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Internet : une approche géographique à l’échelle · PDF fileconstances politiques nationales ou régionales ont conduit à des modes de régulation ... NFSNET pour les États-Unis,

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    INTERNET : ACTION LOCALEET VOLUTION GLOBALE

    Lespoir suscit par les NTIC en gnral et par Internet en parti-culier pour le dveloppement des territoires est trs largementpartag. Facteur dinnovation, de productivit et de compti-tivit pour les entreprises, outil de communication de plus enplus indispensable pour les particuliers, la connexion Internetrapide doit tre rendue accessible tous (Kaplan, 2003).Cependant, cet espoir se heurte la ralit des accs auxrseaux, parfois inexistants, souvent insuffisants ou trop cherspour susciter les effets dentranement escompts.

    Lon observe alors plusieurs attitudes. Lune est opportunis-te. Telle ville tire profit de la proximit dun nud ou dun axeimportant du rseau. Un centre dappels simplante, pourquelque temps. Quelques start up rejoignent, amorant ven-tuellement un cercle vertueux. Une autre attitude est interven-tionniste. La ville ou la rgion entend alors trouver un substitutaux oprateurs dfaillants. Les lus locaux demandent avecforce ltat doprer au titre de ses prrogatives damnage-ment du territoire. ces demandes, ltat rpond en lgifrantnon sans une visible hsitation entre plus de rgulation (intgrerInternet dans le service universel de tlcommunications) oumoins de rgulation (laisser les collectivits locales jouer plei-nement le rle doprateurs). Ou bien encore il se contentedintervenir sur des secteurs, des domaines ou des technologiesparticulires {RENATER(1), cybercentres pour la politique de laville, CPL(2)}.

    Au total, lexamen des actions menes depuis quelquesannes montre beaucoup dhsitations et de ttonnements(encore renforcs par lclatement de la bulle spculative dela net-conomie), comme si les acteurs taient en peine de trou-ver un cadre de rfrence quelque peu stable pour mener devritables politiques dans ce champ. dfaut, ils sinspirent demanire mimtique dautres rseaux aux logiques mieuxconnues, rseaux de transport (routier, ferroviaire), dnergie(lectricit, gaz), deau ou dassainissement.

    Mais ces rfrences sont trompeuses. Contrairement auxrseaux classiques , Internet a peine dix ans dhistoire. Il estn dans des conditions trs particulires sous le double signe dumarch et de la mondialisation. Il en rsulte des particularitsdont la connaissance est indispensable pour cadrer les poli-tiques locales. Un oprateur Internet intervenant dans unergion franaise ne dcide pas indpendamment dun contextemondial : il opre galement dans dautres pays, il doit respec-ter des standards techniques gnraux, il est en concurrenceavec dautre oprateurs internationaux, il doit faire appel unmarch financier mondial. Il ne peut accepter ici ce qui est refu-s l, savoir la concurrence dloyale dun oprateur histo-rique, dune collectivit territoriale ou dun tat qui a justementdict des principes de concurrence et promu une ouvertureinternationale dans ce secteur.

    lchelle locale, la marge de manuvre est donc troite.Mais elle dpend beaucoup de la manire dont le rseauInternet volue lchelle mondiale, dautant que cette volu-

    Internet : une approche gographique lchelle mondiale

    Gabriel Dupuy

    Flux n58 Octobre - Dcembre 2004 pp. 5-19

  • Flux n 58 Octobre - Dcembre 2004

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    tion est rapide. Comme le note B. Benhamou propos des tech-nologies dInternet [Elles] ne [peuvent] plus tre analyses iso-lment en fonction des seuls bnfices immdiats mais [doi-vent] tre estimes en fonction de limpact sur larchitecturegnrale dInternet (Benhamou, 2002). Cette volution globa-le contraint effectivement les dcisions locales des divers op-rateurs mais peut aussi cette chelle locale rendre possibleaujourdhui ce qui ne ltait pas hier.

    Cadre de rfrence utile, la logique dvolution du rseauInternet lchelle mondiale est pourtant trs mal connue dupoint de vue gographique qui constitue justement une entreprivilgie pour les acteurs de lamnagement du territoire et dudveloppement local (Dufal et Grasland, 2003). Le prsentarticle propose une analyse gographique du dploiementdInternet lchelle mondiale, analyse visant pallier cemanque.

    WHERE ON THE EARTH IS THE INTERNET?

    O est Internet sur la Terre? Ce titre quelque peu provocant estcelui dun article de Martin Dodge et Narushige Shiode quiplaident pour une approche plus gographique dInternet(Dodge & Shiode, 2000). Les auteurs ne rpondent dailleurspas la question, avouant la difficult de localiser le phnom-ne Internet et ses multiples consquences. Il est vrai qu cettequestion, beaucoup sont tents de rpondre: Nulle part etpartout , sous-entendant quelle est dnue de sens.

