Machine de Lacan (Lacan machine) - ‌±¬¤§­¦¤§­¦é™¢ utcp.c.u-tokyo.ac.jp/publications/pdf/CollectionUTCP9...73 4 Machine de Lacan (Lacan machine) ou l’audition

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    MachinedeLacan(Lacan machine)oulauditiondusignifiant

    Notre recherche nous a men ce point de reconnatre que lautomatisme de rpti-tion (Wiederholungszwang) prend son principe dans ce que nous avons appel linsistance de la chane signifiante. Cette notion elle-mme, nous lavons dgage comme corrlative de lex-sistence (soit : de la place excentrique) o il nous faut situer le sujet de lincons-cient, si nous devons prendre au srieux la dcouverte de Freud. Cest, on le sait, dans lexprience inaugure par la psychanalyse quon peut saisir par quels biais de limaginaire vient sexercer, jusquau plus intime de lorganisme humain, cette prise du symbolique.

    (Jacques Lacan, Le sminaire sur La Lettre vole)

    1.Limageetlexistence:lapenselacaniennedanslhistoiredelaphilo-sophie

    Lorsquil sagit de dfinir la position de la pense lacanienne dans lhistoire de la philosophie occidentale, une possibilit serait de la situer dans la ligne de la pense de lexistence, qui remonte assez loin dans lhistoire, jusquau moment du contact de la philosophie avec la reli-gion 1, mais qui a connu une exaltation dune chelle mondiale au XXe sicle, sous limpact de la philosophie heideggerienne. Loriginalit de

    1. Leksistence, je dois dire, que a a une histoire. Cest pas un mot quon employait si aisment, ni volontiers au moins dans la tradition philosophique []. Nanmoins, il est curieux que ce terme ait fait son mergence, et son mergence dans un champ que nous appellerons philosophico-religieux. Cest tout fait dans la mesure o la religion humait, lhu-mante religieuse, o la religion humait la philosophie que nous avons vu sortir ce mot dexistence, qui semble pourtant avoir eu, cest le cas de le dire, bien des raisons dtre (Jacques Lacan, S.XXII (R.S.I.), indit, sance du 14 janvier 1975). Cf. Alain Jurnaville, Lacan penseur de lexistence, in I.R.S. Etudes lacaniennes, vol.3 (2004), pp. 439.

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    la position de Jacques Lacan dans cette ligne qui compte de nombreux philosophes importants, consiste tout dabord dans le fait quil a arti-cul la notion d existence par rapport une fonction particulire de limage. Si lhomme existe, cest quil est essentiellement excen-trique 2, cest--dire quil a son centre en dehors de lui-mme. On sait que Lacan a illustr cette excentricit du sujet humain par le fameux stade du miroir : lpoque prcoce de lvolution subjective, cest limage spculaire du corps propre qui vient sauver le sujet du morcel-lement quil vit au niveau de la motricit. Mais limportant est que le centre quil y trouve est bien instable, dans la mesure o il sagit l de lanticipation de la matrise motrice qui reste encore venir. En dautres termes, limage ne constitue jamais le centre inbranlable, le fondement absolu de la subjectivit, elle est sans cesse conteste et rvoque par la ralit du corps propre dans son mouvement, par sa maladresse effec-tive, et cest par ce dcalage, par cette discordance du rel et de limaginaire que lexistence du sujet est ouverte au mouvement quon peut qualifier de dialectique.

    Limage une fois pose et puis rvoque constitue dans ce mouve-ment dialectique une limite formatrice de la subjectivit humaine et de sa finitude fondamentale. Mais la limite dont il sagit a ceci de spci-fique quelle se situe non pas la fin mais au commencement de la dialectique en question. En effet, il ne sagit pas que limage rvocable constitue une limite provisoire qui distingue lintrieur et lextrieur du champ subjectif, le champ imaginairement accessible dune part et son dehors de lautre : de ce ct-l, il ny a pas de limite qui mrite ce nom, le processus de franchissement pouvant tre indfiniment renouvel. Mais la vritable limite se trouve au moment de linstitution mme de ce systme imaginaire, ou de lapparition de limage salutaire, qui marque dans la vie subjective une rupture constituant la bute de la subjectivit humaine, si nigmatique et si infranchissable quon ne peut la justifier quen invoquant finalement des faits dun autre registre que psychique en loccurrence, biologique 3 tout comme le fait Freud

    2. E11.3. Cest la notion objective de linachvement anatomique du systme pyramidal et de

    telles rmanences homonales de lorganisme maternel, causs par la prmaturation spcifique de la naissance chez lhomme que Lacan voque lorsquil sagit de prciser ce

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    dans son Au-del du principe de plaisir.

