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Extrait de "Stabat Pater"

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Extrait du roman de Rossano Rosi, intitulé "Stabat Pater", publié aux éditions Les Impressions Nouvelles en février 2012

Text of Extrait de "Stabat Pater"

  • LES I M P R E S S I O N S N O U V E L L E S T r a v e r s e s

    Rossano Rosi

    Stabat Paterroman

  • EXTRAIT

  • TRAVERSES Littratures daujourdhui

    Romans, rcits, fragments ou pomes, les livres de la collection Traverses poursuivent rsolument lexploration des chemins les moins

    baliss. Les Impressions Nouvelles parient ainsi sur un renouveau qui est la base de leur projet ditorial. Mais ce renouveau est moins une

    question dinnovation tout prix que de qualit littraire, et celle-ci est rinventer sans cesse.

    Cet ouvrage est publi avec laide de la Communaut Franaise de Belgique

    Graphisme : Mlanie Dufour Couverture: collection prive

    Les Impressions Nouvelles [email protected]com

  • LES IMPRESSIONS NOUVELLES

    Rossano Rosi

    STABAT PATER

  • Je ne suis pas un prisonnier ; je suis un homme liiiiibre.

    Patrick McGoohan

  • ILe toast

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    Le train ! La fentre de la grande baie tait hermtiquement ferme. Pourtant, un mince filet dair en ce bleu, glacial novembre 1992 aurait eu le mrite de rendre un peu moins irrespirable latmosphre surchauffe de cette vaste pice : le salon de Brigitte et Robert. Et quel salon ! Parbleu. Un de ces salons bourgeois comme noseraient plus en amnager les bourgeois eux-mmes : pendules sur les chemines, lourds rideaux draps, embrasses gros glands poussireux, des dorures un peu partout, des trumeaux, des moulures, et tout le tralala.

    Trs belle poque en somme Belle poque o lon se serait retrouv sans crier gare, aprs avoir mis par mgarde le pied dans une faille de lunivers et avoir travers involontairement une frontire du temps. Il naurait plus manqu,

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    soudain, que de voir paratre un laquais en livre, un plateau la main.

    Un laquais ! Parbleu. Quelle ide saugrenue ! Et ce nest certes pas une question de sous ! Plus grave que a aurait t carrment une forme dexploitation de lhomme par lhomme Indiscutable ! Insupportable ! Injustifiable ! Or, pas question ! pas de a sous ces latitudes ! La villa de Brigitte et Robert reposait sans aucune culpabilit sur des fondations progressistes et sur la crte de cette charmante colline bruxelloise maille de htres, de tilleuls, de caqutements de perruches vertes et de quelques autres villas (trs certainement peuples, elles, dtres conservateurs).

    Mais le trainAh oui ! Le train Il tait donn certains,

    depuis ces trs riches hauteurs, de lentendre distinctement ! Et de quitter, quelques instants, toute lpaisseur dune grasse ralit.

    Le trainUn grondement sourd, trs bas, rythm dun

    long tactactac tactac presque imperceptible certes, mais quau prix dune extraordinaire concentration de loue, par exemple en plissant les paupires et en vasant trs lgrement les narines, on un

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    tre dexception ! pouvait parvenir dnombrer (pour peu, bien entendu, que cette curiosit bizarre pousst quelquun quelquun ! le faire).

    Trente-six ! articula Vasco Neri.Je suis sr que Vasco Neri tait fier oui :

    fier ! davoir accompli un exploit tellement inepte. De mme, je suis convaincu quil ne se contenta pas de laccomplir, mais quil prit mme un certain plaisir, du fait de cette fiert, en profrer le rsultat dune voix forte, sans bgayer :

    Trente-six ! dit-il.Et tout cela tout cela avec le sourire.

    (Je vois toute la scne dici.) Oh ! juste un petit sourire en coin un petit sourire de vainqueur un sourire de soldat paradant de tous ses membres, indemne et bat, au lendemain dun armistice espr de longue date, sur les grands boulevards de lennemi vaincu. Un sourire, le sourire de Vasco Neri, adress au nez et la barbe de ceux qui, du haut de leur condition et de leur colline, et malgr des ides sacrment progressistes, auraient pu tre alors sur le point de se msallier et devenir sa belle-famille : ces bourgeois trop fortuns dont il Vasco ! aimait adorait idoltrait la fille.

    Mais quelque trop fortuns quils fussent,

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    ceux-l neussent jamais pu en dire autant, franchement, question tactactac tactac : incapables dune telle concentration dun tel comput dune telle ineptie.

    Alors, Vasco Neri bomba le torse. Son col roul en cachemire cladon moula joliment le galbe grassouillet de son thorax. Grislidis le contempla, non sans un sursaut absurde dadmiration et dattirance. Toute cette petite graisse cette mollesse Non Non ! Vasco navait rien du sportif ! Encore moins du rvolutionnaire Or, Grislidis avait toujours ador a, ce manque de quelque chose, ce dfaut de virilit velue qui lirritait en mme temps quil la sduisait. Vasco ! Si tendre ! Elle le retrouvait bien l !

