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Gérard de Nerval PROMENADES ET SOUVENIRS (1854 - 1855) Édition du groupe « Ebooks libres et gratuits »

Nerval Promenades Et Souvenirs

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Text of Nerval Promenades Et Souvenirs

  • Grard de Nerval

    PROMENADES ET SOUVENIRS

    (1854 - 1855)

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  • Table des matires

    Prface ...................................................................................... 3

    Dernire lettre de Grard de Nerval ........................................ 4

    I. La butte Montmartre .............................................................5

    II. Le chteau de Saint-Germain.............................................10

    III. Une socit chantante....................................................... 15

    IV. Juvenilia ............................................................................21

    V. Premires annes............................................................... 25

    VI. Hlose .............................................................................. 28

    VII. Voyage au Nord............................................................... 30

    VIII. Chantilly......................................................................... 33

    propos de cette dition lectronique .................................. 38

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    Prface

    Paru dans lIllustration, le 30 dcembre 1854, puis le 6 janvier et le 3 fvrier 1855, Promenades et Souvenirs constitue le dernier texte publi, au moins partiellement, du vivant de Grard de Nerval.

    Nerval met fin ses jours, le 26 janvier 1855, Paris, rue de la

    Vieille-Lanterne, non loin du Chtelet. La rue de la Vieille Lanterne aujourdhui nexiste plus.

    Lieu du drame

    Aquarelle de J. de Goncourt

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    Dernire lettre de Grard de Nerval

    [ Mme Alexandre Labrunie, tante de lcrivain] Ma bonne et chre tante, dis ton fils quil ne sait pas que tu

    es la meilleure des mres et des tantes. Quand jaurai triomph de tout, tu auras ta place dans mon Olympe, comme jai ma place dans ta maison. Ne mattends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche.

    Grard Labrunie

    24 Janvier 1855

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    I. La butte Montmartre

    Il est vritablement difficile de trouver se loger dans Paris. Je nen ai jamais t si convaincu que depuis deux mois. Arriv dAllemagne, aprs un court sjour dans une villa de la banlieue, je me suis cherch un domicile plus assur que les prcdents, dont lun se trouvait sur la place du Louvre et lautre dans la rue du Mail. Je ne remonte qu six annes. vinc du premier avec vingt francs de ddommagement, que jai nglig, je ne sais pourquoi, daller toucher la Ville, javais trouv dans le second ce quon ne trouve plus gure au centre de Paris : une vue sur deux ou trois arbres occupant un certain espace, qui permet la fois de respirer et de se dlasser lesprit en regardant autre chose quun chiquier de fentres noires, o de jolies figures napparaissent que par exception. Je respecte la vie intime de mes voisins, et ne suis pas de ceux qui examinent avec des longues-vues le galbe dune femme qui se couche, ou surprennent lil nu les silhouettes particulires aux incidents et accidents de la vie conjugale. Jaime mieux tel horizon souhait pour le plaisir des yeux , comme dirait Fnelon, o lon peut jouir, soit dun lever, soit dun coucher de soleil, mais plus particulirement du lever. Le coucher ne membarrasse gure : je suis sr de le rencontrer partout ailleurs que chez moi. Pour le lever, cest diffrent : jaime voir le soleil dcouper des angles sur les murs, entendre au dehors des gazouillements doiseaux, ft-ce de simples moineaux francs Grtry offrait un louis pour entendre une chanterelle, je donnerais vingt francs pour un merle ; les vingt francs que la ville de Paris me doit encore !

    Jai longtemps habit Montmartre ; on y jouit dun air trs

    pur, de perspectives varies, et lon y dcouvre des horizons magnifiques, soit quayant t vertueux, lon aime voir lever laurore , qui est trs belle du ct de Paris, soit quavec des gots moins simples, on prfre ces teintes pourpres du couchant, o les nuages dchiquets et flottants peignent des tableaux de bataille et de transfiguration au-dessus du grand cimetire, entre larc de ltoile et les coteaux bleutres qui vont dArgenteuil Pontoise. Les maisons nouvelles savancent

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    toujours, comme la mer diluvienne qui a baign les flancs de lantique montagne, gagnant peu peu les retraites o staient rfugis les monstres informes reconnus depuis par Cuvier. Attaqu dun ct par la rue de lEmpereur, de lautre par le quartier de la mairie, qui sape les aprs montes et abaisse les hauteurs du versant de Paris, le vieux mont de Mars aura bien bientt le sort de la butte des Moulins, qui, au sicle dernier, ne montrait gure un front moins superbe. Cependant, il nous reste encore un certain nombre de coteaux ceints dpaisses haies vertes, que lpine-vinette dcore tour tour de ses fleurs violettes et de ses baies pourpres.

    Il y a l des moulins, des cabarets et des tonnelles, des lyses

    champtres et des ruelles silencieuses, bordes de chaumires, de granges et de jardins touffus, des plaines vertes coupes de prcipices, o les sources filtrent dans la glaise, dtachant peu peu certains lots de verdure o sbattent des chvres, qui broutent lacanthe suspendue aux rochers ; des petites filles lil fier, au pied montagnard, les surveillent en jouant entre elles. On rencontre mme une vigne, la dernire du cru clbre de Montmartre, qui luttait, du temps des Romains, avec Argenteuil et Suresnes. Chaque anne, cet humble coteau perd une range de ses ceps rabougris, qui tombent dans une carrire. Il y a dix ans, jaurais pu lacqurir au prix de trois mille francs On en demande aujourdhui trente mille. Cest le plus beau point de vue des environs de Paris.

    Chteau des Brouillards

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    Ce qui me sduisait dans ce petit espace abrit par les grands arbres du Chteau des Brouillards, ctait dabord ce reste de vignoble li au souvenir de saint Denis, qui, au point de vue des philosophes, tait peut-tre le second Bacchus, et qui a eu trois corps dont lun a t enterr Montmartre, le second Ratisbonne et le troisime Corinthe. Ctait ensuite le voisinage de labreuvoir, qui, le soir, sanime du spectacle de chevaux et de chiens que lon y baigne, et dune fontaine construite dans le got antique, o les laveuses causent et chantent comme dans un des premiers chapitres de Werther.

    Avec un bas-relief consacr Diane et peut-tre deux figures de naades sculptes en demi-bosse, on obtiendrait, lombre des vieux tilleuls qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite, silencieux ses heures, et qui rappellerait certains points dtude de la campagne romaine. Au-dessus se dessine et serpente la rue des Brouillards, qui descend vers le chemin des Bufs, puis le jardin du restaurant Gaucher, avec ses kiosques, ses lanternes et ses statues peintes La plaine Saint-Denis a des lignes admirables, bornes par les coteaux de Saint-Ouen et de Montmorency, avec des reflets de soleil ou des nuages qui varient chaque heure du jour. A droite est une range de maisons, la plupart fermes pour cause de craquements dans les murs.

