Pérégrinations d'une paria tome 1 - ebooks-bnr.com ?· Tome 1 . 1838 . édité par les Bourlapapey,…

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    11-Sep-2018

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  • Flora Tristan

    PRGRINATIONS DUNE

    PARIA

    (1833-1834) Tome 1

    1838

    dit par les Bourlapapey, bibliothque numrique romande

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  • Table des matires

    Aux Pruviens ........................................................................... 3

    AVANT PROPOS ..................................................................... 16

    I LE MEXICAIN ..................................................................... 27

    II LA PRAYA .......................................................................... 41

    III LA VIE DE BORD ............................................................. 74

    IV VALPARAISO .................................................................. 124

    V LE LONIDAS .................................................................. 138

    VI ISLAY ............................................................................... 146

    VII LE DSERT .................................................................... 167

    VIII ARQUIPA ................................................................... 193

    Ce livre numrique ................................................................ 269

  • Aux Pruviens

    Pruviens,

    Jai cru quil pourrait rsulter quelque bien pour vous de ma relation ; cest pourquoi je vous en fais hommage. Vous se-rez surpris, sans doute, quune personne qui fait si rarement usage dpithtes laudatives en parlant de vous ait song vous ddier son ouvrage. Il en est des peuples comme des indi-vidus ; moins ils sont avancs et plus susceptible est leur amour-propre. Ceux dentre vous qui liront ma relation en prendront dabord de lanimosit contre moi, et ce ne sera que par un effort de philosophie que quelques uns me rendront jus-tice. Le blme qui porte faux est chose vaine ; fond, il irrite ; et, consquemment, est une des plus grandes preuves de lami-ti. Jai vcu parmi vous un accueil tellement bienveillant, quil faudrait que je fusse un monstre dingratitude pour nourrir contre le Prou des sentiments hostiles. Il nest personne qui dsire plus sincrement que je le fais votre prosprit actuelle, vos progrs venir. Ce vu de mon cur domine ma pense, et, voyant que vous faisiez fausse route, que vous ne songiez pas, avant tout, harmoniser vos murs avec lorganisation politique que vous avez adopte, jai eu le courage de le dire, au risque de froisser votre orgueil national.

    Jai dit, aprs lavoir reconnu, quau Prou, la haute classe est profondment corrompue, que son gosme la porte, pour satisfaire sa cupidit, son amour du pouvoir et ses autres pas-sions, aux tentatives les plus anti-sociales ; jai dit aussi que

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  • labrutissement du peuple est extrme dans toutes les races dont il se compose. Ces deux situations ont toujours, chez toutes les nations, ragi lune sur lautre. Labrutissement du peuple fait natre limmoralit dans les hautes classes, et cette immo-ralit se propage et arrive, avec toute la puissance acquise dans sa course, aux derniers chelons de la hirarchie sociale. Lorsque luniversalit des individus saura lire et crire, lorsque les feuilles publiques pntreront jusque dans la hutte de lIndien, alors rencontrant dans le peuple des juges dont vous redouterez la censure, dont vous rechercherez les suffrages, vous acquerrez les vertus qui vous manquent. Alors le clerg, pour conserver son influence sur ce peuple, reconnatra que les moyens dont il use actuellement ne lui peuvent plus servir : les processions burlesques et tous les oripeaux du paganisme se-ront remplacs par dinstructives prdications ; car, aprs que la presse aura veill la raison des masses, ce sera cette nou-velle facult quil faudra sadresser, si lon veut tre cout. Ins-truisez donc le peuple, cest par l que vous devez commencer pour entrer dans la voie de la prosprit ; tablissez des coles jusque dans le plus humble des villages, cest actuellement la chose urgente ; employez-y toutes vos ressources ; consacrez-y les biens des couvents, vous ne sauriez leur donner une plus re-ligieuse destination. Prenez des mesures pour faciliter les ap-prentissages ; lhomme qui a un mtier nest plus un prol-taire : moins que des calamits publiques ne le frappent, il na jamais besoin davoir recours la charit de ses conci-toyens ; il conserve ainsi cette indpendance de caractre si n-cessaire dvelopper chez un peuple libre. Lavenir est pour lAmrique ; les prjugs ne sauraient y avoir la mme adh-rence que dans notre vieille Europe : les populations ne sont pas assez homognes pour que cet obstacle retarde le progrs. Ds que le travail cessera dtre considr comme le partage de lesclave et des classes infimes de la population, tous sen feront un jour un mrite, et loisivet, loin dtre un titre la consid-ration, ne sera plus envisage que comme le dlit du rebut de la socit.

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  • Le Prou tait, de toute lAmrique, le pays le plus avanc en civilisation, lors de sa dcouverte par les Espagnols ; cette circonstance doit faire prsumer favorablement des disposi-tions natives de ses habitants et des ressources quil offre. Puisse un gouvernement progressif, appelant son aide les arts de lAsie et de lEurope, faire reprendre aux Pruviens ce rang parmi les nations du Nouveau-Monde ! Cest le souhait bien sincre que je forme.