    Vasco Neri, alors, relcha son torse et son ventre en expulsant insensiblement lair dont il avait empli, tout aussi insensiblement, ses poumons. Vrai : il tait fier, tout au fond de soi, et malgr lindniable mollesse de son tre, de cette facult de concentration, assurment peu commune, grce quoi il arrivait aiguiser ses sens jusqu des rsultats sidrants !

    Brigitte et Robert ? Peuh.

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    Nonobstant leur train de vie luxueux queux-mmes navaient de cesse de minimiser par une sorte de pudeur automatique, moins quil ne se ft agi au fond dun stratagme tribal, en quelque sorte superstitieux, pour dtourner de leurs ttes bienheureuses (bienheureuses sur un plan strictement pcuniaire) la foudre du malheur, du seul malheur irrmdiable / la ruine en bonne et due forme, malheur bien plus srieux en somme que celui de voir un Vasco Neri (ce pauvre Vasco !) sadjuger, malgr quils en eussent, la main replte de Grislidis , ni Robert ni Brigitte neussent pu en faire, neussent pu en dire autant.

    Trente-six trente-six Vasco rptait mentalement ce nombre avec

    un regard apparemment vide vers les tnbres profondes du jardin, quil scrutait avec minutie travers la fentre de la grande baie. Il se disait, mais de faon de moins en moins sre mesure que passaient les secondes et que, sous le canap, les sourds miaulements de Zou devenaient de plus en plus menaants, il se disait quil tait bien lhomme de la situation.

    The right man in the right place , songea-t-il involontairement.

    Vasco Neri tait interloqu : ces syllabes

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    anglaises, prononces par nul autre tre que lui-mme juste sous son crne, avec en plus cet insupportable soupon daccent amricain, manqurent de le mettre en colre. Mais il se contint Il tait deux doigts de rayonner.

    Un astre !Puis trs vite, limage de Phnix de son

    accent insupportable, de ses joues mal rases, juste ce quil faut , de ses paules carres lui traversa les penses. Vasco en revint alors sagement ses rails. Il se plut imaginer cette immense fentre tout inonde de lumire.

    Et puis ?Et-on aperu en plein jour le train et ses

    trente-six wagons (le rythme particulier des tactactac tactac avait clairement laiss entendre quil sagissait dun train de marchandises) ? Let-on vu tracer son petit bonhomme de chemin de fer quelque part dans lespace de la baie vitre du salon ?

    Vasco Neri songeait la premire fois o il stait approch de cette baie, quelques mois plus tt. Ctait au printemps.

    La vue, par del le jardin et ses multiples recoins, chargs de glycines, de lilas ou de chvrefeuille, la vue, profitant de la forte dclivit

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    du terrain, la vue donnait sur le parc et, plus loin, derrire les frondaisons des htres, derrire un embrouillamini de toits gris, laissait deviner un formidable enchevtrement de voies ferres qui zbraient cette plaine brabanonne comme autant de fermetures clair. Face la baie, lafft de toutes sortes de sons minuscules, Vasco avait toujours aim observer dans les alles les volutions du jardinier de Madame ; il se disait, un peu la manire dun prince russe romantique, quil en tait, gendre putatif, lui aussi le propritaire et que cet individu (quil continuait dobserver, depuis son point de vue idal, tailler des rosiers, sarcler des parterres, bouturer des tiges ou user de la serfouette avec une virtuosit de karatka) tait galement un peu sa chose. Or, il tait arriv plus dune fois, quand tout tait calme au-dehors, que le train se ft entendre, avec sa longue chane de tactactac tactac. Entendre a, ctait indniable.

    Tactactac tactac, tactactac tactac.La somme de ces squences rythmiques variait

    selon le nombre de voitures ou lheure de passage, la cadence du train ntant pas la mme dune heure lautre ; de sorte quen fournir une analyse prcise, comme venait de le faire Vasco Neri avec

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    une adresse peu commune, relevait dune forme mconnue, si particulire, de gnie qui et sans peine trouv sa place sous le chapiteau dun cirque ou dune kermesse de justement ! la belle poque.

    Or, ce train Vasco Neri, qui en aurait pu faire une description fidle sur la seule base de son oue, lavait-il pour autant dj vu ? Vasco laurait jur. Oui ! Il lavait vu filer, l-bas, aurait-il affirm de cette voix pince quil prenait lorsquil ntait sr de rien et quil voulait se convaincre du contraire, comme lorsque, dans une discus-sion entre jeunes Facultaires, il faisait allusion dans largumentation quil dployait en aigui-sant son ton un ouvrage quil navait pas (pas encore se jurait-il par devers soi) lu Oui ! Oui ! Il lavait vu avec ses voitures vertes ou rougetres ses portes en accordon Il lavait vu en route pour le Borinage la mer du Nord le Pajottenland.

    Jen doute.Non que je remette sa bonne foi en question :

    Vasco Neri tait toujours de bonne foi, mme lorsquil lui arrivait, comme tout un chacun du reste, bien que chez lui cela part plus frquent que chez dautres, de dire nimporte quoi et

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    doublier quil ny avait aucun fondement ses assertions. Aussi, prtendre, comme il et pu le faire, alors que personne dautre en ces lieux