Victor Hugo, Les Contemplations (livre IV : « Pauca .Aux ftes des choses nouvelles, Aux combats

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  • Victor Hugo, Les Contemplations (livre IV : Pauca me )

    (source : http://gallica.bnf.fr)

    Prface

    Si un auteur pouvait avoir quelque droit d'influer sur la disposition d'esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l'auteur des Contemplations se bornerait dire ceci: Ce livre doit tre lu comme on lirait le livre d'un mort.

    Vingt-cinq annes sont dans ces deux volumes. Grande mortalis aevi spatium. L'auteur a laiss, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui. La vie, en filtrant goutte goutte travers les vnements et les souffrances, l'a dpos dans son coeur. Ceux qui s'y pencheront retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui s'est lentement amasse l, au fond d'une me.

    Qu'est-ce que les Contemplations? C'est ce qu'on pourrait appeler, si le mot n'avait quelque prtention, les Mmoires d'une me.

    Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes les ralits, tous les fantmes vagues, riants ou funbres, que peut contenir une conscience, revenus et rappels, rayon rayon, soupir soupir, et mls dans la mme nue sombre. C'est l'existence humaine sortant de l'nigme du berceau et aboutissant l'nigme du cercueil; c'est un esprit qui marche de lueur en lueur en laissant derrire lui la jeunesse, l'amour, l'illusion, le combat, le dsespoir, et qui s'arrte perdu "au bord de l'infini". Cela commence par un sourire, continue par un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l'abme.

    Une destine est crite l jour jour.

    Est-ce donc la vie d'un homme? Oui, et la vie des autres hommes aussi. Nul de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit lui. Ma vie est la vtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis; la destine est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des crivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hlas! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas? Ah! insens, qui crois que je ne suis pas toi!

    Ce livre contient, nous le rptons, autant l'individualit du lecteur que celle de l'auteur. Homo sum. Traverser le tumulte, la rumeur, le rve, la lutte, le plaisir, le travail, la douleur, le silence; se reposer dans le sacrifice, et, l, contempler Dieu; commencer Foule et finir Solitude, n'est-ce pas, les proportions individuelles rserves, l'histoire de tous?

    On ne s'tonnera donc pas de voir, nuance nuance, ces deux volumes s'assombrir pour arriver, cependant, l'azur d'une vie meilleure. La joie, cette fleur rapide de la jeunesse, s'effeuille page

  • page dans le tome premier, qui est l'esprance, et disparat dans le tome second, qui est le deuil. Quel deuil? Le vrai, l'unique: la mort; la perte des tre chers.

    Nous venons de le dire, c'est une me qui se raconte dans ces deux volumes. Autrefois, Aujourd'hui. Un abme les spare, le tombeau.

    V. H. Guernesey, mars 1856.

    2

  • Livre quatrime. Pauca meae

    I Pure Innocence! Vertu sainte!

    O les deux sommets d'ici-bas!

    O croissent, sans ombre et sans crainte,

    Les deux palmes des deux combats!

    Palme du combat Ignorance!

    Palme du combat Vrit!

    L'me, travers sa transparence,

    Voit trembler leur double clart.

    Innocence! Vertu! sublimes

    Mme pour l'oeil mort du mchant!

    On voit dans l'azur ces deux cimes,

    L'une au levant, l'autre au couchant.

    Elles guident la nef qui sombre;

    L'une est phare, et l'autre est flambeau;

    L'une a le berceau dans son ombre,

    L'autre en son ombre a le tombeau.

    C'est sous la terre infortune

    Que commence, obscure nos yeux,

    La ligne de la destine;

    Elles l'achvent dans les cieux.

    Elles montrent, malgr les voiles

    Et l'ombre du fatal milieu,

    Nos mes touchant les toiles

    Et la candeur mle au bleu.

    Elles clairent les problmes;

    Elles disent le lendemain;

    Elles sont les blancheurs suprmes

    De tout le sombre gouffre humain.

    L'archange effleure de son aile

    3

  • Ce fate o Jhovah s'assied;

    Et sur cette neige ternelle

    On voit l'empreinte d'un seul pied.

    Cette trace qui nous enseigne,

    Ce pied blanc, ce pied fait de jour,

    Ce pied rose, hlas! car il saigne,

    Ce pied nu, c'est le tien, amour!

    Janvier 1843.

    II. 15 fvrier 1843 Aime celui qui t'aime, et sois heureuse en lui.

    - Adieu! - sois son trsor, toi qui fus le ntre!

    Va, mon enfant bni, d'une famille l'autre.

    Emporte le bonheur et laisse-nous l'ennui!

    Ici, l'on te retient; l-bas, on te dsire.

    Fille, pouse, ange, enfant, fais ton double devoir.

    Donne-nous un regret, donne-leur un espoir,

    Sors avec une larme! entre avec un sourire!

    Dans l'glise, 15 fvrier 1843.

    ..............................................

    4 septembre 1843 .............................................. III. Trois ans aprs

    Il est temps que je me repose;

    Je suis terrass par le sort.

    Ne me parlez pas d'autre chose

    Que des tnbres o l'on dort!

