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Les relations internationales - Librairie Eyrolles · Selon Karl Haushofer, « la géopolitique est la nouvelle science nationale de l’État, une doctrine sur le déterminisme spatial

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  • Pascal Boniface

    La gopolitiqueLes relations internationales

    Geopol EP3.indd 3 21/04/11 11:32

    Groupe Eyrolles, 2011ISBN : 978-2-212-54992-8

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    Partie 1

    Quest-ce que la gopolitique ?

    Quelles en sont les dfinitions classiques ?

    Commenons par citer quelques auteurs

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    Chapitre 1

    Les dfinitions classiques

    Pour Johan Rudolf Kjelln, cest la science de ltat en tant quorga-nisme gographique tel quil se manifeste dans lespace1 .

    Pour Friedrich Ratzel, la gopolitique est la science qui tablit que les caractristiques et conditions gographiques, et plus spcialement les grands espaces, jouent un rle dcisif dans la vie des tats, et que lindividu et la socit humaine dpendent du sol sur lequel ils vivent ayant son destin dtermin par la loi de la gographie .

    Selon Karl Haushofer, la gopolitique est la nouvelle science nationale de ltat, une doctrine sur le dterminisme spatial de tout le processus politique bas sur de larges fondations de la gographie et notamment de la gographie politique .

    Pour Jacques Ancel, la gopolitique est avant tout lobservation et lanalyse des relations humaines avec le territoire sur lequel elles vivent

    1. Ltat comme forme de vie, 1916.

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    et se dveloppent militairement, politiquement et commercialement partir dinvariants gographiques .

    Yves Lacoste dveloppe le concept : Ltude des diffrents types de rivalits de pouvoir sur les territoires, [ ] la puissance se mesurant en fonction de potentialit territoriale interne et de la capacit se projeter lextrieur de ce territoire et des distances de plus en plus grandes.

    Il prcise : Le terme de gopolitique dont on fait de nos jours de multiples usages dsignant de fait tout ce qui concerne les rivalits de pouvoir ou dinfluence sur les territoires et les populations qui y vivent : rivalits entre des pouvoirs politiques de toutes sortes et pas seule-ment des tats mais aussi entre des mouvements politiques ou des groupes arms plus ou moins clandestins , les vrits pour le contrle ou la domination du territoire de grande ou de petite taille1. Cest pour lui la combinaison de la science politique et de la gographie.

    Pour Pierre-Marie Gallois, cest ltude des relations qui existent entre la conduite dune politique de puissance porte sur le plan internatio-nal et le cadre gographique dans lequel elle sexerce2 .

    Michel Foucher y voit une mthode globale danalyse gographique des situations socio-politiques concrtes, envisages en tant quelles sont localises, et des reprsentations habituelles qui les dcrivent. Elle procde la dtermination des coordonnes gographiques dune situa-tion et dun processus socio-politique et au dcryptage des discours et des images cartographiques qui les accompagnent3 .

    Desmond Ball la dfinit comme la relation entre une politique de puis-sance et le milieu gographique.

    La dfinition la plus concise et qui parat la plus rapidement opration-nelle reste celle donne par Yves Lacoste, lauteur franais contempo-rain de rfrence en la matire. La gopolitique est selon lui lanalyse des rivalits de pouvoirs sur des territoires .

    1. Gopolitique. La longue histoire daujourdhui, Larousse, 2009.2. Gopolitique. Les voies de la puissance, Lge dhomme, mars 2000.3. Fronts et frontires, un tour du monde gopolitique, Fayard, 1991.

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    La gopolitique se distingue-t-elle de la gographie politique ? Pour Ladis K.D. Kristof, la gographie politique se concentre sur les phno-mnes gographiques et leur donne une interprtation politique. La gopolitique se concentre sur les phnomnes politiques pour en donner une interprtation gographique et tudie les aspects gogra-phiques de ces phnomnes.

    On emploie parfois de faon indiffrencie les termes de gopolitique et de gostratgie. Pour Raymond Aron, la stratgie, cest la conduite densemble des oprations militaires ; la diplomatie, cest la conduite du commerce avec les autres units nationales. Stratgie et diploma-tie seront toutes deux subordonnes la politique, cest--dire la conception que la collectivit ou ceux qui en sont responsables se font de lintrt national. Reprenant la dfinition de Clausewitz pour lequel la guerre est la continuation de la politique par dautres moyens et esti-mant que le soldat et le diplomate sont les deux acteurs symboliques des relations internationales, Aron conclut que le choix dune strat-gie dpend la fois du but de la guerre et des moyens disponibles. Ils seront diffrents sil sagit dune guerre entre tats ou dune guerre dindpendance.

    La diffrence entre tactique et stratgie est la diffrence entre la fin et le moyen. La stratgie fait usage des combats en dterminant le lieu, le moment effectif, dans la mesure o ces termes cits influent sur la fin. La gostratgie est la dtermination dune stratgie partir des donnes gographiques.

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    Chapitre 2

    Un dterminisme gographique ?