    Cest ce qui assure la solitude relative de ce site ; car les chevaux et les bufs qui passent, et mme les laveuses, ne troublent pas les mditations dun sage, et mme sy associent. La vie bourgeoise, ses intrts et ses relations vulgaires, lui donnent seuls lide de sloigner le plus possible des grands centres dactivit.

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    Il y a gauche de vastes terrains, recouvrant lemplacement dune carrire boule, que la commune a concds des hommes industrieux qui en ont transform laspect. Ils ont plant des arbres, cr des champs o verdissent la pomme de terre et la betterave, o lasperge monte talait nagure ses panaches verts dcors de perles rouges.

    On descend le chemin et lon tourne gauche. L sont encore

    deux ou trois collines vertes, entailles par une route qui plus loin comble des ravins profonds, et qui tend rejoindre un jour la rue de lEmpereur entre les buttes et le cimetire. On rencontre l un hameau qui sent fortement la campagne, et qui a renonc depuis trois ans aux travaux malsains dun atelier de poudrette. Aujourdhui, lon y travaille les rsidus des fabriques de bougies stariques. Que dartistes repousss du prix de Rome sont venus sur ce point tudier la campagne romaine et laspect des marais Pontins ! Il y reste mme un marais anim par des canards, des oisons et des poules.

    Il nest pas rare aussi dy trouver des haillons pittoresques sur

    les paules des travailleurs. Les collines, fendues et l, accusent le tassement du terrain sur danciennes carrires ; mais rien nest plus beau que laspect de la grande butte, quand le soleil claire ses terrains docre rouge veins de pltre et de glaise, ses roches dnudes et quelques bouquets darbres encore assez touffus, o serpentent des ravins et des sentiers.

    La plupart des terrains et des maisons parses de cette petite

    valle appartiennent de vieux propritaires, qui ont calcul sur lembarras des Parisiens se crer de nouvelles demeures et sur la tendance quont les maisons du quartier Montmartre envahir, dans un temps donn, la plaine Saint-Denis. Cest une cluse qui arrte le torrent ; quand elle souvrira, le terrain vaudra cher.- Je regrette dautant plus davoir hsit, il y a dix ans, donner trois mille francs du dernier vignoble de Montmartre.

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    Il ny faut plus penser. Je ne serai jamais propritaire : et pourtant que de fois, au 8 ou au 15 de chaque trimestre (prs de Paris, du moins), jai chant le refrain de M. Vautour :

    Quand on na pas de quoi payer son terme

    Il faut avoir une maison soi !

    Jaurais fait faire dans cette vigne une construction si

    lgre ! Une petite villa dans le got de Pompi avec un impluvium et une cella, quelque chose comme la maison du pote tragique. Le pauvre Laviron, mort depuis sur les murs de Rome, men avait dessin le plan. A dire le vrai pourtant, il ny a pas de propritaires aux buttes de Montmartre. On ne peut asseoir lgalement une proprit sur des terrains mins par des cavits peuples dans leurs parois de mammouths et de mastodontes. La commune concde un droit de possession qui steint au bout de cent ans On est camp comme les Turcs ; et les doctrines les plus avances auraient peine contester un droit si fugitif o lhrdit ne peut longuement stablir.

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    II. Le chteau de Saint-Germain

    Jai parcouru les quartiers de Paris qui correspondent mes relations, et nai rien trouv qu des prix impossibles, augments par les conditions que formulent les concierges. Ayant rencontr un seul logement au-dessous de trois cents francs, on ma demand si javais un tat pour lequel il fallt du jour. Jai rpondu, je crois, quil men fallait pour ltat de ma sant.

    Cest, ma dit le concierge, que la fentre de la chambre

    souvre sur un corridor qui nest pas bien clair. Je nai pas voulu en savoir davantage, et jai mme nglig de

    visiter une cave louer, me souvenant davoir vu Londres cette mme inscription, suivie de ces mots : Pour un gentleman seul.

    Je me suis dit : Pourquoi ne pas aller demeurer Versailles ou Saint-

    Germain ? La banlieue est encore plus chre que Paris ; mais, en prenant un abonnement du chemin de fer, on peut sans doute trouver des logements dans la plus dserte ou dans la plus abandonne de ces deux villes. En ralit, quest-ce quune demi-heure de chemin de fer, le matin et le soir ? On a l les ressources dune cit, et lon est presque la campagne. Vous vous trouvez log par le fait rue Saint-Lazare, n130. Le trajet noffre que de lagrment, et nquivaut jamais, comme ennui ou comme fatigue, une course domnibus.

    Je me suis trouv trs heureux de cette ide, et jai choisi

    Saint-Germain, qui est pour moi une ville de souvenirs. Quel voyage charmant ! Asnires, Chatou, Nanterre et le Pecq ; la Seine trois fois replie, des points de vue dles vertes, de plaines, de bois, de chalets et de villas ; droite, les coteaux de Colombes, dArgenteuil et de Carrires ; gauche, le mont Valrien, Bougival, Luciennes et Marly ; puis la plus belle perspective du

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    monde : la terrasse et les vieilles galeries du chteau de Henri IV, couronnes par le profil svre du chteau de Franois Ier.

    Jai toujours aim ce chteau bizarre, qui, sur le plan, a la forme dun D gothique, en lhonneur, dit-on, du nom de la belle Diane. Je regrette seulement de ny pas voir ces grands toits caills dardoises, ces clochetons jour o se droulaient des escaliers en spirale, ces hautes fentres sculptes slanant dun fouillis de toits anguleux qui caractrisent larchitecture valoise. Des maons ont dfigur, sous Louis XVIII, la face qui regarde le parterre. Depuis, lon a transform ce monument en pnitencier, et lon a dshonor laspect des fosss et des ponts antiques par une enceinte de murailles couvertes daffiches. Les hautes fentres et les balcons dors, les terrasses o ont paru tour tour les beauts blondes de la cour des Valois et de la cour des Stuarts, les galants chevaliers des Mdicis et les cossais fidles de Marie Stuart et du roi Jacques, nont jamais t restaurs ; il nen reste rien que le noble dessin des baies, des tours et des faades, que cet trange contraste de la brique et de lardoise, sclairant des feux du soir ou des reflets argents de la nuit, et cet aspect moiti galant, moiti guerrier, dun chteau fort qui, en dedans, contenait un palais splendide dress sur un montagne, entre une valle boise o serpente un fleuve et un parterre qui se dessine sur la lisire dune vaste fort.

    Je revenais l, comme Ravenswood au chteau de ses pres ;

    javais eu des parents parmi les htes de ce chteau, il y a vingt ans dj ; dautres, habitants de la ville ; en tout, quatre tombeaux Il se mlait encore ces impressions de souvenir damour et de ftes remontant lpoque des Bourbons ; de sorte que je fus tout tour heureux et triste tout un soir !

