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> memento #4 • octobre 2011 • recherche Histoires de cirque aux XIX e et XX e siècles Synthèses du focus organisé le 21 avril 2011 avec les interventions de Patrick Désile (« Cet opéra de l’œil. » Les pantomimes des cirques parisiens au XIX e siècle) et Clotilde Angleys (Le grand spectacle : les opérettes de cirque féeriques et nautiques de l’entre-deux-guerres).

Histoires de cirque aux XIXe et XXe siècles

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    #4 octobre 2011 recherche

    Histoires de cirque aux XIXe et XXe siclesSynthses du focus organis le 21 avril 2011

    avec les interventions de Patrick Dsile ( Cet opra

    de lil. Les pantomimes des cirques parisiens au

    XIXe sicle) et Clotilde Angleys (Le grand spectacle :

    les oprettes de cirque feriques et nautiques de

    lentre-deux-guerres).

  • 2 #4 / octobre 2011 / recherche

    aux XIXe et XXe siclesHistoires de cirque

    Thophile Gautier fut un spectateur assidu et un critique passionn des spectacles du cirque

    pendant la premire moiti du XIXe sicle. Des spectacles du cirque, cest--dire non seule-

    ment des numros questres et dacrobatie qui composaient leur premire partie, mais aussi

    des pantomimes qui, trs gnralement, constituaient la seconde, et qui ntaient pas autre

    chose que des pices de thtre. En fvrier 1846, Gautier rend ainsi compte du Cheval du diable, ferie

    de Villain de Saint-Hilaire, prsente au Cirque Olympique.

    Le dialogue prend, dans cet ouvrage, une part beaucoup trop

    longue. Le Cirque oublie quil est, avant tout, un spectacle

    oculaire 1.

    Et, plus loin :

    Coupez impitoyablement toute phrase qui tient la place dun

    cheval, toute scne qui empche ou retarde un combat la hache

    ou au sabre ; que les changements vue se multiplient, que les

    montagnes se lvent, que les nuages sabment, que lOcan

    cume sur la rampe, que lon passe des sables du dsert aux

    glaces du ple, de lenfer au ciel, sans trve, sans repos. Cest l

    ce qui fait loriginalit du cirque, cet opra de lil ; mais pour

    Dieu ! ne venez pas dvider pniblement devant nous de longs

    cheveaux de phrases filandreuses 2.

    1 Thophile Gautier, Histoire de lArt dramatique en France depuis vingt-cinq ans, t. 4, Bruxelles, Hetzel, 1859, p. 210 (fvrier 1846).2 Ibid.

    *Patrick Dsile est docteur en arts et sciences de lart de luniversit de Paris 1 et chercheur associ au CNRS (Atelier de recherche sur lintermdialit et les arts du spectacle). Il est notamment lauteur de Gnalogie de la lumire. Du panorama au cinma. De 2005 2009, il a anim un sminaire de recherche lInstitut national dhistoire de lart puis lcole normale suprieure, consacr aux relations entre les spectacles du XIXe sicle (le cirque, en particulier) et le premier cinma. Il a t, en 2010, professeur invit luniversit de Lausanne.

    Cet opra de lil Les pantomimes des cirques parisiens au XIXe siclePatrick Dsile*

  • #4 / octobre 2011 / recherche 3

    Cette critique de la verbosit de la pice de Villain de Saint-Hilaire, cet loge, linverse, du visuel, et

    cette expression mme, cet opra de lil disent assez la singularit de la pantomime de cirque,

    en quilibre entre deux ples, celui du texte du moins celui du narratif et celui du spectacle pur,

    oculaire .

    Les cirques parisiens : des thtres

    Cette dualit est en quelque sorte constitutive : le cirque, Paris, pendant la plus grande partie du

    XIXe sicle, est considr comme un thtre. Il convient de sattarder un peu sur ce point, car, dans

    les dernires dcennies du sicle, cirque et thtre tendront tre dissocis, jusqu tre tenus pour

    antagonistes. Mais, jusque l, le cirque est un thtre, et dabord juridiquement.

    Le fonctionnement des thtres est rgi par les dcrets de 1806 et 1807, qui restent en vigueur, pour

    lessentiel, jusquen 1864. Ces dcrets ont limit le nombre des thtres, soumis toute nouvelle ouver-

    ture autorisation, assign un genre chaque tablissement. Mais le Cirque Olympique, alors seul

    cirque parisien, na pas t compt au nombre des thtres autoriss. Devait-il donc tre considr

    comme un spectacle de curiosits, et par consquent se voir interdire tout accs lart dramatique ?

    Ds ces annes-l, pourtant, il met des scnes questres , des pantomimes laffiche, et le

    dcret du 13 aot 1811 sur les redevances dues lAcadmie impriale de musique (cest--dire lOpra)

    prcise que le Cirque Olympique y est assujetti comme thtre o lon joue des pantomimes 3 . Pour

    le droit des pauvres, dautre part, le Cirque doit un dixime de sa recette, comme les thtres, et non

    le quart comme les spectacles de curiosit.

    Les cirques parisiens se trouvent-ils ds lors, au XIXe sicle, dans une situation ambigu, comme on la

    parfois suggr : thtres fiscalement, mais pas tout fait juridiquement ? Non, les cirques parisiens

    sont bien des thtres, et cela vaut pour le Cirque Olympique, qui donne des reprsentations drama-

    tiques, comme pour le cirque des Champs-lyses (ouvert en 1835), qui nen donne pas. En 1844, le

    Prfet de police, qui a un instant manifest lintention dinterdire un numro du cirque des Champs

    lyses quil jugeait dangereux, rpond ainsi la demande dexplication du ministre de lIntrieur :

    je reconnais [] que, considr comme succursale du Cirque Olympique,

    le cirque questre des Champs lyses doit tre mis au rang des thtres 4.

    Si le propos trahit un semblant dhsitation, cest que le cirque des Champs lyses nayant pas le droit

    de donner de pantomimes, son activit peut tre compare celle des cirques de province, qui ont

    bien, eux, le statut de spectacles de curiosit et dpendent de la seule autorit du prfet.

    Paris, le Cirque Olympique a donc rang de thtre, et de manire de plus en plus explicite, parce que

    le genre qui lui est assign volue dans ce sens. Si les exercices dquitation et de voltige sont seuls

    prvus dans un tout premier temps, on a vu que ds 1811 les pantomimes taient cites comme licites.

    En 1814 sont autorises des pantomimes chevaleresques avec parfois un acteur parlant, en 1823, des

    pantomimes comiques, mais sans dcors, en 1826, les pices en un acte, sous la condition expresse

    que des exercices questres entreront toujours dans laction des ouvrages . Sous la Monarchie de

    Juillet, les pices militaires en quatre actes sont permises, puis en cinq en 1849 5.

    Mais, vrai dire, les Franconi sont loin de respecter ces restrictions la lettre. Des concurrents, parfois,

    dnoncent des infractions, mais le Cirque Olympique bnficie gnralement de lindulgence des auto-

    rits, quel que soit le rgime : le cirque est, non sans ambiguts parfois, un instrument au service du

    pouvoir, notamment un moyen, on le verra, dexalter un sentiment patriotique consensuel.

    3 Dcret du 13 aot 1811, section 1, art. 1er, cit par exemple dans : Franois-Joseph Grille, Les Thtres. Lois, rglemens, instructions, Paris, Alexis Eymery, Delaunay, 1817, p. 233.4 Lettre du Prfet de police au ministre de lIntrieur, 24 avril 1844, Archives nationales, F 21 1155 A.5 Sur tout cela, v. : Nicole Wild, Dictionnaire des thtres parisiens au XIXe sicle, pp. 84-85.

  • 4 #4 / octobre 2011 / recherche

    aux XIXe et XXe siclesHistoires de cirque

    Si le cirque est juridiquement un thtre, il est aussi communment considr comme tel. Deux des

    trois tablissements qui ont port le nom de Cirque Olympique sont dcrits dans lArchitectono-

    graphie des thtres de Paris, en 1821, par Alexis Donnet, qui prcise : Nos cirques ne sont donc

    proprement parler, que des thtres 6 . Et le 21 novembre 1859, encore, les Goncourt crivent : Nous

    nallons qu un thtre. Tous les autres nous ennuient et nous agacent. [] Le thtre o nous allons

    est le cirque 7.

    Pantomimes de cirque

    Ce thtre, pourtant, est singulier, on la vu. Puisque les uvres dramatiques qui y sont reprsentes

    sont dsignes comme pantomimes , ne devrait-il dailleurs pas tre muet ? Il convient, l encore,

    de dissiper une quivoque. La pantomime de cirque ne doit pas tre assimile au mime, la pantomime

    la manire de Deburau. Elle nest gnralement pas muette, et la pantomime dialogue est un genre

    thtral reu au XIXe sicle. Les pantomimes de cirque peuvent, certes, ne comporter aucun dialogue,

    mais elles sont, trs souvent, partiellement ou entirement dialogues. On a vu que Thophile Gautier

    fustigeait justement ces phrases filandreuses , inutiles ses yeux. Car si elles sont rarement muet-

    tes, les pantomimes du cirque sont presque toujours des pices grand spectacle , elles jouent de

    ces nombreux effets visuels et sonores quvoquait Gautier : exhibitions danimaux, acrobaties, chan-

    gements vue, trucs, effets pyrotechniques, dtona-

    tions, fanfares, etc.

    Pantomime est dailleurs un terme gnrique : les

    pices, selon leur contenu et selon les poques, ont pu

    aussi tre dsignes comme mimodrames (militaires,

    anecdotiques, historiques), mlodrames, drames,

    tableaux ou scnes militaires, vaudevilles, feries, etc.

    et par des combinaisons de ces termes. Linscription

    dune pice dans tel genre rpond dailleurs plus des

    objectifs commerciaux qu des critres rigoureux, et

    une pice peut changer de genre lors dune reprise.

