Theodore Roszak - Le Monstre, Le Titan Et La Nouvelle Gnose 1977

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    laboratoires de leurs collgues des curiosits actives plus malsaines que celles dont onpeut accuser le capitalisme, ses grands lieutenants et ses supports. Ces savants ne peuventdonc que partager mon angoisse voir les pires excs de la psychologie du comportementet du matrialisme rductionniste promus au rang des canons indiscutables dans lessocits socialistes. J'accorderai ces deux points de vue quelque crdibilit (plutt moins

    au premier et nettement plus au second). Mais, en fait, je n'ai pas l'intention d'approfondirleurs implications, car j'ai l'esprit un autre monstre qui me proccupe autant que tous lesautres runis, un monstre qui n'est l'enfant de personne d'autre que du savant et dont lamatrise n'a aucune implication politique. Je veux parler de l'invisible dmon qui agitsubtilement en empoisonnant non la chair et les os, mais l'esprit : le monstre du non-sens,le malaise psychique, le vide existentiel o l'homme moderne cherche dsesprment sonme.

    La science s'est toujours enorgueillie d'un humanisme au grand cur. Quelle place, peut-on se demander, y a-t-il pour le dsespoir dans la philosophie humaniste ? Maisl'humanisme a plusieurs visages, bien qu'on ait facilement tendance l'oublier. Dans

    l'Occident moderne, nous avons, au cours des trois derniers sicles, parcouru une sombre pente nous menant d'un humanisme d'aurore un humanisme de crpuscule, d'unhumanisme de clbration un humanisme de rsignation. L'humanisme de clbration,celui de Pic de La Mirandole et de Michel-Ange, de Bacon et de Newton, jaillit de larencontre de l'homme avec le divin. Mais dans l'humanisme de rsignation, il n'y a aucuneexprience du divin, il n'y a que l'exprience de l'infinie solitude de l'homme. Et c'est de lqu'est n un humanisme anxieux et dsespr, qui se raccroche l'humain comme unepave drivant sur une mer inconnue.

    Un univers glac de solitude

    Dans cette situation d'abandon, nous ne sommes pas des humanistes par libre choix, mais par dfaut, nous sommes des humanistes, faute d'avoir trouv une autre identitconvaincante, des humanistes parce que notre seule possibilit est l'abme nihiliste.

    Si je dis que c'est la science qui nous a mens d'un humanisme l'autre, que c'est lascience qui a fait de notre univers un thtre illimit de l'absurde... ai-je l'air de porter uneaccusation ? Peut-tre. Mais je n'ai pas l'intention de faire un rquisitoire, car je pense qu'chaque tape les intentions des savants ont t parfaitement honntes et honorables. Ils ontcherch la vrit et ont suivi courageusement la voie qu'elle ouvrait, mme si elle les aconduits en fin de parcours au nant inhumain. De toute faon, je me contente de me fairel'cho de quelques savants qui se sont penchs sur le problme dans certains cas,d'ailleurs, non sans un certain orgueil. Ainsi, Jacques Monod : D'un trait, [la science] a prtendu effacer une tradition cent fois millnaire assimile lanature humaine elle-mme. Elle dnonait l'ancienne alliance animiste de l'homme avec lanature, ne laissant, la place de ce prcieux lien, qu'une qute anxieuse dans un universglac de solitude1.

    Ou, comme l'nonce Steven Weinberg ailleurs (dans le mme ouvrage) :

    1Jacques Monod : Le Hasard et la Ncessit (Paris, Le Seuil, coll. Points , n

    o43).

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    Les lois de la nature sont aussi impersonnelles et dpourvues de toute valeur humaineque les lois de l'arithmtique. Nous n'avons pas voulu qu'il en soit ainsi, mais il en estainsi [...]. Il s'est avr que tout le systme des toiles visibles n'est qu'une petite partied'une spirale d'une des innombrables galaxies qui nous entourent de tous cts. Nulle partnous ne voyons de valeur humaine ou de signification humaine... Autrement dit, l'univers

    dans lequel nous vivons dans la mesure o nous le reconnaissons comme l'univers danslequel la science nous dit que nous vivons est un univers inhumain. Nous partageonsquelque portion minuscule de la matire morte, mais il ne partage aucune portion de notreesprit vivant.

    C'est (pour citer encore Jacques Monod) une immensit insensible, de laquelle[l'homme] n'a merg que par hasard et o, tel un tzigane, il est en marge de l'univers o ildoit vivre. Univers sourd sa musique, indiffrent ses espoirs, comme ses souffrancesou ses crimes .

    La perception esthtique

    Tous les lecteurs ne seront peut-tre pas d'accord avec moi lorsque j'affirme que l'absencede signification est un monstre. Si tel est le cas, c'est que nos sensibilits sont d'un ordreradicalement diffrent et qu' ce stade nous ferions mieux de nous quitter, car nous nesommes pas ici pour essayer de combler le foss creus entre nous. Mais je crois que plusd'un savant s'est, de temps en temps, pench sur l'immensit insensible de l'universavec un certain malaise. Rappelons la phrase de Weinberg : Nous n'avons pas vouluqu'il en soit ainsi...