    Grard Chaliand estime que les lignes dexpansion, comme les menaces la scurit, sont dessines lavance sur les cartes du globe. Selon lui, la gopolitique combine une schmatisation gographique des relations diplomatico-stratgiques avec une analyse goconomique des ressources et une interprtation des attitudes diplomatiques en fonction du mode de vie et du milieu, lopposition sdentaire/nomade, terrien/marin.

    Il ne sagit pas de penser que la politique qui doit tre mene est dicte de faon dterministe par la gographie et quil ny a pas dalternative. Lenvironnement gographique joue un rle, il peut offrir des opportu-nits et des risques, cependant il noblige pas le responsable politique agir comme sil navait pas de choix autre que de se conformer aux lments. Il ne suffit pas de lire une carte pour savoir ce que lon doit faire, de faon automatique.

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    La carte peut par ailleurs avoir un effet dformant. Nous sommes habi-tus la projection Mercator qui situe lEurope au centre du monde. Cest vrai, mais dun point de vue europen seulement, et Grard Chaliand a frapp lopinion franaise en publiant en 1984 un atlas stra-tgique o le simple fait de publier des cartes avec lURSS, la Chine et les tats-Unis au centre du monde modifiait la perception laquelle avaient t habitus pendant pratiquement toute leur vie les lecteurs franais.

    LEurope au centre de la carte.

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    LAmrique au centre de la carte.

    La Russie et la Chine au centre de la carte.

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    Le gnral Gallois reproche Halford John Mackinder que la gogra-phie la emport dans son esprit sur les ralits humaines. Il crit dans Gopolitique. Les voies de la puissance : Sil est sduisant pour lesprit, le raisonnement gopolitique sest souvent rvl dcevant lorsquil a t mis en pratique. Il est intressant et utile de mettre en avant les caractristiques gographiques du monde, mais celles-ci ne rendent pas compte des facteurs humains, de leur volution, du mouvement des masses et des volonts de ceux qui les dirigent1.

    Raymond Aron va dans le mme sens, dans Paix et guerre entre les nations : Il est illgitime de tirer une lecture gographique de lHistoire universelle, des prvisions ou idologies2.

    1. Gopolitique. Les voies de la puissance, p. 255.2. Paix et guerre entre les nations, Calmann Levy, p. 205.

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    Chapitre 3

    Naissance dune discipline

    Le terme de gopolitique aurait t utilis pour la premire fois en 1905 par le Sudois Johan Rudolf Kjelln, professeur dhistoire et de science politique lUniversit de Gteborg puis dUppsala. Selon lui, au-del de son aspect physico-gographique comme territoire, la vie dun tat a quatre autres formes : comme foyer dans ses activits conomiques, comme peuple dans ses caractres nationaux et raciaux, comme communaut sociale dans ses classes et ses professions et comme gouvernement dans son aspect constitutionnel et administra-tif. Cinq lments de la mme force, cinq doigts dune mme main qui travaillent en temps de paix et luttent en temps de guerre .

    Il va imaginer cinq sous-disciplines de la science politique : la gopoli-tique qui tudie ltat comme organisme ou phnomne dans la socit, lcopolitique (conomie), la dmopolitique (relation entre population et organisation politique), la sociopolitique (rapports entre ltat et la socit) et la kratopolitique, savoir, lautorit de ltat.

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    Pour Kjelln, ltat est une chose vivante, presque dun point de vue biologique. Chacun des tats se compose comme un individu part, avec son caractre particulier, avec ses intrts particuliers, sa manire dagir, ses sentiments. Les hommes forment un peuple. Mais ltat ne se compose pas seulement des individus vivants. On y trouve tous les individus du peuple : vivants, morts et pas encore ns, comme larbre avec toutes ses feuilles de toutes ses annes .

    Ltat est quelque chose de diffrent de la somme de ses parties. Kjelln voit ltat comme un tre vivant. Il y a des maladies des tats plus ou moins graves. En consquence, il y a aussi des parties vitales. La gopoli-tique peut donc soutenir la stratgie en dsignant les parties sensibles.

    La guerre moderne a pour but de rompre la volont de ladversaire, et la faon la plus radicale dy arriver est de prendre tout son territoire. La mer constitue la frontire la plus naturelle ; pour un pays, linsula-rit est donc la situation idale. Mais la nature ne dcide pas seule des frontires. Les rapports de force et la relation de puissance comptent galement.

    Il distingue lespace, le domaine et la position. Les tats vigoureux, dans un espace limit, se trouvent sous limpratif catgorique dlargir leurs espaces, par colonisation, fusion ou des conqutes de diffrentes faons. Mais il ne faut pas trop llargir pour des raisons de risques intrieurs. La position est dtermine par les voisins (lAllemagne en a huit, lAngleterre aucun) et les lignes de communication.

    Carl Ritter (1779-1859) dveloppe une thorie cyclique de la croissance des tats comparable celle des lments naturels ou organiques qui passent par les stades de naissance, de maturit, de mort , thorie peu ou prou inspire par Darwin.