    De cet alliage de reprsentation dramatique et dexhibition de cirque que constituent, en somme,

    ces pantomimes tmoigne le dispositif mme des Cirques Olympiques, qui associe une scne et une

    piste. Lide de cette combinaison semble revenir Charles Dibdin qui, au Royal Circus de Londres,

    au XVIIIe sicle, avait souhait ennoblir ainsi le cirque par le thtre, mais elle fut largement reprise,

    notamment, en France, par les Franconi. Scne et piste pouvaient tre utilises indpendamment,

    mais, pour les pantomimes, elles pouvaient tre aussi relies par des rampes. Donnet lindique dans

    son Architectonographie des thtres, mais on possde une description plus ample du dispositif par

    Jules Moynet :

    Deux rampes, une droite, lautre gauche, taient ajustes aux parois du cirque, au moyen

    dentretoises et de planchers mobiles. Ces rampes tablissaient une communication entre la

    scne et le cirque []

    Venaient ensuite la musique militaire, puis les bataillons franais, cavalerie, artillerie,

    infanterie. Une partie passait par une rampe, sortait par lautre ; cela composait un dfil de

    cinq six cents comparses []

    Laction [militaire] sengageait non seulement sur la scne, mais dans le cirque, sur les

    rampes, lentre des corridors, de chaque ct ; pour terminer, les masses infrieures

    sbranlaient, se prcipitaient en avant, et gravissaient les rampes, semparaient des positions

    6 Alexis Donnet, Architectonographie des thtres de Paris, T. 1, Paris, P. Didot lan, p. 222.7 Edmond et Jules de Goncourt, Journal, rd. Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins , T. 1 (1851-1865), p. 491.

    Les pantomimes de cirque peuvent, certes, ne comporter aucun dialogue, mais elles sont, trs souvent, partiellement ou entirement dialogues.

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    ennemies ; la cavalerie arrivait toute bride et venait complter les groupes fournis par la

    figuration ; des flammes de Bengale de toutes couleurs mlaient leurs lueurs tranges la

    fume de lartillerie 8.

    Linstallation de ce dispositif lentracte constituait dailleurs un spectacle en soi. Il ne fut pas la

    seule invention scnographique que les pantomimes de cirque suscitrent, on le verra. Elles furent

    en effet, malgr les poncifs et la grandiloquence des textes, visuellement trs diverses et inventives.

    On donnera ici un aperu de leur singularit travers des exemples emprunts trois catgories de

    pices caractristiques du cirque, sinon tout fait spcifiques : les pices militaires ou, pour mieux

    dire, historico-militaires, les pices animalires et les feries et pantomimes comiques.

    Pices historico-militaires

    La citation de Moynet dcrivait une de ces scnes de bataille qui firent la gloire de Cirque Olympique.

    partir de 1845, dautres tablissements prsentrent des spectacles analogues : les hippodromes,

    qui taient dimmenses cirques elliptiques. Il y en eut cinq, qui se succdrent Paris jusqu la fin du

    sicle.

    Le Cirque Olympique et les hippodromes offraient des particularits qui les prdisposaient la mise

    en spectacle dvnements militaires. Le dispositif dcrit par Moynet permettait, on la vu, des circula-

    tions et un clatement de laction, et le savoir-faire des Franconi dans le domaine questre et acroba-

    tique autorisait les mises en scne les plus spectaculaires. Dans le cas des hippodromes, cest surtout

    limmensit dun espace ouvert qui permettait la reconstitution dpisodes militaires.

    Ces pices, qui sinspiraient de faits prcis, sinscrivaient dans la tradition des -propos, pices inspi-

    res dvnements rcents, qui, daprs Arthur Pougin, prirent significativement le nom de fait

    historique quand, pendant la Rvolution, elles se multiplirent 9. La distinction de lhistoire et de lac-

    tualit nest pas demble pertinente au XIXe sicle, elle se dessine peu peu, et les pantomimes histo-

    rico-militaires tmoignent prcisment de cette dissociation progressive.

    Lvnement reprsent tait parfois trs proche. Le 14 janvier 1809 furent donnes au Cirque Olympi-

    que des scnes questres militaires et historiques, grand spectacle intitules La Belle Espagnole

    ou lEntre triomphale des Franais Madrid 10. La prise de Madrid avait eu lieu le 4 dcembre 1808. Un

    mois et demi plus tard, quelques jours avant le retour de Napolon en France, le Cirque donna donc

    voir lvnement. Sa reprsentation tait videmment fallacieuse, mais la pice, tout en dveloppant

    une intrigue impliquant un officier franais, une jeune Espagnole et un sclrat nomm Tartuffos,

    prtendait une certaine fidlit historique puisque la version imprime tait maille de notes de bas

    de page indiquant tantt fait historique 11, tantt extrait des Bulletins 12.

    Mais lvnement rcent, et mme lvnement en cours pouvaient aussi susciter des pices qui super-

    posaient le prsent et le pass. Parfois, elles se voulaient aussi anticipation de lavenir : ctaient alors,

    en quelque sorte, des pices de propagande propitiatoires. Ainsi, le 10 novembre 1813, alors que les

    troupes de Wellington venaient de franchir les Pyrnes, le Cirque donna La Pucelle dOrlans 13, panto-

    mime historique et chevaleresque dont le clou tait bien entendu la prise dOrlans. Le 3 fvrier 1814,

    cest le marchal de Villars qui fut appel la rescousse 14 : au beau milieu de la Campagne de France,

    il remportait, contre toute attente, la victoire de Denain, arrtant in extremis linvasion trangre.

    Les Bourbons ne tardrent pas, pourtant, rentrer dans Paris, et ils y entrrent dabord fictivement,

    8 Jules Moynet, LEnvers du thtre, machines et dcorations, Paris, Hachette, 1873, p. 2469 Arthur Pougin, Dictionnaire historique et pittoresque du thtre, Paris, Firmin-Didot, 1885, p. 356.10 Jean Antoine Guillaume Cuvelier, La Belle Espagnole ou lEntre triomphale des Franais Madrid, Paris, Barba, 1809.11 Ibid., p. 10, 11, 17, 20.12 Ibid., p. 21, 22.13 Jean Antoine Guillaume Cuvelier, La Pucelle dOrlans, Paris, Barba, 1814.14 Henri Franconi, Le Marchal de Villars ou la Bataille de Denain, Paris, Barba, 1814.

  • 6 #4 / octobre 2011 / recherche

    aux XIXe et XXe siclesHistoires de cirque

    grce au Cirque. Le tableau historique LEntre de Henri IV Paris 15, premire dune srie de pices

    de circonstance la gloire du rgime, fut jou au Cirque Olympique le 30 avril 1814, trois jours avant

    lentre de Louis XVIII.

    Le Cirque avait servi lEmpire, il allait donc servir la Restauration et il servirait la Monarchie de Juillet.

    Ctait moins se ddire que se hisser au rang dinstitution : le Cirque devenait spectacle national. 1830

    marqua le dbut dun ge dor, cet gard. Le Cirque Olympique avait, certes, mis en spectacle les

    victoires de la Restauration, mais elles faisaient bien ple figure en regard des exploits de la priode

    prcdente, quil stait risqu voquer aussi, dailleurs, mais avec quelle parcimonie, quelles prcau-

    tions ! En 1830, la faveur de la disparition de la censure (au moins pour cinq ans), le Cirque Olympique

    put sinspirer sans retenue des fastes militaires de la Rvolution et de lEmpire. Cest bien le pass qui

    tait dsormais voqu, et sur un mode clairement nostalgique.

    On smut, par exemple, en 1843, de voir sengloutir dans les flots de la mer le clbre navire de guerre

    le Vengeur, qui avait t coul par les Anglais en juin 1794, et dentendre steindre les Vive la Rpu-

    blique ! de son hroque quipage. Mais cest surtout lpope napolonienne que le Cirque Olym-

    pique exalta. Plusieurs thtres firent revivre Napolon, mais il tait videmment le mieux dot pour

    ressusciter la gloire de lEmpire. Ce furent notamment : LEmpereur 16 en 1830, La Rpublique, lEmpire

    et les Cent Jours 17 en 1832, Austerlitz 18 en 1837, Murat 19 en 1841, LEmpire 20 en 1845 Ds 1838, Nico-

    las Brazier, lui-mme vieil auteur des thtres secondaires, senflammait :

    On doit lavouer, jamais spectacle plus grand, plus beau, plus national navait t offert

    au public. La Prise de la Bastille, lEmpereur et les Cent-Jours, les Polonais, lHomme du

    Sicle ont surpass en dcors, en magnificence, en mise en scne, tout ce que lon avait

    15 Jean Antoine Guillaume Cuvelier et Henri Franconi, LEntre de Henri IV Paris, Rouen, J. F. Ferrand, 1815.16 Auguste Lepoitevin de Lgreville, Ferdinand Laloue et Adolphe Franconi, LEmpereur, Paris, Barba, 1830.17 Auguste Lepoitevin de Lgreville, La Rpublique, lEmpire et les Cent jours, Paris, Bezou, 1832.18 Francis Cornu et Auguste Lepoitevin de Lgreville, Austerlitz, Paris, Marchant, 1837.19 Ferdinand Laloue et Fabrice Labrousse, Murat, Paris, Marchant, 1841.20 Ferdinand Laloue et Fabrice Labrousse, LEmpire, Paris, Rpertoire dramatique, 1845.

    Dernire scne du Vengeur (1843), Edmond Texier, Tableau de Paris, 1852-1853La nostalgie des temps hroques

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    21 Nicolas Brazier, Chroniques des petits thtres de Paris, 1838, rd. par Georges dHeylli, Paris, E. Rouveyre et G. Blond, 1883, t. 1, p. 164-165.22 Jules Claretie, La Vie Paris. 1910, Paris, G.Charpentier et E. Flasquelle, 1911, p. 88 23 Pierre-Clestin Arnault, Silistrie, Paris, Pilloy, 1854.24 Pierre-Clestin Arnault, La Crime, Paris, Aubusson et Kugelmann, 1855.25 Pierre-Clestin Arnault, La Guerre des Indes en 1799, Paris, impr. de Morris, 1858.

    eu jusqualors. Ces ouvrages ont ressuscit le grand homme [] ; nous avons assist ses

    funrailles, son apothose : nous ne lavons quitt que dans le ciel

    Le Cirque-Olympique nous a saturs de gloire touffs sous les lauriers Plus on montrait

    le grand homme au peuple, plus le peuple battait des mains ; il tait ivre de son empereur,

    ce pauvre peuple, qui lui avait donn, pour faire des bulletins, tout son or et tout son sang ;

    partout o lon montrait lhomme du destin, le peuple criait : Encore ! encore toujours !

    toujours 21

    En rveillant ces souvenirs glorieux, le Cirque suscita aussi, sans doute, des rveries davenir, et ce

    nest sans justesse que Jules Claretie crivit plus tard : Il y aurait une jolie thse crire (sans para-

    doxe aucun) : De linfluence de Franconi sur le retour de lEmpire 22 .

    La reprsentation du pass et celle du prsent, auparavant mles (le pass prfigurant le prsent, le

    prsent exalt comme dj historique) se faisaient de plus en plus distinctes, on le voit. On continua,

    pourtant, sous la Monarchie de Juillet, sous le Second Empire, reprsenter des vnements rcents.