    Un incident vulgaire vint marracher la posie de ces rves

    de jeunesse. La nuit tant venue, aprs avoir parcouru les rues et

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    les places, et salu des demeures aimes jadis, donn un dernier coup dil aux ctes de ltang de Mareil et de Chambourcy, je mtais enfin repos dans un caf qui donne sur la place du March. On me servit une chope de bire. Il y avait au fond trois cloportes ; un homme qui a vcu en Orient est incapable de saffecter dun pareil dtail.

    Garon ! dis-je, il est possible que jaime les cloportes ;

    mais, une autre fois, si jen demande, je dsirerais quon me les servt part.

    Le mot ntait pas neuf, stant dj appliqu des cheveux

    servis sur une omelette ; mais il pouvait encore tre got Saint-Germain. Les habitus, bouchers ou conducteurs de bestiaux, le trouvrent agrable.

    Le garon me rpondit imperturbablement : Monsieur, cela ne doit pas vous tonner ; on fait en ce

    moment des rparations au chteau, et ces insectes se rfugient dans les maisons de la ville. Ils aiment beaucoup la bire et y trouvent leur tombeau.

    Garon, lui dis-je, vous tes plus beau que nature ; et votre

    conversation me sduit Mais est-il vrai que lon fasse des rparations au chteau ?

    Monsieur vient den tre convaincu. Convaincu, grce votre raisonnement ; mais tes-vous sr

    du fait en lui-mme ? Les journaux en ont parl. Absent de France pendant longtemps, je ne pouvais contester

    ce tmoignage. Le lendemain, je me rendis au chteau pour voir

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    o en tait la restauration. Le sergent-concierge me dit, avec un sourire qui nappartient qu un militaire de ce grade :

    Monsieur, seulement pour raffermir les fondations du

    chteau, il faudrait neuf millions ; les apportez-vous ? Je suis habitu ne mtonner de rien. Je ne les ai pas sur moi, observai-je ; mais cela pourrait

    encore se trouver ! Eh bien, dit-il, quand vous les apporterez, nous vous ferons

    voir le chteau. Jtais piqu ; ce qui me fit retourner Saint-Germain deux

    jours aprs. Javais trouv lide. Pourquoi, me disais-je, ne pas faire une souscription ? La

    France est pauvre ; mais il viendra beaucoup dAnglais lanne prochaine pour lexposition des Champs-lyses. Il est impossible quils ne nous aident pas sauver de la destruction un chteau qui a hberg plusieurs gnrations de leurs reines et de leurs rois. Toutes les familles jacobites y ont pass. La ville encore est moiti pleine dAnglais ; jai chant tout enfant les chansons du roi Jacques et pleur Marie Stuart en dclamant les vers de Ronsard et de du Bellay La race des King-Charles emplit les rues comme une preuve vivante encore des affections de tant de races disparues Non ! me dis-je, les Anglais ne refuseront pas de sassocier une souscription doublement nationale. Si nous contribuons par des monacos, ils trouveront bien des couronnes et des guines !

    Fort de cette combinaison, je suis all la soumettre aux

    habitus du Caf du March. Ils lont accueillie avec enthousiasme, et, quand jai demand une chope de bire sans cloportes, le garon ma dit :

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    Oh ! non, monsieur, plus aujourdhui ! Au chteau, je me suis prsent la tte haute. Le sergent ma

    introduit au corps de garde, o jai dvelopp mon ide avec succs, et le commandant, quon a averti, a bien voulu permettre que lon me ft voir la chapelle et les appartements des Stuarts, ferms aux simples curieux. Ces derniers sont dans un triste tat, et, quant aux galeries, aux salles antiques et aux chambres des Mdicis, il est impossible de les reconnatre depuis des sicles, grce aux sculptures, aux maonneries et aux faux plafonds qui ont appropri ce chteau aux convenances militaires.

    Que la cour est belle, pourtant ! ces profils sculpts, ces

    arceaux, ces galeries chevaleresques, lirrgularit mme du plan, la teinte rouge des faades, tout cela fait rver aux chteaux dcosse et dIrlande, Walter Scott et Byron. On a tant fait pour Versailles et tant pour Fontainebleau. Pourquoi donc ne pas relever ce dbris prcieux de notre histoire ? La maldiction de Catherine de Mdicis, jalouse du monument construit en lhonneur de Diane, sest continue sous les Bourbons. Louis XIV craignait de voir la flche de Saint Denis ; ses successeurs ont tout fait pour Saint-Cloud et Versailles. Aujourdhui, Saint-Germain attend encore le rsultat dune promesse que la guerre a peut-tre empch de raliser.

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    III. Une socit chantante

    Ce que le concierge ma fait voir avec le plus damour, est une srie de petites loges quon appelle les cellules, o couchent quelques militaires du pnitencier. Ce sont de vritables boudoirs orns de peintures fresque reprsentant des paysages. Le lit se compose dun matelas de crin soutenu par des lastiques ; le tout trs propre et trs coquet, comme une cabine dofficier de vaisseau.

    Seulement, le jour y manque, comme dans la chambre quon

    moffrait Paris, et lon ne pourrait pas y demeurer ayant un tat pour lequel il faudrait du jour. Jaimerais, dis-je au sergent, une chambre moins bien dcore et plus prs des fentres. Quand on se lve avant le jour, cest bien indiffrent ! me rpondit-il. je trouvai cette observation de la plus grande justesse.

    En repassant par le corps de garde, je neus qu remercier le

    commandant de sa politesse, et le sergent ne voulut accepter aucune buona mano.

    Mon ide de souscription anglaise me trottait dans la tte, et

    jtais bien aise den essayer leffet sur des habitants de la ville ; de sorte quallant dner au pavillon de Henri IV, do lon jouit de la plus admirable vue qui soit en France, dans un kiosque ouvert sur un panorama de dix lieues, jen fis part trois Anglais et une Anglaise, qui en furent merveills, et trouvrent ce plan trs conforme leurs ides nationales. Saint-Germain a cela de particulier, que tout le monde sy connat, quon y parle haut dans les tablissements publics, et que lon peut mme sy entretenir avec des dames anglaises sans leur tre prsent. On sennuierait tellement sans cela ! Puis cest une population part, classe, il est vrai, selon les conditions, mais entirement locale.

    Il est trs rare quun habitant de Saint-Germain vienne

    Paris ; certains dentre eux ne font pas ce voyage une fois en dix

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    ans. Les familles trangres vivent aussi l entre elles avec la familiarit qui existe dans les villes deaux. Et ce nest pas leau, cest lair pur que lon vient chercher Saint-Germain. Il y a des maisons de sant charmantes, habites par des gens trs bien portants, mais fatigus du bourdonnement et du mouvement insenss de la capitale. La garnison, qui tait autrefois de gardes du corps, et qui est aujourdhui de cuirassiers de la garde, nest pas trangre peut-tre la rsidence de quelques jeunes beauts, filles ou veuves, quon rencontre cheval ou ne sur la route des Loges ou du chteau du Val. Le soir, les boutiques sclairent rue de Paris et rue au Pain ; on cause dabord sur la porte, on rit, on chante mme. Laccent des voix est fort distinct de celui de Paris ; les jeunes filles ont la voix pure et bien timbre, comme dans les pays de montagnes. En passant dans la rue de lglise, jentendis chanter au fond dun petit caf. Jy voyais entrer beaucoup de monde et surtout des femmes. En traversant la boutique, je me trouvai dans une grande salle toute pavoise de drapeaux et de guirlandes avec les insignes maonniques et les inscriptions dusage. Jai fait partie autrefois des Joyeux et des Bergers de Syracuse ; je ntais donc pas embarrass de me prsenter.