    Friedrich Ratzel (1844-1904) est souvent considr comme le fondateur de la gographie moderne et de la gographie politique. Pharmacien de formation, il tait partisan de la thorie de lvolution de Darwin. Il occupe la chaire de gographie de luniversit de Leipzig de 1886 sa mort. Il devient le grand matre universitaire en gographie politique allemande. Il place ltat au centre de sa rflexion.

    Il pense que le monde occidental sest impos vis--vis des autres civi-lisations grce au rle de la nation. Il faut donc comprendre les mca-

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    nismes de sa formation, ses liens lespace et son dynamisme. Il va assimiler la nation un organisme, tablir un lien direct entre lpa-nouissement dun peuple et lespace vital (Lebensraum) dont il a besoin. Cest donc lui qui va dvelopper en premier le concept despace vital, qui sera ensuite rcupr par Hitler. LAllemagne, de par son poids commer-cial et conomique, sa puissance culturelle et idologique, a vocation dominer lEurope en largissant ses frontires lest pour accder aux ressources agricoles qui sy trouvent. la limite, la gopolitique serait une branche des sciences naturelles. Ses thories vont tre interprtes et utilises par les nazis pour justifier leur volont expansionniste afin de donner la nation allemande lespace vital qui lui est ncessaire.

    Sur la gographie politique, il dfinit un triangle compos de la puis-sance du peuple et du territoire. Ltat est pour lui comme une structure humaine qui ne peut crotre que sur le sol comme un organisme vivant. Quand il grandit, il stend dans lespace ; quand il meurt, il disparat de la carte. La nation est un ensemble dhommes unis par un sentiment dappartenance. Ce dernier ntant pas forcment fond sur la race. Le peuple est compos dindividus et de groupes qui sont unis par le terri-toire commun.

    Ratzel admet quil y a un danger considrer que la gopolitique, ou plutt une politique base sur la gopolitique, puisse verser dans le dterminisme gographique : Le seul lment de lunit de ltat est le territoire. Ds lors il y a une forte tentation de baser lorganisation politique sur le territoire et ltat.

    La gopolitique doit rappeler aux hommes dtat limportance du facteur gographique, trop souvent nglig. LHistoire peut dailleurs sexpliquer selon lui par la gographie.

    Il a cependant une conception organiciste de ltat. Les frontires sont assimiles lpiderme. Lextension peut tre justifie par la croissance naturelle ou la domination du plus fort.

    Les tats forts sont bass sur des peuples forts, bien ancrs au sol, capables de stendre. Il y a une hirarchie des peuples. Certains sont forts (les Allemands), dautres sont faibles (les Serbes), dautres enfin sont inorganiss (Polonais, Juifs).

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    Fils dun professeur de tactique militaire, Alfred Mahan va lui-mme devenir marin de lUS Navy, avant de prsider en 1902 lAmerican Historical Association. Pour lui, la politique est avant tout lexpression de rapports de forces. Les units sociales entretiennent des relations de concurrence qui provoquent ncessairement des luttes et des conflits.

    Les nations sont des corporations conomiques qui se battent pour la victoire. Les tentations que suscitent les marchs de lAfrique, de lAm-rique latine et de lExtrme-Orient ont conduit les Europens se lancer dans une course, cette dernire tant fonde sur la force. Les relations internationales peuvent studier en termes de stratgie et de tactique. Chaque nation peut perdre ou gagner selon les choix quelle fait. Il ny a pas pour elle de substitut la force et le concept de droit international est donc illusoire. Ce dernier est dailleurs rgul par la force elle-mme. La guerre peut tre moralement justifie en labsence de toute autorit internationale sur la base de lexistence de vrits morales.

    Mahan a dclar : Je suis un imprialiste, simplement parce que je ne suis pas isolationniste. Pour lui, la providence doit enseigner aux grandes puissances navales duser de leur pouvoir des fins lgitimes. La politique expansionniste de Thodore Roosevelt sera lgitime par les crits de Mahan. Il croit en la supriorit de la civilisation occiden-tale, oasis de civilisation dans un dsert de barbarie . Il estime que la position gographique des tats-Unis protge de la guerre mais que la meilleure dissuasion consiste dans des navires qui pourraient satta-quer aux navires de commerce ennemis. Il prconise une alliance avec lAngleterre au nom didaux communs. Pour lui, le pouvoir maritime est la cl du commerce et de la comptition conomique. Les tats-Unis doivent contrler le canal de Panama, de mme que les Britanniques contrlent le Chanel ; cela permettra la cte atlantique dtre comp-titive face lEurope en termes de distance pour les marchs asiatiques. Son livre majeur est Linfluence de la puissance maritime travers lHis-toire 1660-1783.

    Il estime que le monde occidental doit rester puissant et fort contre les civilisations non europennes. Elles ont une obligation morale main-tenir leur suprmatie. Le monde chrtien doit tre prserv et le sera seulement partir de position de force.

