Rousseau Lettres de La Montagne

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Jean-Jacques RousseauLettres écrites de la montagne(1764)

Text of Rousseau Lettres de La Montagne

Titre du livre en majuscules accentues

Jean-Jacques RousseauLettres crites de la montagne(1764)

Table des matires

4Premire partie

4Avertissement

5Premire lettre

31Seconde lettre

49Lettre troisime

81Quatrime lettre

97Cinquime lettre

138Sixime lettre

149Seconde partie

149Septime lettre

175Huitime lettre

212Neuvime lettre

246 propos de cette dition lectronique

Vitam impendere vero [Consacrer sa vie la vrit, devise de Rousseau].Premire partieAvertissementCest revenir tard, je le sens, sur un sujet trop rebattu et dj presque oubli. Mon tat, qui ne me permet plus aucun travail suivi, mon aversion pour le genre polmique, ont caus ma lenteur crire et ma rpugnance publier. Jaurais mme tout fait supprim ces Lettres, ou plutt je ne les aurais point crites, sil net t question que de moi: Mais ma patrie ne mest pas tellement devenue trangre que je puisse voir tranquillement opprimer ses citoyens, surtout lorsquils nont compromis leurs droits quen dfendant ma cause. Je serais le dernier des hommes si dans une telle occasion jcoutais un sentiment qui nest plus ni douceur ni patience, mais faiblesse et lchet, dans celui quil empche de remplir son devoir.Rien de moins important pour le public, jen conviens, que la matire de ces lettres. La constitution dune petite Rpublique, le sort dun petit particulier, lexpos de quelques injustices, la rfutation de quelques sophismes; tout cela na rien en soi dassez considrable pour mriter beaucoup de lecteurs: mais si mes sujets sont petits mes objets sont grands, et dignes de lattention de tout honnte homme. Laissons Genve sa place, et Rousseau dans sa dpression; mais la religion, mais la libert, la justice! voil, qui que vous soyez, ce qui nest pas au-dessous de vous.Quon ne cherche pas mme ici dans le style le ddommagement de laridit de la matire. Ceux que quelques traits heureux de ma plume ont si fort irrits trouveront de quoi sapaiser dans ces lettres, Lhonneur de dfendre un opprim et enflamm mon cur si javais parl pour un autre. Rduit au triste emploi de me dfendre moi-mme, jai d me borner raisonner; mchauffer et t mavilir. Jaurai donc trouv grce en ce point devant ceux qui simaginent quil est essentiel la vrit dtre dite froidement; opinion que pourtant jai peine comprendre. Lorsquune vive persuasion nous anime, le moyen demployer un langage glac? Quand Archimde tout transport courait nu dans les rues de Syracuse, en avait-il moins trouv la vrit parce quil se passionnait pour elle? Tout au contraire, celui qui la sent ne peut sabstenir de ladorer; celui qui demeure froid ne la pas vue.Quoi quil en soit, je prie les lecteurs de vouloir bien mettre part mon beau style, et dexaminer seulement si je raisonne bien ou mal; car enfin, de cela seul quun auteur sexprime en bons termes, je ne vois pas comment il peut sensuivre que cet auteur ne sait ce quil dit.Premire lettreNon, Monsieur, je ne vous blme point de ne vous tre pas joint aux reprsentants pour soutenir ma cause. Loin davoir approuv moi-mme cette dmarche, je my suis oppos de tout mon pouvoir, et mes parents sen sont retirs ma sollicitation. Lon sest tu quand il fallait parler; on a parl quand il ne restait qu se taire. Je prvis 1inutilit des reprsentations, jen pressentis les consquences: je jugeai que leurs suites invitables troubleraient le repos public, ou changeraient la constitution de ltat. Lvnement a trop justifi mes craintes. Vous voil rduits lalternative qui meffrayait. La crise o vous tes exige une autre dlibration dont je ne suis plus lobjet. Sur ce qui a t fait vous demandez ce que vous devez faire: vous considrez que leffet de ces dmarches, tant relatif au corps de la bourgeoisie, ne retombera pas moins sur ceux qui sen sont abstenus que sur ceux qui les ont faites. Ainsi, quels quaient t dabord les divers avis, lintrt commun doit ici tout runir. Vos droits et attaqus ne peuvent plus demeurer en doute; il faut quils soient reconnus ou anantis, et cest leur vidence qui les met en ou pril. Il ne fallait pas approcher le flambeau durant lorage; mais aujourdhui le feu est la maison.Quoiquil ne sagisse plus de mes intrts, mon honneur me rend toujours partie dans cette affaire; vous le savez, et vous me consultez toutefois comme un homme neutre; vous supposez que le prjug ne maveuglera point et que la passion ne me rendra point injuste: je lespre aussi; mais dans des circonstances si dlicates, qui peut rpondre de soi? Je sens quil mest impossible de moublier dans une querelle dont je suis le sujet, et qui a mes malheurs pour premire cause. Que ferai-je donc, Monsieur, pour rpondre votre confiance et justifier votre estime autant quil est en moi? Le voici. Dans la juste dfiance de moi-mme, je vous dirai moins mon avis que mes raisons: vous les pserez, vous comparerez, et vous choisirez. Faites plus; dfiez-vous toujours, non de mes intentions; Dieu le sait, elles sont pures; mais de mon jugement. Lhomme le plus juste, quand il est ulcr voit rarement les choses comme elles sont. Je ne veux srement pas vous tromper, mais je puis me tromper; je le pourrais en toute autre chose, et cela doit arriver ici plus probablement. Tenez-vous donc sur vos gardes, et quand je naurais pas dix fois raison, ne me laccordez pas une.Voil, Monsieur, la prcaution que vous devez prendre, et voici celle que je veux prendre mon tour. Je commencerai par vous parler de moi, de mes griefs, des durs procds de vos magistrats; quand cela sera fait et que jaurai bien soulag mon cur, je moublierai moi-mme, je vous parlerai de vous, de votre situation, cest--dire, de la Rpublique; et je ne crois pas trop prsumer de moi, si jespre, au moyen de cet arrangement, traiter avec quit la question que vous me faites.Jai t outrag dune manire dautant plus cruelle que je me flattais davoir bien mrit de la patrie. Si ma conduite et eu besoin de grce, je pouvais raisonnablement esprer de lobtenir. Cependant, avec un empressement sans exemple, sans avertissement, sans citation, sans examen, on sest ht de fltrir mes livres; on a fait plus; sans gard pour mes malheurs, pour mes maux, pour mon tat, on a dcrt ma personne avec la mme prcipitation, lon ne ma pas mme pargn les termes quon emploie pour les malfaiteurs. Ces messieurs nont pas t indulgents, ont-ils du moins t justes? Cest ce que je veux rechercher avec vous. Ne vous effrayez pas, je vous prie, de ltendue que je suis forc de donner ces lettres. Dans la multitude de questions qui se prsentent, je voudrais tre sobre en paroles: mais, Monsieur, quoi quon puisse faire, il en faut pour raisonner.Rassemblons dabord les motifs quils ont donns de cette procdure, non dans le rquisitoire, non dans larrt, port dans le secret, et rest dans les tnbres [Ma famille demanda par requte communication de cet arrt. Voici la rponse: Du 25 juin 1762. En conseil ordinaire, vu la prsente requte, arrte quil ny a lieu daccorder aux suppliants les fins dicelle.

