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73 4 « Machine de Lacan (Lacan machine) »  ou l’audition du signifiant Notre recherche nous a mené à ce point de reconnaître que l’automatisme de répéti- tion (Wiederholungszwang) prend son principe dans ce que nous avons appelé l’insistance de la chaîne signifiante. Cette notion elle-même, nous l’avons dégagée comme corrélative de l’ex-sistence (soit : de la place excentrique) où il nous faut situer le sujet de l’incons- cient, si nous devons prendre au sérieux la découverte de Freud. C’est, on le sait, dans l’expérience inaugurée par la psychanalyse qu’on peut saisir par quels biais de l’imaginaire vient à s’exercer, jusqu’au plus intime de l’organisme humain, cette prise du symbolique. (Jacques Lacan, « Le séminaire sur ‹ La Lettre volée › ») 1. L’image et l’existence : la pensée lacanienne dans l’histoire de la philo- sophie Lorsqu’il s’agit de définir la position de la pensée lacanienne dans l’histoire de la philosophie occidentale, une possibilité serait de la situer dans la lignée de la pensée de l’existence, qui remonte assez loin dans l’histoire, jusqu’au moment du contact de la philosophie avec la reli- gion 1 , mais qui a connu une exaltation d’une échelle mondiale au XX e siècle, sous l’impact de la philosophie heideggerienne. L’originalité de 1. « L’eksistence, je dois dire, que ça a une histoire. C’est pas un mot qu’on employait si aisément, ni volontiers au moins dans la tradition philosophique […]. Néanmoins, il est curieux que ce terme ait fait son émergence, et son émergence dans un champ que nous appellerons philosophico-religieux. C’est tout à fait dans la mesure où la religion humait, l’hu-mante religieuse, où la religion humait la philosophie que nous avons vu sortir ce mot d’existence, qui semble pourtant avoir eu, c’est le cas de le dire, bien des raisons d’être » (Jacques Lacan, S.XXII (R.S.I.), inédit, séance du 14 janvier 1975). Cf. Alain Jurnaville, « Lacan penseur de l’existence », in I.R.S. Etudes lacaniennes, vol.3 (2004), pp. 4–39.

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    MachinedeLacan(Lacan machine)oulauditiondusignifiant

    Notre recherche nous a men ce point de reconnatre que lautomatisme de rpti-tion (Wiederholungszwang) prend son principe dans ce que nous avons appel linsistance de la chane signifiante. Cette notion elle-mme, nous lavons dgage comme corrlative de lex-sistence (soit : de la place excentrique) o il nous faut situer le sujet de lincons-cient, si nous devons prendre au srieux la dcouverte de Freud. Cest, on le sait, dans lexprience inaugure par la psychanalyse quon peut saisir par quels biais de limaginaire vient sexercer, jusquau plus intime de lorganisme humain, cette prise du symbolique.

    (Jacques Lacan, Le sminaire sur La Lettre vole)

    1.Limageetlexistence:lapenselacaniennedanslhistoiredelaphilo-sophie

    Lorsquil sagit de dfinir la position de la pense lacanienne dans lhistoire de la philosophie occidentale, une possibilit serait de la situer dans la ligne de la pense de lexistence, qui remonte assez loin dans lhistoire, jusquau moment du contact de la philosophie avec la reli-gion 1, mais qui a connu une exaltation dune chelle mondiale au XXe sicle, sous limpact de la philosophie heideggerienne. Loriginalit de

    1. Leksistence, je dois dire, que a a une histoire. Cest pas un mot quon employait si aisment, ni volontiers au moins dans la tradition philosophique []. Nanmoins, il est curieux que ce terme ait fait son mergence, et son mergence dans un champ que nous appellerons philosophico-religieux. Cest tout fait dans la mesure o la religion humait, lhu-mante religieuse, o la religion humait la philosophie que nous avons vu sortir ce mot dexistence, qui semble pourtant avoir eu, cest le cas de le dire, bien des raisons dtre (Jacques Lacan, S.XXII (R.S.I.), indit, sance du 14 janvier 1975). Cf. Alain Jurnaville, Lacan penseur de lexistence, in I.R.S. Etudes lacaniennes, vol.3 (2004), pp. 439.

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    la position de Jacques Lacan dans cette ligne qui compte de nombreux philosophes importants, consiste tout dabord dans le fait quil a arti-cul la notion d existence par rapport une fonction particulire de limage. Si lhomme existe, cest quil est essentiellement excen-trique 2, cest--dire quil a son centre en dehors de lui-mme. On sait que Lacan a illustr cette excentricit du sujet humain par le fameux stade du miroir : lpoque prcoce de lvolution subjective, cest limage spculaire du corps propre qui vient sauver le sujet du morcel-lement quil vit au niveau de la motricit. Mais limportant est que le centre quil y trouve est bien instable, dans la mesure o il sagit l de lanticipation de la matrise motrice qui reste encore venir. En dautres termes, limage ne constitue jamais le centre inbranlable, le fondement absolu de la subjectivit, elle est sans cesse conteste et rvoque par la ralit du corps propre dans son mouvement, par sa maladresse effec-tive, et cest par ce dcalage, par cette discordance du rel et de limaginaire que lexistence du sujet est ouverte au mouvement quon peut qualifier de dialectique.

