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Text of Pour A. - secure.sogides.com · bénéficier d’un aller-retour gratuit Montréal-Rome sur les...

  • FRANCIS CATALANO

    ON ACHVE PARFOIS SES ROMANSEN ITALIE

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  • Pour A.

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  • Qui fait un voyage risque darriver.

    GIORGIO MANGANELLILe bruit subtil de la prose

    quoi bon raliser une uvre quand il est si beau de la rver seulement ?

    BOccAcE, le Dcameron

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  • VERS QUELQUE CHOSE

    (VERS ROME)

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    tudes en vue dun dpart1. Voil pourquoi il y a quelque chose plutt que rien

    Je pars. Cest crit. Parce que cest crit je pars , jai-merais que cela arrive rellement, dans la vraie vie. Partir, dans les faits, pour de bon, parce que cest crit. En avoir la certitude. Ctait crit dans le ciel que je partirais. quelques heures du dcollage, je com-mence me rendre compte de ltendue de cette brve phrase. Deux mots, ce quils recouvrent, la perspec-tive quils ouvrent. Dans lespace de ma chambre, affair prparer mes bagages, je commence avoir le trac. Je range dans une valise mes effets personnels, soigneusement, les derniers. Je pars fait la synthse de tous les dparts, et jen suis conscient, comme je suis conscient de la dilatabilit, de la contractilit qui

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    lui sont intrinsques. Partir enfin. a va et vient, a zigzague ; des papillons Morphos dansant lectrique-ment dans une volire. Partir du dbut, en une seule phrase nombreuse. Dun seul geste, multipli par la fr-nsie, la nervosit. Mon rcit, tout prendre, pourrait se terminer ici. Sur ce point. ce point. Sachever sur un dpart. Le temps mavale, il avale ses petits, comme Chronos. la manire dune phrase initiale qui phago-cyte les autres, venues sans succs tendre des perches, buter sur elle pour sapproprier le statut dun dbut. Le programme de la journe est quoi quil en soit dune compacit exemplaire. Dcors, horaires, gestes, appels de dernire minute, transfrs dans le mcanisme fic-tionnel. Aucun grain de sable jusque-l pour enrayer lengrenage. En ce dbut daprs-midi, je me lance dans le vide. Il est convenu que mes amis Virgile et Batrice viendront chez moi. Ils maccompagneront laro-port, je prendrai lavion, ferai une escale Milan et des-cendrai Rome. Pour le reste, rien : le nant, linconnu, linaccompli. Je suis un jet de pierre daccomplir un dpart. Tous les dparts. Je suis ce jet, cette pierre, ma course stant arrte au milieu dun tang. Du point de chute o je disparais naissent des ondes concen-triques. Une srie dondes concentriques. Ce sont mes dsirs fuyants. Jattends. Deux valises lie-de-vin et un sac bandoulire cest l mon bagage poss dans le couloir. On sonne la porte. Je sursaute.

    Ctait un lundi matin. Lourd lundi languide mac-rant dans un matin humide de juillet. Montral

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    essuyait une vague de chaleur. Bien quil ft tt, neuf heures, le mercure oscillait sur la barre des trente degrs. Je rpondis au tlphone. lautre bout du fil, la voix dun homme parlant italien. Je compris que lappel venait de lambassade dItalie Ottawa. Mon interlocuteur tait un fonctionnaire, probablement lattach culturel de lambassade. Je compris que je venais dobtenir la bourse dtudes demande fin fvrier. tais-je toujours intress ? Je rpondis en franais : Certainement, oui. Doutant de ma capa-cit tenir une conversation dans sa langue, le fonc-tionnaire rpliqua en franais avec un fort accent : Pour usufruire de cette bourse, vous devrez vous conformer un examen ditalien (lemploi fautif du verbe usufruire, quon appelle en traduction un calque, mavait marqu, plus pour lexotisme que pour la faute) : il aura lieu Rome, une date encore incon-nue. Le fonctionnaire avait clos lentretien, non sans un certain chic, dune manire un tantinet expditive, avec un cordial bon voyage et un bonne chance empreint de sollicitude. Dans les jours qui suivirent, je reus une lettre officielle en trois langues me rappe-lant les conditions de ladite bourse. Je pouvais mins-crire lUniversit La Sapienza, en anthropologie ; bnficier dun aller-retour gratuit Montral-Rome sur les ailes dAlitalia, ainsi que dune somme men-suelle percevoir ds le premier jour de chaque mois, durant neuf mois, auprs de la Banca Nazionale del Lavoro. Le tout tait conditionn par la russite dun examen de langue. Le ministre ne se portait pas

