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Louis Duchesne III. Les schismes romains au VIe siècle In: Mélanges d'archéologie et d'histoire T. 35, 1915. pp. 221-256. Citer ce document / Cite this document : Duchesne Louis. III. Les schismes romains au VIe siècle. In: Mélanges d'archéologie et d'histoire T. 35, 1915. pp. 221-256. doi : 10.3406/mefr.1915.7124 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_0223-4874_1915_num_35_1_7124

Les schismes romains au VIe siècle

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Les schismes romains au VIe siècle par Mgr. L. DUCHESNE

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  • Louis Duchesne

    III. Les schismes romains au VIe sicleIn: Mlanges d'archologie et d'histoire T. 35, 1915. pp. 221-256.

    Citer ce document / Cite this document :

    Duchesne Louis. III. Les schismes romains au VIe sicle. In: Mlanges d'archologie et d'histoire T. 35, 1915. pp. 221-256.

    doi : 10.3406/mefr.1915.7124

    http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_0223-4874_1915_num_35_1_7124

  • LES SCHISMES ROMAINS AU VIe SIECLE

    Sous le sage et paisible gouvernement de Thodoric, l'Italie, prouve par tant de guerres, se reprenait vivre et mme prosprer. Aux htes Goths il avait fallu cder le tiers des terres , mais il y avait tant de terres, et si peu de propritaires, que l'amnagement n'avait pas t trop difficile. Thodoric vivait en paix avec tous les rois barbares tablis dans les diverses provinces de l'Occident ; il avait avec eux des arrangements, des alliances matrimoniales ; tous le respectaient : il semblait les prsider. Avec le souverain byzantin ses relations taient moins cordiales ; on alla quelquefois jusqu' se brouiller, mais en somme assez lgrement. Les populations latines ne paraissent pas avoir regrett l'empire ; seules quelques familles aristocratiques regardaient du ct de Constantinople, sans en attendre rien de bien prcis. A part les splendeurs de la cour impriale, qui, sous le rgne d'Anastase, prince peu dpensier, devaient manquer d'clat, on ne voit pas bien ce que le gouvernement de Thodoric laissait dsirer. Ses lieutenants taient des (lotJis ; mais ses conseillers, au nombre desquels brillaient des hommes comme Boce et Oassiodore, taient Romains. Le snat tait combl d'attentions ; il avait Rome une relle autorit ; on le consultait dans les grandes affaires, dans le choix des consuls et autres dignitaires de trs haut rang. Il lgifrait encore dans le domaine des aifaires locales et ses dits conservaient l'ancien titre de snatus-consultes.

    L'Eglise n'avait qu' se louer de l'quit, de la bienveillance mme, du souverain barbare. Le schisme d'Acace avait interrompu les relations entre le clerg italien et celui de l'empire. Aucun

  • 222 LES SCHISMES ROMAINS AU VIe SICLE

    vque, et le pape moins que personne, ne souhaitait changer sa condition de protg du roi Thodoric contre celle de sujet d'Anastase.

    On vivait donc en paix. Sur les dtails des relations ecclsiastiques dans l'Italie pninsulaire, le registre * du pape Grlase, partiellement conserv, jette un jour fort curieux. Grce ce docu ment, on peut se faire une ide des rapports entre le pape et ses suffragante directs et aussi des incidents qui diversifiaient la vie des glises de province.

    La plus grave affaire, dans ce milieu ecclsiastique, c'tait le choix du pape. Maintenant que tout le monde Rome, sauf de trs rares exceptions, tait devenu chrtien, tout le monde avait intrt l'lection pontificale. Le snat ne pouvait manquer de s'en proccuper spcialement. Dans les moindres petites villes, quand il y avait lieu d'lire un nouvel vque, le dcret d'lection tait toujours rdig au nom du clerg, de la curie municipale {orcio) et du peuple. A Rome, la curie municipale, c'tait le snat Cordo am- plissimus). Le gouvernement, comme, tel, n'intervenait pas, sauf dans les cas graves o il tait impossible de s'arranger sans lui.