    Le bureau tait majestueusement tabli sous un dais orn de

    draperies tricolores, et le prsident me fit le salut cordial qui se doit un visiteur. Je me rappellerai toujours quaux Bergers de Syracuse, on ouvrait gnralement la sance par ce toast : Aux Polonais ! et ces dames ! Aujourdhui, les Polonais sont un peu oublis. Du reste, jai entendu de fort jolies chansons dans cette runion, mais surtout des voix de femmes ravissantes. Le Conservatoire na pas terni lclat de ces intonations pures et naturelles, de ces trilles emprunts au chant du rossignol ou du merle, ou na pas fauss avec les leons du solfge ces gosiers si frais et si riches en mlodie. Comment se fait-il que ces femmes chantent si juste ? Et pourtant tout musicien de profession pourrait dire chacune delles : Vous ne savez pas chanter. Rien nest amusant comme les chansons que les jeunes filles composent elles-mmes, et qui font, en gnral, allusion aux trahisons des amoureux ou aux caprices de lautre sexe.

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    Quelquefois, il y a des traits de raillerie locale qui chappent au visiteur tranger. Souvent un jeune homme et une jeune fille se rpondent comme Daphnis et Chlo, comme Myrtil et Sylvie. En mattachant cette pense, je me suis trouv tout mu, tout attendri, comme un souvenir de la jeunesse Cest quil y a un ge ge critique, comme on le dit, pour les femmes, o les souvenirs renaissent si vivement, o certains dessins oublis reparaissent sous la trame froisse de la vie ! On nest pas assez vieux pour ne plus songer lamour, on nest plus assez jeune pour penser toujours plaire. Cette phrase, je lavoue, est un peu Directoire. Ce qui lamne sous ma plume, cest que jai entendu un ancien jeune homme qui, ayant dcroch du mur une guitare, excuta admirablement la vieille romance de Garat :

    Plaisir damour ne dure quun moment

    Chagrin damour dure toute la vie !

    Il avait les cheveux friss lincroyable, une cravate blanche,

    une pingle de diamant sur son jabot, et des bagues lacs damour. Ses mains taient blanches et fines comme celles dune jolie femme. Et, si javais t femme, je laurais aim, malgr son ge ; car sa voix allait au cur.

    Ce brave homme ma rappel mon pre, qui, jeune encore,

    chantait avec got des airs italiens, son retour de Pologne. Il y avait perdu sa femme, et ne pouvait sempcher de pleurer, en saccompagnant de la guitare, aux paroles dune romance quelle avait aime, et dont jai toujours retenu ce passage :

    Mamma mia, medicate

    Questa piaga, per piet !

    Melicerto fu larciero

    Perch pace in cor non ho !

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    Malheureusement, la guitare est aujourdhui vaincue par le

    piano, ainsi que la harpe ; ce sont l des galanteries et des grces dun autre temps. Il faut aller Saint-Germain pour retrouver, dans le petit monde paisible encore, les charmes effacs de la socit dautrefois.

    Je suis sorti par un beau clair de lune, mimaginant vivre en

    1827, poque o jai quelque temps habit Saint-Germain. Parmi les jeunes filles prsentes cette petite fte, javais reconnu des yeux accentus, des traits rguliers, et, pour ainsi dire, classiques, des intonations particulires au pays, qui me faisaient rver des cousines, des amies de cette poque, comme si dans un autre monde javais retrouv mes premires amours. Je parcourais au clair de lune ces rues et ces promenades endormies. Jadmirais les profils majestueux du chteau, jallais respirer lodeur des arbres presque effeuills la lisire de la fort, je gotais mieux cette heure larchitecture de lglise, o repose lpouse de Jacques II, et qui semble un temple romain.

    Vers minuit, jallai frapper la porte dun htel o je couchais

    souvent, il y a quelques annes. Impossible dveiller personne. Des bufs dfilaient silencieusement, et leurs conducteurs ne purent me renseigner sur les moyens de passer la nuit. En revenant sur la place du March, je demandai au factionnaire sil connaissait un htel o lon pt recevoir un Parisien relativement attard. Entrez au poste, on vous dira cela , me rpondit-il.

    Dans le poste, je rencontrai de jeunes militaires qui me

    dirent : Cest bien difficile ! On se couche ici dix heures ; mais chauffez-vous un instant. On jeta du bois dans le pole ; je me mis causer de lAfrique et de lAsie. Cela les intressait tellement, que lon rveillait pour mcouter ceux qui staient endormis. Je me vis conduit chanter des chansons arabes et grecques, car la socit chantante mavait mis dans cette disposition. Vers deux heures, un des soldats me dit : Vous avez bien couch sous la tente Si vous voulez, prenez place sur le lit de camp. On me fit un traversin avec un sac de munition,

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    je menveloppai de mon manteau, et je mapprtais dormir quand le sergent rentra et dit : O est-ce quils ont encore ramass cet homme-l ? Cest un homme qui parle assez bien, dit un des fusiliers ; il a t en Afrique.

    Sil a t en Afrique, cest diffrent, dit le sergent ; mais on

    admet quelquefois ici des individus quon ne connat pas ; cest imprudent Ils pourraient enlever quelque chose !

    Ce ne serait pas les matelas, toujours ! murmurai-je. Ne faites pas attention, me dit lun des soldats : cest son

    caractre ; et puis il vient de recevoir une politesse a le rend grognon.

    Jai dormi fort bien jusquau point du jour ; et, remerciant ces

    braves soldats ainsi que le sergent, tout fait radouci, je men allai faire un tour vers les coteaux de Mareil pour admirer les splendeurs du soleil levant.

    Je le disais tout lheure, mes jeunes annes me

    reviennent, et laspect des lieux aims rappelle en moi le sentiment des choses passes. Saint-Germain, Senlis et Dammartin, sont les trois villes qui, non loin de Paris, correspondent mes souvenirs les plus chers. La mmoire de vieux parents morts se rattache mlancoliquement la pense de plusieurs jeunes filles dont lamour ma fait pote, ou dont les ddains mont fait parfois ironique et songeur.

    Jai appris le style en crivant des lettres de tendresse ou

    damiti, et, quand je relis celles qui ont t conserves, jy retrouve fortement trace lempreinte de mes lectures dalors, surtout de Diderot, de Rousseau et de Snancourt. Ce que je viens de dire expliquera le sentiment dans lequel ont t crites les pages suivantes. Je mtais repris aimer Saint-Germain par ces derniers beaux jours dautomne. Je mtablis lAnge Gardien, et, dans les intervalles de mes promenades, jai trac quelques

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    souvenirs que je nose intituler Mmoires, et qui seraient plutt conus selon le plan des promenades solitaires de Jean-Jacques. Je les terminerai dans le pays mme o jai t lev, et o il est mort.