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    garant des paiements de mon loyer romain ; en cas dchec lexamen, comble de malchance, je devrais revenir Montral mes propres frais. Finalement, interdit de quitter le territoire national, stipulait le texte. Une question relative au contrat dassurance. Les dernires conditions mavaient sembl tre des vtilles en regard des premires qui promettaient dj beaucoup. Lexamen de langue me tracassait, aussi je minscrivis dans laprs-midi mme au cours Italien I du YMCA de louest de lle. Le soleil blanchi par la canicule surplombait grassement le centre-ville. la surface dun difice-miroir, je vis mon image passer toute vitesse. Jtais sur un vlo et dvalais la pente de lavenue McGill College.

    2. Un sous-ordre des mammifres. Famille : hominids

    Jassocie cette priode de lt au souvenir dune dtermination accrue. Bnficiant dun sursis de trois mois pour apprendre les rudiments de la langue de Dante, je me suis dabord concentr sur ltude des dclinaisons plus tard, sur celle du dclin de lem-pire des Csars. Jai fait la connaissance des difficiles passs prossimo et remoto, de quelques formes irrgu-lires, de quelques idiomes syncrtiques du genre mi fa accendere ? , auriez-vous du feu ? Cet apprentissage journalier, jai jug bon le consolider, entre amis, en mefforant ditalianiser mes r, darrondir mes o Je scandais minutieusement mes substantifs en marquant

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    laccent tonique sur la pnultime ou lantpnul-time syllabe, selon le cas. Mappuyant sur mon nou-veau lexique, je me hasardais crer des nologismes saveur nolatine et, sans crier gare, japportais de louches correctifs ma propre langue maternelle. Jai lorgn du ct des couturiers, Cerruti, Armani, Valen-tino, du ct du design, affectionn de nouveaux romanciers, inconnus jusque-l : Tondelli, Tabucchi, Del Giudice, et des potes, tels Magrelli, Porta, Zan-zotto, Rosselli. Je me suis intress la prtendue crise du cinma italien, celle du gouvernement. Je suivais avec intrt, dans les quotidiens, les fluctua-tions de la lire, jai lu gauche, droite, sur Rome, Florence, Sienne. Fait nouveau, jappliquais dsor-mais sur mes cheveux une pte matifiante, sorte de brillantine dantan, pour leur donner plus de dfini-tion et une certaine structure. Dans mon entourage universitaire, on me surnommait cette priode le mammifre italo-qubcois. Je me transfigurais.

    3. Les objets rflchis dans le miroir sont plus prs quils ne le paraissent

    Une main serrant le volant et lautre, inerte, pose sur le pommeau du levier de vitesse, japproche cent vingt lheure dune courbe, la hauteur de Rose-mre. Mon corps penche droite la manire dun mot imprim en italique, comme si je voulais donner du mordant la manuvre ou un peu dallant la masse dynamique. Ce qui est absurde, de mme quil

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    serait absurde de faire dire Virgile des choses quil ne pense pas, pire, quil na pas dites. Il dit quand mme ceci : Cest un nouveau dpart pour toi. Je quitte la route des yeux quelques instants, croyant quen regardant le profil de Virgile je verrai un peu mieux ce quil a me dire. Tu as loccasion de repar-tir neuf, de remettre les compteurs zro. De faire une croix sur ton pass, de tout laisser tomber der-rire toi. Chanceux, va. Je me concentre sur la route. Mon regard se dplace vers le rtroviseur o apparat le visage de Batrice, cadr. Je vois quelle regarde le paysage scouler par la vitre. Je note son sourcil gauche, il forme un s couch, je trouve ce petit dtail dune grande fminit, sensuel. Je ne sais quoi rpon-dre mon ex-coloc. Sinon quen gnral, lors quon part, on sait ce quon laisse mais pas ce quon va trouver. Que je lavais annonc : je men irais si le Parti libral prenait le pouvoir aux lections provinciales. Cest ce qui est en train darriver. Mais je ne dis rien. Je ne dis rien non plus de cette impression que jai davancer vers une destination impalpable. Jai beau essayer de me convaincre que je pars pour lItalie, quil sagit dune premire et non de la rdition dun rve ou dun film visionn qui sait quand, la veille, il y a cinq, il y a dix ans, je narrive pas moi-mme y croire. Il me semble que dans ce film, dans ce rve, cette fiction, jy suis, que je suis mme le protagoniste. Et que la fiction, cest tellement plus vrai.