    Que veut-on que je recommence?

    Je ne demande dsormais

    A la cration immense

    Qu'un peu de silence et de paix!

    4

  • Pourquoi m'appelez-vous encore?

    J'ai fait ma tche et mon devoir.

    Qui travaillait avant l'aurore,

    Peut s'en aller avant le soir.

    A vingt ans, deuil et solitude!

    Mes yeux, baisss vers le gazon,

    Perdirent la douce habitude

    De voir ma mre la maison.

    Elle nous quitta pour la tombe;

    Et vous savez bien qu'aujourd'hui

    Je cherche, en cette nuit qui tombe,

    Un autre ange qui s'est enfui!

    Vous savez que je dsespre,

    Que ma force en vain se dfend,

    Et que je souffre comme pre,

    Moi qui souffris tant comme enfant!

    Mon oeuvre n'est pas termine,

    Dites-vous. Comme Adam banni,

    Je regarde ma destine,

    Et je vois bien que j'ai fini.

    L'humble enfant que Dieu m'a ravie

    Rien qu'en m'aimant savait m'aider;

    C'tait le bonheur de ma vie

    De voir ses yeux me regarder.

    Si ce Dieu n'a pas voulu clore

    L'oeuvre qu'il me fit commencer,

    S'il veut que je travaille encore,

    Il n'avait qu' me la laisser!

    Il n'avait qu' me laisser vivre

    Avec ma fille mes cts,

    Dans cette extase o je m'enivre

    De mystrieuses clarts!

    Ces clarts, jour d'une autre sphre,

    5

  • O Dieu jaloux, tu nous les vends!

    Pourquoi m'as-tu pris la lumire

    Que j'avais parmi les vivants?

    As-tu donc pens, fatal matre,

    Qu' force de te contempler,

    Je ne voyais plus ce doux tre,

    Et qu'il pouvait bien s'en aller!

    T'es-tu dit que l'homme, vaine ombre,

    Hlas! perd son humanit

    A trop voir cette splendeur sombre

    Qu'on appelle la vrit?

    Qu'on peut le frapper sans qu'il souffre,

    Que son coeur est mort dans l'ennui,

    Et qu' force de voir le gouffre,

    Il n'a plus qu'un abme en lui?

    Qu'il va, stoque, o tu l'envoies,

    Et que dsormais, endurci,

    N'ayant plus ici-bas de joies,

    Il n'a plus de douleurs aussi?

    As-tu pens qu'une me tendre

    S'ouvre toi pour se mieux fermer,

    Et que ceux qui veulent comprendre

    Finissent par ne plus aimer?

    O Dieu! vraiment, as-tu pu croire

    Que je prfrais, sous les cieux,

    L'effrayant rayon de ta gloire

    Aux douces lueurs de ses yeux!

    Si j'avais su tes lois moroses,

    Et qu'au mme esprit enchant

    Tu ne donnes point ces deux choses,

    Le bonheur et la vrit,

    Plutt que de lever tes voiles,

    Et de chercher, coeur triste et pur,

    6

  • A te voir au fond des toiles,

    O Dieu sombre d'un monde obscur,

    J'eusse aim mieux, loin de ta face,

    Suivre, heureux, un troit chemin,

    Et n'tre qu'un homme qui passe

    Tenant son enfant par la main!

    Maintenant, je veux qu'on me laisse!

    J'ai fini! le sort est vainqueur.

    Que vient-on rallumer sans cesse

    Dans l'ombre qui m'emplit le coeur?

    Vous qui me parlez, vous me dites

    Qu'il faut, rappelant ma raison,

    Guider les foules dcrpites

    Vers les lueurs de l'horizon;

    Qu' l'heure o les peuples se lvent,

    Tout penseur suit un but profond;

    Qu'il se doit tous ceux qui rvent,

    Qu'il se doit tous ceux qui vont!

    Qu'une me, qu'un feu pur anime,

    Doit hter, avec sa clart,

    L'panouissement sublime

    De la future humanit;

    Qu'il faut prendre part, coeurs fidles,

    Sans redouter les ocans,

    Aux ftes des choses nouvelles,

    Aux combats des esprits gants!

    Vous voyez des pleurs sur ma joue,

    Et vous m'abordez mcontents,

    Comme par le bras on secoue

    Un homme qui dort trop longtemps.

    Mais songez ce que vous faites!

    Hlas! cet ange au front si beau,

    Quand vous m'appelez vos ftes,

    7

  • Peut-tre a froid dans son tombeau.

    Peut-tre, livide et plie,

    Dit-elle dans son lit troit:

    "Est-ce que mon pre m'oublie

    Et n'est plus l, que j'ai si froid?"

    Quoi! lorsqu' peine je rsiste

    Aux choses dont je me souviens,

    Quand je suis bris, las et triste,

    Quand je l'entends qui me dit: "Viens!"

    Quoi! vous voulez que je souhaite,

    Moi, pli par un coup soudain,

    La rumeur qui suit le pote,

    Le bruit que fait le paladin!

    Vous voulez que j'aspire encore

    Aux triomphes doux et dors!