    Votre compatriote et amie, Flora Tristan

    Paris, Aot 1836.

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  • Car, je vous le dis en vrit, si vous aviez de la foi gros comme un grain de snev, vous diriez cette mon-tagne : Transporte-toi dici l, et elle sy transporterait, et rien ne vous serait impossible.

    Le CHRIST. Saint Matthieu, XII, 17.

    Dieu na rien fait en vain ; les mchants mmes entrent dans lordre de sa providence : tout est coordonn et tout pro-gresse vers un but. Les hommes sont ncessaires la terre quils habitent, vivent de sa vie, et, comme faisant partie de cette agrgation, chacun deux a une mission laquelle la Providence la appel. Nous prouvons dinutiles regrets, nous sommes as-sigs par dimpuissants dsirs, pour avoir mconnu cette mis-sion, et notre vie est tourmente jusqu ce quenfin nous y soyons ramens. De mme, dans lordre physique, les maladies proviennent de la fausse apprciation des besoins de lorga-nisme dans la satisfaction de ses exigences. Nous dcouvrirons donc les rgles suivre pour arriver dans ce monde la plus grande somme de bonheur par ltude de notre tre moral et physique, de notre me et de lorganisation du corps auquel elle a t appele commander. Les enseignements ne nous man-quent pas pour lune et lautre tude : la douleur, cette rude matresse dcole, nous les prodigue sans cesse ; mais il na t donn lhomme de progresser quavec lenteur. Cependant, si

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  • nous comparions les maux auxquels les peuplades sauvages sont en proie ceux qui existent encore chez les peuples les plus avancs en civilisation, les jouissances des premires celles des seconds, nous serions tonns de limmense distance qui spare ces deux phases extrmes dagrgations humaines. Mais il nest pas ncessaire, pour constater le progrs, de comparer entre eux deux tats de sociabilit aussi loigns lun de lautre. Le progrs graduel de sicle en sicle est facile vrifier par les documents historiques qui nous reprsentent ltat social des peuples dans les temps antrieurs. Pour le nier, il faut ne pas vouloir voir, et lathe, afin dtre consquent avec lui-mme, est seul intress le faire.

    Nous concourons tous, mme notre insu, au dveloppe-ment progressif de notre espce : mais, dans chaque sicle, dans chaque phase de sociabilit, nous voyons des hommes qui se d-tachent de la foule, et marchent en claireurs en avant de leurs contemporains ; agents spciaux de la Providence, ils tracent la voie dans laquelle, aprs eux, lhumanit sengage. Ces hommes sont plus ou moins nombreux, exercent sur leurs contempo-rains une influence plus ou moins grande, en raison du degr de civilisation auquel la socit est parvenue. Le plus haut point de civilisation sera celui o chacun aura conscience de ses facults intellectuelles, et les dveloppera sciemment dans lintrt de ses semblables, quil ne verra pas diffrent du sien.

    Si lapprciation de nous-mmes est le pralable ncessaire au dveloppement de nos facults intellectuelles ; si le progrs individuel est proportionn au dveloppement et lapplication que reoivent ces mmes facults, il est incontestable que les ouvrages les plus utiles aux hommes sont ceux qui les aident dans ltude deux-mmes, en leur faisant voir lindividu dans les diverses positions de lexistence sociale. Les faits seuls ne sont pas suffisants pour faire connatre lhomme. Si le degr de son avancement intellectuel ne nous est reprsent ; si les pas-sions qui ont t ses mobiles ne nous sont montres, les faits ne

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  • nous arrivent alors que comme autant dnigmes dont la philo-sophie essaie avec plus ou moins de bonheur de donner le mot.

    La plupart des auteurs de mmoires contenant des rvla-tions nont voulu quils parussent que lorsque la tombe les au-rait mis couvert de la responsabilit de leurs actes et paroles, soit quils fussent retenus par susceptibilit damour-propre en parlant deux-mmes, ou par la crainte de se faire des ennemis en parlant dautrui ; soit quils redoutassent les rcriminations ou les dmentis.

    En agissant ainsi, ils ont infirm leur tmoignage, auquel fois nest ajoute que lorsque les auteurs de lpoque le confir-ment. On ne peut gure supposer non plus que le perfectionne-ment ait t lobjet dominant de leurs penses. On voit quils ont voulu faire parler deux, en fournissant pture la curiosit, ap-paratre aux yeux de la postrit autres quils ntaient ceux de leurs contemporains, et quils ont crit dans un but personnel. Des dpositions reues par une gnration qui ny est plus int-resse peuvent bien lui offrir la peinture des murs de ses an-ctres, mais ne sauraient