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    4. Zone hors-taxe

    Sitt gars, Virgile maide charger mes bagages dans un chariot. Fais un beau voyage , me lance Batrice. On promet de scrire. La zone de dpose-minute, en effet, ne se prte pas de longues scnes dadieu. Jentre dans laroport o rgne une atmosphre vivace ma non troppo. Sur le tableau daffichage, le vol AZ655 figure parmi les vols en partance et respecte lhoraire prvu. Je fais la file au comptoir Alitalia, pr-sente mon billet prpay. On pse mes valises, vingt-huit kilos. Jai limpression de voler, quautour de moi on vole aussi, alors que rien ne bouge vraiment. On dirait une simulation de sol. Comme tantt quand je me laissais avancer sur le tapis roulant. Jai ressenti le mme choc une fois arriv au bout du tapis, une fois touche la terre ferme. Un choc brusque au niveau du corps, un arrt sur image . Tandis que je marrte cela, mes deux valises lie-de-vin accomplissent des demi-tours saccads sur un autre tapis roulant. Je les regarde dfiler avant quelles disparaissent complte-ment en direction des soutes. Au contrle de scurit, les bagages main des passagers sont radiographis, en quelque sorte. Sur lcran, la photo de leur contenu. Des formes allonges, carres, irrgulires. Le relief pastel dune trousse de toilette avec dedans des objets de biais ; celui dun parapluie tlescopique, dun gant de baseball, dun livre, dun stylo, dun vanity case. Ribambelle de formes empiles tenant en quilibre dans la coupe transversale, dirait-on, dune maison de

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    poupe. Des dessins dune multitude denfants crayon-nant des formes de toutes les couleurs pour passer le temps. Finalement, un agent me sonde laide dun dtecteur lectronique. Cela met des sons dpoque. Cest plus hyginique que les chiens renifleurs.

    Tout ce qui arrivera maintenant, de lautre ct de cette ligne arbitraire o tout est dtax, relve de ma position actuelle, indlogeable, du reste. Mon sige est rserv. Je men vais le temps dune gestation dhomme tester travers lItalie ce qui en moi bouge sans bouger. Dans le VTP qui conduit lavion, mon cur bat la chamade sous ma chemise bouffante. Les visages alentour reclent le phnotype italien. Ils ont voyag depuis la reprsentation dun buste trusque, dune statue romaine, effigies moiti effaces sur des sesterces remontant lAntiquit. Il y a de la ner-vosit dans lair, de la frnsie rprime, juste ce quil faut pour que limage du monde au milieu de laquelle je marche prenne corps. Le VTP se dplie. Nous fran-chissons le soufflet une version plastique, me dis-je, du Rubicon , avant de gagner, dans le fuselage, la place quun ordinateur nous a assigne.

    5. lallumage des turboracteurs, nous prouvons une vibration subtile

    Il est tonnant de noter, de son sige, combien peut tre lev un Airbus mme lorsquil est immobile sur laire de stationnement. Jobserve travers le hublot le mouvement calcul des vhicules autour de lavion,

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    laffairement des techniciens qui sassurent dehors que tout est en ordre. Tout coup, une consigne lumi-neuse clignotante que vient renforcer une voix tnue dans un haut-parleur nous enjoint de relever nos tablettes, dattacher nos ceintures. Dun geste quasi synchrone, tous, de concert, obissons. Leffet acous-tique est ahurissant. Six cents passagers qui bouclent leur ceinture en mme temps, a ressemble au bruit dun revolver quand on y enfonce un chargeur, un son sec, aigu, celui que font six cents tireurs dlite. Nous dcollons tandis que joue dans mon baladeur A Forest du groupe The Cure. Je suis littralement emport par un passage ultrarapide de la pice et bouge ner-veusement la jambe gauche. Elle est tendue sur larc de mes orteils qui tient lieu de ressorts et donne pen-ser quil existe dans la jambe une force de propulsion potentielle.

