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Extrait "Les Atlantides"

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Extrait de Luc Dellisse de son Roman "Les Atlantides", publié aux éditions Les Impressions Nouvelles", en avril 2011.

Text of Extrait "Les Atlantides"

  • extrait

  • Traverses Littratures daujourdhui

    romans, rcits, fragments ou pomes, les livres de la collection Traverses poursuivent rsolument lexploration des chemins les moins baliss.

    Les Impressions Nouvelles parient ainsi sur un renouveau qui est la base de leur projet ditorial. Mais ce renouveau est moins une question dinnovation

    tout prix que de qualit littraire, et celle-ci est rinventer sans cesse.

    Cet ouvrage est publi avec laide de la Communaut Franaise de Belgique

    Graphisme : Tanguy Habrand et Martine Gillet Photo de couverture : Marie-Franoise Plissart

    Les Impressions Nouvelles [email protected]com

  • Les IMPressIONs NOUveLLes

    Luc Dellisse

    Les atLantides

  • DU MMe aUTeUr

    essaIs Le Feu central. Neuf crivains-cls du XIXe sicle

    Collection espaces littraires, LHarmattan, 2005

    LInvention du scnario. Prvoir, structurer, vrifier Les Impressions Nouvelles, 2006

    Les Films petit budget (collectif ) ditions du rocher, 2007

    Quest-ce quune star aujourdhui ? (collectif ) ditions du rocher, 2009

    LAtelier du scnariste. Vingt secrets de fabrication Les Impressions Nouvelles, 2009

    rOMaNs La Fuite de lden

    Collection critures, LHarmattan, 2004

    Le Jugement dernier Les Impressions Nouvelles, 2007

    Le Testament belge Les Impressions Nouvelles, 2008

    Le Professeur de scnario Les Impressions Nouvelles, 2009

  • Une torche la main, mais dont la lumire ne vacille pas, on jette une lueur intense sur les enfers souterrains de lidal. Cest la guerre, mais la guerre sans poudre et sans fume, sans gesticulations martiales, sans pathos et sans membres rompus.

    Nietzsche, Ecce homo

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    Ds lorigine, les trois enfants ont reu la laideur pour mission. Deux filles rapproches de naissance et, avec une courte tte de retard, un fils. On les a gavs, torchs, lustrs, mais selon les rgles dun impratif unique : tre au-dessous de la moyenne, juste au-dessous. Quils soient bien portants mais surtout pas costauds. Laids mais quand mme pas immondes. Tranquilles mais quand mme pas amorphes. Utiles mais surtout pas subtils ni veills. Ces trois enfants des annes soixante, coups du monde et sans aucun critre, se montraient merveilleusement dociles : ils ne saimaient pas et ils fonctionnaient bien. Ils ne demandaient qu devenir pour toujours cette laideur discrte. Mais peu peu les difficults ont surgi.

    La sur ane, M, avec son nez pointu et ses yeux papillonnants, avait le niveau de laideur requis : ni trop ni trop peu. Durant lenfance, rien ne troublait son bon caractre et ses hobbies. elle faisait preuve dun got assez vif pour les travaux de couture et les animaux domestiques. ses parents nallaient pas jusqu approuver ses occupations. Ils lui retiraient ses ciseaux dors (sortis par gnration spontane des Malheurs de Sophie) et faisaient don du chat au premier visiteur venu. Ils ne souhaitaient pas quun de leurs enfants se signale par un excs dhabilet manuelle, ou par un attachement pervers un flin surgi de la jungle du temps. Ces privations navaient rien dune brimade. Ctait la prudence de parents clairs. Pour rassurer M, ils lui laissaient entendre que linterdiction tait provisoire : dix

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    ou quinze ans tout au plus. ensuite, on verrait. Qui sait si, une fois grande, elle naurait pas, pour elle toute seule, une machine coudre, un chat. M buvait leurs paroles. peine si ses yeux carquills agitaient plus fort leurs cils soyeux.

    la pubert, et dune semaine lautre, lattitude de lane a chang du tout au tout. Il y a mme eu un premier coup de cymbale. en labsence de son mari, la mre se livrait son habitude un peu agaante de prophtiser, comme si elle lisait dans les fumes de la pythie. Quand ton pre rentrera, il sera triste de voir que tu nas pas rang ta bote couture ... si ton pre tait l, il naimerait pas que tu regardes la vie des Btes la tlvision Durant ces propos rassurants et lnifiants, M sirotait une tasse dOvomaltine. Tout coup son visage sest fig de rage. son nez sest allong comme le dard secret dun animal des profondeurs. elle a lev sa tasse et en a jet le contenu brlant au visage de sa mre. Tais-toi ! Tais-toi ! Linstant daprs elle tait debout et trpignait sur place. ses deux petites jambes (elle tait destine rester de taille rduite) battaient lune aprs lautre la vitesse dun piston de locomotive. Les vapeurs lui sortaient des naseaux.