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    IV. Juvenilia

    Le hasard a jou un si grand rle dans ma vie, que je ne mtonne pas en songeant la faon singulire dont il a prsid ma naissance. Cest, dira-t-on, lhistoire de tout le monde. Mais tout le monde na pas occasion de raconter son histoire.

    Et, si chacun le faisait, il ny aurait pas grand mal :

    lexprience de chacun est le trsor de tous. Un jour, un cheval schappa dune pelouse verte qui bordait

    lAisne, et disparut bientt entre les halliers ; il gagna la rgion sombre des arbres et se perdit dans la fort de Compigne. Cela se passait vers 1770.

    Ce nest pas un accident rare quun cheval chapp travers

    une fort. Et cependant, je nai gure dautre titre lexistence. Cela est probable du moins, si lon croit ce que Hoffmann appelait lenchanement des choses.

    Mon grand-pre tait jeune alors. Il avait pris le cheval dans

    lcurie de son pre, puis il stait assis sur le bord de la rivire, rvant je ne sais quoi, pendant que le soleil se couchait dans les nuages empourprs du Valois et du Beauvoisis.

    Leau verdissait et chatoyait de reflets sombres, des bandes

    violettes striaient les rougeurs du couchant. Mon grand-pre, en se retournant pour partir, ne trouva plus le cheval qui lavait amen. En vain il le chercha, lappela jusqu la nuit. Il lui fallut revenir la ferme.

    Il tait dun naturel silencieux ; il vita les rencontres, monta

    sa chambre et sendormit, comptant sur la Providence et sur linstinct de lanimal, qui pouvait bien lui faire retrouver la maison.

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    Cest ce qui narriva pas. Le lendemain matin, mon grand-pre descendit de sa chambre et rencontra dans la cour son pre, qui se promenait grands pas. Il stait aperu dj quil manquait un cheval lcurie. Silencieux comme son fils, il navait pas demand quel tait le coupable : il le reconnut en le voyant devant lui.

    Je ne sais ce qui se passa. Un reproche trop vif fut cause sans

    doute de la rsolution que prit mon grand-pre. Il monta sa chambre, fit un paquet de quelques habits, et, travers la fort de Compigne, il gagna un petit pays situ entre Ermenonville et Senlis, prs des tangs de Chalis, vieille rsidence carlovingienne. L, vivait un de ses oncles, qui descendait, dit-on, dun peintre flamand du XVIIe sicle. Il habitait un ancien pavillon de chasse aujourdhui ruin, qui avait fait partie des apanages de Marguerite de Valois. Le champ voisin, entour de halliers quon appelle les bosquets, tait situ sur lemplacement dun ancien camp romain et a conserv le nom du dixime des Csars. On y rcolte du seigle dans les parties qui ne sont pas couvertes de granits et de bruyres. Quelquefois, on y a rencontr, en traant, des pots trusques, des mdailles, des pes rouilles ou des images informes de dieux celtiques.

    Mon grand-pre aida le vieillard cultiver ce champ, et fut

    rcompens patriarcalement en pousant sa cousine. Je ne sais pas au juste lpoque de leur mariage ; mais, comme il se maria avec lpe, comme aussi ma mre reut le nom de Marie Antoinette avec celui de Laurence, il est probable quils furent maris un peu avant la Rvolution.

    Aujourdhui, mon grand-pre repose, avec sa femme et sa

    plus jeune fille, au milieu de ce champ quil cultivait jadis. Sa fille ane est ensevelie bien loin de l, dans la froide Silsie, au cimetire catholique polonais de Gross-Glogaw. Elle est morte vingt-cinq ans des fatigues de la guerre, dune fivre quelle gagna en traversant un pont charg de cadavres, o sa voiture manqua dtre renverse. Mon pre, forc de rejoindre larme Moscou,

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    perdit plus tard ses lettres et ses bijoux dans les flots de la Brsina.

    Je nai jamais vu ma mre, ses portraits ont t perdus ou

    vols ; je sais seulement quelle ressemblait une gravure du temps, daprs Prudhon ou Fragonard, quon appelait la Modestie.

    La fivre dont elle est morte ma saisi trois fois, des poques qui forment dans ma vie des divisions singulires, priodiques. Toujours, ces poques, je me suis senti lesprit frapp des images de deuil et de dsolation qui ont entour mon berceau. Les lettres qucrivait ma mre des bords de la Baltique, ou des rives de la Spre ou du Danube, mavaient t lues tant de fois ! Le sentiment du merveilleux, le got des voyages lointains, ont t sans doute pour moi le rsultat de ces impressions premires, ainsi que du sjour que jai fait longtemps dans une campagne isole au milieu des bois. Livr souvent aux soins des domestiques et des paysans, javais nourri mon esprit de croyances bizarres, de lgendes et de vieilles chansons. Il y avait l de quoi faire un pote, et je ne suis quun rveur en prose.

    Javais sept ans, et je jouais, insoucieux, sur la porte de mon

    oncle, quand trois officiers parurent devant la maison ; lor noirci de leurs uniformes brillait peine sous leurs capotes de soldat. Le premier membrassa avec une telle effusion, que je mcriai :

    Mon pre ! tu me fais mal !

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    De ce jour, mon destin changea. Tous trois revenaient du sige de Strasbourg. Le plus g,

    sauv des flots de la Brsina glace, me prit avec lui pour mapprendre ce quon appelait mes devoirs. Jtais faible encore, et la gaiet de son plus jeune frre me charmait pendant mon travail. Un soldat qui les servait eut lide de me consacrer une partie de ses nuits. Il me rveillait avant laube et me promenait sur les collines voisines de Paris, me faisant djeuner de pain et de crme dans les fermes ou dans les laiteries.

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    V. Premires annes

    Une heure fatale sonna pour la France ; son hros, captif lui-mme au sein dun vaste empire, voulut runir dans le champ de Mai llite de ses hros fidles. Je vis ce spectacle sublime dans la loge des gnraux. On distribuait aux rgiments des tendards orns daigles dor, confis dsormais la fidlit de tous.

    Un soir, je vis se drouler sur la grande place de la ville une

    immense dcoration qui reprsentait un vaisseau en mer. La nef se mouvait sur une onde agite, et semblait voguer vers une tour qui marquait le rivage. Une rafale violente dtruisit leffet de cette reprsentation. Sinistre augure, qui prdisait la patrie le retour des trangers.

    Nous revmes les fils du Nord, et les cavales de lUkraine

    rongrent encore une fois lcorce des arbres de nos jardins. Mes surs du hameau revinrent tire-daile, comme des colombes plaintives, et mapportrent dans leurs bras une tourterelle aux pieds roses, que jaimais comme une autre sur.

