Spinoza : le philosophe dangereux. - LE...  Spinoza : le philosophe "dangereux". D'apr¨s le livret

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    Spinoza : le philosophe "dangereux".

    D'aprs le livret :

    Tous les philosophes ont t critiqus. Plusieurs ont connu la censure. Plus rares sont ceux qui, comme Spinoza, ont inquit et drang assez pour subir excommunication et tentative d'assassinat. Sa rflexion, en effet, ouvre la voie une analyse rationnelle qui touche aux fondements de l'humain (thique), de la socit (politique), et de la religion (Bible) Ce parcours proposera une introduction gnral l'uvre de Spinoza, jusqu' sa saisissante description de "l'homme libre", en mettant l'accent sur ce qu'elle rvle et annonce comme mutations profondes de l'esprit europen (critique rationnelle de toute autorit, matrialisme, idalisme, etc.).

    Avant-propos : quelques prcisions.

    Pourquoi s'intresser Spinoza ? Parce que les grands philosophes sont bien placs pour nous aider nous comprendre nous-mmes, en tant qu'hritiers de certaines traditions de pense, en tant que forms dans des systmes ducatifs qui sont tributaires de certaines transmissions et volutions, Un philosophe est autant le tmoin que l'artisan d'une mutation, parfois plus l'un que l'autre, mais toujours l o quelque chose d'important se transforme ou se met en place. En ce qui concerne notre conception de l'homme, de la socit, de la religion, de la Bible, la pense de Spinoza reprsente un excellent observatoire. Mais on ne peut comprendre un auteur, plus forte raison une mutation, en l'isolant de son contexte et de l'histoire qui l'a lui-mme port(e). C'est pourquoi, avant d'aborder notre sujet, et pour mieux y entrer, nous allons en quelque sorte remonter le temps pour parcourir rapidement le Moyen-ge et la Renaissance travers quelques noms et quelques thmes.

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    1. Quelques rappels sur le Moyen-ge :

    1.1. Denys l'Aropagite : un univers organis, ordonn. Denys l'Aropagite, ou le Pseudo-Denys, est sans doute un moine syrien ayant crit entre 480 et 510. Son uvre comporte 4 traits de 10 lettres : Les Noms divins , La thologie mystique , La Hirarchie cleste et la Hirarchie ecclsiastique . Dans ces deux der-niers traits, lis logiquement entre eux, l'auteur essaie de penser l'univers comme totalit organique dans son rapport Dieu. Dans la ligne de la pense grecque du cosmos , le Pseudo-Denys tente de rendre compte de la cohrence de la structure de l'univers ( visible et invisible , humain et anglique) comme manant de Dieu par procession , structure qui est au service du mouvement de conversion qui ramne tout l'unit de Dieu. Mais surtout, l'auteur de ces traits cherche montrer que cette cohrence et cette unit font signe . C'est l une des lignes de force de la mtaphysique pr-kantienne : l'ordre du monde montre, comme en filigrane, quelque chose d'autre que lui (une intelligence cra-trice, un premier moteur, un monde intel-ligible, l'Un ineffable, ou Dieu crateur ). Malgr Dmocrite, les penseurs de l'Antiquit et du Moyen-ge ne peuvent se rsoudre attribuer au hasard l'existence du monde, sa cohrence et son intelligibilit. Au niveau de l'histoire des civilisations, le corpus dionysien semble avoir eu une influ-ence non ngligeable sur la perception que l'on pouvait avoir de l'organisation sociale et politique durant le Moyen-ge et sous l'Ancien Rgime. On pensait en effet la socit comme divise en "ordres" ou "tats". Cela ne se limi-tait pas aux trois ordres classiques (clerg, no-blesse et tiers-tat), mais tout groupement, toute fonction, tout corps de mtier devient un ordre , en ce sens qu'il est ordonn telle tche ou telle fonction sociale.

    L o l'influence de Denys semble avoir jou, c'est dans la conviction que chaque tat repr-sente une institution divine, un lment dans l'organisme de la cration aussi respectable que l'organisation hirarchique des anges. L'ordre du monde voulu par Dieu donne naissance l'ordre social, galement voulu par Dieu, trange avatar sociopolitique du no-platonisme mystique selon l'expression de Paul Cochois (Dictionnaire des Philosophes, art. Denys l'Aropagite, p. 710, PUF, Paris 1984).

    1.2. Le renouveau culturel (XIme sicle) et la synthse thomiste : Avec les invasions du Vme sicle, l'unit de la civilisation mditerranenne a t brise. Les barbares dtruisent ou pillent les principales villes, et avec elles les centres traditionnels de culture. En dehors de quelques coins d'Europe relativement pargns (comme l'Irlande ou certaines rgions d'Espagne), les seuls refuges de la vie intellectuelle et culturelle vont donc tre les monastres. Puis Charlemagne (742-814) va lancer une vritable politique de dveloppement culturel, en nommant Alcuin d'York (mort en 804) chef de l'cole impriale. Cette cole va former l'li-te de la jeunesse. Mais toute cette poque reste trs pauvre, ne serait-ce que par la pnurie de papyrus et de parchemins. Les relations avec l'Orient sont en effet trs difficiles cause de l'expansion arabe, qui coupe l'occident de ses sources traditionnelles d'approvisionnement. De plus, le ple culturel le plus vivant du monde connu est Byzance, l aussi hors de porte de l'occident. Les ouvrages dtruits par les invasions sont donc peu ou pas remplacs. Il faudra attendre le XIme sicle pour saisir en Occident une reprise importante de l'activit intellectuelle. Cette poque voit natre plusieurs ordres religieux, et on voit apparatre de nombreux moines copistes. Un exemple pour illustrer ce renouveau : en 860, une des plus riches bibliothques d'Europe occidentale,