    Limage une fois pose et puis rvoque constitue dans ce mouve-ment dialectique une limite formatrice de la subjectivit humaine et de sa finitude fondamentale. Mais la limite dont il sagit a ceci de spci-fique quelle se situe non pas la fin mais au commencement de la dialectique en question. En effet, il ne sagit pas que limage rvocable constitue une limite provisoire qui distingue lintrieur et lextrieur du champ subjectif, le champ imaginairement accessible dune part et son dehors de lautre : de ce ct-l, il ny a pas de limite qui mrite ce nom, le processus de franchissement pouvant tre indfiniment renouvel. Mais la vritable limite se trouve au moment de linstitution mme de ce systme imaginaire, ou de lapparition de limage salutaire, qui marque dans la vie subjective une rupture constituant la bute de la subjectivit humaine, si nigmatique et si infranchissable quon ne peut la justifier quen invoquant finalement des faits dun autre registre que psychique en loccurrence, biologique 3 tout comme le fait Freud

    2. E11.3. Cest la notion objective de linachvement anatomique du systme pyramidal et de

    telles rmanences homonales de lorganisme maternel, causs par la prmaturation spcifique de la naissance chez lhomme que Lacan voque lorsquil sagit de prciser ce

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    dans son Au-del du principe de plaisir.

    2.Lanticipationimaginaire:continuitsecrtedeFreudLacan

    En un sens, Lacan a retrouv dans le stade du miroir cette limite de la subjectivit que Freud a articule en termes nergtiques et sous la forme du principe du plaisir et de son au-del. Il est curieux de voir que Freud est amen supposer, dans lappareil psychique quil a conu sur les principes inspirs par la neurologie et par lnergtique de lpoque, un mcanisme destin anticiper sur linvestissement dorigine ext-rieure et absorber le choc qui serait caus par une augmentation trop rapide et traumatisante de la quantit investie, mcanisme quil consi-dre comme indispensable pour le fonctionnement normal du principe du plaisir, comme si cette anticipation imaginaire tait la condition mme de la vie rgie par ce principe, et que son dysfonctionnement (plutt que son chec, car elle est destine se solder de toute faon par un chec), loin dimpliquer une pure et simple absence de vie, rvlait un autre registre de la vie subjective, quil appelle lau-del du prin-cipe de plaisir 4. A lintrieur de cette perspective que Freud a ouverte

    sur quoi se fonde la prvalence de limage dans le psychisme humain (cf. Jacques Lacan, Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle quelle nous est rvle dans lexprience psychanalytique, E96).

    4. Il sagit de la fonction assigne langoisse, quil dfinit comme pare-stimuli (Reiz-schutz) (Sigmund Freud, uvres compltes, tome XV, Paris, PUF, 1996, p. 298). Cf. [L]angoisse comporte quelque chose qui protge contre leffroi et donc aussi contre la nvrose deffroi (ibid., pp. 282283). Leffroi conserve, pour nous aussi, sa significati-vit. Sa condition est labsence dapprtement par langoisse, apprtement qui implique le surinvestissement des systmes recevant en premier le stimulus. [] Nous constatons ainsi que lapprtement par langoisse, avec le surinvestissement des systmes rcepteurs, constitue la dernire ligne du pare-stimuli (ibid., p. 303). Si les rves des nvross du fait daccident ramnent si rgulirement les malades dans la situation de laccident, ils ne servent dailleurs pas par l laccomplissement de souhait [].Nous pouvons toutefois admettre que ces rves se mettent la disposition dune autre tche qui doit tre rsolue avant que le principe de plaisir puisse commencer sa domination. Ces rves cherchent procder au rattrapage, sous dveloppement dangoisse, de la matrise du stimulus, elle dont le manque est devenu la cause de la nvrose traumatique. Ils nous ouvrent ainsi une perspective sur une fonction de lappareil animique qui, sans contredire le principe de plaisir, est pourtant indpendante de lui et semble plus originelle que la vise du gain de

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    dans larticle de 1920, linvestissement anticipatif est lquivalent de limage dans le stade du miroir, du moins dans sa fonction, pour autant quil constitue la dfense contre le rel (que celui-ci se prsente comme le corps morcel ou comme lintrusion violente de la quantit ext-rieure), et que cest le dcalage de cette dfense imaginaire par rapport au rel, qui constitue lpaisseur de ce quon appelle ordinairement la ralit ( la ralit se distinguant alors du rel en ceci quelle est le rel en tant que mdiatis par lchec de la dfense que constitue limage).

    Dune certaine manire, Lacan a repr dans les comportements observs du jeune sujet cette fonction anticipative et imaginaire, qui ntait par le dernier Freud que pressentie et qui restait ltat dune esquisse purement thorique. Mais au lieu de se contenter dune simple confirmation de la rflexion freudienne, Lacan a su intgrer cette fonc-tion non pas au rseau neural que Freud supposait sous-tendre le psychisme humain, mais une dimension plus proche de lexprience psychanalytique, qui est celle du langage.

