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  • Histoire des Arts XIXme sicle

    Anne Dumonteil et Aline Palau-Gaz, Service Educatif du Muse Fabre, 2010 Page 1

    HISTOIRE DES ARTS XIXme SICLE LA PHOTOGRAPHIE ET LE CINMATOGRAPHE, rel ou illusion ?

    Le XIXme sicle se caractrise par de nombreuses innovations techniques qui vont profondment modifier les pratiques artistiques et le regard port sur le monde qui nous entoure. Les deux grands apports de ce sicle sont indniablement la photographie invente en 1839 et le cinmatographe n en 1895. Il nest pas question ici de faire un historique de ces deux innovations majeures relatives la question de limage mais de les questionner dans leurs enjeux et leurs spcificits. En effet, penser la photographie ou au cinmatographe, cest envisager deux techniques denregistrement du rel avec tout ce quelles peuvent avoir dobjectivit, voire de neutralit. Or, il est paradoxal de constater que ces techniques denregistrement du rel ont, ds leur invention, taient souvent mises au service de la mise en scne, de lartifice, de la thtralisation et de lillusion alors que cest du ct de la ralit et de son immdiatet tangible que nous serions enclins les apprhender a priori. Voyons donc en quoi ces deux techniques ont articul le rel et lillusion. Si la photographie a cette capacit nouvelle, par rapport la peinture, de saisir la ralit et la vie dans leurs manifestations les plus quotidiennes avec objectivit, il apparat que ds ses dbuts, elle a t utilise pour fixer des scnes construites de toutes pices. Loin donc dtre un moyen denregistrer la ralit de manire factuelle et documentaire, elle a t place sous lgide de lillusion, hrite de la tradition picturale, dans lide de rpondre au got de lpoque du travestissement et de la thtralisation. Cest essentiellement la photographie victorienne, de 1840 1880, qui a mis en lumire cette tendance avec des photographes comme Julia Margaret CAMERON (1815-1879), Oscar Gustave REJLANDER (1813-1875), Henry PEACH ROBINSON (1830-1901) ou encore Lewis CARROLL (1832-1898, Charles Lutwidge Dodgson dit). Sous linfluence de modles picturaux, ces photographes et dautres encore, entreprennent de mettre en scne des sujets littraires, religieux, historiques ou de genre. Leurs photographies apparaissent comme de vritables compositions artistiques, largement ancres dans la pratique des tableaux vivants, des charades mimes et du thtre amateur trs en vogue dans les familles de la noblesse et de la bourgeoisie.

    O.G. REJLANDER, Les deux faons de vivre, 1857, preuve l'albumine argentique, 40,9x76,8, Moderna Museet, Stockholm

    Roger FENTON (1919-1869), Zouave, 2me division, 1855, preuve sur papier sal, LA County Museum of Art, LA

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    Ces fantaisies photographiques tmoignent du got de lpoque victorienne pour la narration et la fiction, au carrefour du monde mdival des lgendes arthuriennes et de lunivers de Walter SCOTT ou de William SHAKESPEARE et de la peinture. Cela traduit aussi le got pour le dguisement et le travestissement qui permettait dtre, le temps dune mise en scne photographique, un autre au sens large, un autre dailleurs ou dune autre condition sociale. LAlbum de Mar Lodge montre que la famille royale aussi se prtait volontiers cette mise en scne de soi. Au-del de ces mises en scne, il est intressant de se pencher sur les artifices qui ne rsultent pas de dcors et de dguisements mais de manipulations faites la prise de vue ou avec les ngatifs. Ainsi, une des photographies les plus clbres de cette priode, The Two ways of life de O.G. REJLANDER, acquise par Victoria pour son poux le Prince Albert, est la combinaison de trente ngatifs diffrents donnant lieu une seule et mme image.

    Cette approche de collage tmoigne de vritables tours de force techniques rcurrents cette poque qui sont lorigine dun dbat sur la nature artistique de la photographie. En effet, avec ces photographies de grandes dimensions, utilisant parfois le photomontage et le trucage, nous sommes l bien loin dune pratique denregistrement du rel immdiat et quotidien. O.G. REJLANDER, Temps durs, 1860, preuve lalbumine argentique, George Eastman house, Rochester

    Fantaisie et ferie se ctoient dans ces images produites par des professionnels, souvent peintres de formation, ou par des amateurs clairs comme pouvait ltre Lewis CARROLL qui pouvait retrouver par ce mdium une imagerie construite de toutes pices qui ntait pas sans rappeler son univers littraire. Ce got pour le merveilleux, que partagent aristocrates et anonymes dans cette nouvelle pratique de limage, trouve son apoge dans le travail de Julia Margaret CAMERON, en particulier dans les annes 1864-1875, avec ses madones lenfant et ses anges, ses bourgeois de Calais et ses personnages shakespeariens trs influencs par la peinture prraphalite anglaise. Ses illustrations photographiques taient conues pour ressembler aux peintures lhuile issues de ce mouvement qui cherchait retrouver la puret des primitifs italiens. Lintemporalit de ses mises en scnes sophistiques, qui rompt avec un ralisme photographique de plus en plus prsent dans cette dcennie, se cristallise pleinement dans sa srie photographique, ralise en atelier en 1874-1875, illustrant Les Idylles du roi de son ami Alfred TENNYSON (1809-1892) qui est un recueil de pomes sur les lgendes arthuriennes.