    Un jour, une des belles dames qui visitaient mon pre me

    demanda un lger service : Jeus le malheur de lui rpondre avec impatience. Quand je retournai sur la terrasse, la tourterelle stait envole.

    Jen conus un tel chagrin, que je faillis mourir dune fivre

    purpurine qui fit porter lpiderme tout le sang de mon cur. On crut me consoler en me donnant pour compagnon un jeune sapajou rapport dAmrique par un capitaine, ami de mon pre. Cette jolie bte devint la compagne de mes jeux et de mes travaux.

    Jtudiais la fois litalien, le grec et le latin, lallemand,

    larabe et le persan. Le Pastor fido, Faust, Ovide et Anacron, taient mes pomes et mes potes favoris. Mon criture, cultive avec soin, rivalisait parfois de grce et de correction avec les

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    manuscrits les plus clbres de lIram. Il fallait encore que le trait damour pert mon cur dune de ses flches les plus brlantes ! Celle-l partit de larc dli du sourcil noir dune vierge lil dbne, qui sappelait Hloise. Jy reviendrai plus tard.

    Jtais toujours entour de jeunes filles ; lune delles tait

    ma tante ; deux femmes de la maison, Jeannette et Fanchette, me comblaient aussi de leurs soins. Mon sourire enfantin rappelait celui de ma mre, et mes cheveux blonds, mollement onduls, couvraient avec caprice la grandeur prcoce de mon front. Je devins pris de Fanchette, et je conus lide singulire de la prendre pour pouse selon les rites des aeux. Je clbrai moi-mme le mariage, en figurant la crmonie au moyen dune vieille robe de ma grand-mre que javais jete sur mes paules. Un ruban paillet dargent ceignait mon front, et javais relev la pleur ordinaire des mes joues dune lgre couche de fard. Je pris tmoin le Dieu de nos pres et la Vierge sainte, dont je possdais une image, et chacun se prta avec complaisance ce jeu naf dun enfant.

    Cependant, javais grandi ; un sang vermeil colorait mes

    joues ; jaimais respirer lair des forts profondes. Les ombrages dErmenonville, les solitudes de Morfontaine, navaient plus de secrets pour moi. Deux de mes cousines habitaient par l. Jtais fier de les accompagner dans ces vieilles forts, qui semblaient leur domaine.

    Le soir, pour divertir de vieux parents, nous reprsentions les

    chefs-duvre des potes, et un public bienveillant nous comblait dloges et de couronnes. Une jeune fille vive et spirituelle, nomme Louise, partageait nos triomphes ; on laimait dans cette famille, o elle reprsentait la gloire des arts.

    Je mtais rendu trs fort sur la danse. Un multre, nomm

    Major, menseignait la fois les premiers lments de cet art et ceux de la musique, pendant quun peintre de portraits, nomm Mignard, me donnait des leons de dessin. Mademoiselle

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    Nouvelle tait ltoile de notre salle de danse. Je rencontrai un rival dans un joli garon nomm Provost. Ce fut lui qui menseigna lart dramatique : nous reprsentions ensemble des petites comdies quil improvisait avec esprit. Mademoiselle Nouvelle tait naturellement notre actrice principale et tenait une balance si exacte entre nous deux, que nous soupirions sans espoir Le pauvre Provost sest fait depuis acteur sous le nom de Raymond ; il se souvint de ses premires tentatives, et se mit composer des feries, dans lesquelles il eut pour collaborateurs les frres Cogniard. Il a fini bien tristement en se prenant de querelle avec un rgisseur de la Gat, auquel il donna un soufflet. Rentr chez lui, il rflchit amrement aux suites de son imprudence, et, la nuit suivante, se pera le cur dun coup de poignard.

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    VI. Hlose

    La pension que jhabitais avait un voisinage de jeunes brodeuses. Lune delles, quon appelait la Crole, fut lobjet de mes premiers vers damour ; son il svre, la sereine placidit de son profil grec, me rconciliaient avec la froide dignit des tudes ; cest pour elle que je composai des traductions versifies de lode dHorace A Tyndaris, et dune mlodie de Byron, dont je traduisais ainsi le refrain :

    Dis-moi, jeune fille dAthnes,

    Pourquoi mas-tu ravi mon cur ?

    Quelquefois, je me levais ds le point du jour et je prenais la

    route de ***, courant et dclamant mes vers au milieu dune pluie battante. La cruelle se riait de mes amours errantes et de mes soupirs ! Cest pour elle que je composai la pice suivante, imite dune posie de Thomas Moore :

    Quand le plaisir brille en tes yeux,

    Pleins de douceur et desprance

    Jchappe ces amours volages pour raconter mes premires

    peines. Jamais un mot blessant, un soupir impur, navaient rouill lhommage que je rendais mes cousines. Hlose, la premire, me fit connatre la douleur. Elle avait pour gouvernante une bonne vieille Italienne qui fut instruite de mon amour. Celle-ci sentendit avec la servante de mon pre pour nous procurer une entrevue. On me fit descendre en secret dans une chambre o la figure dHloise tait reprsente par un vaste tableau. Une pingle dargent perait le nud touffu de ses cheveux dbne, et son buste tincelait comme celui dune reine, paillet de tresses dor sur un fond de soie et de velours. perdu, fou divresse, je mtais jet genoux devant limage ; une porte souvrit, Hlose vint ma rencontre et me regarda dun il souriant.

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    Pardon, reine, mcriai-je, je me croyais le Tasse aux pieds

    dElonore, ou le tendre Ovide aux pieds de Julie ! Elle ne put rien me rpondre, et nous restmes tous deux

    muets dans une demi-obscurit. Je nosai lui baiser la main car mon cur se serait bris. O douleurs et regrets de mes jeunes amours perdues ! que vos souvenirs sont cruels ! Fivres teintes de lme humaine, pourquoi revenez-vous encore chauffer un cur qui ne bat plus ? Hlose est marie aujourdhui ; Fanchette, Sylvie et Adrienne sont jamais perdues pour moi : le monde est dsert. Peupl de fantmes aux voix plaintives, il murmure des chants damour sur les dbris de mon nant ! Revenez pourtant, douces images ; jai tant aim ! jai tant souffert ! Un oiseau qui vole dans lair a dit son secret au bocage, qui la redit au vent qui passe, et les eaux plaintives ont rpt le mot suprme : Amour ! amour !

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    VII. Voyage au Nord

    Que le vent enlve ces pages crites dans des instants de fivre ou de mlancolie, peu importe : il en a dj dispers quelques-unes, et je nai pas le courage de les rcrire. En fait de mmoires, on ne sait jamais si le public sen soucie, et cependant je suis du nombre des crivains dont la vie tient intimement aux ouvrages qui les ont fait connatre. Nest-on pas aussi, sans le vouloir, le sujet de biographies directes ou dguises ? Est-il plus modeste de se peindre dans un roman sous le nom de Llio, dOctave ou dArthur, ou de trahir ses plus intimes motions dans un volume de posies ? Quon nous pardonne ces lans de personnalit, nous qui vivons sous le regard de tous, et qui, glorieux ou perdus, ne pouvons plus atteindre au bnfice de lobscurit !