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    Le Britannique Halford John Mackinder est certainement lun des gopoliticiens les plus connus, voire le gopoliticien emblmatique, mme sil refusait le terme de gopolitique. Professeur Oxford, il a dirig la London School of Economics et a t dput de 1910 1922. Il sest demand comment le Royaume-Uni pouvait conserver sa place dans la hirarchie mondiale face la monte en puissance des tats-Unis et de lAllemagne.

    la fin du xixe sicle, partout flottent des drapeaux nationaux, emblmes des multiples souverainets. Lexpansion coloniale a atteint ses limites. Les richesses seront exploites par voie de terre, tant aux changes maritimes le rle essentiel quils ont jou dans lconomie mondiale.

    En 1904, Mackinder prononce sa confrence sur le pivot gographique de lHistoire . Cest lanne o la Russie achve de construire le Transsibrien qui est cens lui assurer un contrle du continent. La dfaite contre le Japon en 1905 prouvera linverse : le Transsibrien qui ne fonctionnait que sur une voie na pas pu amener les renforts ncessaires. Si la Russie sallie avec lAllemagne, elle aura accs la mer et la puissance industrielle. Il faut donc lutter contre lapparition de ce pivot continental. Il crit : Aujourdhui la Russie occupe la moiti du grand continent. Elle est dj la puissance de la terre, par opposition celle de la mer. Les espaces quelle contrle sont si vastes, leur potentiel dmographique si prometteur, ses richesses si grandes, quun puissant ensemble conomique, inaccessible au commerce maritime, sy dveloppera inluctablement.

    Mackinder prvoit un systme dalliances qui sera suivi par le Royaume-Uni. Il prconise une alliance de Londres avec Moscou pour contrer la monte en puissance de lAllemagne (ce qui fut fait pendant la Seconde Guerre mondiale) et, pour empcher que la Russie ne se dveloppe, de la contrer partir de lEmpire perse et de lAfghanistan (ce fut lendigue-ment au dbut de la Guerre froide).

    Il prconise galement une alliance avec la France, toujours pour contrer lAllemagne. Comme Clausewitz, il pense quune puissance qui doit se battre sur deux fronts en mme temps est perdue.

    Le discours le plus connu de la gopolitique est celui prononc par Halford John Mackinder lors de la confrence du 5 janvier 1904 devant la socit royale de gographie. Cest de l que vient la formule la plus

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    souvent cite : Qui contrle le cur du monde (heartland) commande lle du monde, qui contrle lle du monde commande au monde.

    La Grande-Bretagne, le Canada, les tats-Unis, lAfrique du Sud, lAustralie et le Japon forment dsormais un anneau de bases priphriques ou insulaires servant la puissance maritime, et le commerce est inaccessible la puissance terrestre de lEurasie. Nanmoins la puissance terrestre a su se maintenir et des vnements rcents ont nouveau accru son importance.

    Le sicle des Tudor qui vit lexpansion de lEurope au-dessus de la mer vit galement la puissance russe transpose de Moscovie en Sibrie ; la rue vers lEst entrana ses cavaliers travers lAsie, fut un vnement presque aussi charg de signification politique que le contournement du Cap.

    Il y a de cela une gnration, la vapeur et le canal de Suez semblaient avoir accru la mobilit de la puissance maritime au dtriment de la puissance terrestre. Le chemin de fer avait pour fonction principale dalimenter le commerce par voie maritime. Cependant les chemins de fers transcontinentaux ont commenc bouleverser les donnes de la puissance terrestre et il nest dautre endroit o leur effet se fasse sentir autant que dans la rgion centrale et ferme de lEurasie.

    La rgion pivot des relations internationales lchelle mondiale nest-elle pas cette mme tendue de lEurasie qui se trouve hors de porte des navires mais tait dans lAntiquit ouverte aux nomades dos de cheval et qui sapprte aujourdhui se doter dun rseau de chemin de fer ?

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    Pour Mackinder, le monde est comparable un ocan mondial o se trouve lle mondiale (world island) compose de lAsie, de lEurope et de lAfrique. Autour delle, se trouvent les grandes les (outcycling island), lAmrique, lAustralie, le Japon, la Grande-Bretagne. Celui qui contrle le pivot mondial (heartland) commande lle mondiale, celui qui tient lle mondiale, tient le monde.

    Au xixe sicle, la monte en puissance de lAllemagne et de la Russie inquite lAngleterre, et explique les proccupations de Mackinder.

    En 1943, il prdit que si la Russie sort vainqueur de sa guerre contre lAl-lemagne, elle sera la plus grande puissance terrestre du monde. On le crdite davoir anticip la politique de containment bien quil nait jamais abord frontalement la question de la rivalit sovitico-amricaine.

    Il prconise, aprs la guerre, la coopration entre les tats-Unis, la Grande-Bretagne et la France pour viter que lAllemagne ne se relance dans des politiques agressives. Il prne le dsarmement de lAllemagne aprs la guerre.