    3.Limagedanslelangage:SaussureetJakobson

    Comment dfinir limage telle quelle fonctionne dans le langage ? Et non pas limage voque par le langage ? Pour quon puisse se poser cette question, il a fallu toute une innovation de la linguistique, qui eut lieu au cours de la premire moiti du sicle pass. Lacan tait au cou-rant de cette innovation linguistique contemporaine, travers trois figures minentes de la science du langage. La premire nommer en est videmment Ferdinand de Saussure, ou plus prcisment son Cours de linguistique gnrale, qui lui a fourni la notion de signifiant. Que lunit fondamentale de la linguistique gnrale soit dfinie comme image acoustique a une importance particulire pour la conception lacanienne du langage, car avec ce changement de perspective, o le langage apparat non pas dans sa ralisation crite mais parle, lunit linguistique nest plus conue comme une entit atomique et auto-

    plaisir et de lvitement du dplaisir (loc. cit.).

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    nome quvoqueraient les lettres dans lcriture, mais elle dpend essentiellement de lintervention subjective et dcomposante (que Lacan dsigne par le terme de ponctuation), apporte par celui qui entend dans la continuit de la parole que Saussure illustre en voquant lexemple dun ruban de chane phonique5. Que ce ruban de la parole se compose en ralit dune srie articule et pourtant ininter-rompue de phonmes ne contredit en rien limportance de cette remarque. Il importe ici de souligner que ce ruban ou cette chane phonique nest jamais signifiante en elle-mme. Prenons lexemple dune srie de phonmes comme [jamamoto] : nous les japonais enten-dons dans cette chane un nom de famille Yamamoto alors que les francophones y verraient plutt une faon plus ou moins fami-lire de prononcer la phrase : il y a ma moto Y a ma moto. Deux dcompositions sont donc possibles sur cette seule et mme chane [jamamoto], selon quon y suppose une langue japonaise ou une langue franaise, et cest cette supposition qui la rend diffremment significa-tive. Il y va de mme pour la chane qui ne semble tolrer quune seule dcomposition possible, puisque son articulation dcomposante, quon ne peut trouver dans la chane, ne se justifie finalement que dans la rfrence une langue quon choisit pour la dcomposer. Pour autant que le choix de la langue nen est pas ncessairement command de la part de la chane prononce, il dpend en dernire instance de lacte subjectif, et la chane signifiante articule dans et par laudition nest

    5. Au premier abord on est tent dassimiler les signes linguistiques aux signes visuels, qui peuvent coexister dans lespace sans confondre, et lon simagine que la sparation des lments significatifs peut se faire de la mme faon, sans ncessiter aucune opration de lesprit. Le mot de forme dont on se sert souvent pour les dsigner cf. les expressions forme verbale, forme nominale contribue nous entretenir dans cette erreur. Mais on sait que la chane phonique a pour premier caractre dtre linaire []. Consi-dre en elle-mme, elle nest quune ligne, un ruban continu, o loreille ne peroit aucune division suffisante et prcise ; pour cela il faut faire appel aux significations. Quand nous entendons une langue inconnue, nous sommes hors dtat de dire com-ment la suite des sons doit tre analyse ; cest que cette analyse est impossible si lon ne tient compte que de laspect phonique du phnomne linguistique. Mais quand nous savons quel sens et quel rle il faut attribuer chaque partie de la chane, alors nous voyons ces parties se dtacher les unes des autres, et le ruban amorphe se dcouper en fragments ; or cette analyse na rien de matriel (Ferdinand de Saussure, Cours de lin-guistique gnrale, Paris, Payot, 1972, p. 145).

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    rien dautre que limage de la subjectivit. La chane est comme un miroir o limage subjective merge sous la forme de sa ponctuation 6.

    En effet, le vritable our, la vritable audition ( ces deux mots vien-nent du mme mot latin audire) qui rendra cette chane effectivement signifiante, ne commence qu partir du moment o elle est rapporte une langue que nous connaissons et qui nous permettra de savoir comment la dcouper. Cette ncessaire rfrence une instance tierce dans laudition signifiante, cette opration subjective qui doit sous-tendre toutes units significatives, cest ce qui est rendu perceptible par le rapprochement que Roman Jakobson a tent entre la linguistique et la thorie de la communication 7 : la distinction de message et de code, introduite par Jakobson dans lanalyse de la communication linguis-tique, nous a permis de la concevoir non pas comme une transmission des signes univoques et significatifs en eux-mmes, mais comme un processus darticulation de cette chane phonique en chane signi-fiante, o chaque chanon, loin dtre autonome, ne sen dfinit que dans la rfrence constante la dimension du code que nous adoptons.

    4.LelieuduLogos:BenvenisteetHeidegger

    Il sagit maintenant de savoir comment nous reprsenter cette ins-tance quest le code. Nous nous la reprsentons souvent comme un ensemble de signes et de rgles rgissant leur composition, ce qui se rsume dans limage du dictionnaire et du livre de grammaire. Est-ce alors que nous nous rfrons ces deux registres essentiellement gram-maticaux (car ils sont fonds sur une conception atomiste du langage quvoque sa ralisation crite, gramm), lors mme que nous cou-tons ? Il nous semble difficile de distinguer des traces dune telle rfrence dans notre exprience auditive, qui nest pas la dcomposition recomposante du message une fois reu mais un processus qui se

    6. On peut se rfrer avec intrt au Wooden Mirror (1999) de Daniel Rozin, pour se figu-rer quelle est limage ralise par une combinaison dlments dj prsents sur la surface. Cf. http://www.smoothware.com/danny/woodenmirror.html

    7. Roman Jakobson, Linguistique et thorie de la communication, in Essais de linguis-tique gnrale, Paris, Les ditions de Minuit, 1963.

