Les solitudes urbaines Structures et parcours dans ... 1 Les solitudes urbaines Structures et parcours

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    Les solitudes urbaines Structures et parcours dans la Genève des années 1816-1843*

    Michel Oris**, Gilbert Ritschard*** et Grazyna Ryczkowska** Introduction La solitude est un thème sensible. Dès le milieu du 19e siècle, la distinction posée par les sociologues allemands entre la Gemeinschaft et la Gesellssschaft a permis de théoriser la solitude dans la foule et de faire de l'espace de concentration humaine, la ville, le lieu par excellence des formes variées de désaffiliation sociale pouvant, dans la pensée de Durkheim, pousser les individus isolés jusqu'à l'anomie. La littérature de l'époque a mis abondance de chair sur ce squelette en peignant des trajectoires emblématiques comme celles des pauvres immigrés venant "se perdre au physique comme au moral" dans "la ville tentaculaire", en particulier les jeunes filles naïves de la campagne venues accomplir leur période de service domestique et qui se brûlent aux feux de la cité (Chevalier, 1984; Charle, 1991; Moch, 1992). Systématiquement, dans ces représentations, la rupture ou la distanciation des liens familiaux et communautaires, l'isolement dans un milieu neuf, rend vulnérable. Pour autant, le thème de la solitude, la typologie de ses formes, la question de sa mesure, restent étonnamment négligés dans les travaux de démographie historique. Ils font l’objet de l’une ou l’autre section dans des travaux dont l’objectif principal est autre : la régulation sociale, les structures familiales, le « life cycle service », la différentiation sexuelle des parcours de vie, les formes de pauvreté et de vulnérabilité, etc.1 Dans cet article, nous voulons en premier lieu montrer que la solitude a sans doute toujours été une composante majeure de la vie urbaine, en tout cas qu'elle n'a pas attendu le développement des grandes métropoles pour y peser. L'étude d'une ville moyenne qui n'a pas encore entamé son industrialisation, soit Genève entre 1816 et 1843, nous permet d'en apporter la démonstration. Un deuxième but est d'aller au-delà d'un mot unique pour atteindre une part des réalités multiples de la solitude, en tout cas ce que nous pouvons en quantifier sur base de six recensements2. Dans les années 1970/1980, quand la perspective structuraliste était dominante, ce type de source a été considéré comme idéal pour une prosopographie des populations urbaines du 19e siècle, neuves, croissantes, turbulentes (Farge, 1995, 283-284). Depuis, les études des trajectoires, des solutions variées mises en œuvre pour "faire son * Ce papier a été rédigé dans le cadre du projet du Fonds national suisse de la recherche scientifique numéro 1114-068113.02, prolongé sous le numéro 100012.105478. Nous exprimons notre reconnaissances aux deux lecteurs anonymes dont les remarques nous ont été précieuses. ** Département d’Histoire économique et Laboratoire de Démographie, Université de Genève. Michel.Oris@histec.unige.ch et Grazyna.Ryczkowska@histec.unige.ch *** Département d’Économétrie et Laboratoire de Démographie, Université de Genève. Gilbert.Ritschard@themes.unige.ch 1 Deux beaux livres, l'un édité par Arlette Farge et Christiane Klapisch-Zuber en 1984: Madame ou Mademoiselle? Itinéraires de la solitude féminine 18e-20e siècles, l'autre publié la même année par L.V. Chambers-Schiller, Liberty, a better husband. Single women in America…font exception. 2 1816, 1822, 1828, 1831, 1837 et 1843. Nous avons encodé un échantillon alphabétique en reprenant tous les individus ayant un patronyme commençant par la lettre « B », ainsi que les membres de leur ménage. Cependant, quand au sein d’un ménage, seul un logé ou un domestique avait un nom « B », nous l’avons enregistré individuellement avec quelques indications sur son ménage. Nos analyses portent toutes sur la population des « B » (soit 11 % de la population totale), mais lorsque, par exemple, nous identifions dans quel type de ménage les individus vivent, nous utilisons les données collectées sur leurs cohabitants.

