays de Chine, court droit la mer Environnante, vers le Pays des Noirs, lOccident (cit par Andr Miquel, p 50). Quand la continuit n'apparat pas visible au sol, plusieurs auteurs pensent qu'il faut voir dans le trac des dunes de sables le signe de leur prsence souterraine2. L'abondance de montagnes et de dunes dans la pninsule arabique, terre de Mahomet, permet d'y voir le cur gnral du systme. Par ailleurs l'numration et la prsentation dtaille de ces montagnes occupe parfois des pages entires, comme pour rendre compte du raffinement mme que le Crateur mit la construction du monde et le structurer jusquaux plus infimes extrmits de son immense corps (Andr Miquel, 1980, p 9). Sont privilgies celles qui prsentent des formes remarquables et celles qui furent le thtre d'vnements de l'histoire sacre. Par contre, l'altitude et, mme, bien que dans une moindre mesure, la dnivellation, ne semblent pas des caractres importants. Pour toutes ces raisons, les descriptions gographiques font la part belle aux montagnes de Palestine, d'Arabie et plus gnralement du Proche et du Moyen Orient. On aura compris que les gographes arabes de la fin du premier millnaire chrtien accordent la montagne une place considrable dans leur description et leur interprtation du monde. Elle est apprhende comme signe et signature, signature du projet divin qui difie la Terre l'aide d'une charpente sa mesure, signature de la bienveillance du Crateur l'gard des hommes car la montagne protge. La montagne est aussi apprhende par les vertus de la recherche des similitudes: similitude de structure entre charpente et systme orographique, similitude de forme entre montagne et dune. Illustration: carte de Ibn Haqwal 1.2 L'histoire naturelle du XVIIIe sicle, la causalit et le dterminisme physique3 L'histoire naturelle des XVIIe et XVIIIe sicle inaugure un autre rapport de l'homme de science la montagne. Ce dernier ne se satisfait plus des rcits lgus par les anciens et les explorateurs, ni de l'ide que l'interprtation de la nature doit tre guide par la recherche des signatures divines, pour construire sa propre description. Le naturaliste recherche des principes d'ordre par l'observation