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    droule essentiellement dans le temps. Un autre modle est donc nces-saire, pour rendre compte de larticulation proprement auditive, modle que Lacan a pu concevoir vers le dbut des annes 50, grce une ide apporte par Emile Benveniste.

    On sait que ce linguiste franais a jou un rle important dans le dbat davant guerre concernant larbitraire du signe linguistique, dbat o il sengagea avec largument de la ncessit, en faisant remarquer dans les discussions du Cours de linguistique gnrale la substitution subreptice de lobjet extrieur au concept dans la notion de signifi, et en affirmant quen nous en tenant la dfinition du signifi comme concept, cest la ncessit qui nous apparat dans le rapport du signi-fiant au signifi. Or aux alentours de 1950, o lon constate un certain retour au sens dans le domaine de la linguistique, Benveniste pro-pose une nouvelle manire de dfinir la dimension smantique, qui consiste concevoir la signification dun signe non pas comme rfrent ni comme concept, mais comme lensemble de ses emplois pos-sibles. Lacan tait lpoque dans un contact troit avec lui et il a connu cette conception au plus tard en 1954 8, pour tre amen considrer que la signification ainsi dfinie fait partie intgrante de lexprience mme de laudition.

    Dans une langue dtermine, chaque signifiant ne peut tre suivi de nimporte quel signifiant. En interrogeant linformateur de la langue en question, il est possible de savoir quels sont les signifiants qui sont capables de le suivre, et qui ne le sont pas. Ainsi, par rapport un signi-fiant donn, se dtermine lensemble de ses successeurs signifiants possibles (Fig.I). Cest cet ensemble denchanements possibles qui dfi-

    8. Cf. Partons de la notion, que la signification dun terme doit tre dfinie par lensemble de ses emplois possibles. Cela peut stendre aussi des groupes de termes, et la vrit il ny a pas une thorie de la langue si on ne prend pas en compte les emplois des groupes, cest--dire des locutions, des formes syntaxiques aussi. Mais il y a une limite, et cest celle-ci la phrase, elle, na pas demploi. Il y a donc deux zones de la significa-tion. [/] Cette remarque a la plus grande importance, car ces deux zones de la signification, cest peut-tre quelque chose quoi nous nous rfrons, car cest une faon de dfinir la diffrence de la parole et du langage. [/] Un homme aussi minent que M. Benveniste a fait cette dcouverte rcemment. Elle est indite, et il me la confie comme une dmarche actuelle de sa pense. Cest quelque chose qui est bien fait pour nous inspirer mille rflexions (Jacques Lacan, S.I, p. 272, sance du 23 juin 1954).

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    nit la signification selon Benveniste. Or le gnie lacanien consiste tout dabord avoir pu concevoir, en partant de cette conception, la dfinition extensive du code (Entendez extensif au sens logique du terme, dans lopposition comprhensif). Le code est selon Lacan le faisceau des emplois 9, qui est lensemble des enchanements acceptables de signifiants, et non pas les rgles permettant de les gn-rer correctement. Et cet ensemble constitue un rseau o nous retrouvons chaque point cette structure lmentaire : un signifiant ouvert ses successeurs possibles. Nous pouvons concevoir par exemple un tel rseau dfini par rapport la langue franaise, en int-grant toutes les structures de ramifications possibles dans cette langue, et puis par rapport dautres langues. Nous pouvons mme supposer dinnombrables passerelles entre ces rseaux, tant donn que lon peut passer nimporte quel moment dune langue lautre. Cest ainsi que nous pouvons obtenir lpure dune structure que nous appellerons avec Lacan la chane signifiante (Fig.II).

    La structure de la chane signifiante dtermine et dlimite la possibi-lit thorique de laudition, pour autant quelle comporte par dfinition toutes les auditions de tous les signifiants (y compris leurs combinai-sons) en toutes les langues possibles. Lorsquelle intervient dans le discours, soit dans une situation concrte de laudition o il sagit pour le sujet de savoir ce que veut dire un autre dtermin, le sujet naura pourtant pas affaire la chane signifiante dans sa totalit, mais seulement une rgion dtermine de cette immense structure ramifie, par exemple celle qui correspond la langue franaise, en supposant

    9. S.V, p. 17, sance du 6 novembre 1957.

    Fig. I

  • 81 Machine de Lacan (Lacan machine) ou laudition du signifiant

    linterlocuteur francophone. Il est remarquer qu ce niveau, la pr-sence de lautre est elle-mme dfinie par extension. Autrement dit, lintrieur de cet appareil conceptuel, lautre perd sa matrialit concrte pour se rduire ce quil peut vouloir dire. Ou plus prcis-ment, lensemble des successeurs signifiants possibles la suite du signifiant que le sujet vient dour. La figure de lautre linguistique est en quelque sorte dcoupe sur ltoffe commune de la chane signifiante, et ce dcoupage de lautre relve de lanticipation, en tant quil seffectue au-devant du sujet qui se situe, lui, au signifiant quil saisit par laudi-tion. Si dautre part ce dcoupage est essentiellement imaginaire, cest que le sujet ne peut leffectuer qu sa propre image, en supposant que lautre adopte le mme code que celui quil adopte lui-mme. En bref, cest dans cet appareil conceptuel que prend place le moment propre-ment analytique de lanticipation imaginaire 10, que nous avons mis en valeur dans les rflexions du dernier Freud et du premier Lacan.