    Croyons que les lections pontificales de ce temps ont toujours abouti au succs du plus digne. A en juger par les documents officiels, ce succs n'allait pas de soi. Des ambitions peu avouables se manifestaient chaque vacance ; les sympathies taient l'encan ; et, comme parmi les enjeux de la lutte figurait l'administration du temporel de l'Eglise, c'est en dfinitive la fortune ecclsiastique qu'il incombait de raliser les promesses. Il y a, en cette situation, quelque analogie avec la vente plus ou moins avoue des emplois, flau qui svissait si gravement dans l'Etat. Comme les gouverneurs

    1 Ds ce temps-l on conservait aux archives de l'Eglise romaine les minutes des lettres expdies au nom du pape, par ses diverses administrations. Elles taient classes en des registres que le temps a fait disparatre. De copies partielles, excutes diverses poques, il ne subsiste que des fragments ; les plus anciens proviennent du registre de Grlase.

  • LES SCHISMES ROMAINS AU VIe SIECLE 223

    de province, aprs une nomination qui leur avait cot trs cher, se rattrapaient sur les contribuables, ainsi le patrimoine des pauvres servait payer les comptitions piscopales. Il tait naturel qu'un tel abus fit surgir des protestations.

    Le pape Simplicius venait peine de mourir (10 mars 483), qu'il se tint, dans le mausole imprial l attenant la basilique de Saint-Pierre, une assemble de snateurs et de membres du clerg romain, sous la prsidence du patrice Caecina Basilius, prfet du prtoire et reprsentant du roi Odoacre. Basile prit la parole 2 et commena par rappeler que le dfunt pape avait rgl que son successeur ne pourrait tre choisi sans son avis lui, Basile ; et cela cause des troubles et des dilapidations qui taient redouter. Il s'tonnait que, malgr cela, des tentatives d'lection eussent pu se produire. Enfin il proposait une rsolution en vertu de laquelle toute alination de biens ecclsiastiques, immobiliers ou mme mobiliers, sauf quelques exceptions pour ceux-ci, devait tre interdite tant au futur pape qu' ses successeurs. La motion fut adopte, et l'on lut le diacre Flix, Flix III.

    11 ne semble pas qu'aux deux lections suivantes, celles de G- lase (492) et d'Anastase II (496) il se soit produit des scissions graves. Il en fut autrement en 498. la mort d'Anastase. (Je pape, on l'a vu 3, avait paru montrer quelque disposition faciliter un arrangement entre l'Eglise grecque et l'Eglise latine. A la premire manifestation de ces sentiments, une opposition dcide se forma contre lui. i Sa mort prmature (19 novembre 498) parut aux exalts un signe de la colre divine.

    1 Sur le double mausole de la famille thodosienne, v. mon article Vaticana dans les Mlanges de l'Ecole de Rome, t. XXII, p. 388 et suiv.

    2 Ce discours est reproduit dans les actes du concile de 502, Thiel, p. 685; Mommsen, dans M. G. Auct. mit., t. , p. 44.

    3 Mlanges, t. XXXII, p. 315. 4 A en croire le L. P., trs dfavorable Anastase II, un grand nom

    bre de clercs et mme de prtres se seraient retirs de sa communion.

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    Cette intransigeance n'tait pas le fait de tout le clerg romain. Nombre de clercs, avec l'archiprtre Laurent, voyaient d'un bon il les tentatives d'accord. Ils avaient suivi avec sympathie la mission politico-religieuse du patrice Festus et des vques Cresconius et Germanus, envoys Constantinople, le premier par le roi Tho- doric, les autres par le pape Anastase. A la mort de celui-ci, le conflit clata entre les deux tendances. ' Laurent fut acclam Sainte-Marie par une partie du clerg et pir la majorit du snat, pendant que les autres lisaient le diacre Symmaque dans la basilique de Latran (22 novembre). Les querelles, les batailles de rue, recommencrent, comme au temps de Damase et de Boniface. 2 Les choses en vinrent au point que le gouvernement royal se vit oblig d'intervenir. Les deux lus furent mands Ravenne; Thodoric enquta et dcida en faveur de Symmaque. Celui-ci, aussitt rentr Rome, convoqua un concile de ses suffragants. L'assemble se tint le 1er mars 499 et, pour prvenir le retour du schisme dont l'Eglise romaine venait de souffrir, dfendit de s'occuper, le pape vivant et en dehors de lui, de l'lection de son successeur et de chercher - former un parti en vue de la succession. Laurent assista ce con-

