FeRNAND BRAUDEL – Civilisation Matérielle, Économie Et Capitalisme XVe - XVIIIe

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Fernand Braudel - Civilisation Materielle

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    Fernand BRAUDEL, Civilisation matrielle, conomie et capitalisme XVe-XVIIIe, Armand Colin, 1979

    Travola Strozzi, Le port de Naples (peinture XVe)

    Les structures du quotidien : le possible et limpossible

    Le poids du nombre

    Les hommes et les choses. La diffrence immdiatement perceptible entre les humanits daujourdhui et celles davant 1800, cest leur nombre et la rcente et extraordinaire monte des effectifs. Le nombre des hommes est autant cause que consquence du progrs matriel. Malgr la difficult dtablir des chiffres prcis, il semble que flux et reflux soient identifiables et quils changent tout de la vie matrielle et conomique. Plus intressant encore, ces fluctuations se produisent aux mmes poques partout dans le monde. Lune des structures les plus nettes de la priode envisage est lgalit Chine Europe (Europe * 4 ou 5 = population du monde). Sur la priode, la population aurait doubl, et si nombre dexplications sont partiellement valables, Braudel sort de leurocentrisme puisque les progrs sont les mmes en Chine notamment : les territoires se sont coloniss eux-mmes sous limpulsion de la hausse de la population, sous les rythmes du climat ? Braudel dispose alors dune chelle de rfrence des peuplements, qui permet de mieux apprhender les importances des villes, des armes, mais aussi de dgager des zones de peuplement suivant les densits qui figent de manire surprenante les civilisations, qui montrent que le monde entier tait reconnu avant le triomphe europen. De ces conqutes, lhistoire des btes est rvlatrice.

    Un rgime biologique sachve aussi bien en Europe quen Chine au XVIIIe : famines, pidmies La lutte des hommes se poursuit (macroparasitisme et microparasitisme), mais de manire diffrente. Impossible de passer sous silence la victoire des nombreux contre les faibles, les barbares, les nomades et les conqutes despaces en rsultant, qui provoquent leur tour des rsistances de cultures. Ici rside lexplication principale de la vie matrielle, le nombre, la guerre a eu son mot dire et sans cela, les changes perdent leur sens (ils sont en effet souvent ingaux).

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    Ainsi les hommes apparaissent diviss en grandes masses ingalement armes face la vie quotidienne, comme lintrieur de ces masses sont ingalement arms les individus.

    Le pain de chaque jour

    Alimentation essentiellement vgtale, surtout pour lAsie, puisque surface gale, quand une conomie se dcide daprs larithmtique des calories, lagriculture lemporte sur llevage, permettant alors de nourrir les foules en spectaculaire progression. Chaque progression accentue le recours au vgtal. Der Mensch ist was er isst. Depuis la rvolution nolithique sopposent les rares mangeurs de viande et les innombrables de vgtaux. Plus de courage chez ceux qui se nourrissent de viande ? Les crales sont ultra-majoritaires et font la fortune de leurs civilisations respectives (bl, riz, mas), chacune de ces plantes organisant la vie matrielle et mme psychique des hommes jusqu devenir structures irrversibles ?

    Le bl, lOccident, mais pas seulement. Il y en a diffrentes qualits, et est complt par des crales suppltives, mais cela ne cr pas labondance : les pnuries sont chroniques. En gros, le nord de lEurope divise les temps dassolements en 3, le sud en 2. Il y a contraste et complmentarit entre rgions riches en btail et pauvres en bl, et celles inversement : le dterminisme vgtal est donc celui de lherbe et du bl, non du bl tout seul. Les rendements sont trs faibles, mme si varis et en augmentation sur la priode. Pour limiter les catastrophes, il y a donc besoin de recourir au commerce du bl, important mais reprsentant une bien faible part de la consommation. En cas de pnurie, les villes se plaignent mais les campagnes sont bien plus exposes, et les bourgeoisies urbaines sont de plus en plus froces. Les pauvres doivent donc se rabattre sur les crales secondaires. Le bl est roi, que son prix soit en crue et cest la menace de partout, que la rcolte soit bonne (bien plus rare) et cela est vcu comme une bndiction.

    Le riz, lAsie, encore plus tyrannique que le bl. Le riz nourrit plus de 80% contre 60% pour le bl. Il exige bien plus de manipulations humaines. Les rizires occupent de trs faibles espaces, en dehors, il y a un riz de culture sche, quotidien des pauvres. Leau est la cl, un grand capital humain est exig, un surquipement, donc un Etat lui-mme surquip, des villages resserrs, des contraintes collectives fortes. La gloire du riz, cest la seconde rcolte depuis le XIe sicle. Consquences : peuplement resserr et nombreux (forte productivit), mais du coup un abandon des montagnes et la perte du coup dune importante nergie animale par rapport lEurope. Le riz ne peut dailleurs rpondre la surcharge dmographique au XVIIIe : il nest pas seul responsable des famines, mais permet cette situation.