    Karl Haushofer est la figure de proue de la gopolitique nazie. Bien quil nadhrt pas au parti national socialiste et que sa femme ft juive, il restera trs proche de Rudolf Hess. Il est frustr par lhumiliation de laprs-Premire Guerre mondiale et estime que les dirigeants de la Rpublique de Weimar doivent tre condamns. LAllemagne doit refuser le trait de Versailles qui disperse le peuple allemand en Europe centrale. Elle doit restaurer son unit. Alors que Ratzel voyait ltat dtermin par le commerce, le social, la dmographie ainsi que lespace, Haushofer ne voit que lespace comme facteur daction politique. Lespace, pour lui, dpasse lHistoire. Le grand Reich allemand doit rassembler tous les peuples de langue allemande. Lespace europen doit tre organis par et pour lAllemagne, qui doit contrler les petits tats. Il faut dve-lopper son Lebensraum (espace vital), pour y dverser les populations excdentaires et y puiser les matires premires. Lobjectif est de rus-sir btir un systme autarcique et, pour cela, atteindre une superfi-cie conforme limportance de sa population. Il soppose la vision librale et cosmopolite du Royaume-Uni. Les pays les moins organiss (Pologne, ouest de la Russie) doivent tre rays de la carte. Il faut en

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    revanche accorder un statut privilgi aux cousins de langue allemande (Pays-Bas, Flandre). Les grands tats de lOuest, France et Royaume-Uni, subsistent mais sont affaiblis. Il prconise une alliance avec lItalie et la cration de petits tats ethniques vassaux. Les populations juive et tsigane, incapables de sorganiser, doivent tre limines.

    Il envisage lorganisation du monde autour densembles autarciques. Les Pan-rgions seront domines par un tat fort avec une divi-sion internationale du travail. Ainsi, lEurafrique sera organise par lAllemagne, lEurasie doit tre limite lest, lAsie est organise par le Japon. Ces trois rgions doivent quilibrer la Pan-America. Il propose donc de sallier aux Russes pour dtruire le Royaume-Uni tout en forant la Russie rester une puissance asiatique. Un bloc eurasiatique unirait lAllemagne, la Russie et le Japon contre le Royaume-Uni. La rupture du pacte germano-sovitique le conduit redfinir sa thorie pour faire de lAllemagne lunique puissance du heartland. Mais il craint juste titre que lAllemagne nait pas la capacit de contrler un si vaste territoire et ne puisse se battre sur deux fronts.

    Haushofer en consquence napprouva pas la rupture du pacte germano-sovitique. Il tmoigne contre Hess au procs de Nuremberg. Considr nanmoins comme le gopolitologue du nazisme, il fut exclu de luniversit en 1945 et se suicida lanne suivante.

    Nicholas Spykman, qui fut journaliste avant de devenir professeur Yale, estime que jusque dans les annes 1930, la politique de scurit amricaine a ignor le facteur gographique son dtriment. Dans son livre Gographie politique trangre (1938), il analyse les effets de la taille et de lemplacement mondial et rgional sur les politiques trangres des tats. Llment principal de la puissance dun grand tat est un contrle effectif et centralis et un systme efficace de communication du centre vers la priphrie. Il se veut le thoricien du ralisme poli-tique. Il cre le concept de rimland (anneau de terres et territoires de bord). Celui-ci comprend lEurope de lOuest, le Moyen-Orient et lAsie du Sud-Ouest, la Chine et lExtrme-Orient. Cest un croissant pri-phrique o se trouvent les principales zones dchanges mondiaux. Pour Spykman, qui tient le rimland tient lEurasie, qui domine lEurasie contrle le destin du monde. Il note que les trois plus rcents aspirants

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    lhgmonie mondiale, savoir Napolon, Guillaume II et lAllemagne nazie, provenaient tous du rimland.

    Il dcrit un primtre de scurit des tats-Unis qui serait une frontire dalerte permanente du dtroit de Bring jusqu Hawa puis des les Galpagos aux les de Pques et du Canal de Magellan jusquaux les Malouines.

    Il prdit que la Chine sera la puissance dominante de lExtrme-Orient et lUnion sovitique la grande puissance europenne. LInde et les tats-Unis seront les deux autres grandes puissances mondiales.

    En France, Jacques Ancel va tre lorigine de ltude de la gopolitique. Il estime que cette discipline doit analyser les relations existantes entre les groupes humains et les territoires sur lesquels ils vivent et se dveloppent militairement, politiquement et commercialement partir dinvariants gographiques : montagne, fleuve, littoral, dsert. Selon lui, cest plus lhomme qui fabrique la frontire que la nature. Si les invariants gographiques existent, ce ne sont pas des obstacles incontournables pour des politiques volontaristes. Il rejette donc tout dterminisme. Il estime que la frontire est plus mouvante que stable, plus souple que rigide, plus phmre que durable . Il entend dfendre les acquis idologiques de la Rvolution franaise et les acquis territo-riaux de la France face lexpansionnisme allemand.

    Responsable du dpartement politique de ltat-major de Louis Franchet dEsperey dans les Balkans, il va rflchir sur les rapports entre tats-nations et territoires. Les nations sont des combinaisons harmonieuses, des genres de vie faonns par les conditions naturelles, les liaisons physiques mais aussi le pass, comme il lcrit dans deux ouvrages intituls Gopolitique (1936) et Gographie des frontires (1938).