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    chemin dans la ville" (Pinol, 1999), ont pris le relais. Pour autant, nous souhaitons montrer, d'une part que le travail typologique est loin d'être achevé et que bien des lectures originales des structures restent encore possibles3, d'autre part illustrer la complémentarité des approches transversales et longitudinales. Dans un premier temps, nous proposons une typologie des formes de solitude, telle qu’elles ont été définies dans des traditions disciplinaires à la fois distinctes et proches : la démographie historique, l’histoire de la famille, l’histoire sociale et l’histoire des genres (ou ‘gender history’). Il en résulte cinq catégories qui peuvent se recouper, et le font effectivement dans une large mesure. La solitude est un phénomène complexe, multidimensionnel, que nous ne pouvons réduire à une modalité unique. Cette approche est directement illustrée par une mesure du poids de la solitude dans ces diverses facettes au sein des populations masculine et féminine de Genève. Une mesure qui s'est certes voulue rigoureuse, mais qui n'a rien d'absolue : au contraire, elle est relative, fonction toujours des définitions adoptées. C'est pourquoi dans une deuxième section, nous analysons successivement la domesticité, le célibat et le veuvage, ainsi que les ménages, soit les trois principaux reliefs au sein d’une topographie des solitudes urbaines, avant de conclure cette partie en localisant la solitude dans le cours de la vie, et ce en mettant l’accent sur les différences entre hommes et femmes. Dans une troisième section, nous quittons les dimensions structurelles pour examiner les transitions. En effet, nous avons essayé de ‘tracer’ les habitants de Genève de recensement en recensement. C’est un travail long et délicat qui n’est pas tout à fait terminé. Néanmoins, des régressions logistiques ont pu être calculées, premièrement pour vérifier si la solitude (et quels types en particulier) accroît la probabilité de disparaître de Genève durant la période inter-censitaire ; deuxièmement pour identifier les facteurs qui augmentent ou réduisent les chances de sortir de la solitude parmi ceux présents à deux recensements successifs ; troisièmement, le même exercice, sur le même sous-échantillon, analyse le risque d’entrer en solitude. Notre recherche est fondée sur l’étude d’un cas, celui de la ville de Genève entre 1816, date de la restauration de la vieille bourgeoisie calviniste, qui correspond paradoxalement à la transformation d’une république urbaine homogène en un canton mixte sur le plan religieux, et les révolutions radicales des années 1840, à partir desquelles Genève va amorcer sa modernisation (Herrmann, 2003). La période que nous étudions est celle de la longue hésitation entre l’ancien régime et les temps nouveaux. Entre 1816 et 1843, la ville reste confinée dans les impressionnantes fortifications qui ont permis, des siècles durant, la survie de la Rome calviniste encerclée par les catholiques. Un tel enfermement restreint à la fois les croissances économique et démographique. Après la disparition du textile, déjà avant 1830, la « Fabrique » (soit les nombreuses branches engagées dans la fabrication des montres) devient encore plus l’activité productive dominante. Ses produits à haute valeur ajoutée étaient essentiellement destinée aux marchés internationaux, et par conséquent le secteur fut très sensible aux aléas de la politique internationale. D’un point de vue démographique, Genève croît de 21327 habitants en 1798 à 31200 en 1850 (Schumacher, 2002, 8-9). Une telle progression, qui n’a rien d’impressionnant dans le contexte de l’Europe du 19e siècle, cache un régime démographique complexe. La mortalité est basse avec des taux bruts annuels presque toujours inférieurs à 23 %o et les risques entre la naissance et le 1er anniversaire qui étaient encore de l’ordre de 200 %o entre 1750 et 1799, sont tombés à 3 Ce point est discuté plus en détail dans Oris, Ritschard et Ryczkowska , 2005, en particulier page 174.

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    100/130 %o dans la première moitié du siècle (Schumacher, 2002, 98). Il aurait dû en résulter une pression démographique endogène sérieuse, mais Genève est fameuse pour son rôle pionnier dans la diffusion du contrôle des naissances. Les couples mariés durant la première partie du 19e siècle ont eu seulement 2,32 enfants en moyenne ! A cette époque, Genève est un des très rares endroits au monde où coexistent un néo-malthusianisme évident et un malthusianisme traditionnel, puisque l’accès au mariage restait difficile, caractérisé par un haut niveau de célibat définitif et un âge à la première union de 28 ans pour les femmes, 30 ans pour les hommes (Ryczkowska, 2003 ; Schumacher, 2004). Dès lors, entre 1806 et 1850, cette cité de 20 à 30.000 habitants n’a accusé qu’un gain ridicule de 557 naissances de plus que de décès. La population s’est beaucoup plus renouvelée par l’immigration que ne le suggère le modeste accroissement global. Dans une ville en apparence somnolente, les changements structurels internes furent en fait réels, préparant l’avenir. En particulier, de 1816 à 1843 la proportion de catholiques vivant dans la Rome calviniste est passée de 11 à 28 % (Oris et Perroux, à paraître). 1. La solitude en ses multiples définitions 1.1. Trois traditions de recherches La solitude a de multiples définitions. Les historiens dém