(Jules Doinel), Lucifer d©masqu©

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Text of (Jules Doinel), Lucifer d©masqu©

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    LUCIFER DMASQU

    DDICACE

    A Saint Stanislas KOSTKA

    NOVICE DE LA COMPAGNIE DE JSUS, TRS AIMABLE, TRS SECOURABLE ET TRS PUISSANT,

    En souvenir des paroles touchantes de sa lettre Ernest, son ami, qu'il daigna m'appliquer, comme son parent dans le Seigneur et son frre dans ce plerinage, en 1859 : Ad limina apostolorum, non obliviscar tui : Je ddie ce livre, crit dans un esprit de rparation et de reconnaissance.

    JEAN KOSTKA

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    LUCIFER DMASQU

    AVANT-PROPOS

    I

    Saint Augustin, dans le neuvime livre de la Cit de Dieu, tablit qu'il faut imputer au dmon les actions et les passions mauvaises, par o se dvoile et se dmasque la puissance des esprits occultes : occulti spiritus. Les dmons se font une joie de tout ce que Dieu condamne, de tout ce que son Eglise rprouve : sacrilges, dbauches, crimes et magie. Il n'y a pas de bons dmons. Les initis qui se crent cette illusion, s'enlacent dans les filets de Lucifer, se laissent abuser par ses ruses, s'loignent de plus en plus de la face de Dieu, et se sparent de cette batitude qui est la fin de l'me humaine, rachete par le sang du Seigneur. Ceux qui ces initis - et il y en a de bonne foi s'adressent, sont les jouets misrables des orages et du dam ternel. Leur superbe intelligence, dchue et confirme dans le mal, est ballotte par la tempte pouvantable de la haine de Dieu. Leur malice est invtre, leur supplice irrmdiable. Ils ne peuvent jeter l'ancre de leur esprit infortun, dans le port de la vertu et de la vrit, unique asile des saints de Jsus-Christ. l'glise soumet l'esprit Dieu, les passions la vertu. Les dmons flottent au gr de leur malice. Ils sont esclaves des cupidits, des craintes et des fureurs. Ils subissent la tyrannie du mal et ils l'imposent leurs victimes.

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    LUCIFER DMASQU

    II

    Le chef de ces dmons, c'est Lucifer. Il n'a pas commenc par tre tnbres. Il a t cr lumire. Il a t illumin, il a t heureux, il a t saint. Il a t le commencement de gloire de luvre de Dieu. Mais il s'est dtourn de cette clart. Il a abandonn cet hritage de vie excellente. Lui qui jouissait, sans trouble, du Bien Immuable, il a prfr l'orgueil qui mne l'erreur, et l'erreur qui abuse. Il n'est pas demeur dans la Vrit. Sa dchance l'a rendu homicide de nos mes, ds le commencement. Oh ! la grande parole que celle d'Isae ! Et comme on peut bien dire, aprs l'avoir entendue : Quel tat ! et quel tat ! Quomodo ceciedit Lucifer qui urane oriebatur ! Comment est tomb Lucifer qui se levait comme un matin ! Oh ! la profonde parole D'Ezchiel, qui ajoute : In dliciis paradisi Dei fuisti, omni lapide pretioso ornatus es ! Tu tais dans les joies paradisiaques de ton Dieu. Ta robe ruisselait de pierreries ! Il a pch ds le commencement, non pas dans le commencement de sa cration, mais dans le commencement de son orgueil. C'est la belle expression Augustinienne.

    Le plus beau, le plus noble, le plus puissant des anges, s'est dit lui-mme son biens et par cet excs d'orgueil, il est tomb des altitudes du bien, dans les profondeurs du mal. Dtach de Dieu, il est tomb en lui-mme. Il s'est spar de Dieu. De l sa ruine ; et dans sa haine, il veut la ntre !

    III

    Bnies soient la main toute-puissante et la bont toute bonne, qui m'ont retir de l'abme ! C'est pour leur rendre hommage, que j'cris ces lignes. C'est pour les glorifier, que je dmasque l'ange dchu. Que ce livre crit

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    LUCIFER DMASQU

    sans prtention, au fil de mes souvenirs et des expriences coupables, soit un instrument de salut ! Qu'il rende d'autres ce que Dieu a fait pour moi, par le sang de son Fils et la prire de sa Mre ! J'inscris au frontispice de ces mmoires, le double nom que la Vnrable Jeanne d'Arc avait inscrit sur son tendard : Jhesus ! Maria ! Ces deux noms ont vaincu les enfers. Ces deux noms ont clair bien des tnbres. Ces deux noms ont lui, comme deux toiles protectrices et clmentes, au-dessus de bien des orages. A ceux qui liront ces pages, je puis dire : Venez et voyez combien le Seigneur est bon. La misricorde l'emporte deux fois sur la justice. Misericors Dominus et justus, et Deus noster miseretur.

    Au dclin de l'ge mr, au seuil de la vieillesse, en plein automne de ma vie, Dieu m'a tendu la chane d'or, qui rejoint le pass de mon adolescence mon prsent encore vigoureux. Il a jet sur le gouffre, le pont de sa grce sacre. N' avais-je pas le devoir, tout en voilant un nom inutile, de proclamer un salut tout gratuit ? Et, me tournant vers l'glise outrage, n' avais- je pas encore le devoir de lui dire, elle, par qui la charit surabonde, l o le mal a abond ; C'est moi, ma mre, avec l'pe que tu m'as rendue, et le bouclier que tu me tends. Car j'entends mon oreille retentir la voix des sentinelles vigilantes de la cit de Dieu, qui me crie, qui nous crie tous : Hors du camp, Isral ! Voici Madian qui s'avance !