    Mais ces auteurs classiques ont une approche quelque peu thorique des questions internationales. Leurs thories sont intellectuellement sduisantes mais ne correspondent que de faon limite aux ralits de la vie internationale. Ils ont eu le mrite de rvaluer les critres gographiques, mais ils les ont galement survalus, ngligeant les critres politiques, stratgiques, etc. qui sont galement dterminants dans leurs choix gopolitiques.

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    Chapitre 4

    Une discipline diabolise puis rhabilite

    En France, plusieurs facteurs se conjuguaient pour entraver le dvelop-pement de la gopolitique. Lassociation historique de la matire au nazisme fut, comme ailleurs, un obstacle puissant. Mais mme avant le nazisme, dautres raisons expliquaient ce phnomne. Une grande partie des premiers gopolitologues de la fin du xixe sicle tait lie lide du pangermanisme, ce qui avait un effet repoussoir en France. Par ailleurs les rfrences idologiques franaises se voulaient univer-salistes, produits de lHistoire mettant en valeur la citoyennet rpubli-caine. En France, ltat prexiste la nation, contrairement lAllemagne. Lextension est base sur le droit des peuples disposer deux-mmes. Tout comme des valeurs universalistes venaient lgitimer la politique coloniale en vertu dune prtendue mission civilisatrice. En France, la gographie vivait dans lombre de lHistoire.

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    La gographie a sert dabord faire la guerre. Yves Lacoste publiait ce livre au titre choc en 1976 chez lditeur Maspero, spcialis dans les livres tiers-mondistes et rvolutionnaires. Un pav dans la mare mais un rappel dune ralit oublie pour beaucoup.

    Sur la carte, forme de reprsentation gographique par excellence, doivent tre ports tous les renseignements ncessaires llaboration des tactiques et des stratgies. La carte a dabord t tablie par des officiers et pour des officiers (carte dtat-major) ; la production dune carte, cest--dire la conversion dun concret mal connu en une repr-sentation abstraite efficace et fiable, est une opration difficile, longue et coteuse qui ne peut tre ralise lorigine que par ltat1.

    Yves Lacoste redonnait ses lettres de noblesse politique la gopo-litique qui avait t tort assimile dans les milieux intellectuels franais aux thories nazies. Spcialiste du tiers-monde, pousant lui-mme lpoque les thses tiers-mondistes, il ne peut tre accus davoir une lecture droitire des relations internationales. Cela permet de rhabiliter politiquement la gopolitique, pour en refaire une discipline intellectuelle permettant de comprendre le monde et non un projet politique de domination de certains peuples. La thorie gopo-litique avait en effet tenu une place importante dans largumentaire de lexpansionnisme allemand dans les annes 1930. Dautres champs du savoir (histoire de la biologie et de la mdecine), certaines formes de culture (musique, cinma) avaient galement t utiliss par le troisime Reich sans subir ce rejet global. Mais la gopolitique, tant ltude de puissance, avait t assimile la recherche de puissance la guerre et lexpansionnisme nazi. Certes le nazisme stait servi de la gopolitique, mais dans une vision particulire qui ne devait pas conduire rejeter lensemble de la discipline.

    la fin des annes 1960 et au dbut des annes 1970, lintrt port la gopolitique par les militaires du cne sud de lAmrique latine (Argentine, Brsil, Chili) et la mise en place de dictatures militaires rpressives dans la rgion ont de nouveau failli jeter le discrdit sur la gopolitique (Pinochet avait t professeur de gopolitique).

    1. La Gographie, a sert, dabord, faire la guerre, Yves Lacoste, La Dcouverte, 1985.

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    Yves Lacoste estime quoutre lassimilation aux thses nazies, le terme gopolitique a galement souffert de la rivalit sovitico-amricaine et de la Guerre froide. Il note : propos de Cuba et de la guerre du Vietnam, il ntait pas question Moscou comme Washington de dire quil sagissait de problmes gopolitiques voire mme gostra-tgiques. [ ] On vitera tout autant de faire allusion des problmes territoriaux, donc gopolitiques, en Afrique, au moment de la dcolo-nisation, puisque les frontires des nouveaux tats reprirent les limites quavaient traces les colonisateurs.

    Ce nest quaprs la guerre de 1978-1979 entre deux pays communistes, la Chine et le Vietnam pour le trac de frontires, puis avec la guerre Iran/Irak (1980-1988), l aussi pour une question territoriale, que la problmatique frontires/territoires ressurgit et nest plus occulte par les aspects idologiques.