    Lhippodrome de ltoile donna par exemple voir des pisodes dune guerre en cours, la guerre de

    Crime, dont il sagissait, bien entendu, de glorifier les victoires : Silistrie 23, en 1854, reconstitua le

    sige de la forteresse des bords du Danube, et La Crime 24, en 1855, la bataille de lAlma. Mais lhippo-

    drome, beaucoup plus vaste que le cirque, introduisait demble une distance entre le spectateur et la

    reprsentation ; les vnements fournissaient loc-

    casion dun pur spectacle, de dmonstrations mili-

    taires ou de divertissements questres, sans dialo-

    gues et presque sans dramaturgie, sinon une trame

    narrative assez lche, reprise des comptes rendus

    des journaux. La reprsentation dvnements

    rcents en vint dailleurs susciter parfois de gran-

    des rserves, et le cas de la pantomime La Guerre

    des Indes, en 1858, est cet gard rvlateur.

    La pice, inspire des vnements qui staient

    produits lanne prcdente en Inde, devait compor-

    ter trois pisodes : la rvolte des Cipayes, la fte pour le rtablissement de lempire des Indes, la prise

    de Delhi par les Anglais. Mais les censeurs soulevrent de multiples objections. La reprsentation

    dune rvolte tait de toute faon de nature susciter leur rticence ; celle-l comportait de surcrot

    le spectacle datrocits scandaleuses : des femmes et des enfants gorgs et jets dans un puits

    On craignait enfin que ne soit attise lanimosit du public envers lAngleterre, ce qui et contrari la

    diplomatie impriale. Le ministre interdit donc la pice. Mais linspecteur des thtres, cherchant un

    compromis, proposa de supprimer le premier et le troisime tableau, les plus problmatiques, et de

    ne conserver que linoffensif tableau central, en le rejetant de surcrot dans un pass lointain, pour le

    rendre purement dcoratif et divertissant. Ces suggestions furent retenues et la pice fut prsente,

    dailleurs sans grand succs, semble-t-il, sous un titre qui marquait bien lloignement chronologique :

    La Guerre des Indes en 1799 25 ; on y voyait un cortge de personnages costums, des prouesses ques-

    tres de voltige Hindoue , les exercices de llphant Betzy On avait ainsi procd une double

    dissociation : celle de lhistoire et de lactualit, celle du spectacle et du rel. Les relations subsistaient,

    sans doute, mais elles stablissaient dsormais entre des plans distincts.

    La distance que les hippodromes tendaient instaurer entre le spectateur et le spectacle de lhis-

    toire ntait ainsi pas seulement spatiale, mais aussi temporelle, intellectuelle, affective. Les spectacles

    Mais lhippodrome, beaucoup plus vaste que le cirque, introduisait demble une distance entre le spectateur et la reprsentation

  • 8 #4 / octobre 2011 / recherche

    aux XIXe et XXe siclesHistoires de cirque

    historiques qui y furent prsents dans les deux dernires dcennies du XIXe sicle empruntrent, de

    plus en plus, les sujets de leurs dploiements fastueux un pass lointain : le Moyen-ge et lAntiquit

    fournirent des sujets qui permirent dexalter la patrie et la Rpublique, mais dune manire de plus en

    plus allgorique et esthtisante.

    Lhippodrome de lAlma, par exemple, tablissement gigantesque la modernit ostentatoire (immense

    structure dacier, toit ouvrant, clairage lectrique) donna une Jeanne dArc en 1880, une autre en

    1890 Le dispositif de la Jeanne dArc de 1890 tait lui-mme extrmement novateur et spectacu-

    laire 26 : la place du Vieux March de Rouen tait figure sur un rideau mtallique, dcor demi trans-

    parent qui entourait la piste, au centre de laquelle tait reprsent le supplice.

    lhippodrome de la place Clichy, en 1900, ce furent les

    exhibitions somptueuses et bigarres de Vercingto-

    rix 27 : bataille dAlsia (machines de guerre, lphants,

    incendie de la citadelle), procession fantomnale 28

    des guerriers des peuples de la Gaule (Bellovaks, Bitu-

    riges, Arvernes Sonneurs de trompe, druides, chiens

    de combat), dfil des lgions romaines (archers

    crtois, cavaliers numides, licteurs), enfin triomphe

    de Csar (vierges gauloises, princes africains, rois

    prisonniers) Triomphe que venait pourtant ternir le

    cortge des gloires de lhistoire de France, de Clovis

    Napolon On voit bien, et dans ces excs mme, quels

    carts staient crs. On tait l devant un pur spec-

    26 Voir : Albert Londe, La science au thtre. Jeanne dArc lhippodrome de Paris , La Nature, n 895, 26 juillet 1890, p. 125-126.27 Victorin Jasset, Vercingtorix, pice pantomime, hippodrome de la place Clichy, 1900, manuscrit soumis la censure, Archives nationales, F 18 1327.28 Ibid.

    Lhippodrome de lAlma : Antiquit et modernitFonds Paul Adrian, BnF, Arts du Spectacle

    Le dcor en toile mtallique de Jeanne dArc lhippodrome de Paris (La Nature, 26 juillet 1890) Une modernit tapageuse au service de la reprsentation du Moyen-ge

  • #4 / octobre 2011 / recherche 9

    tacle, archologique, dcoratif, musal, et qui ne maintenait avec le prsent quune relation diffuse. Au

    demeurant, Vercingtorix fut un peu le chant du cygne de la grande pantomime historico-militaire.

    Les pantomimes animalires

    Si les cirques, puis les hippodromes avaient t des lieux privilgis pour la reconstitution de batailles,

    cest notamment parce quon y pouvait faire voluer des chevaux. Ils intervenaient en effet, collective-

    ment, dans presque toutes les pices historiques, mais un cheval seul pouvait aussi devenir le person-

    nage central dune pantomime. Ctait le cas pour la pice dont parlait Thophile Gautier, Le Cheval du

    diable. Si Gautier se montrait trs critique lgard du texte de Villain de Saint-Hilaire, il ne tarissait

    pas dloges sur lacteur principal :

    Zisko, dans la hirarchie chevaline, est un acteur de premier ordre, un Talma quatre pieds,

    un Frdrick Lematre tous crins ; lanimal lev cette hauteur devient presque humain.

    Ce quil a fallu de soins, de patience, de gnie, pour arriver faire jouer, dans une pice par un

    cheval abandonn lui-mme, un rle que bien des figurants baptiss seraient embarrasss

    de remplir, est vraiment prodigieux 29 ?

    Cest un leitmotiv du discours sur le cirque au XIXe sicle que ce thme de la matrise parfaite du mouve-

    ment animal, rendue possible par une patiente ducation, qui humanise la bte, jusqu en faire un acteur

    comme un autre, meilleur quun autre. Le cirque est dabord le spectacle de la sujtion de lanimalit, et la

    pantomime utilise souvent ce ressort. Ds 1810, les animaux jouent la perfection leur propre rle dans

    Grard de Nevers ou la Belle Euriant 30. Le petit livre Les Animaux savants donne ces commentaires :

    la pantomime de Grard de Nevers, pice moins remarquable par les coups de thtre dont

    elle est remplie, et par le jeu des acteurs et des actrices, que par les rles importants quy

    jouent les quadrupdes 31.

    []

    Gibier, chiens, chevaux, tout a t dress ; on leur a appris, force dart, imiter ce qui se

    passe dans la nature 32.

    Dautres pices furent construites autour danimaux familiers, comme Le Cheval de lartilleur en 1839,

    avec le cheval Fidle, ou Le Chien des Pyrnes en 1842, avec le chien mile, phnomnal 33 selon

    Gautier. Mais les pices animalires qui eurent le plus de succs et laissrent le souvenir le plus durable

    furent celles qui mettaient en scne des animaux sauvages exotiques. Terrifiants, encore tranges aux

    yeux du public de la premire moiti du XIXe sicle, ils incarnaient lautre menaant, dont il sagissait

    dafficher la soumission. On peut videmment voir l une mtaphore de la colonisation, et ces panto-

    mimes se droulent en effet gnralement dans un cadre colonial.

    Des fauves furent les vedettes de deux grands succs du Cirque Olympique dans les annes 1830 :

    Les Lions de Mysore, en 1831, avec le dompteur Martin, dont linvincible volont matrisait ces btes

    furieuses et les forait lui lcher les pieds 34 et Le Lion du dsert, en 1839, avec le dompteur amri-

    cain Carter, o les flins semblaient avoir t purifis de toute frocit, puisquils voluaient sur scne,

    libres parmi les acteurs. Thophile Gautier pouvait ainsi crire :

    29 Thophile Gautier, op. cit., p. 210.30 Henri Franconi et Jean-Guillaume-Antoine Cuvelier, Grard de Nevers ou la Belle Euriant, Paris, Barba, 1814.31 Mme B., ne de V., Les Animaux savants, Paris, Didot lan, 1816, p. 47.32 Ibid., p. 48. 33 Thophile Gautier, LArt dramatique en France depuis 25 ans, t. 2, p. 229 (avril 1842).

  • 10 #4 / octobre 2011 / recherche

    aux XIXe et XXe siclesHistoires de cirque

    un lion et une panthre excutent sur le thtre, plein de figurants et de figurantes (chair

    trop filandreuse pour les tenter), des exercices aussi forts que ceux des caniches et des

    singes les plus instruits, et cela sans que rien les spare des spectateurs, rien, pas mme un

    fil darchal, pas mme une corde habilement dissimule : ils sont en pleine libert 35.

    Deux autres pantomimes, non moins fameuses, firent intervenir des lphants, animaux considrs

    pendant tout le XIXe sicle comme particulirement redoutables. Lun deux, Baba, avait connu la cl-

    brit au Cirque Olympique ds le dbut du sicle : on smerveillait de le voir caresser la joue dun

    enfant, tout en salarmant de ses dfenses, de sa trompe, ses pieds normes 36. En 1829, un lphant

    fut la vedette dune pantomime, Llphant du roi de Siam. Un prince birman voulait semparer dun

    lphant royal pour dpossder le prince Nadir. En 1839, le Cirque renoua avec le thme dans Les

    lphants de la pagode : un lphant djouait les menes dun usurpateur et remettait lhritier lgi-

    time sur le trne. Des lphants figurrent encore dans des pantomimes ultrieures : La Guerre des

    Indes, Boule de Siam, au Nouveau Cirque, ou le Vercingtorix de lhippodrome

    Llphant du roi de Siam (1829)Lanimal redoutable entre tous, paisiblement attabl.Fonds Paul Adrian, BnF, Arts du Spectacle

    34 Auguste Lichet, Thtres , in : Nouveau tableau de Paris au XIXe sicle, Paris, Charles-Bchet, 1834, p. 159.35 Thophile Gautier, Lart dramatique en France depuis 25 ans, t. 1, p. 337 (dcembre 1839). 36 Voir : Mme B., ne de V., op. cit., 1816, p. 51.

