Rousseau - Philosophie politique | Site de philosophie ... philosophie de Rousseau signe, ... 7

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    Rousseau : lhonneur au tribunal de lopinion publique1.

    Quelle lettre sur le duel ! Comme il a combattu ce prjug en homme dhonneur ! Comme il a respect le courage ! Comme il a senti quil fallait en tre enthousiaste pour avoir le droit de le blmer, et lui parler genoux pour pouvoir larrter ! 2.

    Dans labondante littrature du XVIIIe sicle dnonant le point

    dhonneur, et son expression privilgie, le duel3, luvre de J.-

    J. Rousseau occupe une place singulire. Sans surprise, elle comprend

    d'abord une condamnation radicale du prjug extravagant et barbare,

    au nom de la justice, au nom de la morale, au nom de la raison. La

    philosophie de Rousseau signe, comme le suggre Charles Taylor,

    linvention de lidal moderne dgale dignit, qui se substitue la

    logique aristocratique de lhonneur4. Dans la socit rgie par la volont

    gnrale, seule la vertu est honore. La lutte pour la reconnaissance ne

    peut connatre quune solution satisfaisante : un rgime de

    reconnaissance rciproque entre gaux. Aux manires traditionnelles de

    penser lhonneur, Rousseau en ajouterait ainsi une nouvelle, qui intgre

    laspiration primordiale lestime publique au modle rpublicain et la

    1 Confrence initialement prononce lors du Colloque international Penser et vivre lhonneur lpoque moderne , organis par le Centre Rgional Universitaire Lorrain dHistoire, resp. D. Venturino et H. Drvillon, Metz, 20-22 novembre 2008, paratre aux Presses Universitaires de Rennes. 2 Mme de Stal, Lettres sur les crits et le caractre de J.-J. Rousseau, dans uvres compltes, I, 1, Paris, Champion, 2008, p. 63. 3 Voir larticle Honneur de Saint-Lambert dans lEncyclopdie, ainsi que les textes cits par J. Pappas, La campagne des philosophes contre lhonneur , Oxford, Voltaire Studies, n 205, 1982, p. 31-44. 4 C. Taylor, Multiculturalisme, Diffrence et dmocratie, trad. D.-A. Canal, Paris, Champs-Flammarion, 1992, p. 46.

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    rend compatible avec labolition des privilges5. La gloire rpublicaine se

    substitue lhonneur aristocratique : tel serait lidal moderne de la

    dignit 6.

    Cependant, le violent rquisitoire contre lhonneur ne constitue

    pas le dernier mot de Rousseau. Dans la Lettre dAlembert, le

    philosophe labore une rflexion originale sur les limites dune rforme

    du code de lhonneur au regard de la rsistance de l opinion

    publique 7. Prjug rgissant la rputation, lhonneur ne peut tre

    rationalis quavec une extrme prudence : par un dispositif

    institutionnel, le politique peut faire jouer, dans le sens de la justice, les

    arbitres de lopinion publique. Si le point de vue moral condamne les

    croyances irrationnelles et les coutumes barbares, le point de vue

    politique ne peroit donc quune voie longue et dlicate pour modifier les

    murs. Toute rforme ne peut tre quinsensible, et jouer sur les

    autorits qui font lopinion. ce titre, le point dhonneur fournit un

    cas paradigmatique, qui dvoile la conception rousseauiste de lart

    politique.

    Cependant, le lgislateur peut-il susciter une rforme des

    pratiques sans mettre en pril, dans les socits concernes (comme la

    France), lquilibre mme de la monarchie ? La dmocratisation de

    lhonneur envisage par Rousseau ne conduit-elle pas une rvolution

    politique de plus grande ampleur ? Seule la relgation de lthique

    5 Voir notamment les Considrations sur le gouvernement de Pologne, OC, III, p. 1019. Toutes les uvres de Rousseau sont cites dans ldition de la Pliade (uvres compltes, Paris, Gallimard, 1959-1995, 5 volumes). 6 Rousseau entend cependant que les rcompenses publiques (y compris les affranchissements et les anoblissements) soient proportionnelles aux services rendus la communaut (ibid., p.1022-1035). C. Taylor ne devrait donc pas parler de distribution galitaire de lestime publique : Sous lgide de la volont gnrale, tous les citoyens vertueux doivent tre galement honors. Lge de la dignit est n (Multiculturalisme, op. cit., p. 70). Sur le lien entre honneur et dignit, voir A. Simonin, Le Dshonneur dans la Rpublique. Une histoire de l'indignit 1791-1958, Paris, Grasset, 2008. 7 Nous reviendrons plus bas sur le sens quil convient daccorder cette locution. Voir notamment B. Bernardi, Les murs, les lois, lopinion : une autre gnalogie du concept dopinion publique ? , paratre, qui discute les thses habermassiennes concernant Rousseau.

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    aristocratique pourrait en effet conduire la disparition progressive du

    duel. Or cette solution, aux yeux de Rousseau, semble bien des

    gards irraliste ce pourquoi, dans les socits civiles corrompues, il

    confie lducation le soin de soustraire lindividu aux prjugs de

    lopinion publique.

