Les misérables Cosette

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Les misrables Victor Hugo Cosette

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  • Victor Hugo

    LES MISRABLES

    Tome II COSETTE

    (1862)

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  • EN HOMMAGE NOTRE AMI

    GUY QUI NOUS A QUITT LE

    30 JUIN 2004.

    Tes amis du groupe qui pensent toi.

  • 3

    TABLE DES MATIRES

    PROPOS DE CETTE DITION LECTRONIQUE

  • 4

    Livre premier Waterloo

    Chapitre I

    Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles

    L'an dernier (1861), par une belle matine de mai, un passant, celui qui raconte cette histoire1, arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La Hulpe. Il allait pied. Il suivait, entre deux ranges d'ar-bres, une large chausse pave ondulant sur des collines qui vien-nent l'une aprs l'autre, soulvent la route et la laissent retomber, et font l comme des vagues normes. Il avait dpass Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il apercevait, l'ouest, le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la forme d'un vase renvers. Il venait de laisser derrire lui un bois sur une hauteur, et, l'angle d'un chemin de traverse, ct d'une espce de potence vermoulue portant l'inscription : Ancienne barrire no 4, un cabaret ayant sur sa faade cet criteau : Au quatre vents. chabeau, caf de particulier.

    Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret, il arriva au

    fond d'un petit vallon o il y a de l'eau qui passe sous une arche pratique dans le remblai de la route. Le bouquet d'arbres, clair-sem mais trs vert, qui emplit le vallon d'un ct de la chausse, s'parpille de l'autre dans les prairies et s'en va avec grce et comme en dsordre vers Braine-l'Alleud.

    Il y avait l, droite, au bord de la route, une auberge, une

    charrette quatre roues devant la porte, un grand faisceau de perches houblon, une charrue, un tas de broussailles sches

    1 V. Hugo sjourna Waterloo du 7 mai 1861 au 21 juillet (avec de

    nombreuses interruptions de ce sjour) pour y crire le rcit de la ba-taille et achever ainsi son roman. Il note, le 30 juin : J'ai fini Les Misrables sur le champ de bataille de Waterloo et dans le mois de Waterloo.

  • 5

    prs d'une haie vive, de la chaux qui fumait dans un trou carr, une chelle le long d'un vieux hangar cloisons de paille. Une jeune fille sarclait dans un champ o une grande affiche jaune, probablement du spectacle forain de quelque kermesse, volait au vent. l'angle de l'auberge, ct d'une mare o naviguait une flottille de canards, un sentier mal pav s'enfonait dans les broussailles. Ce passant y entra.

    Au bout d'une centaine de pas, aprs avoir long un mur du

    quinzime sicle surmont d'un pignon aigu briques contra-ries, il se trouva en prsence d'une grande porte de pierre cin-tre, avec imposte rectiligne, dans le grave style de Louis XIV, accoste de deux mdaillons planes. Une faade svre dominait cette porte ; un mur perpendiculaire la faade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque angle droit. Sur le pr devant la porte gisaient trois herses travers lesquelles pous-saient ple-mle toutes les fleurs de mai. La porte tait ferme. Elle avait pour clture deux battants dcrpits orns d'un vieux marteau rouill.

    Le soleil tait charmant ; les branches avaient ce doux frmis-

    sement de mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. Un brave petit oiseau, probablement amoureux, vocalisait per-dument dans un grand arbre.

    Le passant se courba et considra dans la pierre gauche, au

    bas du pied-droit de la porte, une assez large excavation circulaire ressemblant l'alvole d'une sphre. En ce moment les battants s'cartrent et une paysanne sortit.

    Elle vit le passant et aperut ce qu'il regardait. C'est un boulet franais qui a fait a, lui dit-elle. Et elle

    ajouta :

  • 6

    Ce que vous voyez l, plus haut, dans la porte, prs d'un clou, c'est le trou d'un gros biscayen. Le biscayen n'a pas travers le bois.

    Comment s'appelle cet endroit-ci ? demanda le passant. Hougomont, dit la paysanne. Le passant se redressa. Il fit quelques pas et s'en alla regarder

    au-dessus des haies. Il aperut l'horizon travers les arbres une espce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui, de loin, ressemblait un lion.

    Il tait dans le champ de bataille de Waterloo.

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    Chapitre II Hougomont

    Hougomont, ce fut l un lieu funbre, le commencement de l'obstacle, la premire rsistance que rencontra Waterloo ce grand bcheron de l'Europe qu'on appelait Napolon ; le premier nud sous le coup de hache.

    C'tait un chteau, ce n'est plus qu'une ferme. Hougomont,

    pour l'antiquaire, c'est Hugomons. Ce manoir fut bti par Hugo2, sire de Somerel, le mme qui dota la sixime chapellenie de l'ab-baye de Villers.