  • #4 / octobre 2011 / recherche 11

    Feries et pantomimes comiques

    Le cirque ne visa pas seulement, travers ses pantomimes, susciter lmotion ou ltonnement, mais

    aussi, trs tt, le rire. Le comique de cirque ne fut donc pas seulement un comique deffets ponctuels

    ou insrs dans de brves sayntes ; il y eut de grandes pices comiques de cirque, dont on voquera

    ici deux types : les feries comiques du Cirque Olympique et les pantomimes clownesques du Nouveau

    Cirque.

    La ferie comique, dont lintrigue, empruntant ses thmes au merveilleux, fournit le prtexte au

    dploiement dune multitude de trucs burlesques, nest pas spcifique du cirque : Le Pied de Mouton 37,

    qui inaugura le genre, fut cre en 1806 au thtre de la Gat. Mais le Cirque Olympique lillustra

    ensuite abondamment et lui donna ses plus beaux succs. Il y eut dabord Zazezizozu 38, en 1835. Les

    trois fils du prince oriental Zazezizozu, Zizi, Zozo et Zuzu parcouraient les royaumes des Dominos, des

    Cartes et des checs la recherche dune jeune fille pouser. Mais le triomphe du Cirque Olympique,

    ce furent, en 1838, Les Pilules du diable 39, dont la carrire se prolongea, dans divers thtres, jusquau

    sicle suivant : il y eut des reprises en 1842 et 1849 au Cirque Olympique, en 1853 au Thtre national,

    en 1863 la Porte Saint-Martin, en 1873, 1878, 1880 et 1907 au Chtelet 40. Un couple damants, un rival

    ridicule, un pre obstin, des valets comiques taient les protagonistes dune poursuite aux innombra-

    bles rebondissements, occasions de trucs extravagants dont certains, comme la mtamorphose dun

    personnage en dindon, demeurrent longtemps clbres. Le Cirque Olympique donna encore dautres

    feries, dont le succs eut les mmes ressorts : Le Mirliton 41 en 1840, La Corde de pendu 42 en 1844

    Il y a l un foisonnement de trouvailles visuelles mais aussi verbales, qui rvlent une part mconnue

    de limaginaire du XIXe sicle. Le thme, dune grande richesse symbolique, de la dcapitation comique,

    par exemple, est rcurrent : on coupe allgrement les ttes dans Zazezizozu, dans Les Pilules, dans La

    Corde de pendu, dans dautres pantomimes encore et finalement, au cinma, chez Georges Mlis

    Mais dautres productions du cirque ont inspir le premier cinma comique : les pantomimes clownes-

    ques de la fin du sicle, notamment celles du Nouveau Cirque. Dautres cirques, le cirque Fernando, par

    exemple, ont donn de telles pantomimes, mais celles du Nouveau Cirque ont sans doute davantage

    marqu les contemporains, pour au moins deux raisons.

    Dabord le dispositif du Nouveau Cirque tait trs particulier. Ltablissement avait en effet t conu

    pour tre transform en piscine certaines priodes, mais on savisa de tirer parti de cette singularit

    des fins dramaturgiques et comiques. Les pantomimes du Nouveau Cirque furent donc, presque

    toujours, des pantomimes nautiques . lissue de la premire partie, sous les yeux des spectateurs,

    en quelques minutes, le tapis tait roul, le plancher sabaissait, leau jaillissait et remplissait le bassin,

    puis des dcors se dressaient et la pantomime commenait. De ces instants, Jean Cocteau gardait un

    souvenir bloui, qui faisait plir ses yeux le cinma lui-mme :

    Le clou du programme tait la pantomime nautique. Larrive de leau me laisse un regret

    poignant. Aucun truc, aucun gag de cinmatographe ne remplacera cette merveille 43.

    37 Ribi et Martainville, Le Pied de mouton, Paris, chez madame Masson, 1807.38 Baudoin dAubigny, Poujol et Anatole, Zazezizozu, Paris, Marchant, 1835.39 Ferdinand Laloue, Anicet Bourgeois et Laurent, Les Pilules du diable, Paris, Marchant, 1842.40 V. Roxane Martin, La Ferie romantique sur les scnes parisiennes 1791-1864, Paris, Champion, 2007, p. 641.41 Ferdinand Laloue, Anicet Bourgeois et Laurent, Le Mirliton, Paris, imp. De M. de Lacombe, s.d.42 Ferdinand Laloue et Anicet-Bourgeois, La Corde de pendu, Paris, imp. de Mme de Lacombe, s.d.43 Jean Cocteau, Portraits-souvenir, 1935, repris dans : Romans/posies, posie critique, thtre/cinma, Paris, Librairie gnrale franaise, coll. La Pochothque, 1995, p. 763.

  • 12 #4 / octobre 2011 / recherche

    aux XIXe et XXe siclesHistoires de cirque

    Laction de ces pantomimes se droulait au bord de leau et elles se terminaient le plus souvent par

    une baignade gnrale . Ainsi, La Grenouillre, en 1886 : la fin, Cascades et Baignade gnrale

    ad libitum 44 ; Gribouille en 1891 : Inondation de la piste, barbotage gnral. Cascades. Final 45 ; Le

    Moulin du Gu, en 1894 : Tous glissent par la planche du moulin. Cascades et Baignade gnrale 46 ;

    Les Cent Kilos, en 1897 : Bousculades. Cris. Un norme 100 kilos flotte la surface. Dautres veulent

    monter sur le bateau qui coule. Cascades. Baignade gnrale 47 .

    Ces indications finales laissent entrevoir des pantomimes trs visuelles, et en partie improvises. La

    trame narrative tait plutt loccasion de multiplier les poursuites et les cascades, et la pice se termi-

    nait souvent dans la confusion, parfois en une joyeuse catastrophe, comme la fin dAmrica : un

    train, un vritable train avec sa locomotive marchant la vapeur, ses wagons, son fourgon des baga-

    ges 48 sengage sur un pont qui seffondre entranant dans leau les wagons, les voyageurs et les

    bagages. Heureusement, des secours sont promptement organiss et tout le monde est sauv 49 . La

    catastrophe ferroviaire, rappel dune authentique catastrophe 50, tournait lheureux bain collectif.

    Le second lment qui constituait un ressort essentiel du succs des pantomimes du Nouveau Cirque,

    ctait la prsence, parmi leurs protagonistes, des deux vedettes de ltablissement : Footitt et Choco-

    lat, qui formrent lun des premiers couples stables de comiques de cirque. Tout opposait ces person-

    nages, et dabord visuellement : ctait l, avec leur talent comique, un des secrets de leur succs.

    Lun tait blanc, souvent vtu de clair, lautre, noir vtu dun frac, le premier cynique et manipulateur,

    le second naf et rsign. Mais cette opposition ntait pas sans ambiguts, et ctait l, souvent, la

    La Noce de Chocolat au Nouveau CirqueLa baignade gnrale finale dune pantomime nautiqueFonds Paul Adrian, BnF, Arts du Spectacle

    44 Raoul Donval, La Grenouillre, Saint-Valry-en-Caux, E. Dangu, 1886-1893, p. 15.45 Gribouille, 1891, Archives nationales F 18 1327.46 Le Moulin du gu, 1894, Archives nationales F 18 1327.47 Les Cent Kilos, 1897, Archives nationales F 18 1327.48 Amrica, 1895, Archives nationales F 18 1327.49 Ibid.50 Cette catastrophe ferroviaire pour rire est probablement un souvenir de celle, tristement clbre, dAshtabula (Ohio), qui, conscutive leffondrement dun pont, avait fait, en 1876, plusieurs dizaines de morts.

  • #4 / octobre 2011 / recherche 13

    source du comique. Foottit tait odieux et dominateur, mais vtu comme un enfant, Chocolat avenant

    et toujours victime, mais vtu comme un homme du monde. Un jeu dinversion du noir et du blanc,

    accompagn parfois dune inversion sexuelle, intervenait souvent. Dans Boule de Siam 51, Chocolat ne

    pouvant pouser la jeune fille quil aimait cause de la couleur de sa peau, russissait se faire blan-

    chir par un procd amricain . Dans Le Feu au moulin 52, le baron de Saint-Gaga croyant courtiser

    une jolie meunire, sadressait en ralit Chocolat Ces figures et lon pourrait citer bien dautres

    exemples , sont aussi prsentes dans le premier cinma comique, dont les trouvailles ne sont souvent

    que des emprunts mconnus linventive pantomime de cirque.

    Dune manire plus gnrale, on peut avancer que la pantomime de cirque, largement ignore ou

    mprise des amateurs de cirque parce quelle serait un cirque impur, des amateurs de thtre parce

    quelle serait un thtre mdiocre et prcisment parce quelle tait hybride par nature, et instable,

    a constamment renouvel ses formes, invent des dispositifs, des formules scnographiques et drama-

    turgiques ; elle a aussi exprim et nourri, la fois, limaginaire du XIXe sicle ; finalement, elle a t un

    moteur puissant, bien que gnralement inaperu, de renouvellement du spectaculaire, notamment en

    tendant instaurer ce spectacle oculaire que Thophile Gautier appelait de ses vux.

    51 Boule de Siam, 1893, Archives nationales, F 18 1327.52 Le Feu au moulin, 1896, Archives nationales F 18 1327.

    Lectures clsDSILE Patrick. Une atmosphre de nursery du diable , 1895, n 61, septembre 2010, Aux sources du burlesque cinmatographique : les comiques franais des premiers temps

    (sous la dir. de Laurent Guido et Laurent Leforestier).

    DSILE Patrick. Encore ! encore toujours ! toujours . Reprsentations de lhistoire au cirque au XIXe sicle , communication au colloque Le Spectacle de lhistoire, 22-24 septembre 2010, CRHQ et LASLAR de luniversit de Caen, Presses universitaires de Caen ( paratre).

    GAUTIER Thophile. Histoire de lArt dramatique en France depuis vingt-cinq ans, Bruxelles, Hetzel, 1858-1859.

    MARTIN Roxane. La Ferie romantique sur les scnes parisiennes 1791-1864, Paris, Champion, 2007.

    BRAZIER Nicolas. Le Cirque Olympique , dans : Chroniques des petits thtres de Paris, 1838, rd. E. Rouveyre et G. Blond, 1883, vol. 1.