    Afin de mesurer la distance entre la condamnation morale du

    point dhonneur et la rflexion politique et pdagogique, quatre uvres

    majeures de Rousseau seront parcourues ici : la Nouvelle Hlose, la

    Lettre dAlembert et le Contrat social, lmile8. Lenjeu de cette

    confrontation non chronologique sera de montrer comment, en

    prenant ses distances avec labb de Saint-Pierre et ses projets pour

    perfectionner la police contre le duel9, Rousseau propose une autre

    figure de la rforme, dans la lgislation et dans lducation.

    I. Lpreuve morale : la condamnation du point dhonneur (la Nouvelle

    Hlose)

    Dans une magnifique lettre Saint-Preux (I, LVII), Julie tient le

    discours de la raison sur la question du point dhonneur10. La question

    liminaire est de fait, avant dtre de droit : Milord Edouard ivre a-t-il

    dshonor Julie en disant que Saint-Preux tait son amant, et ce risque

    de dshonneur appelle-t-il, pour rparer la faute, que Saint-Preux croise

    le fer pour elle ? La rponse est subtile, car Rousseau envisage ici un

    8 Il faudrait galement analyser en dtail les Considrations sur le gouvernement de Pologne ainsi que les Lettres crites de la montagne, ce qui est impossible dans le cadre restreint de cette tude. Par ailleurs, nous ne fournirons aucune explication biographique, mme si Rousseau voque un traumatisme originel li une affaire dhonneur, qui suscita lexil de son pre hors de Genve (Confessions, OC I, p. 12). 9 Sur ce point, voir galement E. Lavezzi : Le duel : un emprunt inavou de Rousseau Castel de Saint-Pierre , dans LAbb de Saint Pierre, apothicaire de lEurope , Actes du Colloque de Cerisy-la-Salle, 25-28 septembre 2008, sous la direction de C. Dornier et C. Pouloin, paratre aux Presses Universitaires de Caen. 10 On notera que Sade, avec une ironie froce, reprendra pour les pervertir les arguments les plus classiques des censeurs du combat dpe, et en particulier de Rousseau (Histoire de Juliette, ou les Prosprits du vice, Paris, Pauvert, 1987, t. II, p. 345-350).

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    cas singulier : sil ne sagit pas de calomnie mais de vrit, labsurdit

    du point dhonneur nen est que plus flagrante. Que signifie quil faille

    se battre pour combattre la vrit ?

    Julie convoque le duel au tribunal de la raison, en lui intimant de

    justifier ses raisons. Lexamen porte dabord sur lobjet du crime cens

    susciter le recours la justice du combat. Ce qui est en cause est la

    pratique courtoise de rparation de lhonneur des femmes qui stait

    rpandue en France au XVIIe sicle, jusqu devenir la cause premire

    des duels. Or quel crime y a-t-il pour Saint-Preux tre dit aim de

    Julie ? Si celle-ci ne conteste pas la ralit de laffront, elle nie que son

    amant soit le premier offens. De ce point de vue, lHlose moderne

    adopte elle-mme la rhtorique de lhonneur dont elle se prtend, en

    tant que fille de militaire, experte : un outrage en rponse un autre

    ne lefface point, et [] le premier quon insulte demeure le seul

    offens 11. Dj outrage, Julie condamne donc le coup d'clat de

    Saint-Preux, qui prouve publiquement que son dshonneur est fond.

    Loin d'tre sanctifie, l'hrone est sacrifie un faux point

    dhonneur .

    La rhtorique de lhonneur se trouve ainsi profondment

    subvertie. Non seulement le rgime de la preuve est erron (la dfense

    ou lattaque dabord, la victoire ensuite, prouve le contraire de ce

    quelles veulent prouver), mais la rputation quil sagit de sauver ou de

    conforter nest pas celle de la personne qui devait tre rpare du fait de

    laffront. Par le duel, Saint-Preux pourra tout au plus amliorer sa

    rputation dans le maniement des armes, mais la rputation de Julie ne

    sera pas restaure. Lexemple choisi est rvlateur : non seulement le

    point dhonneur na cure de la vrit et de la justice, mais il sapparente

    davantage une satisfaction narcissique qu ce quil prtend tre un

    gnreux sacrifice, destin sauver la rputation de sa famille, de ses

    amours, de ses amis. Le duel, loin de blanchir, noircit : il rend public

    11 La Nouvelle Hlose, dsormais NH, OC II, p. 153.

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    laffront qui aurait pu demeurer priv, et finit par l mme par porter un

    coup mortel , non lennemi offenseur, mais la victime suppose.

    Cette premire dmonstration de labsurdit du point dhonneur

    se trouve toutefois confronte une objection quanticipe Julie : ne

    faut-il pas, en la matire, privilgier, non la raison, mais lusage ? Le

    point dhonneur ne se prvaut-il pas dun ancrage coutumier en vertu

    duquel dans quelque cas que ce soit, un dm