    2.Lanticipationimaginaire:continuitsecrtedeFreudLacan

    En un sens, Lacan a retrouv dans le stade du miroir cette limite de la subjectivit que Freud a articule en termes nergtiques et sous la forme du principe du plaisir et de son au-del. Il est curieux de voir que Freud est amen supposer, dans lappareil psychique quil a conu sur les principes inspirs par la neurologie et par lnergtique de lpoque, un mcanisme destin anticiper sur linvestissement dorigine ext-rieure et absorber le choc qui serait caus par une augmentation trop rapide et traumatisante de la quantit investie, mcanisme quil consi-dre comme indispensable pour le fonctionnement normal du principe du plaisir, comme si cette anticipation imaginaire tait la condition mme de la vie rgie par ce principe, et que son dysfonctionnement (plutt que son chec, car elle est destine se solder de toute faon par un chec), loin dimpliquer une pure et simple absence de vie, rvlait un autre registre de la vie subjective, quil appelle lau-del du prin-cipe de plaisir 4. A lintrieur de cette perspective que Freud a ouverte

    sur quoi se fonde la prvalence de limage dans le psychisme humain (cf. Jacques Lacan, Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle quelle nous est rvle dans lexprience psychanalytique, E96).

    4. Il sagit de la fonction assigne langoisse, quil dfinit comme pare-stimuli (Reiz-schutz) (Sigmund Freud, uvres compltes, tome XV, Paris, PUF, 1996, p. 298). Cf. [L]angoisse comporte quelque chose qui protge contre leffroi et donc aussi contre la nvrose deffroi (ibid., pp. 282283). Leffroi conserve, pour nous aussi, sa significati-vit. Sa condition est labsence dapprtement par langoisse, apprtement qui implique le surinvestissement des systmes recevant en premier le stimulus. [] Nous constatons ainsi que lapprtement par langoisse, avec le surinvestissement des systmes rcepteurs, constitue la dernire ligne du pare-stimuli (ibid., p. 303). Si les rves des nvross du fait daccident ramnent si rgulirement les malades dans la situation de laccident, ils ne servent dailleurs pas par l laccomplissement de souhait [].Nous pouvons toutefois admettre que ces rves se mettent la disposition dune autre tche qui doit tre rsolue avant que le principe de plaisir puisse commencer sa domination. Ces rves cherchent procder au rattrapage, sous dveloppement dangoisse, de la matrise du stimulus, elle dont le manque est devenu la cause de la nvrose traumatique. Ils nous ouvrent ainsi une perspective sur une fonction de lappareil animique qui, sans contredire le principe de plaisir, est pourtant indpendante de lui et semble plus originelle que la vise du gain de

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    dans larticle de 1920, linvestissement anticipatif est lquivalent de limage dans le stade du miroir, du moins dans sa fonction, pour autant quil constitue la dfense contre le rel (que celui-ci se prsente comme le corps morcel ou comme lintrusion violente de la quantit ext-rieure), et que cest le dcalage de cette dfense imaginaire par rapport au rel, qui constitue lpaisseur de ce quon appelle ordinairement la ralit ( la ralit se distinguant alors du rel en ceci quelle est le rel en tant que mdiatis par lchec de la dfense que constitue limage).

    Dune certaine manire, Lacan a repr dans les comportements observs du jeune sujet cette fonction anticipative et imaginaire, qui ntait par le dernier Freud que pressentie et qui restait ltat dune esquisse purement thorique. Mais au lieu de se contenter dune simple confirmation de la rflexion freudienne, Lacan a su intgrer cette fonc-tion non pas au rseau neural que Freud supposait sous-tendre le psychisme humain, mais une dimension plus proche de lexprience psychanalytique, qui est celle du langage.

    3.Limagedanslelangage:SaussureetJakobson

    Comment dfinir limage telle quelle fonctionne dans le langage ? Et non pas limage voque par le langage ? Pour quon puisse se poser cette question, il a fallu toute une innovation de la linguistique, qui eut lieu au cours de la premire moiti du sicle pass. Lacan tait au cou-rant de cette innovation linguistique contemporaine, travers trois figures minentes de la science du langage. La premire nommer en est videmment Ferdinand de Saussure, ou plus prcisment son Cours de linguistique gnrale, qui lui a fourni la notion de signifiant. Que lunit fondamentale de la linguistique gnrale soit dfinie comme image acoustique a une importance particulire pour la conception lacanienne du langage, car avec ce changement de perspective, o le langage apparat non pas dans sa ralisation crite mais parle, lunit linguistique nest plus conue comme une entit atomique et auto-

    plaisir et de lvitement du dplaisir (loc. cit.).

  • 77 Machine de Lacan (Lacan machine) ou laudition du signifiant

    nome quvoqueraient les lettres dans lcriture, mais elle dpend essentiellement de lintervention subjective et dcomposante (que Lacan dsigne par le terme de ponctuation), apporte par celui qui entend dans la continuit de la parole que Saussure illustre en voquant lexemple dun ruban de chane phonique5. Que ce ruban de la parole se compose en ralit dune srie articule et pourtant ininter-rompue de phonmes ne contredit en rien limportance de cette remarque. Il importe ici de souligner que ce ruban ou cette chane phonique nest jamais signifiante en elle-mme. Prenons lexemple dune srie de phonmes comme [jamamoto] : nous les japonais enten-dons dans cette chane un nom de famille Yam