  • 14 #4 / octobre 2011 / recherche

    De la mise en scne des batailles napoloniennes aux spectacles parodiques de la fin du

    XIXe sicle, la pantomime de cirque accompagne au gr des modes toute lhistoire de cette

    forme de spectacle. Au cours des annes 1930, le Cirque dHiver, sous la direction de Gaston

    Desprez puis de la famille Bouglione, ressuscite le genre du spectacle narratif, pass de

    mode depuis la guerre, sous la forme grandiose des oprettes de cirque grand spectacle

    frique et nautique, mis en scne par Go Sandry. Comment ces spectacles sinsrent-ils la fois dans

    lhistoire du cirque et dans le foisonnement divertissement des annes folles ?

    Cirques de lentre-deux-guerres

    Le cirque dsigne, au dbut des annes 1930, une grande varit dtablissements et denseignes,

    du petit cirque forain au grand tablissement stable et citadin. On trouve tout dabord de nombreux

    petits cirques sans grande renomme qui visitent tout le territoire franais, en particulier nombre de

    localits o les spectacles forains ambulants sont la seule offre

    de divertissement. La venue dun cirque est donc un vnement,

    une source de distraction exceptionnelle, qui assure une large

    chelle la popularit du spectacle de cirque. Ces cirques instal-

    lent, grce aux progrs de lautomobile qui facilite les dplace-

    ments, le modle de la ville dun jour .

    Ces petits tablissements familiaux croisent sur la route les

    grands chapiteaux qui apparaissent cette poque autour des

    grandes mnageries foraines. Les familles Amar et Bouglione

    font ainsi leurs dbuts dans le monde du cirque aprs plusieurs

    gnrations de dompteurs forains, et parcourent la France avec

    leurs chapiteaux gants, sinstallant Paris au dbut du mois de

    dcembre pour y rester jusquau dbut de lanne suivante.

    Oprettes de cirque grand spectacle frique et nautique : les mises en scnes de Go Sandry pour le Cirque dHiverClotilde Angleys*

    *Archiviste palographe, Clotilde Angleys est conservateur au dpartement de la musique de la Bibliothque nationale de France. Sa thse dcole (soutenue en 2007) portait sur les mises en scne de Go Sandry pour le Cirque dHiver, abordant le spectacle de cirque de lentre-deux-guerres sous langle de lhistoire culturelle. Elle sest galement intresse aux affiches de cirque loccasion dun article pour la Bibliothque de lcole des Chartes (t. 167, janvier-juin 2009).

  • #4 / octobre 2011 / recherche 15

    Face ces enseignes qui en viennent peu peu reprsenter le cirque aux yeux du public, les bti-

    ments de cirque stable, qui ont abrit ce spectacle depuis sa naissance, disparaissent les uns aprs les

    autres. Sur les quatre btiments que comptait Paris au dbut du XXe sicle, seuls deux, le Cirque dHi-

    ver et le Cirque Mdrano, sont encore des cirques au dbut des annes 1930. Le Nouveau Cirque de la

    rue St Honor, inaugur le 12 fvrier 1886, incarnait ce modle de spectacle en voie de disparition : un

    cirque essentiellement questre et frquent par la haute socit (le journal Le Gaulois recommande

    aux spectateurs, en juin 1886, la toilette de visite lgante et le chapeau habill pour les femmes et le

    frac pour les hommes) 53. Abrit dans un btiment luxueux et moderne dot de lclairage lectrique, il

    est conu ds lorigine pour pouvoir transformer la piste en bassin en une quinzaine de minutes. On y

    joue, au dbut du XXe sicle, une srie de pantomimes comme La Grenouillre ou La noce de Chocolat,

    qui connat un grand succs autour des clowns vedettes Footitt et Chocolat.

    Le Nouveau Cirque ferme ses portes en 1926, et le Cirque de Paris, dernier n en 1905 des cirques

    stables parisiens, en 1930. Les annes 1930 sont bien un tournant o le cirque devient, dun spec-

    tacle questre jou dans un btiment stable, un spectacle itinrant jou sous chapiteau et compor-

    tant imprativement des numros de fauves, image qui prvaut dans limaginaire collectif partir de

    laprs-guerre.

    Le Cirque dHiver

    Au dbut des annes 1930, le prestigieux Cirque dHiver fait donc partie des lieux historiques du cirque

    questre. Sa construction remonte 1852, lorsque lentrepreneur de spectacle Louis Dejean dcide

    dadjoindre au Cirque des Champs Elyse, quil exploite pendant lt, un btiment pour continuer

    prsenter des spectacles pendant la saison froide. Le nouveau btiment est rapidement difi sous la

    conduite de larchitecte Jacques-Ignace Hittorff, et la premire reprsentation a lieu le 11 dcembre

    1852 en prsence de Louis-Napolon Bonaparte, qui a choisi le cirque pour faire sa premire apparition

    publique aprs le coup dtat. Lopportuniste Louis Dejean sollicite alors lautorisation de donner son

    cirque le nom de Cirque Napolon en hommage au nouvel homme fort du pays, le cirque des Champs

    Elyses prenant le nom de Cirque de lImpratrice.

    Rebaptis Cirque dHiver la chute de lEmpire, il passe entre les mains de nombreux directeurs jusqu

    devenir un cinma de 1907 1923 (premier signe de lengouement pour ce nouveau spectacle n douze

    ans plus tt). A cette date, lingnieur Gaston Desprez le rachte pour le rendre sa fonction premire.

    Dix ans plus tard, se souvenant sans doute des succs du Nouveau Cirque, Gaston Desprez engage de

    gros travaux pour installer une piste nautique. La prouesse technique sert dargument publicitaire. A la

    rouverture, les programmes portent une longue notice explicative dont voici quelques extraits :

    Ce tour de force fut ralis grce un travail ininterrompu de jour et de nuit, avec le

    concours de 120 ouvriers spcialiss de toutes corporations.

    Le terrassement qui comportait de graves difficults a t excut au moyen de nombreux

    marteaux pneumatiques qui ont dgag une ancienne place publique sous laquelle on

    dcouvrit les fondations dun tablissement de bains, dont on retrouva les rservoirs intacts :

    1000 mtres cubes de matriaux durent tre enlevs et remplacs par les assises de la cuve.

    ()

    Au 29e jour, les ouvriers se retiraient de ce travail en mme temps que leau envahissait le

    bassin avec son imposant volume de 2 000 000 de litres deau.

    Le plateau mtallique et les machineries atteignent un poids total de fer de 65.000 kilogs.

    Le plancher lui seul a un volume de 18 mtres cubes de bois et pse environ 14 tonnes.

    Les jeux de lumire et les projecteurs sous leau reprsentent ce quil y a de plus perfectionn

    53 Bibliothque nationale de France, dpartement des Arts du spectacle (BnF. ASP.) 8Ro16 783.

  • 16 #4 / octobre 2011 / recherche

    aux XIXe et XXe siclesHistoires de cirque

    dans la matire, et la synchronisation de tous les moteurs et le rglage de toutes les

    manuvres de machineries au moyen de commandes lectriques, rsument le gnial effort

    qui a t fait pour prsenter au public du Cirque dHiver une uvre complte qui rpond

    toutes les exigences de la technique du thtre le plus moderne au monde. ()

    Un systme de canalisations permet de remplir la cuve avec la rapidit de 150 000 litres la

    minute.

    Dautre part, une puissante moto-pompe peut aspirer leau du bassin et la rejeter en cascades

    retombant au milieu de la salle ; cette pompe peut distribuer 800 000 litres-heure aux

    diffrents jeux deau.

    Cest [sic] travaux ont cot 1 500 000 francs 54.

    A cette occasion, linstallation lectrique est galement rnove pour installer plusieurs centaines

    de lampes, commandes par un clavier vingt-quatre touches. Le fonctionnement de linstallation

    ncessite la prsence dun chef lectricien et de huit projectionnistes communiquant entre eux par

    le biais de casques et de tlphones. Le Cirque dHiver se dote donc dune installation moderne, pour

    permettre de nouveaux effets spectaculaires et sadapter ainsi au got du public de lentre-deux-

    guerres.

    Music-hall, oprette, cinma

    Les annes folles sont en effet associes la gaiet, au foisonnement des spectacles qui gnre

    concurrence et surenchre spectaculaire pour continuer attirer le public. Depuis son essor pendant

    la fte impriale des annes 1860, loprette correspond particulirement bien ce got du grand

    spectacle, une poque o la diffusion de la radio et du disque permet dassurer rapidement une

    propagation grande chelle des airs les plus clbres. Loprette intgre aprs la guerre linfluence

    du musical amricain, qui se caractrise par un orchestre rduit et lattention accorde aux paroles qui

    deviennent lyrics dans les programmes de spectacle. Phi-Phi, cr en 1918 aux Bouffes parisiennes, et

    Rose-Marie, qui connat 1158 reprsentations ininterrompues Mogador du 9 avril 1927 au 30 septem-

    bre 1930, sont caractristiques de cette nouvelle

    forme doprette qui tire vers le grand spectacle et

    imite les fries du thtre du Chtelet en mettant

    en scne ballets, dfils de figurants richement costu-

    ms et changements vue.

    Laccumulation deffets spectaculaires comme la frn-

    sie de nouveaut sont galement caractristiques de

    la revue qui devient dans lentre-deux-guerres un des

    lments constitutifs du music-hall. Bien loin de son

    origine, lorsque les thtres de foire prsentaient une

    revue satirique des vnements politiques et littrai-

    res de lanne, la revue de music-hall est devenue un

    grand spectacle, qui maintient la structure originelle

    en tableaux pour mettre en scne, gnralement autour dun grand escalier, vedettes musicales et

    troupes de girls vtues de plumes et de paillettes, sous le feu des lumires colores. La revue fait

    apparatre et met en avant, bien plus que les compositeurs, paroliers, metteurs en scne ou costumier,

    le producer (et cest dans cette mme veine amricaine que les quatre frres Bouglione, directeurs du

    Cirque dHiver, safficheront parfois comme les Bouglione Brothers). Par ce mot, le spectacle se dfinit

    clairement comme une production que lon peut vendre, ou faire voyager en tourne.

    54 BnF. ASP. 8Ro16641.

    Laccumulation deffets spectaculaires comme la frnsie de nouveaut sont galement caractristiques de la revue qui devient dans lentre-deux-guerres un des lments constitutifs du music-hall.