    Aprs 1989, les rfrences la gopolitique se sont multiplies avec leffondrement des rgimes communistes, la chute du mur de Berlin et du rideau de fer, limplosion de lURSS. Il propose de diffrencier gopo-litique et gostratgie : La gopolitique, ce pourrait tre, en premier, le dbat entre citoyens quand il sagit du territoire de la nation, de ses vraies limites, donc des problmes de dcolonisation, et plus large-ment de la politique extrieure de ltat, surtout lorsquil est question de rivalits territoriales [ ]. Comme le montre Michel Korinman dans Quand lAllemagne pensait le monde 1, la gopolitique fut dabord un dbat dmocratique entre citoyens et cest seulement quinze ans plus tard quil fut confisqu et touff par le parti nazi. Il pense de plus quil est prfrable de rserver le terme de gopolitique aux discus-sions et controverses entre citoyens dune mme nation [ ] et le terme de gostratgie lorsquil sagit des rivalits et des antagonismes entre tats ou entre forces politiques qui se considrent comme absolument adverses. Ainsi linvasion du Kowet par Saddam Hussein relve de la gostratgie, quil sagisse de son plan daction et des arguments quil a proclams pour justifier cette annexion. [ ] Par contre, relve mon sens de la gopolitique ce dbat qui sest ensuite droul en France ou aux tats-Unis entre citoyens plus ou moins influencs par des organi-sations politiques plus ou moins rivales.

    1. Quand lAllemagne pensait le monde, Michel Korinman, Fayard, 1990

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    la fin de la Guerre froide, il a t suggr que la go-conomie pouvait succder la gopolitique : il ny avait plus de perspectives daffronte-ments militaires entre les deux blocs. Place la rivalit conomique.

    Le gopolitologue amricain Edward Luttwak voquait un nouvel ordre mondial o larme conomique aurait remplac larme militaire comme principal instrument de puissance au service des tats1. Selon lui les menaces militaires et les alliances ont perdu leur importance avec la pacification des changes internationaux ds lors que les priorits conomiques ne sont plus occultes et passent au premier plan.

    La go-conomie serait lanalyse des stratgies dordre conomique dcides par les tats qui peuvent agir en liaison avec les entreprises de leur pays, pour protger et dvelopper leur conomie nationale, matri-ser les technologies sensibles, amliorer leur comptitivit commer-ciale, conqurir des marchs extrieurs et dfinir les secteurs dactivit conomique considrs comme stratgiques.

    Sagit-il dune vritable rvolution ? Passe-t-on vraiment dun monde un autre ? Le fait de dfinir une nouvelle discipline qui allait sajouter, voire supplanter la gopolitique, tait trs caractristique dune poque o le monde occidental, ayant gagn la Guerre froide, nourrissait la chimre dun monde pacifi et vivant sous sa domination tranquille. Ctait lpoque de la thorie de la fin de lhistoire dveloppe par Francis Fukuyama, selon laquelle le monde occidental ayant dsormais impos son modle dconomie de march et de dmocratie librale, il ny aurait plus daffrontements. Il en tait fini de lHistoire au sens hglien du terme. La suite des vnements a fait voler en clats cette thorie occidentale triomphaliste. Les affrontements stratgiques, pour prendre dautres formes que ceux dominants pendant la Guerre froide, nen ont pas moins subsist lourdement.

    Par ailleurs les rivalits conomiques ont toujours fait partie des strat-gies daffrontement gopolitique ; des blocus aux sanctions de la clause de la nation la plus favorise dont lattribution a toujours t un enjeu stratgique, la construction dun march commun en Europe trs largement suscit par la peur de lUnion sovitique, des batailles pour le contrle des matires premires, de la politique de la canonnire desti-

    1. Geopolitics to geo-economics, National interest, t 1990.

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    ne couvrir de force les marchs, en passant par la conqute coloniale, conomie et stratgie ont toujours t troitement mles. Les rivalits conomiques font partie intrinsquement des rivalits gopolitiques ; elles ne viennent pas les remplacer.

    Henry Kissinger et Zbigniew Brzezinski vont tre les deux gopolito-logues amricains les plus en vue pendant la Guerre froide. Tous deux viennent dEurope, lun servira ladministration rpublicaine, lautre dmocrate. Les deux sont passs de la rflexion thorique laction pratique.

    Kissinger fut dabord responsable du Conseil de scurit nationale amricain, pendant les deux prsidences de Nixon, avant de devenir secrtaire dtat.

    Il veut rompre avec la vision moraliste que croient avoir les Amricains, qui vitent de parler dintrt national et qui assimilent le clivage est-ouest une lutte du mal contre le bien. Adepte de la realpolitik, il croit la notion dquilibre. Il a fait sa thse sur le congrs de Vienne et estime que cest lquilibre entre les puissances europennes qui a permis au continent de vivre en paix au xixe sicle. Contrairement une ide large-ment rpandue aux tats-Unis, il estime que ce nest pas la realpolitik mais plutt son abandon qui a conduit la Premire Guerre mondiale. Bien quil soit profondment anticommuniste, il pense que la guerre du Vietnam et le dclin relatif des tats-Unis les contraint sentendre avec lUnion sovitique.