    Dans une sance du sminaire sur les psychoses, Lacan articule une sorte de double donation telle quelle fonctionne dans laudition concrte, o un signifiant entendu sera ncessairement accompagn de lanticipation imaginaire de ses successeurs possibles. Pour spcifier le mouvement subjectif dont elle est le ressort, il fait appel au terme de renvoi de la signification, en voquant lexemple du langage des signes (finger spelling) (destin au sourd-muet). Tout en enregistrant la succession de ces signes et leur opposition sans laquelle il ny aurait pas de succession, le sujet qui la voit peut trs bien ne rien comprendre, si elle lui est adresse dans une langue quil ignore : elle sera alors une

    10. Voir notre chapitre 11, consacr une histoire de lide danalyse.

    Fig. II

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    phrase morte, et, pour citer Lacan, la phrase devient vivante partir du moment o on lentend au sens vrai, cest--dire au moment o elle prsente une signification 11. Nous allons citer intgralement le pas-sage suivant la partie que nous venons de rsumer, car il est capital pour la mise en place complte de lappareil conceptuel quil appelle la chane signifiante.

    Si nous avons bien vit de nous mettre dans lesprit en principe que la signification se rapporte toujours quelque chose, si nous sommes bien persuads que la signification ne vaut que pour autant quelle renvoie une autre signification, il est clair que la vie dune phrase est trs pro-fondment lie ce fait que le sujet est lcoute, et entend avec cette signification quil se destine. Ce qui distingue la phrase en tant quelle est comprise, de la phrase en tant quelle ne lest pas, ce qui nempche pas quelle soit entendue, cest trs prcisment ce que la phnomno-logie du cas dlirant met si bien en relief, savoir lanticipation de la signification.

    Il est de la nature de la signification en tant quelle se dessine, de tendre tout instant se former pour celui qui lentend. Autrement dit, la participation de lauditeur du discours, celui qui en est lmet-teur, est permanente, et il y a un lien entre lour et le parler qui nest pas externe, au sens o on sentend parler, mais qui se situe au niveau mme du phnomne du langage. Cest au niveau o le signifiant entrane la signification, et non pas au niveau sensoriel du phno-mne, que lour et le parler sont comme lendroit et lenvers, Ecouter des paroles, y accorder son oue, cest dj y tre plus ou moins obis-sant. Obir nest pas autre chose, cest aller au-devant dans une audition 12.

    Entendre au sens vrai, ce nest pas entendre seulement le signifiant, mais lentendre avec la signification que le sujet se destine en se rfrant un code dtermin. Cest cette double donation, ou cette donation deux niveaux, lun actuel (signifiant) et lautre virtuel (signification en tant

    11. S.III, p. 155, sance du 8 fvrier 1956. Phrase modifie daprs ldition ALI.12. Loc. cit. La partie en italique est modifie daprs ldition ALI.

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    quelle se dessine), qui est moteur du mouvement quil appelle ren-voi, mouvement o le sujet vient sinsrer, plutt quil nen est le propulseur. Se livrer ce mouvement de renvoi, cest plus ou moins y tre obissant. Nous pouvons reconnatre dans cette affirmation un cho bien perceptible de la philosophie heideggerienne et plus particu-lirement sa problmatique de gehren , avec laquelle Lacan sest familiaris en traduisant larticle Logos vers le milieu des annes 5013. On peut mme supposer que le concept de chane signifiante est inspir en partie par cet article, du moins dans larticulation de sa structure lmentaire, mais nous laissons ici la question de ct pour nous deman-der quelle est la fonction de cet appareil conceptuel dans lconomie des discussions lacaniennes.

    Laudition dun signifiant entrane sa signification, o se propo-sent ses successeurs signifiants possibles, parmi lesquels intervient laudition suivante sous la forme du choix dun signifiant dentre eux, audition qui entrane son tour une autre signification, et ainsi de suite. Laudition signifiante se poursuit ainsi comme une sorte de rac-tion en chane, et cest ce que Lacan entend formuler, en affirmant que la signification ne renvoie qu une autre signification. La partici-pation permanente de lauditeur du discours, celui qui en est lmetteur, dont Lacan parle dans le second paragraphe, propose une articulation intersubjective du mme processus, o lagencement se ralise sans cesse de la subjectivit auditive laltrit parlante, dans la mesure o il sagit pour le sujet de laudition de vouloir dire la place de lautre.

