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Extrait de "Inventer une vie"

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Extrait de l'essai d'Alexandre Gefen, intitulé "Inventer une vie. La fabrique littéraire de l'individu", paru en avril 2015 aux Impressions Nouvelles.

Text of Extrait de "Inventer une vie"

  • Alexandre Gefen

    INVENtEr uNE VIELa fabrique littraire de lindividu

    LES IMPRESSIONS NOUVELLES

    Prface de Pierre Michon

  • Alexandre Gefen

    inventer une vie

    La fabrique littraire de lindividu

    LES IMPRESSIONS NOUVELLES

    Prface de Pierre Michon

  • extrait

  • introduction

    Vie : encore archaque lpoque du structuralisme, ce nom de genre symbolise lui seul le renouveau la littrature franaise contemporaine depuis la fin du xxe sicle. Alors que les affiches des salles de cinma abondent en biopics, les vitrines de nos libraires nous rappellent les ncrologes du xviiie sicle ou encore les sries didactiques des panthons du xixe sicle : on y fait mmoire en toutes choses, on sy laisse gouverner par les morts, on y construit le devenir par la qute de lantrieur. De Jean Rouaud Jacques Roubaud, de Patrick Modiano Antoine Volodine, de Pascal Qui-gnard Pierre Michon, de Jean Echenoz aux Incultes , sappellent dsormais vie les formes biographodes les plus varies, allant de lautofiction pure la biographie conventionnelle en passant par le roman historique. Pre-nant comme caution les Vies imaginaires de Marcel Schwob (1896), la librairie des modernes produit un registre com-ment des morts diverses, qui apprendrait les hommes mourir, leur apprendrait vivre pour reprendre une for-mule de Montaigne. Par des ateliers dcriture ou de mul-tiples formes denqutes, historiennes ou gnalogiques mais avant tout par la fiction, le biographique renat des vestiges dun genre prtendument obsolte au profit de vies minuscules ou de vies illustres, de vies singulires ou de vies compares, de vies spculatives ou de vies potiques, de vie de philosophes, de musiciens ou de gueux et de cri-minels, tous rcits dont le point commun est le recours

  • limaginaire et la recherche de singularit. Cest sur cette passion biographique la troisime personne du singulier, fait massif de lhistoire littraire et culturelle franaise, que cet essai souhaite sinterroger.

    Car depuis les Vies minuscules de Pierre Michon (1984), la production de vies dun statut hybride ou indcidable est revendique comme un genre essentiel par toute une gn-ration dcrivains contemporains. Ceux-ci se refusent tra-cer un strict dpart entre les formes narratives srieuses de la biographie et ses formes fictionnelles, et invoquent moins un droit naturel la transgression de la cartographie traditionnelle des discours que lhritage immmorial dun genre transhistorique : ce livre sinscrit dans une tradition, prolonge un genre littraire qui nous a dj donn des vies parallles, imaginaires, brves et mme minuscules , justi-fie Grard Mac en 1991 propos de ses Vies antrieures 1. Cette littrature de vies voque la tradition des vanits et des tombeaux littraires : les biographies imaginaires res-sassent le drame de la dissipation des possibles dans laction et la tragdie de la mort individuelle. Le nouveau sy dcrit comme un champ demprunts, patents ou latents, des formes denqutes mais aussi de narrations funbres parfois aussi archaques que celles de lhagiographie.

    Pourtant, ces textes ne visent peut-tre pas quau res-sassement des souffrances de lhomme dchu ou la com-mmoration des dchirures du signe : tout se passe comme si, pour nos contemporains, crire une vie imaginaire tait entreprendre dabord un putsch rfrentiel pour retrouver une transitivit , un intrt pour le monde perdu avec les annes formalistes. Contre le temps, contre lHistoire per-ue comme ravage, contre la parole et contre la littrature elle-mme parfois, les crivains cherchent une forme de sai-

  • sie du particulier, une forme dcriture de ce que Barthes nommait lessence prcieuse de mon individu 2 . Certes, il y a peut-tre une profonde diffrence entre, dune part, les rcits ou romans biographiques comme le Louis Lambert de Balzac dont les personnages types sont invents et font lobjet dune sorte de fiction thorique, et, dautre part, des biographies fictionnalises de personnages historiques ayant rellement exist. Mais les rcits dont le personnage nest quun nom imaginaire dploient, au risque du para-doxe, des modles idels de la non-idalit : ils cherchent penser le cas, tranget ou gnie, lindividualit en bonne ou en mauvaise part, en fabriquant un personnage dot dune prtendue paisseur biographique et plong dans le flux empirique dune fiction de rel. Et, inversement, les vies entes sur des existences historiques cherchent peut-tre sintroduire dans lordinaire de la singularit ou pntrer dans le mystre de destins dcrts exceptionnels, quil sagisse de relire avec matrialisme les vies de grands hommes ou de produire des vies dhommes infmes , pour employer cette formule de Michel Foucault si souvent illustre par les auteurs de fiction biographique. Quel que soit le dispositif choisi, la fiction constitue les vies en des-tin, met en uvre une intelligence de la totalit vitale, offre un horizon romanesque ou minuscule, tragique ou ludique nos prcieuses variations, parachve un dsir dexistence toujours ouvert, tout en rendant au lecteur un espace o projeter ses propres possibles, souvent hors le monde.