    En effet dune part, la croissance dInternet dans les pays etdans le monde entretient un optimisme gnral qui ne favorisepas lapproche gographique. Il existe actuellement des diff-rences de desserte entre espaces ruraux et espaces urbains. PourlEurope le dcalage est en moyenne dun an (CURDS, 2003).Mais ces diffrences sont souvent imputes des diffrencesdactivits ou de caractristiques sociales (cf. ltude de G.Madden et G. Coble-Neal, 2003, pour le Nord-Ouest delAustralie et celle de T-H. Grubesic, 2002, pour lOhio auxtats-Unis). On oscille par suite entre limage dun Internet encours de banalisation, les carts se rduisant progressivementcomme ce fut jadis le cas pour le tlphone (Abler, 1997) et lin-vocation de facteurs socio-conomiques pour expliquer lesdcalages rsiduels, gommant ainsi la dimension proprementspatiale de la question. Seule lide dune fracture numrique(digital divide) vient rappeler quil pourrait exister une diffren-ce gographique essentielle, mais les termes dopposition (pays

    du Nord/pays du Sud) sont malheureusement formuls de faonbien peu gographique, les pays du Sud ayant un contourtrs flou, variable selon les auteurs, et fort peu opratoire(Compaine, 2001).

    Dautre part, Internet est considr comme un instrumentmajeur dinformatisation de la socit, de facilitation de la com-munication entre les hommes. De nombreux auteurs se sontdj saisi du thme leur manire et, entre sociologues, poli-tologues, philosophes, la gographie ny trouve pas soncompte. Citant M. Castells, A. Mattelart, M. Guillaume, W.Mitchell, P. Virilio, P. Lvy, lintroduction un numro thma-tique rcent de la revue Mappemonde constate: Ces auteursne sintressent pas lespace mais sa disparition. Proccupsden guetter les signes vocateurs, ils surinterprtent ceux-ci audtriment dune interprtation de ce quest lespace et de ceque sont ses transformations-recompositions (Eveno et Puel,2003). Certes, pour les six auteurs cits, les enjeux de laccs Internet sont importants, mais les lieux prcis o se trouvent lesquipements intermdiaires, leurs traces sur la surface de laterre ne justifient pas dinvestigation particulire. Un dossierspcial consacr la question par The Economist en 2001concluait : The Internet is perceived as being everywhere, allat once. But geography matters in the networked world, andnow more than ever (3). Mais les exemples cits lappui decette affirmation ntaient pas des plus convaincants. Si un grosdata center requiert quelques milliers de m2 bien placs dansune zone urbaine, peut-on en dduire pour autant quInternettransforme, selon une expression chre aux gographes, LaFace de la terre (Pinchemel, P. et G., 1994)? Dailleurs, com-ment situer un satellite par o transitent des communicationsInternet?

    Pour la plupart des analystes, rsoudre les problmes dac-cs Internet ne procde pas de la gographie mais de poli-tiques qui doivent faire mettre en uvre les techniques ad-quates. Ces politiques sont rgionales, nationales, plus rarementinternationales. Et le caractre mondial du phnomne Internetnest pas pris en compte.

    On aboutit ainsi dans la littrature soit des monographies :par exemple, Internet en Tunisie (Ben Hassine, 2001), Interneten Islande (Dupuy, 2003), Internet au Japon (Yoshio et al.,2002), Internet en Core du Sud (Cho, 2002), Internet en Russie(Vendina et Eckert, 2003); soit des approches comparativesinterurbaines (Wheeler et Kelly, 1999), internationales

  • Dupuy - Internet : une approche gographique lchelle mondiale

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    (Hargittai, 1999, Beilock et Dimitrova, 2003), plus rarementinterrgionales (Strover, 2001, Benhamou, 2002, Loo et Wong,2002, Grubesic, 2002). Les comparaisons stendent. Parexemple Hargittai ne comparait que des pays de lOCDE alorsque, quelques annes plus tard, ltude de Beilock et Dimitrovaporte sur 105 pays et celle de Loo et Wong concerne le vasteensemble Asie-Pacifique. Pourtant ces approches restent insatis-faisantes en ce quelles continuent docculter le fait quInternetest un rseau mondial, conu comme tel, au moins depuis quilest commercial, cest--dire partir du dbut des annes 1990.La question de savoir o il est sur la Terre? doit tre pose cette chelle mondiale car cest cette chelle quelle prendtout son sens.

    QUESTIONS DE MTHODE

    Une approche mondiale pose de redoutables problmes dedonnes (Zook, 2000, Dodge et Shiode, 2000), tenant aunombre des internautes (de lordre de 700 millions actuelle-ment), labsence de standardisation statistique cette chelleplantaire et au secret commercial dans un contexte gnral deconcurrence entre oprateurs et prestataires de services. En plusdes problmes conceptuels prcdemment voqus, cetteextrme difficult disposer des donnes explique aussi quelanalyse lchelle mondiale soit peu courante. Mais tous lesefforts entrepris pour vaincre les obstacles dans ce domainesont trs apprciables et le prsent article leur doit beaucoup.Nous nous appuierons donc sur une revue de la littrature exis-tante, gnralement trop fragmentaire sur la question centralede cet article, mais dont une synthse permet de dcrire dansleurs grandes lignes les logiques du dploiement mondialdInternet.

    Dans cette approche, nous privilgions linfrastructure durseau. Ce choix a plusieurs justifications. Laccent mis sur lesbackbones(4) et leurs routeurs(5) permet dabord de relativiserquelque peu des facteurs tels que disparits de

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