    Tout en sessuyant le visage, la mre regardait sa fille. son esprit rapide et obtus cherchait, non comprendre cette crise de nerfs, ce corps transform en machine, mais faire entrer cette nouvelle manie dans une case qui contenait dj un chat allergne et des ciseaux courbes de marque rostopchine. elle ne trouvait pas. sous leffort, elle raidissait son corps pantelant, les deux poings nous sous le sein gauche, comptant les coups de la surprise, la tte un peu en arrire, les cheveux friss par lorage qui montait.

    La seconde sur, Nathalie, na pas attendu la pubert pour trahir la consigne du corps tabou. huit ans, elle sest

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    mise, sans aucun signe annonciateur, devenir jolie, puis, comme ses parents sen alarmaient, trs jolie. au bout dun moment, il est devenu vident que la disgrce tait sans remde. elle ne se ressemblait plus. Une extrme beaut stait empare delle, la hantait de lintrieur, comme un Poltergeist. ses grosses chevilles et son air engourdi ne lavaient pas quitte tout fait. Mais lexemple de son visage et de ses gestes, ils avaient pris une grce dchirante et fatale.

    Cette beaut ntait pas anodine, ni mme raisonnable. Trs vite, il est devenu imprudent de laisser Nathalie circuler seule dans la rue. Les voitures sarrtaient sa hauteur, des oncles inconnus venaient lattendre la sortie des classes, des messieurs long manteau entrouvert sortaient des terrains vagues son approche, mme les petits garons narrtaient pas de se coller elle durant la rcration. Les plus hardis lui proposaient le mariage ou un pacte de sang.

    Nathalie disait non tout. Depuis que la mutation magntique de son corps saccomplissait, depuis que chaque individu de sexe mle menaait de se transformer cause delle en loup-garou, sa tendance la maussaderie et au cache-cache stait singulirement dveloppe. vers neuf ans, elle a pris lhabitude de sinstaller dans la salle manger, sous la table, protge comme sous une tente arabe par le tapis de laine dont les pans tombaient au sol. elle se rfugiait l durant des heures, dcourageant lindolence de sa mre qui lincitait ressortir, dune voix de plus en plus vague, jusquau moment o larrive fracassante du mari prcipitait le dnouement. Nathalie au ralenti ressortait de sa tente. sans aucune hte, elle soulevait un pan du tapis, et laissait passer son visage dune beaut absurde et immortelle.

    Les trois enfants ne parlaient gure entre eux, ils sobservaient en silence, sans amour ni haine, avec parfois un

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    peu dloignement. Il y avait des mois que durait le mange de Nathalie lorsque son petit frre, pris dune inspiration irrflchie, a eu envie de la dbusquer. Il a ramp sur le sol en direction de la table, soulev le tapis. Dans la pnombre poivre, il a aperu quelque chose quil na pas bien compris et qui la fait rougir. Il est sorti reculons.

    Il y a eu aussi la fois o Nathalie a dcid de ne plus aller aux toilettes. elle se retenait durant des heures, toute une journe parfois, de faire pipi. Il la voyait frotter ses jambes lune contre lautre. Jambes caches sous les bas et le kilt. sa peau rche denfant des sables des bacs sable crissait. ventre press contre les coins de table, les accoudoirs de fauteuil. Mains tordues, mordues, aux ongles saignants. Lvres ples et serres. souffle court. Gmissement rauque quelle bloquait ds quelle sentait une prsence. alors, elle prenait la pause : dos droit, immobile, stoque, genoux serrs, un magazine ouvert par contenance, et lodeur aigre de lurine qui finissait par imprgner ses vtements.

    Lui le petit dernier avait des jouets bien plus que des livres : ses parents se mfiaient des livres, ces vivariums abominables o les gens sembrassent sur la bouche et se baignent tout nus dans la mer. Un de ces jouets tait un tube lance-rayons, genre pistolet laser qui grsillait quand on pressait une petite dtente latrale. Depuis quelque temps son lance-rayons le dgotait, car il le retrouvait toujours couvert de traces brunes poisseuses qui avaient lapparence et lodeur de la merde. Il savait bien que a ne pouvait pas tre de la merde, car comment serait-elle arrive l ? Mais cette ressemblance linquitait. Il lavait le tube sous des flots deau bouillante. rsultat, le mcanisme stait dtraqu, son laser ne grsillait plus.

    Peu aprs la mre a dcouvert que Nathalie avait vid toute une bote de suppositoires contre la grippe et

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    elle a fait un clat. Mais Nathalie sen est tire de justesse en prtendant quelle avait voulu couper court un refroidissement.

    et il y a eu la fois des pas nocturnes dans le grenier, et la fois du mouchoir tach de sang derrire une porte. Cette suite de dtails tranges donnait limpression quune sixime personne hantait la maison familiale. Lattente et linquitude ont fini par porter leurs fruits.

    Un soir, aprs le retour du pre, dans une ambiance de crise politique et de sisme moral, les parents ont tenu un conseil de guerre. Les enfants relgus la cuisine, savaient, sans quaucune information claire nait filtr, que Nathalie avait fait quelque chose de grave. Pour la punir davance, la sur ane la pinait jusquau sang, mais la passivit lente et boudeuse de Nathalie tait difficile troubler, elle tournait la tte vers M et lui disait : arrte de me pincer, ma vieille et