    Si je pouvais faire un peu de bien en passant, jessayerais

    dappeler quelque attention sur ces pauvres villes dlaisses dont les chemins de fer ont dtourn la circulation et la vie. Elles sasseyent tristement sur les dbris de leur fortune passe, et se concentrent en elles-mmes, jetant un regard dsenchant sur les merveilles dune civilisation qui les condamne ou les oublie. Saint-Germain ma fait penser Senlis, et, comme ctait un mardi, jai pris lomnibus de Pontoise, qui ne circule plus que les jours de march. Jaime contrarier les chemins de fer, et Alexandre Dumas, que jaccuse davoir un peu brod dernirement sur mes folies de jeunesse, a dit avec vrit que javais dpens deux cents francs et mis huit jours pour laller voir Bruxelles, par lancienne route de Flandre, et en dpit du chemin de fer du Nord.

    Non, je nadmettrai jamais, quelles que soient les difficults

    des terrains, que lon fasse huit lieues, ou, si vous voulez, trente-deux kilomtres, pour aller Poissy en vitant Saint-Germain, et trente lieues pour aller Compigne en vitant Senlis. Ce nest quen France que lon peut rencontrer des chemins si contrefaits. Quand le chemin belge perait douze montagnes pour arriver Spa, nous tions en admiration devant ces faciles contours de

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    notre principale artre, qui suivent tour tour les lits capricieux de la Seine et de lOise, pour viter une ou deux pentes de lancienne route du Nord.

    Pontoise est encore une de ces villes, situes sur des hauteurs,

    qui me plaisent par leur aspect patriarcal, leurs promenades, leurs points de vue, et la conservation de certaines murs, quon ne rencontre plus ailleurs. On y joue encore dans les rues, on cause, on chante le soir sur le devant des portes ; les restaurateurs sont des ptissiers ; on trouve chez eux quelque chose de la vie de famille ; les rues, en escaliers, sont amusantes parcourir ; la promenade trace sur les anciennes tours domine la magnifique valle o coule lOise.

    De jolies femmes et de beaux enfants sy promnent. On surprend en passant, on envie tout ce petit monde paisible qui vit part dans ses vieilles maisons, sous ses beaux arbres, au milieu de ces beaux aspects et de cet air pur. Lglise est belle et dune conservation parfaite. Un magasin de nouveauts parisiennes sclaire auprs, et ses demoiselles sont vives et rieuses comme dans la Fiance de M. Scribe Ce qui fait le charme, pour moi, des petites villes un peu abandonnes, cest que jy retrouve quelque chose du Paris de ma jeunesse. Laspect des maisons, la forme des boutiques, certains usages, quelques costumes A ce point de vue, si Saint-Germain rappelle 1830, Pontoise rappelle 1820 ; je vais plus loin encore retrouver mon enfance et le souvenir de mes parents.

    Cette fois, je bnis le chemin de fer, une heure au plus me

    spare de Saint-Leu : le cours de lOise, si calme et si verte, dcoupant au clair de lune ses lots de peupliers, lhorizon festonn de collines et de forts, les villages aux noms connus quon appelle chaque station, laccent dj sensible des paysans qui montent dune distance lautre, les jeunes filles coiffes de madras, selon lusage de cette province, tout cela mattendrit et

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    me charme : il me semble que je respire un autre air ; et, en mettant le pied sur le sol, jprouve un sentiment plus vif encore que celui qui manimait nagure en repassant le Rhin : la terre paternelle, cest deux fois la patrie.

    Jaime beaucoup Paris, o le hasard ma fait natre, mais

    jaurais pu natre aussi bien sur un vaisseau, et Paris, qui porte dans ses armes la bari ou nef mystique des gyptiens, na pas dans ses murs cent mille Parisiens vritables. Un homme du Midi, sunissant l par hasard une femme du Nord, ne peut produire un enfant de nature lutcienne. On dira cela : Quimporte ! Mais demandez un peu aux gens de province sil importe dtre de tel ou tel pays.

    Je ne sais si ces observations ne semblent pas bizarres ;

    cherchant tudier les autres dans moi-mme, je me dis quil y a dans lattachement la terre beaucoup de lamour de la famille. Cette pit qui sattache aux lieux est aussi une portion du noble sentiment qui nous unit la patrie. En revanche, les cits et les villages se parent avec fiert des illustrations qui proviennent de leur sol. Il ny a plus l division ou jalousie locale, tout se rapporte au centre national, et Paris est le foyer de toutes ces gloires. Me direz-vous pourquoi jaime tout le monde dans ce pays, o je retrouve des intonations connues autrefois, o les vieilles ont les traits de celles qui mont berc, o les jeunes gens et les jeunes filles me rappellent les compagnons de ma premire jeunesse ? Un vieillard passe : il ma sembl voir mon grand-pre ; il parle, cest presque sa voix ; cette jeune personne a les traits de ma tante, morte vingt-cinq ans ; une plus jeune me rappelle une petite paysanne qui ma aim et qui mappelait son petit mari, qui dansait et chantait toujours, et qui, le dimanche au printemps, se faisait des couronnes de marguerites. Quest-elle devenue, la pauvre Clnie, avec qui je courais dans la fort de Chantilly, et qui avait si peur des gardes-chasse et des loups !

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    VIII. Chantilly

    Voici les deux tours de Saint-Leu, le village sur la hauteur, spar par le chemin de fer de la partie qui borde lOise. On monte vers Chantilly en ctoyant de hautes collines de grs dun aspect solennel, puis cest un bout de la fort ; la Nonette brille dans les prs bordant les dernires maisons de la ville. La Nonette ! une des chres petites rivires o jai pch des crevisses ; de lautre ct de la fort coule sa sur la Thve, o je me suis presque noy pour navoir pas voulu paratre poltron devant la petite Clnie !