    Tous les lecteurs n'envisagent peut-tre pas la dgradation de la signification de la naturesous un angle moral. Mais moi, je le fais. Car l'absence de signification implique ledsespoir, et le dsespoir est, mon avis, un destructeur secret de l'esprit humain, unemenace aussi relle et mortelle pour notre sant culturelle que la mauvaise utilisationpotentielle de l'atome l'est pour notre survie physique. Selon mes critres du moins, tuerles anciens dieux est une transgression de la conscience aussi terrible que fabriquer desnouveau-ns dans des prouvettes.

    Mais mme si les savants acceptaient que leur discipline paie trs cher en significationexistentielle ses progrs, que vont-ils faire ? Steven Weinberg pose carrment la questiondans son tude et propose une rponse qui devrait tre, mon sens, accepte par un grandnombre de ses collgues.

    Selon lui, d'autres modes de la connaissance (l'exemple qu'il en donne est la perceptionesthtique) pourraient coexister avec la science, mais ne pourraient trouver place au seinde la science pour contribuer changer radicalement les sensibilits.... La science ne pourrait se modifier ainsi sans se dtruire elle-mme, car quel que soit lenombre de valeurs humaines impliques dans le processus scientifique ou affectes par lesrsultats de la recherche scientifique, il reste dans la science un lment essentiel qui estfroid, objectif, et non humain [...]. Ayant adopt, en matire de vrit, les normesscientifiques, nous nous sommes trouvs fort loigns de la sensibilit rhapsodique. En finde compte, le choix est moral, ou mme religieux. Ayant accept au dpart d'tudier la

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    nature selon ses propres critres, nous mettons presque un point d'honneur ne pas reculerdevant ce que nous voyons.

    L'univers, insiste Weinberg, est-ce qu'il est. Et la science, philosophie naturelledfinitive, ne peut que le dcrire tel qu'il est, sans dfaillance . On ne peut s'empcher

    d'admirer la candeur d'une telle rponse et de dplorer un peu le pathtique de sarsignation. Nanmoins, voil une rponse promthenne, une rponse qui nous rappelleque la libre recherche de la connaissance est, aprs tout, une valeur suprme, un besoin del'esprit aussi pressant que le besoin du corps de manger. Quels que soient les reprochesque l'on puisse adresser la science pour avoir dsenchant nos vies, on est oblig tt outard d'en venir aux mains avec l'esprit directeur de cette discipline avec le mythe qui luiconfre une grandeur pique.

    Un dilemme insoluble

    voquez le monstre, et le savant voquera le Titan. Mettez l'accent sur les besoins

    spirituels, et le savant mettra l'accent sur l'identification de l'intellect au souverain bien.Toute critique de la science qui remet en cause le principe du bien suprme de laconnaissance risque de devenir une crucifixion de l'intellect. Si Promthe doit cesser de procrer des monstres, que ce ne soit pas au dtriment de ses vertus titanesques ! Larecherche de la connaissance doit tre une aventure libre, mais, dans le cadre de sa libert,elle ne doit pas choisir la voie qui nous fasse souffrir en notre corps, en notre esprit ou ennotre me. Ds que l'on pose ainsi le problme, il apparat comme un dilemme insoluble. Nous demandons que l'esprit, la recherche de la connaissance, soit laiss totalementlibre et, dans le mme temps, qu'il soit moralement disciplin. Est-ce possible ? Je croisque cela l'est, mais seulement dans la mesure o nous admettons qu'il existe des styles deconnaissance au mme titre qu'il existe des domaines de connaissance. En dehors de ceque nous connaissons, il y a la faon dont nous le connaissons, prudemment, joyeusement,avec exaltation. La vie de l'esprit est un dialogue constant entre la connaissance et l'tre,chacun faonnant l'autre. Cela permet de soulever une question qui, premire vue, paratextrmement trange :Pouvons-nous tre srs que ce que la science nous offre est bien la connaissance ?

    La connaissance dans l'chelle platonicienne

    Pour la plupart des intellectuels occidentaux, cette question peut paratre absurde, car,depuis maintenant prs de trois sicles, la science sert d'talon de la connaissance dansnotre socit. Mais la poser ne fait que rappeler la tradition platonicienne, qui tenait notrescience pour une transaction intellectuelle d'un niveau nettement infrieur celui de laconnaissance. Il est difficile de dire avec certitude quel niveau Platon aurait plac letravail thorique spectaculaire des meilleurs cerveaux scientifiques du monde moderne,mais je pense qu'il l'aurait trait comme une information , un compte rendu cohrent dela structure physique et de la fonction des choses, une construction labore quipermettrait de sauver les apparences , comme il aimait caractriser l'astronomie deson poque. Il y a l un travail de l'intellect, exigeant et apprciable ; mais sur la clbrechelle de l'esprit quatre degrs de Platon, la science serait place quelque part entre le

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    second et le troisime niveau de la hirarchie, au-dessus de la simple opinion ignorante, mais nettement au-dessous de la connaissance .