LULLIN.Larrt du parlement de Paris fut imprim aussitt que rendu. Imaginez ce que cest quun tat libre o lon tient cachs de pareils dcrets contre lhonneur et la libert des citoyens!]; mais dans les rponses du Conseil aux reprsentations des citoyens et bourgeois, ou plutt dans les Lettres crites de la campagne: ouvrage qui leur sert de manifeste, et dans lequel seul ils daignent raisonner avec vous. Mes livres sont, disent-ils, impies, scandaleux, tmraires, pleins de blasphmes et de calomnies contre la religion. Sous lapparence des doutes lauteur y a rassembl tout ce qui peut tendre saper, branler et dtruire les principaux fondements de la religion chrtienne rvle.Ils attaquent tous les gouvernements.Ces livres sont dautant plus dangereux et rprhensibles, quils sont crits en franais, du style le plus sducteur, quils paraissent sous le nom et la qualification dun citoyen de Genve, et que, selon lintention de lauteur, lmile doit servir de guide aux pres, aux mres, aux prcepteurs.En jugeant ces livres, il na pas t possible au Conseil de ne jeter aucun regard sur celui qui en tait prsum lauteur.

Au reste, le dcret port contre moi, nest, continuent-ils, ni un jugement, ni une sentence, mais un simple appointement provisoire qui laissait dans leur entier mes exceptions et dfenses, et qui dans le cas prvu servait de prparatoire la procdure prescrite par les dits et par lordonnance ecclsiastique.

cela les Reprsentants, sans entrer dans lexamen de la doctrine, objectrent: que le Conseil avait jug sans formalits prliminaires: que larticle 88 de lordonnance ecclsiastique avait t viol dans ce jugement: que la procdure faite en 1562 contre Jean Morelli forme de cet article en montrait clairement lusage, et donnait par cet exemple une jurisprudence quon naurait pas d mpriser que cette nouvelle manire de procder tait mme contraire la rgle du droit naturel admise chez tous les peuples, laquelle exige que nul ne soit condamn sans avoir t entendu dans ses dfenses; quon ne peut fltrir un ouvrage sans fltrir en mme temps lauteur dont il porte le nom; quon ne voit pas quelles exceptions et dfenses il reste un homme dclar impie, tmraire, scandaleux dans ses crits, et aprs la sentence rendue et excute contre ces mmes crits, puisque les choses ntant point susceptibles dinfamie, celle qui rsulte de la combustion dun livre par la main du bourreau rejaillit ncessairement sur lauteur: do il suit quon na pu enlever un citoyen le bien le plus prcieux, lhonneur; quon ne pouvait dtruire sa rputation, son tat, sans commencer par lentendre; que les ouvrages condamns et fltris mritaient du moins autant de support et de tolrance que divers autres crits o lon fait de cruelles satires sur la religion, et qui ont t rpandus et mme imprims dans la ville: quenfin par rapport aux gouvernements, il a toujours t permis dans Genve de raisonner librement sur cette matire gnrale, quon ny dfend aucun livre qui en traite, quon ny fltrit aucun auteur pour en avoir t