    Le passant poussa la porte, coudoya sous un porche une

    vieille calche, et entra dans la cour. La premire chose qui le frappa dans ce prau, ce fut une

    porte du seizime sicle qui y simule une arcade, tout tant tomb autour d'elle. L'aspect monumental nat souvent de la ruine. Au-prs de l'arcade s'ouvre dans un mur une autre porte avec cla-veaux du temps de Henri IV, laissant voir les arbres d'un verger. ct de cette porte un trou fumier, des pioches et des pelles, quelques charrettes, un vieux puits avec sa dalle et son tourniquet de fer, un poulain qui saute, un dindon qui fait la roue, une cha-pelle que surmonte un petit clocher, un poirier en fleur en espa-lier sur le mur de la chapelle, voil cette cour dont la conqute fut un rve de Napolon. Ce coin de terre, s'il et pu le prendre, lui et peut-tre donn le monde. Des poules y parpillent du bec la poussire. On entend un grondement ; c'est un gros chien qui montre les dents et qui remplace les Anglais.

    2 On connat le plaisir qu'avait Hugo de retrouver, ou d'inscrire

    son nom dans ses crits comme sur ses meubles voir aussi Ugolin en III, 7, 2.

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    Les Anglais l ont t admirables. Les quatre compagnies des gardes de Cooke y ont tenu tte pendant sept heures l'acharne-ment d'une arme.

    Hougomont, vu sur la carte, en plan gomtral, btiments et

    enclos compris, prsente une espce de rectangle irrgulier dont un angle aurait t entaill. C'est cet angle qu'est la porte mri-dionale, garde par ce mur qui la fusille bout portant. Hougo-mont a deux portes : la porte mridionale, celle du chteau, et la porte septentrionale, celle de la ferme. Napolon envoya contre Hougomont son frre Jrme ; les divisions Guilleminot, Foy et Bachelu s'y heurtrent, presque tout le corps de Reille y fut em-ploy et y choua, les boulets de Kellermann s'puisrent sur cet hroque pan de mur. Ce ne fut pas trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord, et la brigade Soye ne put que l'entamer au sud, sans le prendre.

    Les btiments de la ferme bordent la cour au sud. Un mor-

    ceau de la porte nord, brise par les Franais, pend accroch au mur. Ce sont quatre planches cloues sur deux traverses, et o l'on distingue les balafres de l'attaque.

    La porte septentrionale, enfonce par les Franais, et la-

    quelle on a mis une pice pour remplacer le panneau suspendu la muraille, s'entre-bille au fond du prau ; elle est coupe car-rment dans un mur, de pierre en bas, de brique en haut, qui ferme la cour au nord. C'est une simple porte charretire comme il y en a dans toutes les mtairies, deux larges battants faits de planches rustiques ; au del, des prairies. La dispute de cette en-tre a t furieuse. On a longtemps vu sur le montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes. C'est l que Bau-duin fut tu.

    L'orage du combat est encore dans cette cour ; l'horreur y est

    visible ; le bouleversement de la mle s'y est ptrifi ; cela vit, cela meurt ; c'tait hier. Les murs agonisent, les pierres tombent,

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    les brches crient ; les trous sont des plaies ; les arbres penchs et frissonnants semblent faire effort pour s'enfuir.

    Cette cour, en 1815, tait plus btie qu'elle ne l'est aujour-

    d'hui. Des constructions qu'on a depuis jetes bas y faisaient des redans, des angles et des coudes d'querre.

    Les Anglais s'y taient barricads ; les Franais y pntrrent,

    mais ne purent s'y maintenir. ct de la chapelle, une aile du chteau, le seul dbris qui reste du manoir d'Hougomont, se dresse croule, on pourrait dire ventre. Le chteau servit de donjon, la chapelle servit de blockhaus. On s'y extermina. Les Franais, arquebuses de toutes parts, de derrire les murailles, du haut des greniers, du fond des caves, par toutes les croises, par tous les soupiraux, par toutes les fentes des pierres, apportrent des fascines et mirent le feu aux murs et aux hommes ; la mi-traille eut pour rplique l'incendie.

    On entrevoit dans l'aile ruine, travers des fentres garnies

    de barreaux de fer, les chambres dmanteles d'un corps de logis en brique ; les gardes anglaises taient embusques dans ces chambres ; la spirale de l'escalier, crevass du rez-de-chausse jusqu'au toit, apparat comme l'intrieur d'un coquillage bris. L'escalier a deux tages ; les Anglais, assigs dans l'escalier, et masss sur les marches suprieures, avaient coup les marches infrieures. Ce sont de larges dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. Une dizaine de marches tiennent encore au mur ; sur la premire est entaille l'image d'un trident. Ces degrs inaccessibles sont solides dans leurs alvoles. Tout le reste ressemble une mchoire dente. Deux vieux arbres sont l ; l'un est mort, l'autre est bless au pied, et reverdit en avril. Depuis 1815, il s'est mis pousser travers l'escalier.

    On s'est massacr dans la chapelle. Le dedans, redevenu

    calme, est trange. On