    Le 28 fvrier 1895, en la fte de la Sainte-Couronne de Jsus- Christ.

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    LUCIFER DMASQU

    PREMIERE PARTIE

    LA PERSONNE DE LUCIFER

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    LUCIFER DMASQU

    I

    LE SRAPHIN

    Lucifer, avant sa chute, n'appartenait pas aux rangs

    infrieurs des anges. L'criture parle de lui, comme d'une crature trs parfaite et trs puissante. Il semble avoir appartenu la hirarchie la plus leve des armes clestes. Quelques thologiens le rangent parmi les chrubins, en se fondant sur le prophte Ezchiel. D'autres le classent au nombre des trnes et des dominations. Saint Cyrille de Jrusalem l'appelle archange. Mais il a employ ce mot dans le sens large et gnral, o nous l'employons encore. L'opinion la plus probable fait de lui un sraphin, et le plus grand, le plus beau, le plus lev des sraphins, le chef, ou l'un des chefs de la milice anglique.

    Quel pch causa la chute de Lucifer ? L'orgueil, suivant le sens commun des thologiens, qui appuient leur opinion sur la Bible et sur les saints Pres. Un orgueil propre et spcifique, comme le dit Suarez, un orgueil qui engendra en lui non pas un apptit dsordonn de la double batitude naturelle et surnaturelle, mais un orgueil qui lui fit rechercher l'galit absolue avec Dieu. J'escaladerai l'altitude des nues. Je ressemblerai au Trs-Haut , lui fait dire Isae. Ton cur s'est enfl et tu as dit : Je suis Dieu et je me suis assis sur le trne de Dieu , dit de lui Ezchiel. Et quand Michel son vainqueur, lui crie : Quis ut Deus ! qui est comme Dieu ! il rpond la pense et la tentative de ce grand coupable, du prince rprouv de l'orgueil. Un orgueil enfin, qui lui fit ardemment et insolemment convoiter l'excellence de l'union hypostatique, qui d'ange l'aurait fait Divinit, et rendu l'objet du culte d la Divinit.

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    LUCIFER DMASQU

    Il ne tomba pas seul. Il entrana une arme d'anges, dans sa ruine ; et ces anges appartenaient tous les ordres de la cleste hirarchie Ils sont devenus les princes, les puissances, le gouvernement du monde tnbreux . (phsiens VI.) Il ne tomba pas seul, chante saint Grgoire de Nazianze, il tomba environn de toute une arme :

    Haud solus cecidit, verum agmine septus Ingenti.

    Si, d'aprs saint Mathieu et saint Marc, une seule me peut tre obsde par une lgion de dmons, nous pouvons calculer combien immense fut le nombre des esprits clestes dchus. Il les sduisit, il fut la cause de leur dgradation, leur gnral, leur matre, le prince de leur apostasie. Job l'appelle le roi des enfants de l'orgueil. Il combattit leur tte, contre l'archange saint Michel. Il entrana derrire lui, la troisime partie de ces toiles du ciel. (Apocalypse, XII.) Quel moyen employa-t-il pour les sduire ? La persuasion, disent Origne, saint Jean Chrysostme et saint Ambroise. Il leur manifesta ses desseins, ses ambitions ; et sa merveilleuse intelligence leur dveloppa les raisons qui le guidaient, pendant que sa parole intrieure, loquente et sductrice, les persuadait. Ces esprits qui voyaient Dieu face face, ont pch, avec lui, et comme lui, par orgueil ; car la concupiscence n'a aucune prise sur ces intelligences. Mais quel fut l'objet de cet orgueil, associ l'orgueil de leur chef ? Ils ambitionnrent la domination associe la sienne, l'excellence associe son excellence. Ils n'osrent pas tant que lui, mais ils osrent, unis lui. Ils voulurent s'abriter sous son ombre et recevoir de lui ce que Dieu ne leur avait pas donn.

    Il dut les tromper, en exagrant la splendeur, la beaut, l'excellence de la nature anglique ; en leur reprsentant sous des couleurs odieuses, la part que Dieu faisait l'me humaine ; en excitant dans leur pense, le sentiment de l'envie et de la jalousie ; en leur montrant la

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    LUCIFER DMASQU

    nature humaine, leve jusqu' l'union hypostatique. Alors ils perdirent le sentiment de l'obissance, de la subjection qu'ils devaient Dieu, de l'honneur, du respect qu'ils devaient la personne divine se revtant, en Jsus-Christ, de la forme humaine, infrieure la leur. Ils oublirent que l'union hypostatique est un don gratuit, que Dieu ne leur devait pas.

    La chute accomplie devint dfinitive. Lucifer et ses anges n'ont pas t, ne seront jamais rachets. Leur damnation ternelle demeure irrmdiable ; et c'est une folie de soutenir le contraire.

    C'est une folie, il est vrai, mais aussi c'est une infernale habilet de Satan, d'avoir persuad aux adeptes, qu'il pouvait tre rachet. Je cite un cas contemporain de cette dangereuse erreur. J'ai t tmoin de la rvlation suivante, faite un occultiste qui vit encore et que j'ai connu. Cet occultiste appartient la secte albigeoise. Il est, de plus, mdium crivain et mdium intuitif. J'aurai souvent occasion de parler de lui. A l'poque o l'on rorganisa la Gnose, c'est--dire en 1890, il m'introduisit, un soir, dans un clbre salon spirite de Paris. Je vais dire ce qui s'y passa, sans nommer perso