    Contre lclairage univoque et homogne sans doute propre la socit dmocratique, dans laquelle les potes ne sauraient jamais prendre un homme en gnral pour sujet de leur tableau ; car un objet dune grandeur mdiocre, et quon aperoit distinctement de tous les cts, ne prtera

  • jamais lidal , comme lcrit Tocqueville 3, bien de nos contemporains rejoindraient Chateaubriand pour affirmer que chaque homme renferme en soi un monde part 4 . Un monde, cest--dire des vrits factuelles et une mobilit inaccessible depuis que la porte destine nous laisser aper-cevoir lintriorit dautrui a t ferme par un dieu jaloux, un monde que la littrature doit la fois dvoiler, exposer, et enchanter dans sa banalit, protger dans sa fragilit quitte recouvrir le simple exercice des dterminismes dun voile de mystre, dun sfumato. Cette opration sensible se fera tantt contre lHistoire et ses biographies proclames srieuses, aprs que la collaboration entrevue par les pro-phtes romantiques de lre de Michelet entre historiens et potes a fait long feu, tantt avec lHistoire, lorsque nos contemporains, las de lautonomisation de lart et des pieds de nez aux savants, verront la littrature comme un mode complmentaire de comprhension du monde, de ressaisie de la dimension individuelle des problmes abstraits, dune pense par cas, et reconnatront lefficace de lmotion et de limaginaire.

    Ces rcits, parce quil confrontent notre foi contem-poraine dans la mmoire crite, nos rves humanistes de gloire livresque et notre religion de la survie textuelle aux forces, actives et passives, de loubli, valent dabord parce quils bousculent les frontires des genres. Pour une lecture formaliste attentive aux effets de rcriture et de virtuosit stylistique, les pouvoirs linguistiques du littraire y sont la parade ; le genre dit linvasion du geste esthtique dans toutes les autres formes de valeur, fait consonner imagi-naire et rudition, brouille les cartes des partages convenus, et nous interroge sur lide de littrature autant que sur la dfinition de ce qui doit ou peut tre racont dune vie

  • humaine. Mais derrire ce jeu intertextuel et mtadiscursif, ce travail de questionnement des frontires de la littrature, derrire la rflexion sur lidentit de lcrivain que mnent souvent ces textes, les vies imaginaires me semblent tmoi-gner du rinvestissement de la parole littraire par un pro-jet thique et politique propre la littrature : travers ce vieil office de mmoire (le tombeau est pre des signes , selon la belle formule dAlain) que se rapproprie la littra-ture, se dit peut-tre un rve contemporain qui mrite, je crois, quon en fasse larchologie : linvention de lindividu comme exception.

  • []

  • chapitre xxiidora Bruder, enfant sans identit

    Longtemps, je nai rien su de Dora Bruder aprs sa fugue du 14 dcembre et lavis de recherche qui avait t publi dans Paris-Soir. Puis jai appris quelle avait t interne au camp de Drancy, huit mois plus tard, le 13 aot 1942. Sur la fiche, il tait indiqu quelle venait du camp des Tourelles. Ce 13 aot 1942, en effet, trois cents juives avaient t transfres du camp des Tourelles celui de Drancy.La prison, le camp , ou plutt le centre dinternement des Tourelles occupait les locaux dune ancienne caserne dinfanterie coloniale, la caserne des Tourelles, au 141 boulevard Mortier, la porte des Lilas. Il avait t ouvert en octobre 1940, pour y interner des juifs trangers en situation irrgulire . Mais partir de 1941, quand les hommes seront envoys directement Drancy ou dans les camps du Loiret, seules les femmes juives qui auront contrevenu aux ordonnances allemandes seront internes aux Tourelles ainsi que des communistes et des droit commun [sic].

    Patrick Modiano, Dora Bruder 1.

    Autre tentative foucaldienne de sauvetage dune vie, plus empche encore que celle de Pierre Michon, ce texte inclassable, car sans sous-titre gnrique ni pacte de lecture permettant didentifier son statut, quest Dora Bruder de Patrick Modiano, choisit dadopter non un lyrisme trou-bl, mais plutt le style et la mthode dun historien ama-teur, pour dire une vie anantie par lhistoire. Le terme de rcit est sans doute inadquat, tant le narrateur vite de recourir aux formes de la causalit. Scand par linventaire chronologique des lments que le narrateur a pu runir

  • sur la vie dune jeune dporte (dont il a relev le nom dans une liste, un peu la manire dont Alain Corbin a choisi Louis-Franois Pinagot), le livre semble enquter sur sa propre disparition : prservant par dinfinies prudences rhtoriques (modalisation, rticence, panorthose) la ra-lit des tmoignages et des archives, Dora Bruder accumule les aveux dignorance, les je ne sais pas , faisant rson-ner comme une tragdie les lacunes documentaires. Et ce