    Retir dans lunivers molletonn de mes cou-teurs, jai les yeux ferms, des images se collent ma rtine. Je pense Leonardo da Vinci, sa force phy-sique. Je limagine tordre une barre de fer de ses mains nues, je vois la barre plier, les muscles se contracter. Puis, lavion devient un python royal raidi, des ailes lui poussent. On somme le reptile, depuis une tour invisible, davancer sur la piste. On darde ses flancs. grand force de thormes, le python sar-rache tranquillement linertie, la gueule grande ouverte, et il avale au passage une crature, deux, trois, une gorgone, une goule, un cynocphale. Ces cratures ballonnent le corps rectiligne de lavion, qui

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    pntre lair, tachet dyeux. Lavion acclre. Sa puis-sance nous lance vers lavant, nos trapzes presss contre le dossier du sige. La friction entre les pneu-matiques et lasphalte rduite au minimum. La vitesse a augment subitement. Notre rapport la terre se redfinit tout aussi vite. Il est possible de sentir la plus petite impuret, ft-elle microscopique, sous les roues. Je regarde les feux bleus lextrmit de la piste. Il sagit maintenant dun segment uni, mauve. Au firma-ment, un ciel violet, stupfiant, que dcoupe la ligne giboyeuse, douce, des Laurentides. La nuit tombe et nous nous levons. Le sol se transforme en un fin rseau lectrique, un signe plantaire clairsem de points lumineux. Lappareil vire dans lespace tandis que la ligne dhorizon se dplace simultanment la surface du hublot pour finalement disparatre. Nous nous engageons dans le couloir arien.

    Je regarde par le hublot le reflet de la Lune passer sur les nombreux lacs, en un mouvement strobosco-pique. Le commandant de bord prend la parole. Il se prsente, commandant Fru. Afin dteindre la der-nire lueur danxit dans lair, il nous informe que nous atterrirons Milan sept heures quinze, heure locale, Rome neuf heures cinq ; que nous volons prsentement huit mille mtres daltitude ; que la temprature extrieure atteint moins quarante-sept degrs. Oisif, je feuillette une revue de papier glac illumine par un faisceau directionnel. Je me suis arrt sur un article qui traite de la mise au point de simulateurs destins aux pilotes de vols super-

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    soniques : Mais lessentiel est encore venir, puisque lon teste dj un systme de simulation driv de loculomtre, qui saffranchira dfinitivement de la sphre-cran. La projection des images du combat arien seffectuant directement dans les globes ocu-laires du pilote, grce lutilisation dun casque muni de fibres optiques , lorsque la revue me glisse subrepticement des doigts et tombe plat sur la moquette de lalle. Une htesse qui passe la ramasse et me la rend. Jai juste le temps de remarquer, du coin de lil, que lextrmit de son ongle laqu de rouge sest pose sur le mot corporatif dune phrase et dune page quelconques. Je la remercie dun grazie mille, dun grazie mille plutt absent, puisque au mme moment ma pense voyage ailleurs enchevtrement doralit et didalit qui te srement du mordant la prononciation de ma phrase en italien. Je pense alors que cette scne o, dans un avion de ligne, le doigt dune htesse vient se poser sur le mot corporatif dun texte dune revue, dans un monde idal, aurait pu constituer un bon dbut de roman.

    Carpe diem ! Il faut savoir saisir les htesses de lair quand elles passent. Quelles travaillent pour Luft-hansa, American Airlines, Air Canada, KLM ou Air France na pas dimportance. Si lon rate cet instant, on risque de passer inaperu le reste du voyage. Lh-tesse affecte notre section, en complment de son sourire, a vraiment un visage darchange. Elle a des mains fines, longues, de beaux escarpins bleu fonc, un corps lanc. Le personnel dune compagnie

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    arienne forme une microsocit volante donnant un avant-got du lieu de destination. De mme que dans le centre-ville dune grande cit, les employs tentent de se frayer un chemin dans lhorizontalit de lalle, fonctionnent litalienne, bauchent des gestes expressifs, et ils parlent vite. Il se droule des choses parfaitement latinisantes au-dessus des nuages, dix mille mtres du sol. Et puis il y a les plats : risotto alla cacciatora, rosette, scaloppine alla milanese, lgumes en retrait, tiramis et espresso.