    Ainsi lintroduction de lappareil conceptuel de chane signifiante nous permet-elle de concevoir laudition autrement que comme la rception dunits porteuses de sens. Entendre lautre parler, cest avan-cer toute vitesse dans le frayage (die Bahnung, pour emprunter le terme utilis dans le premier appareil conceptuel freudien) ramifi de la chane signifiante, en poursuivant limage de lautre projete devant nous, et en choisissant chaque pas lun des chemins qui se prsentent. Il sagit dune tentative de topo-logie, au sens de tentative darticuler un topos propre au logos, comme ctait le cas dans larticle Logos de

    13. Martin Heidegger, Logos (tr. par Jacques Lacan), in Psychanalyse, no 1, pp. 5979.

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    Heidegger. Mais il faut dire quavec lappareil lacanien, nous sommes bien loin de cette image voque par Heidegger de moissonneurs qui se rassemblent lentement en rassemblant la rcolte 14. Nous sommes plutt tents de rapprocher cet appareil conceptuel, qui marche deux temps (comme on dit moteur deux temps), o le sujet traverse une vitesse vertigineuse deux phases alternatives dun signi-fiant et de ses enchanements possibles, dune machine non moins conceptuelle, que lon appelle machine de Turing (Turing machine) dans le domaine de linformatique.

    5. La chane signifiante en tant que machine de Lacan (Lacan machine)

    Cette machine virtuelle, Alain Turing la introduite afin de dfinir les nombres calculables (computable numbers) ou la calculabi-lit, soit de distinguer ce qui est susceptible du calcul et ce qui ne lest pas. De mme, la chane signifiante constitue une machine que nous proposons dappeler machine de Lacan (Lacan machine), qui est destine dlimiter la possibilit dune opration, qui nest plus le calcul mais laudition. (En ce sens, linstar du titre de larticle o Turing a propos ce quon appelle la machine de Turing : On Computable Numbers, nous aurions pu intituler notre article : Du signifiant audible.) Dans chacune de ses deux machines, il sagit donc darticuler une limite abstraite que rencontre ncessairement lopration subjective, en lui donnant une forme concrte, sans laquelle il serait impossible de la maintenir comme telle. Au lieu dune bande infiniment longue divise en cases et dune tte de lecture/criture capable non seulement de se dplacer le long de cette bande mais aussi de lire et crire le symbole dans chacune de ces cases, notre machine de Lacan est compose dun rseau infiniment tendu de signifiants enchans, et dun curseur qui court dans ses ramifications, en tant quil est une expression ultra-rduite de la subjectivit auditive. Toutes les expriences de laudition doivent pouvoir sinscrire dans cet appareil

    14. Ibid., pp. 6163.

  • 85 Machine de Lacan (Lacan machine) ou laudition du signifiant

    conceptuel, sous la forme du mouvement de ce curseur, et tous les noncs sous la forme de sa trajectoire.

    Or tandis que la non-calculabilit est traduite dans la machine de Turing par le mouvement infini de la tte qui se produit sous cer-taines conditions, lau-del de laudible se dfinit dans la machine de Lacan par rapport larrt du curseur, provoqu soit par la mise en doute radicale de la prsence de lautre (moment psychotique), pour autant que sa prsence relle chappant plus ou moins aux signi-fiants imaginairement anticips constitue lanimateur cach de tout le mouvement de renvoi qui traverse la chane signifiante, soit par la malformation des ramifications signifiantes o sembrouillent les che-mins signifiants (condensation des personnages dans le rve, parents combins 15, par exemple), bref, autant de causes entravant laudition dun signifiant 16.

    De toute faon, le sujet qui sarrte nest plus tout fait immanent la chane signifiante (Fig. III). Cela signifie-t-il quil en sort pour se trouver lextrieur de la chane signifiante ? La question nest pas si simple, puisque la chane signifiante constitue une structure disjonc-tive par excellence, qui intgre finalement toutes les alternatives, tous les ou bien ou bien ., de telle sorte que la distinction de lint-rieur et de lextrieur, de limmanence et de la transcendance, doit elle-mme faire partie de cette structure. Une question se pose ici pour le sujet dont le curseur ne se renvoie plus, qui est celle de savoir com-

    15. On pourrait considrer que les discussions lacaniennes autour du vel de lalination constituent une tentative darticuler ces formations laide des dispositifs logiques.

    16. Dans Lidentification, Lacan est amen mettre en valeur les statuts diffrents de lUn, lorsquil sagit pour lui de sinterroger sur lorigine du signifiant.