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    A gauche, Lewis CARROLL, Saint George et le dragon, 1875, preuve lalbumine argentique, 11,6x14,8, Metropolitan museum of art, NY A droite, Julia Margaret CAMERON, Gareth et Lynette, 1874, preuve lalbumine argentique, 34,8x25,9

    Il nous est permis de penser que le ralisme et la conformit de ces mises en scne photographiques au sicle qui les a vues natre, se situent dans la traduction des gots de lpoque : celui de lexotisme et de lorientalisme, et plus largement des voyages, celui pour le thtre et le dcor, celui pour la littrature et enfin celui pour les innovations techniques. Ces engouements multiples se manifestent dans lmergence de pratiques dartistes qui commencent tre dcloisonnes et protiformes. Lexemple de Lewis CARROLL, crivain et photographe, est significatif. Il a dailleurs la clairvoyance de ce qui sera plus tard le spectacle cinmatographique puisquil crit en 1856 dans son journal " Je pense que ce serait une bonne ide que de faire peindre sur les plaques dune lanterne magique les personnages dune pice de thtre que lon pourrait lire haute voix : une espce de spectacle de marionnettes". Avant de clore ce paragraphe sur la photographie victorienne comme vecteur dillusion et de fantaisie, il convient dvoquer une autre de ses richesses : la pratique essentiellement fminine qui consiste en la ralisation dalbums. Mlant le rel et lartifice, ils articulent des fragments de photographies dtours et la pratique de laquarelle. Ces albums crs dans les annes 1860 montrent, au fil de leurs pages, des photomontages (ou photocollages) empreints, pour certains, de ralisme et, pour dautres, de merveilleux. Cette pratique nglige et oublie de jeu avec les images constitue un tmoignage sur les loisirs des femmes aises de cette poque et sur une photographie qui devenait de plus en plus accessible et quotidienne.

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    Elisabeth PLEYDELL-BOUVERIE (?-1889), 1872-77, collection George Eastman House, Rochester

    Lexposition Playing with Pictures: The Art of Victorian Photocollage lui est dailleurs consacre en cette anne 2010 lArt Institute de Chicago, exposition qui voyagera ensuite New York et Toronto. Cet vnement permet dexhumer ou, tout le moins, de mettre au jour un phnomne de socit qui tait tout fait novateur en ce quil articulait deux pratiques de limage, entre prsentation et reprsentation, entre objectivit du rel et fantaisie, tout en faisant merger la notion de dcoratif. Il est trs certainement question dune vraie manifestation de la modernit dans cette pratique fminine, avec ses hybridations, ses ruptures dchelle, ses images surralistes avant lheure tantt teintes dhumour ou de subversion.

    Les auteurs ne sont pas toujours identifis et identifiables mais quimporte ! Cest le tmoignage dune poque et des penses fminines partiellement dvoiles dans ces manipulations dimages qui prime ainsi que linnovation que la ralisation de ces albums proposait.

    Georgina BERKELEY (1831-1919), page de l'Album Berkeley, 1867-71, collage, aquarelle et tirages l'albumine, Muse d'Orsay

    Constance SACKVILLE-WEST (1846-1929), page de l'Album Sackville-West, 1867-73, George Eastman House, Rochester

    Aprs avoir envisag la photographie dans ses manifestations thtralises, illusionnistes et narratives, nous allons voir en quoi elle rpond aussi sa spcificit technique de restitution du rel, "puisquelle

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    nous donne toutes les garanties dsirables dexactitude" pour reprendre le mot de Charles BAUDELAIRE (1821-1867), de son Salon de 1859. Le domaine qui sera essentiellement abord sera celui de la naissance du portrait photographique et de lide didentit.

    Si des photographes comme Roger FENTON, Hippolyte BAYARD (1801-1887) ou encore Oscar Gustave REJLANDER se mettent en scne dans leur travail de limage, ce nest pas pour donner voir la ralit de ce quils sont mais pour jouer un personnage linstant de la prise photographique, un zouave pour le premier, un noy pour le deuxime ou un soldat pour le dernier. Il nest pas question dun propos sur lidentit propre mais sur la mise en scne de soi dans un rle identifiable ou recon