    Des passagers sendorment, dautres consultent leur montre, ou encore ont les yeux rivs leur cran o lon projette un documentaire sur le body-building, dune faiblesse dconcertante. Puis la fatigue me gagne, je baisse les paupires, jabdique. Il nest jamais minuit, pens-je dans un tat de semi-somnolence. Minuit est devenu extensible, un vide, une abstrac-tion temporelle. La tte dans les nuages, les yeux ferms, je construis des variantes : il neige mes minuits , jaimerais nager enfoui , nai-je jamais que mes ennuis , renatrais-je jamais inou . Les fuseaux horaires minsufflent ces tournures paronomastiques tandis que mes hmisphres crbraux prennent la forme des nuages quils traversent. Je rve : nageant grande vitesse, une troupe de dauphins poursuit sous leau lombre de lavion qui glisse la surface de lAt-lantique Nord. Quand nous regardons un avion pas-ser dans le ciel, on dirait que nous sommes au fond de leau et que, l-haut, cette chose qui passe, den des-sous, cest le ventre dune baleine ou la coque dun

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    navire. laide de sonars, les dauphins dans mon rve communiquent avec le commandant de bord qui tra-duit : En cas damerrissage, nous, dauphins de lAt-lantique Nord, secourrons les naufrags et les emm-nerons un un, sans coup frir, jusquaux ctes du Danemark. Il parat que les albatros peuvent dormir en volant. Nous sommes des albatros. Depuis le temps que je cherchais une scne inusite placer en dbut de roman, voil que tout le monde sest endormi, moi y compris.

    Lintensit de la lumire filtre tout dun coup travers lajour du hublot. Je me rveille, soulve le store de plastique. Vue dici, la Terre semble aussi plane quun bleuet nen dplaise au grand Paul luard. Viennent la Grande-Bretagne, la France, les Alpes accidentes, dont certains pics semblent por-te de main. Escale Milan. Par automatisme, on pense la Scala. Pourtant, laroport se nomme Mal-pensa. Mal pens comme nom, me dis-je. Dans laro-gare, des voyageurs presss apparaissent, dispa-raissent sous les mezzanines. Lclairage froid surligne laspect chic du complexe. Nous flnons un peu entre deux mondes avant quune voix, dont lab-sence de coffre appelle la distance, nous informe que les passagers pour Rome sont pris Mine de rien, nous survolons la Ligurie en tages o la mer, vue du hublot, ressemble une tendue de plomb progres-sant vers la cte, avanons vers Rome, doucement, les racteurs teints. Tout apparat tellement carto-graphi. Tantt un cours deau serpentin vient bleuir

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    le paysage. Tantt surgit une tonnante fort de pins suburbaine, pas trs loin de la capitale. Il est huit heures cinquante-cinq. Les ds de ma destine sont lancs au sol. Une vole dapplaudissements retentit. Signore e signori, benvenuti a Roma-Fiumicino, aeroporto Leonardo da Vinci.

    6. Ce quil y a darrives dans un dpart. Enfin Rome

    Les portires semi-ovales roulent sur elles-mmes, souvrent. En une manire de pollinisation humaine, les passagers, lgers comme de la mousse, senvolent dans les courants dair pour essaimer dans le grand jour. Stewards et archanges de lair habills de bleu cleste dispensent des sourires et des arrividerci de courtoisie. Il fait chaud. Je me sens libre, libr dun corps second. Nous passons notre vie entrer dans des corps et en sortir. Je quitte ce corps-fuselage pour cet autre ; ce corps-transbordeur pour le corps-arogare, o jentre pour plus tard en sortir. Fiumicino , quatre syllabes douces aux chos japonais chuchotes loreille lors dune rafale de mitrailleuses. Aroport de Fiumi-cino, lieu dun effarement. Des gardes antiterroristes, trop jeunes, trop beaux pour tre vrais, surveillent les voies daccs, ponctuent de leur prsence kaki ce corps-lieu transitoire. Plus loin, dautres vestales allumant le souvenir. Il y a un an presque, les aroports de Vienne et de Fiumicino ont t la cible dun double attentat, synchrone. Une jeune danseuse de ballet native de Rome a t tue, ici mme, sur le coup. Une quinzaine

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