    Il ne veut pas juger le rgime politique de lURSS, condition toutefois que celle-ci adopte un comportement modr lextrieur. Pour lui, la scurit absolue laquelle aspire une puissance se solde par linscurit absolue pour toutes les autres . Il prne donc un comportement o squilibrent scurit et inscurit relative, ce qui implique lquilibre des forces et la possibilit den ngocier le maintien grce au dialogue. Les deux superpuissances peuvent stabiliser leurs relations, matriser la croissance de larsenal nuclaire, travailler ensemble stabiliser lqui-libre stratgique international afin dviter que des conflits rgionaux (Vietnam, Moyen-Orient) ne dgnrent. Pour lui, les tats-Unis et lURSS sont des rivaux idologiques, la dtente ne peut rien y changer, lre nuclaire les condamne la coexistence, les croisades rhtoriques ne peuvent rien y changer non plus. Afin de pouvoir mener une poli-

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    tique de dtente avec lUnion sovitique, il va mettre un bmol aux combats idologiques sur les liberts et la dmocratie. Pour Kissinger, la realpolitik est le meilleur moyen dassurer la stabilit et la paix internationales.

    Les tats-Unis doivent la fois englober dans leur politique la dissuasion et la coexistence temporaire en sefforant dendiguer ladversaire et de rduire les tensions. Mais certains des aspects de la politique mene par Henry Kissinger, comme lexportation de la guerre du Vietnam au Cambodge, ou le soutien au coup dtat de Pinochet au Chili, vont contribuer lassimilation de la realpolitik une politique immorale, contraire au droit des peuples.

    Brzezinski, dorigine polonaise, est farouchement oppos lUnion sovitique. Il sera conseiller la scurit nationale de Jimmy Carter de 1977 1981, et fera du combat pour la dmocratie et la protection des liberts individuelles un axe fort de la politique amricaine. Cela conduira les tats-Unis cesser leur soutien au statut des militaires en Amrique latine, ne pas tenter de sopposer par la force la rvolu-tion en Iran, et en mme temps revenir une politique plus conven-tionnelle avec lUnion sovitique sur ces thmes. Aprs linvasion de lAfghanistan par lUnion sovitique, Brzezinski va contribuer aider la rsistance arme afghane, y compris les islamistes les plus radicaux. Il estime que le danger principal vient de lUnion sovitique, et quune alliance tactique et temporaire avec les islamistes est possible. la fin de la Guerre froide, il doit se fliciter de limplosion de lUnion sovi-tique, car il estime que, sans lUkraine, la Russie ne peut plus tre un empire menaant. Il va surtout sinterroger sur la faon pour les tats-Unis de maintenir leur leadership mis en danger par les volutions stra-tgiques gnrales. Il estime que les tats-Unis sont le premier empire de lge global, les empires prcdents nayant t que rgionaux. Les tats-Unis font donc la course en tte dans les quatre domaines de la puissance stratgique, conomique, technologique et culturelle au sens large. Mais, pour maintenir ce leadership, ils doivent le rendre accep-table, ne pas vouloir imposer par la force et savoir crer des coalitions volontaires. Ils ont pratiqu le multilatralisme non pas par conviction mais par intrt.

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    lissue du clivage est-ouest, dautres auteurs ont marqu les esprits : Joseph Nye (soft power) puis Francis Fukuyama et Samuel Huntington. Ces deux derniers auront une interprtation diffrente de laprs-Guerre froide : optimiste pour Fukuyama (la fin de lhistoire) et pessimiste pour Huntington (le choc des civilisations).

    Si tous ces auteurs sont qualifis de gopolitologues, cest parce que la perception de la discipline a chang. Ils ne sont pas dans la continuit intellectuelle des Mackinder, Haushofer, etc. Leur approche, pour tre conceptuellement dveloppe, est plus pragmatique et lie aux vne-ments politiques.

    Quest-ce que la gopolitique aujourdhui ? Que sont les relations internationales ? La rponse est moins aise au moment o les fron-tires physiques sont remises en cause du fait de la globalisation, mais galement au moment o sont rvalues les frontires disciplinaires. Llection de Barack Obama est-elle un fait politique national amricain ou un vnement mondial ? La Rvolution du jasmin ? La perestroka ? La fin de lapartheid en Afrique du Sud ?

    Laccent mis sur le terme gopolitique a eu le mrite de remettre en perspective les facteurs gographiques. Ils ne doivent cependant pas permettre de tomber dans le dterminisme. Le fait que lAllemagne et la France soient voisines ne les oblige ni tre allies, ni tre ennemies. Cela dpend de leurs choix, mais leurs choix politiques auront plus de consquences du fait de leur frontire commune.

    Pendant longtemps, les relations internationales ont t rduites des relations intertatiques. Il est admis aujourdhui que ce terme est trop rducteur. Ben Laden, General Motors, la FIFA, Amnesty International, les manifestants de Tunis ne sont pas des tats ; leurs actions cepen-dant ont un poids rel sur la scne internationale.

    Aujourdhui, pour comprendre le monde, il faut faire appel lhistoire, la gographie, la sociologie, le droit, lconomie, la science politique, etc. Le terme gopolitique est entr dans le langage courant, il est de plus en plus utilis, au lieu et place de relations internationales. Alors admet-tons que la gopolitique est une faon de comprendre le monde.