    Il serait certes facile de rfuter Platon comme rtrograde ou de mauvaise foi pour avoirrefus de placer la science plus haut dans l'chelle. Mais il est bien plus intressant de

    suivre la voie qu'il a trace en nous invitant regarder, au-del de l'exprience, de lathorie et de la formulation mathmatique, vers un objet plus lev de la connaissancequ'il appelle la nature essentielle de Dieu [...], d'o drive tout ce qui est bon et justepour nous .

    Il est significatif de noter que, lorsque Platon a essay d'exprimer en mots cet objet de laconnaissance, il a fait appel, comme de nombreux autres mystiques, au mythe et l'allgorie ou a mis l'accent sur tout ce qui ne peut s'noncer en paroles. Je n'ai rien critsur ce sujet , nous dit-il dans un passage de la septime pitre (qui pourrait tre unedescription du Satori1 des bouddhistes zen), et n'crirai jamais rien. Car cetteconnaissance n'est pas quelque chose qui puisse tre traduit en mots comme les autres

    sciences ; ce n'est qu'aprs des relations suivies entre le professeur et l'lve, dans unerecherche commune, que soudain, telle une flamme jaillissant d'un feu que l'on attise, ellesort de la glbe et se nourrit immdiatement d'elle-mme.

    L'association intime avec un guru

    Certes, une conception aussi intangible de la connaissance paratra, premire vue, peucrdible aux yeux de nombreux savants. Mais les remarques de Platon ne devraient pasnous sembler si paradoxales. Platon nous rappelle l'existence de certaines subtilits qui nepeuvent avoir lieu que de personne personne, dans quelque communication non verbale ;enfermer ces intuitions dans des mots ou dans une pdagogie formelle quivaudrait lesdtruire. Si nous voulons en faire l'exprience, nous n'avons gure d'autre choix quel'association intime avec un guru ; seul lui peut faire en sorte que chaque initiation soitjudicieusement adapte l'poque, l'endroit et la personne. Il en est de mme dans lascience, ainsi d'ailleurs que dans toute technique, dans tout art. Une grande partie de cequi est essentiel l'tude n'est-elle pas laisse aux soins d'un matre, qui l'enseignera pardes nuances et des suggestions, suivant son got personnel et le contexte motionnel ? Etcela n'inclut-il pas les aspects fondamentaux de tout enseignement : l'esprit de hardiesse,le choix du problme tudier, le sens instinctif de ce qui est ou non une approchescientifique valable d'un sujet, le sentiment qu'une hypothse a t suffisammentdmontre pour pouvoir tre publie ? Une large part de tout cela n'est-elle pas enseignepar un certain clat dans le regard, une intonation dans la voix, une raillerie subtile ou leplus simple des gestes d'approbation ? Les sciences exactes, elles-mmes, ne pourraient se passer de l'apport des opinions personnelles et des jugements intuitifs, talents que lestudiants acquirent par la pratique ou par l'exemple. Certes, Platon va beaucoup plus loindans ses rserves. Il affirme qu'il est ncessaire d'exploiter son maximum la dimensiontacite de la communication entre le guru et l'tudiant.

    En effet, elle permet de trouver la voie d'une connaissance relle qui embrasse en un toutla nature et la valeur des choses, et ainsi de nous lever un niveau o l'intellect et la

    1Satori : veil dans le bouddhisme zen.

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    conscience deviennent un tout indissociable dans l'acte mme de la connaissance. Sanscette connaissance, insiste-t-il, savoir quoi que ce soit, si bien soit-il, ne nous servirait rien, de mme qu'il ne sert rien de possder quelque chose si l'on n'en profite pas.

    Il ne reste rien d'autre que... l'information

    L encore, il me semble que les implications de la pense platonicienne ne sont gureloignes d'une exprience scientifique familire qui surgit gnralement dans le sillagede toute dcouverte significative. C'est le sentiment que, au-del et au-dessus de ce queladite dcouverte particulire a mis en vidence, l'activit de l'esprit mise en jeu s'estrvle bonne ; elle nous a, en tant que projet humain, lev au niveau d'une existencesuprmement satisfaisante. On n'a pas seulement dcouvert quelque chose d'exact (c'estpeut-tre, longue chance, l'aspect le moins important), mais on a t quelque chose devalable. C'est une exprience qu'ont faite de nombreuses personnes, au moinsfugitivement, dans leur travail d'artiste, d'artisan, de professeur, d'athlte, de mdecin, etc. Nous pourrions l'appeler une exprience par excellence et nous en tenir l. Mais

    l'intention de Platon tait d'isoler cette exprience comme un objet de la connaissance etde la traiter non comme le sous-produit d'une autre activit de moindre importance, maiscomme un but en soi. Il voulait connatre le Bien en lui-mme, que nous semblonsseulement effleurer au passage, de temps en temps, lorsque nous allons d'une tcheoccasionnelle l'autre. Rien n'aurait davantage co...