Vernant-Espace Et Organisation Politique En Gr¨ce Ancienne

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  • Jean-Pierre Vernant

    Espace et organisation politique en Grce ancienneIn: Annales. conomies, Socits, Civilisations. 20e anne, N. 3, 1965. pp. 576-595.

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    Vernant Jean-Pierre. Espace et organisation politique en Grce ancienne. In: Annales. conomies, Socits, Civilisations. 20eanne, N. 3, 1965. pp. 576-595.

    doi : 10.3406/ahess.1965.421305

    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1965_num_20_3_421305

  • ESPACE ET ORGANISATION POLITIQUE

    EN GRCE ANCIENNE

    A

    travers le personnage de Clisthne Athnien tel est le titre de leur dernier ouvrage P. Lvque et P. Vidal-Naquet se sont attachs dfinir le sens d'une mutation dans la vie sociale des Grecs Leur Clisthne n'est pas une biographie, qu'il et t au reste impossible d'crire faute de documents. Il ne se limite pas non plus une discussion critique des rformes attribues PAlcmnoide et de leur chronologie. Pour comprendre la rvolution clisthnienne, les auteurs ont t conduits largir le cadre de l'enqute et situer les tmoignages dont ils dispo

    saient dans un contexte historique aux dimensions tendues et multiples. Leur tude a finalement pour objet la polis grecque des dernires annes du vie sicle, avec les transformations qui s'oprent en elle divers niveaux. Cependant ils ont su dlimiter cette matire trs ample en posant d'entre de jeu les problmes essentiels et en dfinissant les perspectives de recherche qui devaient leur permettre d'y rpondre. Il s'agissait de reprer, puis d'explorer les secteurs de la vie sociale o les changements, associs au nom de Clisthne, s'attestent de la faon la plus nette, et o l'historien a chance de pouvoir en mesurer l'ampleur avec prcision.

    Les rformes de Clisthne se situent sur le plan des institutions. Elles ont fix le cadre dans lequel s'est droule la vie politique de l'Athnes classique. Plus que d'une transformation, il faut mme parler, leur sujet, d'une instauration du politique, de l'avnement du plan politique, au sens propre, dans l'existence sociale des Athniens. De Solon Clisthne, on constate que les conflits divisant la cit s'expriment en d'autres termes, se moulent en d'autres formes. Ils ne se sont pas seulement modifis ; ils se sont dplacs : le centre de gravit des dbats n'est plus le mme, le jeu des forces antagonistes se droule dans un contexte transform. Soulignons le glissement le plus significatif cet gard. On

    1. Pierre Lvque et Pierre Vidal-Naquet, Clisthne V Athnien, 1 vol. in-8 de 163 pages, Annales littraires de l'Universit de Besanon, Paris, Les Belles-Lettres, 1964.

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    passe du domaine conomique celui des institutions civiques, la question des dettes et de la terre, au premier plan chez Solon, s'effaant devant un autre problme : comment crer un systme institutionnel permettant d'unifier des groupes humains encore spars par des statuts sociaux, familiaux, territoriaux, religieux diffrents ; comment arracher les individus aux anciennes solidarits, leurs appartenances traditionnelles, pour les constituer en une cit homogne, faite de citoyens semblables et gaux, ayant les mmes droits participer la gestion des affaires publiques ?

    Nous saisissons ici un tournant dans l'histoire des socits anciennes. Par la constitution clisthnienne, la cit se fait dmocratie ; elle se ralise, en quelque sorte, de faon consciente. La notion isonomia, qui remonte une poque o dmocrates et oligarques, allis contre le pouvoir des tyrans, n'taient pas encore nettement distingus, prend alors un sens nouveau, une valeur politique clairement dfinie.

    Un autre trait souligne la promotion du politique, conu comme le jeu rglant l'exercice en commun de la souverainet. Au temps de Solon, les cits en crise font appel un personnage qualifi par certains dons exceptionnels : arbitre, lgislateur tranger souvent dsign par l'oracle, tyran. L'idal d'isonomie implique au contraire que la cit rsoud ses problmes grce au fonctionnement normal de ses institutions, par le respect de son propre nomos.

    Avec une rigueur dont on a soulign l'audace, Clisthne dessine le cadre politique dans lequel les Grecs de l'ge classique ont situ et exerc leur activit sociale. En faisant de l'homme essentiellement un citoyen, vouant le meilleur de lui-mme la vie publique, ce cadre a donn aux conduites, aux valeurs, la psychologie humaine une physionomie particulire, comme il a confr la vie du groupe son style propre.

    Une mutation qui touche ainsi au cadre de la vie en socit et qui oriente les activits humaines juges les plus importantes engage videmment l'homme tout entier. Les auteurs l'ont bien compris qui se sont surtout attachs marquer les aspects mentaux d'une rforme o ils voient un acte la fois politique et intellectuel. Leur ouvrage porte en sous-titre : Essai sur la reprsentation de Vespace et du temps dans la pense politique grecque de la fin du VIe sicle la mort de Platon.