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    la bibliothque St Gall (dans la Suisse actuelle) contenait 400 ouvrages ; au XIIme sicle, la bibliothque St Vincent ( Laon) contient prs de 11.000 volumes ! Le XIIme sicle poursuit l'effort intellectuel avec beaucoup d'ardeur et un peu de confusion. C'est dans ce contexte que l'on voit natre les premires tentatives de systmatisation du savoir, sous la forme d'encyclopdies thologiques que l'on appelle alors des livres de Sentences (comme les Sentences d'Anselme de Laon, de Guillaume de Champeaux, de Robert Pullus, de Robert de Melun, de Pierre le Lombard, surnomm matre des sentences , etc.) C'est au XIIme sicle, en particulier, que l'on voit apparatre l'Universit, un systme d'en-seignement qui supplante et fait clater les coles cathdrale et les coles monastiques. Au XIIIme sicle, l'universit devient le lieu majeur de la culture et de la pense. Aux XIIme et XIIIme sicles, la socit occi-dentale continue prosprer. Les villes grandissent. L'Occident n'a maintenant plus de complexes par rapport l'Orient. Les croisades et le commerce lointain (Marco-Polo) ouvrent et largissent l'horizon. En Espagne, Cordoue et Sville sont reconquises. En Sicile, on cre un tat "moderne", dont le pouvoir est indpendant des seigneurs locaux. Frdric II dveloppe une politique culturelle "laque" qui vise explicitement assimiler la science grecque et arabe. Auguste Comte (1798 - 1857), dans son Syst-me de politique positive (III, p. 488 de l'Ed. Crs, 1912), considre le XIIIme sicle comme le seul sicle de notre histoire avoir ralis la vritable unit complte d'une socit entire : une paix sociale fonde sur une foi commune qui dirige la pense et l'action, et qui subor-donne la philosophie, l'art et la morale. Certaines circonstances favorisent cette unit : le fort dveloppement du commerce encourage les voyages et les changes, y compris les changes de livres et d'ides.

    Concernant la France, l'universit de Paris devient un ple d'attraction intellectuel europen (le Royaume de France est en train de devenir un des plus puissants d'Europe). Et surtout, il n'y a aucun exclusivisme national de l'enseignement : le latin est la langue commune de la culture europenne, les matres enseignants viennent de tous les pays (on trouve Paris des anglais comme Alexandre de Hales, des italiens comme Bonaventure ou Thomas d'Aquin, des alle-mands comme Albert le Grand ). Les tu-diants aussi passent facilement d'un pays l'autre, acclrant les changes culturels. Pourtant, cette unit sociale, politique et intel-lectuelle, gre par une foi commune, cache mal les conflits qu'elle voudrait rsorber. En ce qui nous concerne ici, le XIIIme sicle voit se poser avec force le problme de la place de la philosophie dans un univers intellectuel domin par la thologie. La question qui se pose nouveau avec acuit (comme elle s'tait dj pose dans les premiers sicles, et comme elle se posera dans les sicles venir) est celle du rapport entre la raison et la Rvlation, la question de l'autonomie de la raison humaine. Et c'est l-dessus qu'arrivent en occident les uvres d'Aristote. Aristote n'tait pas un inconnu, mais il tait peu tudi, et on avait perdu une bonne partie de ses uvres. Dans les premiers sicles de l're chrtienne, la pense dominante tait plutt le no-platonisme. Mais, partir du milieu de XIIme sicle, on commence s'intresser Aristote, sans doute grce cette curiosit intellectuelle qui caractrise ce sicle. C'est d'abord par le biais de la philosophie arabe qu'Aristote est rintroduit en Europe. N'ayant pas connu les mmes pripties que l'occident, le Proche et Moyen-Orient avaient gard et exploit bien davantage que nous la pense d'Aristote. Mais il a fallu attendre le XIIme sicle pour que les relations entre chrtiens et musulmans soient, ici ou l, suffisamment dtendues pour permettre quelques changes culturels. Paralllement, des rudits commencent prendre got la connaissance du grec. On

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    commence donc rechercher dans les bibliothques (et traduire) les ouvrages grecs que l'on avait un peu oublis. Entre le travail acharn des moines copistes et la libre circulation des tudiants et professeurs dans toute l'Europe, les nouvelles ides se propagent trs vite (pour l'poque). Et c'est le choc culturel : pour la premire fois depuis l'poque patristique, la civilisation chrtienne occidentale se trouve directement affronte une pense paenne majeure qui s'inscrit la fois contre le christianisme et