    Fig. III

    La chane signifiante

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    ment se situer non pas dans la chane signifiante, mais par rapport la chane signifiante, et Lacan sattaque cette question, laide de la supposition dun signifiant privilgi, quil appelle signifiant phallus (). Il le dfinit comme le signifiant particulier qui, dans le corps des signifiants, est spcialis dsigner lensemble des effets du signifiant, comme tels, sur le signifi 17. Larrt du curseur nimplique donc pas limpossibilit pure et simple de lopration, comme ctait le cas pour la boucle infinie dans la machine de Turing, mais il ouvre la voie dune autre audition ou dune autre tentative daudition qui se poursuit au niveau suprieur, qui est laudition du signifiant phallus. Tant que nous supposons quil existe un tel signifiant, nous pouvons esprer que le signifiant en question aurait pour ce qui est signifier 18 (et non pas ce qui est signifi, car laccomplissement de la signification y reste problmatique) la chane signifiante dans son ensemble, en se situant lui-mme au-dessus de la barre. En tant que tel, le signifiant phallus symbolise lau-del de la chane signifiante, ou pour parler comme Lacan, lau-del de la Demande (car Lacan identifie la chane signifiante la Demande comme telle : le renvoi se rduit finalement au dsir du dsir dtermin de lautre au niveau linguistique. En effet, supposer ceci ou cela comme successeurs signifiants possibles dans une audition concrte, ce nest rien dautre que de vouloir que lautre veuille dire ceci ou cela) 19. En ce sens, ce signifiant particulier permettrait au sujet qui lentend de se reprer une certaine distance de la Demande que reprsente la chane signifiante, et dentrer dans un rapport cette Demande comme telle (ce qui se formule dans la notation lacanienne comme (SD)) 20 ; cest partir de cette position que le sujet se trouve confront une autre alternative, qui se joue non seulement entre divers signifiants de la demande (oral, anal ou gnital, enfin autant de manires de dsirer le dsir de lautre 21), mais aussi entre la vie (soit

    17. S.V, p. 393, sance du 14 mai 1958.18. Loc. cit.19. Ou plus prcisment, le renvoi devient demande ds le moment o le sujet une fois

    arrt en assume le mouvement comme tel. Le renvoi se poursuit de manire quasi automatique ; le sujet peut se lapproprier en quelque sorte en se dcidant y plonger.

    20. Loc. cit.21. Cf. Ce que nous voyons effectivement dans lanalyse, cest que, au cours de la rgres-

    sion [], le sujet articule sa demande actuelle dans lanalyse en des termes qui nous

  • 87 Machine de Lacan (Lacan machine) ou laudition du signifiant

    rentrer dans la Demande dlimite et cerne par le signifiant phallus) et la mort (cest--dire ne pas y entrer, voire mme labandonner) (Fig.IV).

    Ainsi le sujet lcoute du signifiant phallus se retrouve-t-il dans la structure ramifie, au moment mme o il croit en sortir. Cette struc-ture o le sujet sencadre dans une autre audition est-elle intgrer la chane signifiante proprement dite, ou faut-il lui accorder un statut sp-cifique ? Il apparat clairement que la spcificit de cette structure par rapport la chane signifiante proprement dite, dpend entirement du signifiant phallus que Lacan identifie au S(A) 22. Mais lexistence dun tel

    permettent de reconnatre un certain rapport respectivement oral, anal, gnital, avec un certain objet. Cela veut dire que, si ces rapports du sujet ont pu exercer sur toute la suite de son dveloppement une influence dcisive, cest en tant que, une certaine tape, ils sont passs la fonction de signifiant.[/]Lorsque au niveau de linconscient le sujet arti-cule sa demande en termes oraux, articule son dsir en termes dabsorption, il se trouve dans un certain rapport (SD), cest--dire au niveau dune articulation signifiante vir-tuelle qui est celle de linconscient (S.V, p. 414, sance du 21 mai 1958).

    22. En effet, au-del de la parole et de la sur-parole, de la loi du pre de quelque faon quon la dnomme, bien autre chose est exigible. Cest ce titre que sintroduit, et natu-

    Fig. IV

    La chane signifiante

    La chane signifiante gnralise

    i(a)

    a

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    signifiant est loin dtre assure, en raison des difficults logiques concer-nant sa nature auto-rfrentielle. Lacan suppose dailleurs quil est mme ncessaire que le signifiant phallus ne reste pas sa premire place et quil sintgre la parole de lAutre, pour lintgration normale du complexe ddipe et du complexe de castration23. Autrement dit, le sujet a affaire un lment signifiant essentiellement insituable, essen-tiellement a-topique, dont laudition russie marquerait une limite lintrieur de laudition subjective. Cest cette limite mouvante, si dli-cate articuler, avec la question quelle entrane de savoir ce quil en serait de laudition o le signifiant phallus serait accessible dans sa sp-cificit, qui est reprsente par lhomologie des deux tages que Lacan distingue dans le graphe du dsir (Fig.V).

    Avec lappareil conceptuel de la chane signifiante, il sagit pour Lacan darticuler et de reprsenter une limite, constitutive de la subjec-tivit humaine en tant qutre parlant. Mais cette machine de Lacan, la diffrence de la machine de Turing, trace moins la limite entre la

    rellement au mme niveau o se situe la loi, ce signifiant lectif, le phallus. Dans les conditions normales, il se place un deuxime degr de la rencontre avec lAutre. Cest ce que, dans mes petites formules, je vous ai appel S(A), le signifiant de A barr. Il sagit trs prcisment de ce que je viens de dfinir comme tant la fonction du signifiant phallus, savoir celle de marquer ce que lAutre dsire en tant que marqu par le signi-fiant, cest--dire barr. (S.V p. 367, sance du 30 avril 1958).