  • #4 / octobre 2011 / recherche 17

    Lautre versant du music-hall, centr sur le tour de chant ses dbuts dans les annes 1864, suit lui

    aussi cette course au spectaculaire et devient peu peu un spectacle dattraction, alternant prsen-

    tations musicales, acrobaties, entres comiques, numros de jonglerie Cest ainsi que sont prsents

    Paris, dans lentre-deux-guerres, un trs grand nombre dartistes de classe internationale (parce

    quils travaillent indiffremment dans les cirques et les music-halls de toute lEurope), qui circulent

    entre les deux cirques et la trentaine de music-halls parisiens. Cette porosit sapplique galement aux

    directeurs, puisque lon voit la famille Amar prendre la tte de lEmpire pour les saisons 1936 et 1937.

    La proximit entre les deux formes de spectacle est donc forte, au point quon voit mme quelques

    tentatives de prsentation danimaux sur les scnes des music-halls (sans grand succs du moins pour

    les fauves et les chevaux). Ce phnomne donne galement naissance une critique de cirque et de

    music-hall, assez active dans les grands quotidiens populaires comme Le petit parisien, Paris Soir, Le

    Journal, Le Matin ou LIntransigeant.

    A cette offre de spectacle vivant du dbut des annes 1930, il faut ajouter, dernier n et dangereux

    concurrent, le cinma, pass dans la dcennie 1920 du statut dattraction foraine celui de septime

    art, et qui accde la parole en 1927 avec Le Chanteur de Jazz, dAlan Crosland. Pour un entrepreneur

    de spectacle, cest de loin le plus simple et le moins coteux prsenter puisquil suffit dun projecteur

    et dune surface o projeter. Pour un spectateur, la sance est extrmement rentable puisquelle dure

    plus de quatre heures, offrant en premire partie de sance films dactualit, courts mtrages, docu-

    mentaires et films danimation avant le film choisi. En consquence, les salles se multiplient, des plus

    petites aux plus gigantesques, nouvelles constructions comme le Rex (inaugur en 1932), ou transfor-

    mation de salles existantes comme lHippo-Clichy devenu Gaumont Palace en 1913. Le cinma prend

    donc une part grandissante dans les loisirs des parisiens, cependant que se maintient le got pour un

    spectacle vivant, en temps rel et sans montage.

    Le renouveau de la pantomime au Cirque dHiver

    Dans ce contexte, le Cirque dHiver produit, au cours de la dcennie 1930, une dizaine de spectacles

    dans la veine ferique, nouvelles incarnations de la pantomime de cirque qui explorent divers regis-

    tres : la pice clown, les westerns sur pistes, les spectacles exotiques ou les contes dEurope centrale.

    Gaston Dezprez et M. Coucheman, directeurs du Cirque dHiver, font dabord appel aux vnrables

    Emile Codey et Jean Fouilloux, matres duvre des succs du Nouveau Cirque dans les deux premi-

    res dcennies du XXe sicle. Le premier spectacle en 1931, La Chasse Courre, Fantaisie questre

    et musicale grand spectacle selon son programme, est dailleurs une reprise dune des pices du

    Nouveau Cirque dont on a supprim la partie nautique. Loisir aristocratique et activit questre, la

    chasse courre a inspir depuis le XIXe sicle de nombreuses pantomimes de cirque, permettant de

    prsenter en piste animaux dresss (cerfs, biches, sangliers, chiens) et numros de dressage ques-

    tre. Le premier spectacle du Cirque dHiver se place donc dans une ligne extrmement traditionnelle

    laquelle il intgre le trio Fratellini, vedettes de ltablissement, qui sefforcent vainement de pique-

    niquer au milieu de la piste.

    Le spectacle est un succs, qui conduit la direction du Cirque dHiver proposer, directement sa

    suite, Au pays des merveilles, grande fantaisie questre en 6 tableaux des mmes Emile Codey et

    Jean Fouilloux. Ce spectacle en forme de revue se situe cette fois dans la ligne ferique, accordant

    beaucoup de place la danse. Lanne suivante, la direction du Cirque prsente, pour la fin de lanne,

    Les nuits du Khalifat, pantomime nautique au dcor exotique produite par le cirque allemand Busch.

    Suite ce nouveau succs, la direction du Cirque dHiver engage de gros travaux lors de la fermeture

    de lt 1933 pour se doter dune piste nautique.

    Cest avec ce nouvel quipement vedette que le Cirque compte ouvrir la saison 1933-1934. Le 20 octo-

    bre 1933, les spectateurs dcouvrent Tarzan le matre de la jungle, emprunt lui aussi au Cirque Busch,

    aprs une campagne massive daffichage et dannonces dans la presse. Le pari est audacieux car le

  • 18 #4 / octobre 2011 / recherche

    aux XIXe et XXe siclesHistoires de cirque

    spectacle ne comporte pas de premire partie de numros comme ctait le cas pour les prcdents.

    La pice se veut une prouesse de dressage montrant lhabilet de Tarzan apprivoiser les animaux

    sauvages, et dont le clou doit tre le tableau nautique. Les russites prcdentes ainsi que lexpertise

    du Cirque Busch en matire de pantomime laissent donc esprer un nouveau succs. Ce fut un four

    complet, au point que la direction dut prtexter un problme technique pour suspendre le spectacle.

    Le collectionneur Paul Haynon, spectateur du dsastre, raconte dans ses archives la pitoyable sortie

    du spectacle :

    Le prtendu accident survenu la piste nautique fut invent de toutes pices pour expliquer

    la relche force que dut faire jusquau 4 novembre le Cirque dHiver. La vrit est que le

    public, peu satisfait du spectacle qui lui tait prsent et trouvant le prix des places exagr

    par rapport au peu quon lui donnait (deux heures et quart de spectacle), manifesta son

    mcontentement et voulut mettre le feu au cirque. Devant cette attitude, la direction se vit

    dans lobligation de cesser les reprsentations et dlaborer un autre programme 55.

    Les Fratellini en vedettes

    Cest Go Sandry, rgisseur de thtre et de cinma employ par hasard comme figurant (et qui

    dcrira dans ses mmoires un spectacle dans le style des vieux mlos, talage de meurtres, de

    sang, de squelettes et de trsors enterrs 56 ) que la direction du Cirque dHiver confie le sauvetage

    de la catastrophe. Laventure le conduira rester dix ans dans ltablissement, pour mettre en scne

    ses productions jusqu la fin des annes 1930. En deux semaines, il transforme le grand spectacle

    daventures annonc par le programme en Fratellini en Afrique, pice grand spectacle prsen-

    te en deuxime partie sur la base dun scnario comique qui fait la part belle au trio Fratellini en

    laguant vigoureusement le nombre de rles prvus dans Tarzan. La cohrence nest pas le point fort

    de lintrigue, ainsi prsente dans le programme :

    Johnny Quaker, clbre cossais, roi du whisky, et sa femme Margaret, dsirent marier

    leurs filles, Suzy et Maggy, avec des rois ! Ils en ont vainement cherch en Europe, en Asie,

    en Amrique ! Comme le dit Margaret : Cest un mtier perdu ! Aussi toute la famille

    dbarque en Afrique la recherche de rois ngres. Le mtis Demi-Deuil, lhabile interprte,

    se chargera de trouver les majests disponibles. Au cours de leurs prgrinations, les Quaker

    font la connaissance du Capitaine de Saint-Adresse, qui eut autrefois une aventure clbre

    avec Antina. Malgr leur rsistance, Suzy et Maggy sont fiances deux rois impossibles !

    Heureusement pour elles, pendant les ftes du mariage, elles pourront senfuir grce la

    complicit du capitaine de Saint-Adresse et de ses hommes et aussi dun trio de chasseurs de

    fauves, les Fratellini, dont il nous sera permis dadmirer les exploits tout au long de la pice 57.

    Sur la piste est donc reprsente une Afrique bouffonne peuple de cannibales, qui ne sont plus les

    figures terrifiantes de la sauvagerie peine humaine des premiers temps de lre coloniale, mais bien

    un prtexte au jeu clownesque :

    Le strotype du roi ngre sest fig ds le dbut du sicle comme le prouvent les affiches

    publicitaires. Un galure haut de forme en guise de couronne, une canne chic pour sceptre,

    monocle, porte-cigarettes, distinction. Mais ses grands pieds nont pas trouv de

    chaussures, et, bien sr il est tout nu, ou presque, sous une redingote de smoking triqu, un

    plastron en collier et des manchettes empeses aux poignets 58.

    55 Archives de Paris, Fonds Paul Haynon. D28Z9 : Cirque dHiver, documentation 1871-1936.56 BnF. ASP. Fonds Go Sandry, La confession dun enfant du sicle, Ch.9 Mon sjour au Cirque dHiver , bote 40.57 BnF. ASP. Fonds Go Sandry, Bote 9.58 Sylvie Chalaye, Du noir au ngre : limage du noir au thtre de Marguerite de Navarre Jean Genet (1550-1960), Paris, 1998.

  • #4 / octobre 2011 / recherche 19

    Le succs de la Revue Ngre de 1925 et la redcouverte de lart africain nont, on le voit, aucune

    influence sur les spectacles du Cirque dHiver qui se situent plutt dans lhritage comique du grand

    succs prsent tout au long des annes 1920 au Thtre du Chtelet : Malikoko, roi ngre douloureu-

    sement afflig de troubles gastriques qui ne supporte que la viande blanche.

    Ramene des proportions moins ambitieuses, la pice du Cirque dHiver permet de contrebalancer la

    catastrophe initiale et de monter, avec plus de srnit, un second spectacle sur une trame semblable.

    Les Fratellini dtectives dans Les diamants du Radjah tiennent donc laffiche, en seconde partie, du

    12 janvier au 3 mars 1933. La place des clowns dans la distribution montre, plus que tout, le caractre

    comique de la pice : en plus du trio ponyme, on trouve en piste Chocolat fils, le nain Goliath incar-

    nant le ministre de la guerre, Ils et la troupe des augustes du cirque jouant les ministres du Radjah

    (avec par exemple pour la Marine le ministre Ali Cachalot). Lintrigue est plus dcousue encore que

    dans lopus prcdent : les scnes clownesques sont entrelardes de tableaux feriques reprsentant

    le ballet des bijoux du radjah, le ballet des Mickey Mice copi sans scrupules sur un numro prsent

    quelques semaines auparavant au Cirque Mdrano et la scne nautique de la pche dans le Loch Ness

    dans lequel sbattent les ours blancs.

    Ces deux premiers spectacles mis en scne par Go Sandry se caractrisent donc par leur caractre

    avant tout clownesque, une intrigue assez lche qui alterne les tableaux feriques (notamment les

    ballets), les scnes de genre (comme le march indien dAischalla avec ses fakirs et charmeurs de

    serpents) et les scnes comiques, et une ampleur somme toute modeste avec peu de dcors et dartis-

    tes extrieurs au monde du cirque. Llment ferique et le grand spectacle prennent le pas partir de

    1934 lorsque le Cirque dHiver change de direction.