    Le mas, les Amriques, puis le monde. Cest une plante miraculeuse tant il se forme vite et est comestible avant dtre mr, les rendements sont trs forts pour de faibles efforts. Il aboutit des Etats tyranniques pour lesquels les campagnes font des travaux lgyptienne. Sans le mas, pas de pyramides mayas ou aztques possibles. Mais il nest pas toujours porte de main.

    Ces plantes voyagent et si la population du monde augmente, cest aussi en partie parce que les cultures nouvelles permettent un accroissement des productions vivrires, malgr les rsistances culturelles : ainsi le mas et plus encore la pomme de terre en Europe. Ces 3 plantes dominantes ne sadjugent finalement quune petite partie du monde (celle des peuplements denses). Reste la bande de la houe que lon retrouve aujourdhui et qui est donc un trait ancien, marquant une humanit assez homogne (malgr les variations locales) et de moins en moins labri des contaminations. Et les primitifs ? Laventure humaine est une : diachronie et synchronie se rejoignent : la rvolution agricole ne sest pas faite en un jour : il reste des hommes la houe et mme des primitifs protgs par des espaces inhospitaliers.

    Le superflu et lordinaire : nourritures et boissons

    Que lon quitte ces plantes dominantes et tout se complique encore : se ctoient alors lordinaire et le superflu, le besoin et le luxe. Jamais la frontire nest claire, sans cesse traverse

  • FERNAND BRAUDEL Civilisation matrielle, conomie et capitalisme XVe - XVIIIe

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    selon les poques, les pays, les civilisations. La constante, en revanche, cest la comdie sociale dont le luxe est lenjeu : raret et vanit, certes, mais aussi rve un jour atteint par les pauvres, il perd alors son clat et se transfre, comme si les riches prparaient les plaisirs dont les masses sempareront tt ou tard. Faut-il voir dans la conqute du luxe la source du premier capitalisme occidental ? Mais un certain luxe de cour est certainement rest une utilisation anti-conomique et injuste des surplus dune socit limite en croissance, favorisant des organisations sociales dexploitation des multitudes.

    En Europe, le luxe est assez tardif (cuisine raffine fin XVe) par rapport au reste du Vieux Monde. De grandes fresques semblent impressionnantes mais la quantit lemporte sur la qualit. La viande ne semble pas lapanage des riches. Elle est plus abondante mesure que lon recule vers le Moyen-ge : la priode faste restant 1350-1550 ( priode de vie individuelle heureuse ). Aprs, lhomme peuplant les espaces, le gibier se fait plus rare et ce jusquau milieu du XIXe. Bien que diminue, lEurope reste privilgie de ce point de vue. Quant au savoir-vivre, il est lent stablir (cest le cas de le dire), mais le raffinement prend place.

    Le quotidien : universel avec le sel, mais pas avec les laitages et les ufs (exception chinoise alors quils se consomment trs largement en Occident, posant des problmes de ravitaillement). La mer est importante (166 jours de jene en chrtient) mais aurait pu ltre bien davantage si non ignore par certaines civilisations (Nouveau Monde, Chine, ) : la pche la morue en Terre-Neuve ds fin XVe fut une rvolution, lEurope sest jete sur cette manne servant de nourriture de carme ou des pauvres. Pour rompre la monotonie, les pices occuprent une place centrale : cest le cas du poivre qui perd pourtant de sa vogue aprs 1650 : les pices, en gagnant en abondance et en baissant de prix, ont vu leur usage se restreindre pourtant. Faut-il y voir la diversification des lgumes et des nouveaux luxes ? Reste la question du sucre, dont la rvolution se montre trs lente et la pntration trs ingale, mais pourtant bien relle.

    Les boissons et dopants servent dvasion depuis toujours mais que ce soit lalcoolisme, les excitants ou le tabac connaissent une vritable expansion. Leau, dabord, et son adduction : un vrai problme, notamment avant les pompes (fin XVIIIe) amenes remplacer les porteurs. Le vin produit au sud dune ligne Loire Crime et consomm partout en Europe va suivre les Europens dans le monde, se heurtant lIslam et la Chine. Le th de Chine va gagner le nord de lEurope et lIslam qui ignorent la vigne : ces plantes de civilisations sexcluent-elles ? Intressant galement la dialectique de progression du vin et de la bire en Europe : la conjoncture est bonne et le vin progresse, mauvaise et la bire gagne du terrain, celle-ci tant alors aussi une boisson des pauvres. Lalcool (eau-de-vie, ) ne simpose que trs tardivement en Europe, vulgaris au XVIIIe : excitant quotidien, source de calories, luxe facile daccs aux consquences brutales et lEtat y trouvera son compte. Chacune des civilisations a trouv sa ou ses solutions au problme de la boisson, sans que lon puisse tablir une priorit pour lOccident, la Chine, la Perse peut-tre ? Le chocolat amricain et le caf arabe sajoutent la liste des boissons dont le succs se fait grandissant, malgr les diatribes de moralistes. En fait, toute civilisation a besoin de ces luxes alimentaires, dopants, stimulants, cela sac