    Glotz, dj, avait not l'esprit de gomtrie qui prside aux rformes clisthniennes 1. Nous avons nous-mme tent de mettre en relation le caractre gomtrique de la cosmologie et de la science hellnes contrastant avec le caractre arithmtique de la pense scientifique de l'Orient avec l'organisation par la cit d'un espace politique homogne, o le centre seul a valeur privilgie, prcisment parce que, dans leur rapport avec lui, toutes les positions diverses qu'occupent les citoyens

    1. G. Glotz, Histoire grecque, I, p. 469.

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  • ANNALES

    apparaissent symtriques et rversibles x. Les auteurs reprennent l'enqute avec les exigences d'historiens soucieux de n'admettre l'existence d'un lien entre deux faits de civilisation que dans la mesure o les documents permettent de saisir leur point d'attache dans la succession du concret historique. Cette volont de prcision, loin de limiter l'enqute, l'largit. Si les rformes de Clisthne traduisent avant tout une profonde transformation de l'espace civique, elles mettent en jeu aussi d'autres catgories : l'organisation du temps, les systmes de numration.

    Espace, temps, nombre : les changements s'oprent solidairement suivant des voies dont le paralllisme est manifeste. Face aux anciennes reprsentations spatiales, temporelles, numriques, charges de valeurs religieuses, s'laborent les nouveaux cadres de l'exprience, rpondant aux besoins d'organisation du monde de la cit, ce monde proprement humain o les citoyens dlibrent et dcident eux-mmes de leurs affaires communes.

    Ce qui d'abord s'accuse dans les rformes clisthniennes c'est la prminence dcisive du principe territorial sur le principe gentilice dans l'organisation de la polis. La cit se projette selon un schma spatial. Tribus, trittyes, dmes sont dessins sur le sol comme autant de ralits qui peuvent s'inscrire sur une carte. Cet espace a un centre, la ville, qui constitue comme le cur homogne de l'Attique, et o chaque tribu est reprsente. Au centre de la ville elle-mme, Vagora, rorganise et remodele, forme un espace public, nettement circonscrit, dlimit dsormais par des bornes. Sur l'agora on difie le Bouleuterion, sige de la Boul des Cinq-Cents compose des reprsentants de chaque tribu qui, tour de rle, exercent la prytanie, c'est--dire prsident les sances de YEcclesia avec le privilge de loger pendant ce temps au Foyer commun. Les changements dans la signification du centre qui, de symbole religieux (Hestia, desse du foyerj, devient symbole politique (foyer commun de la cit, Hestia Koin) se marquent ici, nous semble-t-il, de faon saisissante *. Au centre de la Cit, la Hestia Koin retient le souvenir du foyer familial : l'autel domestique, fix au sol, enracine la maison humaine en un point dfini de la terre, diffrencie chaque okos en lui donnant sa qualit religieuse particulire, enclt le groupe familial sur

    1. J.-P. Veknant, Les origines de la pense grecque, Paris, P.U.F., 1962 ; Gomtrie et astronomie sphrique dans la premire cosmologie grecque , La Pense 1963, 109, pp. 82-92.

    2. Cf. Louis Gernet, Sur le symbolisme politique en Grce ancienne : le Foyer commun , Cahiers internationaux de sociologie, 1951, 11, pp. 21-43.

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    lui-mme et le conserve pur de tout contact tranger x. En devenant commun, en s'difiant sur l'espace public et ouvert de Yagora, non plus l'intrieur des demeures prives, en abritant dans la personne des prytanes cette Boul qui incarne le tout de la cit, le foyer exprime dsormais le centre en tant que dnominateur commun de toutes les maisons constituant la polis. Le centre s'inscrit dans un espace compos, certes, de parties diverses, mais qui rvlent toutes leur similitude, leur symtrie, leur quivalence fondamentale par leur rapport commun avec ce centre unique que forme la Hestia Koin. Le centre traduit dans l'espace les aspects d'homognit et d'galit, non plus ceux de diffrenciation et de hirarchie. Ajoutons que, par son contact avec les ralits politiques qu'il a charge maintenant d'exprimer, le symbole du centre se dprend des reprsentations religieuses auxquelles il tait auparavant associ. P. Lvque et P. Vidal-Naquet parlent cet gard, comme nous avions pens pouvoir le faire nous-mme, de lacisation. Le terme a t discut 2. On peut, de fait, se demander s'il ne souffre pas de quelque anachronisme. Les auteurs de Clisthne V Athnien, aprs avoir crit que la rforme clisthnienne est profondment laque, ont donc raison d'ajouter : Dans la mesure o il peut y avoir un tat lac au vie sicle . Cependant, si notre vocabulaire est peu adapt, et si nos catgories contemporaines traduisent imparfaitement les rapports du politique et du religieux chez les Grecs, il n'en reste pas moins que la notion de centre, telle qu'elle apparat dans le symbolisme politique du Foyer commun, a pris un caractre positif et abstrait trs marqu. Le foyer a perd