    Westerns de cirque ?

    Ce changement naffecte pas lquipe technique, qui reste presque identique : le chef de piste Louis

    Lavata, le chef dorchestre et compositeur Raymond Brunel, le metteur en scne Go Sandry, le chef

    lectricien Paul Vivat participent lensemble des spectacles de la priode. La saison 1934-1935

    commence donc avec une quipe rode qui dispose du temps ncessaire pour prparer correctement

    La Reine de la Sierra qui dbute le 18 janvier 1935, soit trois mois aprs la rouverture. Le spectacle, qui

    comporte une partie lyrique assez dveloppe (churs, duos et morceaux de couleur locale), est beau-

    coup plus cohrent que les prcdents : les numros dattractions comme les danses mexicaines ou

    indiennes (la danse des tomahawks), ou encore les exercices de lasso du ranch sont beaucoup mieux

    intgrs lintrigue. Chaque tableau possde son propre dcor et une vritable fonction narrative. La

    mise en scne explore les diffrentes possibilits du Cirque dHiver, avec de nombreuses circulations

    de la scne la piste et, en clou du spectacle, la cascade du Rio Verde qui coule de la scne la piste.

    On est tent, avec une culture de spectateur du XXIe sicle, de qualifier ce spectacle de Western sur

    piste, mais ce nest pas du tout lassociation qui vient lesprit des critiques de lpoque (les seuls spec-

    tateurs dont on connaisse lavis). En effet, si les premiers films de Westerns amricains sont produits

    partir de 1925, ils ne sont pas ou peu diffuss en France. Ce sont les romans de Fenimore Cooper,

    Gustave Aymard et Mayne Reid qui reprsentent, pour le spectateur franais, le mythe de louest amri-

    cain. Comme dans ces romans, lintrigue cherche ici une image dpinal avec des ressorts simples : le

    hros, son compagnon, un opposant et une rivalit autour dune femme dont le rle (gnralement

    lyrique) est un prtexte.

    Comme pour le roi cannibale, le danger reprsent par lindien est apprivois par le comique (les

    indiens sont jous par la troupe des augustes du cirque) et par le strotype : lindien se prsente

    comme partie dun groupe plus ou moins important dont les activits essentielles consistent pour-

    suivre au galop une diligence ; tourner en rond autour dun convoi de pionniers, lancer des flches

    59 Jean-Louis Leutrat, Les cartes de lOuest : un genre cinmatographique, le western, Paris, Armand Colin, 1990, p. 30.

  • 20 #4 / octobre 2011 / recherche

    aux XIXe et XXe siclesHistoires de cirque

    sur les rondins du fort, danser la lueur des feux du camp autour dun prisonnier ligot au poteau

    de torture 59 , comme cest le cas dans les films de Western. Le spectacle se situe dailleurs dans une

    tradition du cirque qui sest trs tt appropri le thme du Far West avec le Buffalo Bills Wild West

    Show la fin du XIXe sicle. Le chapiteau amricain marqua les esprits en effectuant une tourne

    europenne en 1905, puis lenseigne fut reprise dans les annes 1920 par la famille Bouglione pour une

    tourne succs avant quils ne rachtent le Cirque dHiver.

    Par rapport aux deux pices prcdentes, la nature du spectacle a chang : il ne sagit plus dun diver-

    tissement bouffon, mais dun tableau couleur locale permettant de prsenter diverses discipli-

    nes traditionnelles des numros dattraction. Cest dailleurs cette couleur locale que revendique Go

    Sandry dans une lettre au critique et historien du cirque Tristan Rmy : Je nai jamais eu la prten-

    tion de raliser des chefs-duvre, seulement des images dpinal dune certaine envergure, avec les

    moyens mesurs quon me servait. 60 Cette dimension pittoresque prend une importance plus grande

    encore dans les trois spectacles qui ont pour cadre lexotisme asiatique.

    Feries exotiques

    Lentre-deux-guerres est en effet une priode dengouement pour lAsie, o la simple contemplation

    du mode de vie exotique est en soi un spectacle. La dernire exposition coloniale de 1931 est une char-

    nire : cest en effet loccasion des dernires exhibitions de groupes humains, qui avaient commenc

    dans la premire dcennie de la Troisime Rpublique avec les Nubiens prsents au Jardin dAccli-

    matation en 1877. Lattraction, scientifique et ethnologique (ou prtendue telle) ses dbuts est rapi-

    dement rcupre par lunivers du spectacle, et lon voit ds lanne suivante une troupe de zoulous

    sur la scne des Folies Bergre, ouvrant la voie plusieurs dcennies de spectacles exotiques et dex-

    hibitions ethniques qui constituent et nourrissent limage strotype des peuples de lempire. Les

    expositions coloniales ont, entre autres fonctions, celle de transformer les sauvages sanguinaires de la

    conqute en peuples infrieurs mais humains qui la France apporte le progrs.

    Lexposition donne voir les merveilles de lempire en reconstituant dans les pavillons rigs pour

    loccasion Vincennes les lieux les plus emblmatiques, comme le temple dAngkor Vat ou le souk de

    Tunis. Les indignes sont alors exhibs comme garants de lauthenticit de la reconstitution. Un th-

    tre des colonies permet galement dadmirer les diffrentes danses indignes, une des reprsenta-

    tions de lexotisme les plus apprcies, les plus frquemment prsentes et dtournes. Sur les scnes

    parisiennes cohabitent en effet dune part des danseuses indiennes comme Vana Yami, qui prsente

    au Thtre des Champs Elyses un rcital de danses traditionnelles indiennes, et dautre part les salles

    de danse du ventre , des music-halls o le spectateur peut contempler des danseuses pas toujours

    orientales mais jamais trop vtues prenant des postures lascives, assez loignes des vritables prati-

    ques de danse moyen-orientales.

    Malgr la multiplicit des danses prsentes Danse des bougies, Danse de la chaise,

    Danse des frissons, Danse du mouchoir, Danse du sabre, malgr leur pluralit culturelle

    gyptiennes, algriennes, marocaines, persanes, turques et celle de leurs interprtes

    Ouled Nad du sud algrien, Ghawazi dEgypte, Chikhat du Maroc ; sest form dans lesprit

    des visiteurs limage dune seule et unique danse : la danse du ventre. Cette dnomination

    proprement occidentale, forge par la soldatesque coloniale, induisait lide dune essence

    chorgraphique commune tout lOrient et toutes les femmes orientales 61.

    La fascination pour lexotisme constitue donc la matire idale pour les images dpinal feriques que

    recherche Go Sandry, et la plus puissante vocation de lInde mystrieuse (selon les affiches du

    60 Copie dune lettre de Go Sandry Tristan Rmy, 2 juin 1967 (BnF. ASP. Fonds Go Sandry, Bote 68).61 Anne Decoret-Ahiha, Les danses exotiques en France : 1880-1940, Pantin, Centre national de la Danse, 2004, p.28.

  • #4 / octobre 2011 / recherche 21

    spectacle) sert de dcor au plus grand succs du Cirque dHiver, La Perle du Bengale (du 20 dcembre

    1935 au 4 mai 1936 pour la cration). Les amours contraries dune princesse indienne et dun capi-

    taine des lanciers du Bengale qui la libre des assiduits trop pressantes dun nabab cruel sont locca-

    sion de mettre en piste un march bigarr, la luxueuse caravane du maharadjah, la revue des lanciers

    et la piste nautique devenue lac aux serpents o lon prcipite les esclaves sacrifies. Le spectacle fait

    alterner des scnes foisonnantes de fakirs crachant du feu et danimaux sauvages, et des scnes plus

    calmes soutenues par un passage lyrique, au nombre desquelles la complainte du cheval bless qui voit

    le capitaine des lanciers confier sa monture un message que lanimal, boitant sur trois pattes, sen ira

    porter jusquau camp. La danseuse indienne Nyota Inyoka, mule de Vana Yami, intgre au spectacle

    le Rituel de Vishnou quelle prsente habituellement dans ses rcitals de danse, jouant le rle de

    la statue qui sanime.

    Lintrigue est presque un dcalque du spectacle prcdent : on y retrouve le couple de hros, une

    paire de rivaux prts sallier pour enlever lhrone et le duo clownesque dordonnances militaires

    o Achille Zavatta fait ses dbuts en compagnie de

    Despard. La danseuse indienne chappe au sort

    traditionnel de la sti dans lInde de spectacle, car si

    lon tremble aux manigances des opposants, rien ne

    doit venir contrarier la fin heureuse dun divertisse-

    ment qui vise avant tout le spectaculaire. La partie

    lyrique, renforce par des churs, est plus dvelop-

    pe encore, et les premiers rles sont confis des

    chanteurs de mtier. Cest dailleurs Armand Mestral

    qui tiendra la partie du lancier lors de la reprise de

    1954. La Perle du Bengale connat en effet un grand succs qui pousse la direction de multiples repri-

    ses avant et mme aprs-guerre, et une adaptation du spectacle pour une tourne sous chapiteau.

    La Perle du Bengale est suivie dans la srie des spectacles exotiques par une variation biblique, Les

    aventures de la Princesse de Saba la fin de lanne 1937. La couleur locale est rsolument hbra-

    sante, comme lindique ladresse Balkis, reine de Saba, contenue dans le livret : Salut toi, fille

    des rois ymnites, reine du Sud et du matin, parfaite, pareille au bouton de la rose, belle

    aux cheveux dhyacinthe. Le spectacle est l encore trs musical, avec un duo comique chant

    par la paire clownesque Despard et Zavatta. Lhabituelle rivalit amoureuse se double dune rivalit

    fminine, pour le reste lintrigue suit le mme cours prvisible que dans les pices prcdentes. La

    succession des tableaux reprend elle aussi les ingrdients habituels du succs : le palais majestueux

    en ouverture, le traditionnel ballet des bijoux et le tableau nautique qui reprsente cette fois la fosse

    aux crocodiles. Linnovation spectaculaire tient surtout des effets lumineux : le spectacle est en

    effet lun des premiers utiliser la lumire noire, aprs la mise en scne de Romo et Juliette par

    Jean Cocteau en 1924.