    23. Comment rendre compte de ltape ncessaire par o se ralise normalement lintgra-tion du complexe ddipe et du complexe de castration, savoir la structuration, par leur intermdiaire, du dsir du sujet? Comment cela se produit-il? Vous le trouvez dve-lopp sur ce diagramme. Cest par lintermdiaire du signifiant phallus que sintroduit lau-del du rapport la parole de lAutre. Mais, bien entendu, ds que cela est constitu, une fois que le signifiant phallus y est en tant que dsir de lAutre, il ne reste pas cette place, mais sintgre la parole de lAutre, et vient, avec toute la suite quil comporte, prendre sa place en de, la place primitive du rapport de parole la mre. Cest l quil joue son rle et assume sa fonction. [/] En dautres termes, cet au-del que nous avons pos pour autant que nous tchons de dlimiter les tapes ncessaires lintgration dune parole qui permette au dsir de trouver sa place pour le sujet, reste inconscient pour le sujet. Cest dsormais ici que se droule pour lui la dialectique de la demande, sans quil sache que cette dialectique nest possible que pour autant que son dsir, son vritable dsir, trouve sa place dans un rapport, qui pour lui reste donc inconscient, au dsir de lAutre. Bref, normalement, ces deux lignes sinterchangent. [/] Du seul fait quelles doivent sinterchanger, il arrive dans lintervalle toutes sortes daccidents. Ces accidents, nous les rencontrerons sous diverses formes (S.V, pp. 367368, sance du 30 avril 1958).

  • 89 Machine de Lacan (Lacan machine) ou laudition du signifiant

    possibilit et limpossibilit, que celle entre deux registres diffrents de lop-ration en question, ce en quoi il reste fidle lopposition freudienne du prin-cipe du plaisir et de son au-del, et mme lopposition heideggerienne dour le mortel qui parle et dtre lcoute du lais o se lit ce qui slit24. Laudition de la chane signifiante pro-prement dite est celle du signifiant phallus ce quun systme axiomatique est un autre systme gnr par la modification de lun de ses axiomes, comme cest le cas pour la gomtrie non euclidienne par rapport la gom-trie euclidienne. Dans le cas prsent, la modification daxiome porte nous nous contentons ici douvrir une perspective sur le statut de lAutre et plus particulirement de son dsir (ou bien le sujet est certain que lAutre dsire et ne sintresse qu ce qu il dsire, ou bien il nen est plus certain mais il maintient tout de mme le dsir de lAutre, ce qui implique lassomption de son propre dsir du dsir de lAutre), et cest la modification ce niveau qui entrane celle de la structure mme de ramification : dans la chane signifiante proprement dite, le choix auditif se fait entre des termes indpendants lun de lautre, alors que sagissant du signifiant phallus, une telle indpendance, en tant quelle implique la prsence simul-tane des termes choisir, est lenjeu mme de laudition, pour autant quil ny aura mme pas daudition, si lun des termes, la chane signi-fiante comme telle, ne se prsente comme une totalit close ou pour employer lexpression de Lacan, comme lunivers du discours25 ce

    24. Martin Heidegger, Logos, ibid., p. 78.25. Lacan introduit cette expression de lunivers du discours pour affirmer quil nexiste

    pas. Cf. Le propre de lensemble des signifiants, je vous le montrerai en dtail, com-porte ceci de ncessaire, si nous admettons seulement que le signifiant ne saurait se signifier lui-mme, comporte ceci de ncessaire quil y a quelque chose qui nappartient pas cet ensemble. Il nest pas possible de rduire le langage, simplement en raison de

    Fig. V

    Graphe Complet :

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    qui est bien problmatique.Une partie importante des efforts thoriques de Lacan a t consa-

    cre lclaircissement de la problmatique qui a pu se formuler grce cette machine. En effet, cest la suite de la mise en place de cet appareil conceptuel quune conception proprement lacanienne de la surface, essentielle reprsenter la limite, sera labore dans deux sries de rflexions, qui mobilisent respectivement les objets topologiques (sphre, tore, le cross-cup, etc.) et les dispositifs visuels (lappareil optique deux miroirs plat et concave, le tableau en perspective, le cadre, etc.). Larticulation logique du choix qui soffre dans laudition sera apporte dans ses rfrences aux discussions logico-mathmatiques modernes, rfrences qui sorganisent autour de deux questions, dabord celle de lorigine de lUn signifiant, dont l claircissement est amorc au dbut des annes 60 dans les rfrences aux fondements des mathmatiques, et puis celle dun type particulier de jugement dis-jonctif quil formule en 1964 comme le vel de lalination, laquelle est pourtant bien prsente ds le sminaire sur le dsir et son interpr-tation(195859), soit juste aprs llaboration du graphe du dsir, jusquau sminaire sur la logique du fantasme o il reprendra ce vel de lalination, voire au sminaire intitul Dun Autre lautre (196768), o il propose une analyse approfondie du pari pascalien, auquel il ne cesse de se rfrer depuis 1965. En fin de compte, il nous semble possible de relire lensemble des travaux lacaniens, comme la tentative de faire une thorie gnrale de la chane signifiante, ce qui se trouve initi par la mise en place de cette machine de Lacan.

    ceci que le langage ne saurait constituer un ensemble ferm ; autrement dit : quIL NY A PAS DUNIVERS DU DISCOURS ( Jacques Lacan, S.XIV(La logique du fantasme), la sance du 16 novembre 1966).