    Clnie mapparat souvent dans mes rves comme une

    nymphe des eaux, tentatrice nave, follement enivre de lodeur des prs, couronne dache et de nnuphar, dcouvrant, dans son rire enfantin, entre ses joues fossettes, les dents de perles de la nixe germanique. Et certes, lourlet de sa robe tait trs souvent mouill comme il convient ses pareilles Il fallait lui cueillir des fleurs aux bords marneux des tangs de Commelle, ou parmi les joncs et les oseraies qui bordent les mtairies de Coye. Elle aimait les grottes perdues dans les bois, les ruines des vieux chteaux, les temples crouls aux colonnes festonnes de lierre, le foyer des bcherons, o elle chantait et racontait les vieilles lgendes du pays ! madame de Montfort, prisonnire dans sa tour, qui tantt senvolait en cygne, et tantt frtillait en beau poisson dor dans les fosss de son chteau ; la fille du ptissier, qui portait des gteaux au comte dOry, et qui, force passer la nuit chez son seigneur, lui demanda son poignard pour ouvrir le nud dun lacet et sen pera le cur ; les moines rouges, qui enlevaient les femmes, et les plongeaient dans des souterrains ; la fille du sire de Pontarm, prise du beau Lautrec, et enferme sept ans par son pre, aprs quoi elle meurt ; et le chevalier, revenant de la croisade, fait dcoudre avec un couteau dor fin son linceul de fine toile ; elle ressuscite, mais ce nest plus quune goule affame de sang Henri IV et Gabrielle, Biron et Marie de Loches, et que sais-je encore de tant de rcits dont sa mmoire tait peuple ! Saint Rieul parlant aux grenouilles, saint Nicolas ressuscitant les trois petits enfants hachs comme chair pt par un boucher de

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    Clermont-sur-Oise. Saint Lonard, saint Loup et saint Guy ont laiss dans ces cantons mille tmoignages de leur saintet et de leurs miracles. Clnie montait sur les roches ou sur les dolmens druidiques, et les racontait aux jeunes bergers. Cette petite Vellda du vieux pays des Sylvanectes ma laiss des souvenirs que le temps ravive. Quest-elle devenue ? Je men informerai du ct de la Chapelle-en-Serval ou de Charlepont, ou de Montmliant Elle avait des tantes partout, des cousines sans nombre : que de morts dans tout cela ! que de malheureux sans doute dans un pays si heureux autrefois !

    Au moins, Chantilly porte noblement sa misre ; comme ces

    vieux gentilshommes au linge blanc, la tenue irrprochable, il a cette fire attitude qui dissimule le chapeau dteint ou les habits rps Tout est propre, rang, circonspect ; les voix rsonnent harmonieusement dans les salles sonores. On sent partout lhabitude du respect, et la crmonie qui rgnait jadis au chteau rgle un peu les rapports des placides habitants. Cest plein danciens domestiques retraits, conduisant des chiens invalides ; quelques-uns sont devenus des matres, et ont pris laspect vnrable des vieux seigneurs quils ont servis.

    Chantilly est comme une longue rue de Versailles.

    Il faut voir cela lt, par un splendide soleil, en passant grand bruit sur ce beau pav qui rsonne. Tout est prpar l pour les splendeurs princires et pour la foule privilgie des chasses et des courses. Rien nest trange comme cette grande porte qui souvre sur la pelouse du chteau et qui semble un arc de triomphe, comme le monument voisin, qui parat une basilique et qui nest quune curie. Il y a l quelque chose encore de la lutte des Cond contre la branche ane des Bourbons. Cest la chasse qui triomphe dfaut de la guerre, et o cette famille trouva encore une gloire aprs que Clio eut dchir les pages de la

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    jeunesse guerrire du grand Cond, comme lexprime le mlancolique tableau quil a fait peindre lui-mme.

    A quoi bon maintenant revoir ce chteau dmeubl qui na

    plus lui que le cabinet satirique de Watteau et lombre tragique du cuisinier Vatel se perant le cur dans un fruitier ! Jai mieux aim entendre les regrets sincres de mon htesse touchant ce bon prince de Cond, qui est encore le sujet des conversations locales. Il y a dans ces sortes de villes quelque chose de pareil ces cercles du purgatoire de Dante immobiliss dans un seul souvenir, et o se refont dans un centre plus troit les actes de la vie passe.

    Et quest devenue votre fille, qui tait si blonde et gaie ? lui

    ai-je dit ; elle sest sans doute marie ? Mon Dieu oui, et, depuis, elle est morte de la poitrine Jose peine dire que cela me frappa plus vivement que les

    souvenirs du prince de Cond. Je lavais vue toute jeune, et certes je laurais aime, si cette poque je navais eu le cur occup dune autre Et maintenant voil que je pense la ballade allemande la Fille de lhtesse, et aux trois compagnons, dont lun disait : Oh ! si je lavais connue, comme je laurais aime ! et le second : je tai connue, et je tai tendrement aime ! et le troisime : je ne tai pas connue mais je taime et taimerai pendant lternit !

    Encore une figure blonde qui plit, se dtache et tombe glace

    lhorizon de ces bois baigns de vapeurs grises Jai pris la voiture de Senlis, qui suit le cours de la Nonette en passant par Saint-Firmin et par Courteil ; nous laissons gauche Saint-Lonard et sa vieille chapelle, et nous apercevons dj le haut clocher de la cathdrale. A gauche est le champ des Raines, o saint Rieul, interrompu par les grenouilles dans une de ses prdications, leur imposa silence, et, quand il eut fini, permit une seule de se faire entendre lavenir. Il y a quelque chose

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    doriental dans cette nave lgende et dans cette bont du saint, qui permet du moins une grenouille dexprimer les plaintes des autres.

    Jai trouv un bonheur indicible parcourir les rues et les

    ruelles de la vieille cit romaine, si clbre encore depuis par ses siges et ses combats. O pauvre ville ! que tu es envie ! disait Henri IV. Aujourdhui, personne ny pense, et ses habitants paraissent peu se soucier du reste de lunivers. Ils vivent plus part encore que ceux de Saint-Germain. Cette colline, aux antiques constructions domine firement son horizon de prs verts bords de quatre forts : Halatte, Apremont, Pontarm, Ermenonville ; dessinent au loin leurs masses ombreuses o pointent et l les ruines des abbayes et des chteaux.

    En passant devant la porte de Reims, jai rencontr une de ces

    normes voitures de saltimbanques qui promnent de foire en foire toute une famille artistique, son matriel et son mnage. Il stait mis pleuvoir, et lon moffrit cordialement un abri. Le local tait vaste, chauff par un pole, clair par huit fentres, et six personnes paraissaient y vivre assez commodment. Deux jolies filles soccupaient de repriser leurs ajustements paillets, une femme encore belle faisait la cuisine et le chef de la famille donnait des leons de maintien un jeune homme de bonne mine quil dressait jouer les amoureux. Cest que ces gens ne se bornaient pas aux exercices dagilit, et jouaient aussi la comdie. On les invitait souvent dans les chteaux de la province, et ils me montrrent plusieurs attestations de leurs talents, signes de noms illustres. Une des jeunes filles se mit dclamer des vers dune vieille comdie du temps au moins de Montfleury, car le nouveau rpertoire leur est dfendu. Ils jouent aussi des pices limpromptu sur des canevas litalienne, avec une grande facilit dinvention et de rpliques. En regardant les deux jeunes filles, lune vive et brune, lautre blonde et rieuse, je me mis penser Mignon et Philine dans Wilhelm Meister, et voil un rve germanique qui me revient entre la perspective des bois et lantique profil de Senlis. Pourquoi ne pas rester dans cette maison errante dfaut dun domicile parisien ? Mais il nest plus

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    temps dobir ces fantaisies de la verte bohme ; et jai pris cong de mes htes, car la pluie avait cess.

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    22 septembre 2003

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