    Lidole de Shangha (du 16 dcembre 1938 au 14 mars 1939) prend presque le contrepied de la fasci-

    nation pour lexotisme utilise par les deux prcdentes productions. Laction dmarre par surprise :

    sans que cela soit inscrit dans le programme, le Cirque dHiver est le thtre dune descente de police

    pour interpeller Greta Holdin, la femme gangster, qui parvient schapper. Le spectacle prsente

    alors le sige new-yorkais du gang, dans la droite ligne du film Bonny and Clyde sorti en 1934, o lon

    chafaude des plans pour drober une statue de jade de Shanghai que la gographie approximative

    du livret situe sur la pninsule indochinoise. Sur cette trame se greffe une intrigue comique mettant

    en scne Milly Mathis et Fernand Sardou, figures de loprette marseillaise, qui jouent le couple naf

    persuad de jouer dans un film, et sur qui comptent les gangsters pour mener bien leur plan. Les

    deux vedettes concentrent la plus grande part de lattention, au point que la couleur locale indochi-

    noise et le ple duo damoureux asiatiques passent au second plan, dautant plus quils nont aucune

    fonction narrative.

    Le spectacle innove en mlant aux scnes joues en piste des passages projets sur des crans amovi-

    Linnovation spectaculaire tient surtout des effets lumineux : le spectacle est en effet lun des premiers utiliser la lumire noire

  • 22 #4 / octobre 2011 / recherche

    aux XIXe et XXe siclesHistoires de cirque

    bles, qui ont surtout une fonction descriptive. Les images sont en partie issues de documentaires,

    par exemple pour larrive au quartier gnral des gangster New-York, ou pour la scne de la fort

    en flamme, propos de laquelle le critique Henry Thtard relve que les antilopes, les zbres et

    les rhinocros bicornes ne sont videmment pas des animaux de la faune chinoise, mais, dans une

    ferie, on ny regarde pas de si prs 62. Le clou du spectacle est constitu par latterrissage de lavion

    des gangsters sur la piste du cirque. On le voit, la diffrence avec les prcdentes feries exotiques

    est sensible : ici la mise en scne recherche laccumulation deffets spectaculaires plus encore que la

    couleur locale. Quant la partie comique, elle est confie aux deux acteurs marseillais et non plus

    des clowns. Lidole de Shanghai est la production o les emprunts aux autres formes de spectacle sont

    les plus visibles, quitte dlaisser les attractions qui sintgraient mieux aux prcdents spectacles.

    Contes et lgendes

    La Princesse Saltimbanque est cet gard beaucoup traditionnelle, puisquelle met en scne le cirque

    dans le cirque, dans sa version romantico-bohmienne. Ces cadres temporels et gographiques corres-

    pondent au succs, dans les salles de cinma, dun genre cod : les films pata-historiques dambiance

    mitteleuropenne ou slave. Salles de bal, costumes et trokas, valses impriales et danses cosaques y

    sont la raison dtre de mlos mondains dont le got ne se dpartira pas durant toute la dcennie 63.

    Le petit cirque tournant en Bohme dans les annes 1895 permet de reprsenter tous les stroty-

    pes du cirque ambulant : parade, chapiteau, orchestre de cuivres, mais galement du camp tzigane,

    avec ses czardas endiables au son des violons. Lintrigue prsente elle aussi tous les topo attendus,

    de la princesse enleve par les bohmiens lindispensable chute du trapze comme priptie de la

    rivalit amoureuse. La mise en scne joue beaucoup sur les effets de foule, employant une centaine

    de figurants pour reprsenter les villageois spectateurs du cirque, la cour princire ou le campement

    tzigane. Le spectacle connut un succs important puisquil resta laffiche du Cirque dHiver pendant

    une centaine de reprsentations.

    La srie des mises en scne de Go Sandry se clt avec Blanche-Neige, cr en janvier 1942. Comme

    on limagine, la priode de guerre nest pas propice la production de spectacles luxueux, le cirque

    disposant de beaucoup moins de moyens que pour les spectacles prcdents. Comme pour les tout

    premiers spectacles, ce sont les deux clowns Alex et Zavatta que le programme prsente comme les

    vritables vedettes. Le reste des attractions est constitu par le troupeau de biches dresses emprun-

    tes au Cirque du professeur Maladolli, et par la reprise des fontaines lumineuses dj utilises pour

    La princesse Saltimbanque (un systme de plateformes claires de taille croissante poses au-dessus

    de la piste, sur lesquelles voluent des danseuses tandis que de leau ruisselle du haut de la fontaine).

    Malgr lenthousiasme dun public avide de spectacles dans Paris occup, lheure nest plus aux grands

    effets spectaculaires des annes prcdentes.

    Pendant une dizaine dannes, le Cirque dHiver a donc propos une srie de grands spectacles ,

    fonds sur la recherche deffets toujours nouveaux pour soutenir lattention du public, dont le succs

    montre ladquation avec les gots de lpoque. Ces spectacles se caractrisent par une intrigue trs

    strotype, o lon retrouve dune pice lautre une structure trs semblable, et qui a surtout pour

    but de servir de prtexte une production soigne. La plus grande attention est porte aux lments

    suivants :

    - les costumes, vecteurs de la couleur locale et source deffets lumineux par leurs couleurs

    vives et leurs paillettes. Ces costumes sont gnralement lous auprs des plus grands four-

    nisseurs comme les maisons Vicaire ou Rasimi.

    - Lclairage, qui a une vritable fonction dramaturgique (par exemple le feu sur la piste

    62 3 janvier 1939 paru dans Le Petit parisien.63 Jean-Pierre Jeancolas, Histoire du cinma franais, Paris, Armand Colin, 2005, p.136.

  • #4 / octobre 2011 / recherche 23

    dans le camp des Bohmiens de La princesse Saltimbanque) alors que les numros de cirque

    sont gnralement prsents en pleine lumire.

    - Les dcors, en inflation au fil des spectacles, qui permettent l encore dentretenir limage

    dEpinal.

    - La musique, avec des compositions nouvelles du chef dorchestre du Cirque dHiver Raymond

    Brunel pour chaque spectacle, et un orchestre assez toff (deux violons, un violoncelle, une

    basse, une flte et un piccolo, une ou deux clarinettes, un ou deux saxophones, un trombone

    et des percussions).

    - La danse, du ballet en tutu aux danses exotiques en passant par les ballets nautiques qui sont

    surtout hors de leau (ce nest quen 1944 que la nageuse et actrice Esther Williams popularise

    la natation synchronise dans Le Bal des Sirne). Pour ces raisons, la piste nautique a surtout

    une fonction dramatique, reprsentant fosse aux serpents ou fleuve agit.

    On retrouve dans tous ces spectacles une sorte de marque de fabrique, comme une recette ncessitant

    toujours un nouvel ingrdient pour entretenir leffet spectaculaire. La course sarrte lorsquil devient

    impossible de faire encore plus et mieux, ou lorsque le public se lasse de cette inflation, mais la mode

    du grand spectacle finit toujours par rapparatre.

    Lectures clsHODAK Caroline. Du thtre questre au cirque : une entreprise si minemment nationale : commercialisation des loisirs, diffusion des savoirs et thtralisation de lhistoire en France et en Angleterre, Thse de doctorat, EHESS, 2001

    AIOLFI Marjorie et BOUGLIONE Louis-Sampion. Le Cirque dHiver, Paris, Flammarion, 2002

    MOINDROT Isabelle (dir.). Le spectaculaire dans les arts de la scne, Paris, CNRS ditions, 2006

    ASSAYAG Jackie. LInde fabuleuse : le charme discret de lexotisme franais (XVIIIe-XXe sicles), Paris, Editions Kim, 1999

    ADRIAN Paul. Sur le chemin des grands cirques voyageurs, Bourg-la-Reine, Adrian, 1959

  • 24 #4 / octobre 2011 / recherche

    Histoires de cirque

    >memento #5 octobre 2011 recherche

    LA CRATION SONORE EN ESPACES PUBLICS

    Synthse du focus organis le 7 juin 2011 avec les interventions de Catherine Aven-

    tin et Ccile Regnault (Pour une conception sonore des espaces publics) et Hlne

    Doudis (Transformer lcoute ? Lexprience Instrument I Monument de la compa-

    gnie Dcor Sonore)

    memento #4 octobre 2011 recherche

    HISTOIRES DE CIRQUE AUX XIXe ET XXe SICLES

    Synthse du focus organis le 21 avril 2011 avec les interventions de Patrick Dsile

    ( Cet opra de lil . Les pantomimes de cirques parisiens au XIXe sicle) et Clotilde

    Angleys (Le grand spectacle : les oprettes de cirque feriques et nautiques de len-

    tre-deux-guerres)

    memento #3 octobre 2011 recherche

    QUAND LE CIRQUE RENCONTRE LA DANSE

    Synthse du focus organis le 25 janvier 2011 avec les interventions de Kati Wolf

    (Lcriture de Mouvement, notation Benesh, pour les arts du cirque) et Agathe

    Dumont (Interprtes au travail, le cas des danseurs circassiens)

    memento #2 octobre 2011 tudes

    LES PUBLICS DES SPECTACLES DE RUE ET DU CIRQUE

    memento #1 juillet 2010 tudes

    LES CHIFFRES CLS DES ARTS DU CIRQUE ET DES ARTS DE LA RUE 2010

  • #4 / octobre 2011 / recherche 25

    memento est une publication de HorsLesMurs Centre national de ressources des arts de la rue et des arts du cirque subventionn par le ministre de la Culture (DGCA).

    Directeur de la publication, Prsident. Jean DigneRdacteur en chef, Directeur. Stphane SimoninResponsable des ditions. Isabelle DrubignyRdaction. Clotilde Angleys, Patrick Dsile.Coordination et relecture. Anne Gonon, charge des tudes et de la rechercheConception et ralisation graphique. Anne ChoffeyRemerciements au dpartement Arts du spectacle de la Bibliothque nationale de France

    Centre national de ressources des arts de la rue et des arts de la piste

    68 rue de la Folie Mricourt. 75011 Paris

    Tl. : +33 (0)1 55 28 10 10 Fax. : +33 (0)1 55 28 10 11

    www.horslesmurs.fr

    www.rueetcirque.fr

    [email protected]

    > Avec la collection memento, HorsLesMurs dveloppe sa mission de rflexion et dobservation consacre aux arts de la rue et aux arts du cirque. memento accueille des documents de rfrence dits par HorsLesMurs : tudes, travaux de recherche et outils pratiques destination de diffrents publics (tudiants, chercheurs, professionnels). Certains ditions sont disponibles en anglais. La collection memento est dite au format PDF et tlchargeable gratuitement sur www.horslesmurs.fr et www.rueetcirque.fr

    Les focus sont des sances thmatiques au cours desquelles des tudiants et

    chercheurs spcialistes du cirque ou de la cration en espace public viennent

    changer autour de leurs travaux. La collection memento accueille les synthses

    des focus, rendant accessibles les travaux au plus grand nombre.