    1 Sur cette affaire nous sommes renseigns: 1 parles trois conciles romains de 499, 501, 502. Ils se sont conservs dans un recueil o ils figurent dans l'ordre 499, 502, 501 ; au premier concile est annex le lihellus lohannis diaconi (ci-dessous, p. 233, n. 4); avant celui de 501 sont disposes cinq pices de la correspondance entre ce concile et le roi Thodoric. Ce recueil se rencontre dans les collections canoniques dites de Chieti. de Diessen, de Pithou, de Reims. La collection de Pithou le fait suivre de la lettre Hortatur (J. 764) adresse en 513 s. Csaire d'Arles par le pape Symmaque. Comme cette lettre figure dj dans le mme recueil, il y a lieu de croire que cette fois elle reprsente l'exemplaire venu directement de Rome Arles, avec les documents conciliaires. Ceux-ci correspondent certaines demandes que Csaire avait adresses au pape. D'autres mss. canoniques contiennent les trois conciles, sans les pices an nexes ; 2 par les lettres d'Ennodius, et surtout son livre Pro synodo ; 3 par les deux vies de Symmaque qui figurent l'une dans le L. P. lau- rentien, l'autre dans le L. P. symmachien. V. ci-dessous, p. 234.

    2 Histoire ancienne de VJiglise, t. II, p. 455; t. III, p. 247.

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    cile et en signa le dcret, comme arcliiprtre et titulaire de Sainte Praxde. Peu aprs il accepta, contrecur sans doute, le sige episcopal de Nocera en Campanie. Il avait sembl utile de l'loigner de Rome, o les esprits trs agits par les discordes rcentes, ne s'apaisaient pas comme il l'aurait fallu.

    L'anne suivante (500), Thodoric vint Rome et y sjourna quelques mois. Le pape Symmaque, le clerg, le snat se portrent sa rencontre; Syrnmaque l'accueillit Saint-Pierre. Le roi prit gte au palais des Csars, parut au snat et, de l'difice appel Ad Palmam, tout prs de la Curia Hostilia (Saint-Hadrien), il harangua le peuple runi sur l'antique forum. Ce fut un moment de splendeur: la vieille Rome tait, encore si belle qu'on voquait malgr soi les jours lointains o elle avait t la capitale du monde {caput mundi). Dans la foule qui coutait le roi et contemplait la splendeur de son cortge, un moine africain1 ne put se tenir de s'crier: O mes frres! combien doit tre belle la Jrusalem cleste si, sur la terre, Rome brille d'un tel clat!

    Kclat factice, hlas, et tout extrieur. Pour qui pntrait dans son intimit, l'Eglise romaine offrait au regard tout autre chose qu'une vision de paix. Les adversaires du pape ne se rsignaient pas. Comme il leur tait impossible, aprs l'arbitrage du roi, de contester la lgitimit de Symmaque, ils essuyrent d'tablir son indignit. L'histoire de Damase et d'Ursinus recommena. Aux coups de force, l'meute, on faisait succder le procs criminel. Pendant tout l'hiver on colporta des cancans contre la vie prive du pape. Il avait, disait-on, dans son intimit des femmes que l'on connaissait, dont on citait les noms2; en dpit de la convention de 483, il avait gaspill le bien d'glise pour payer ses lecteurs.

    1 Saint Fulgence, plus tard vque de Ruspe. Voir sa vie, c. 13 (Migne, P. ., LXV, p. Ibi).

    2 Une certaine Conditaria est mentionne dans le liber pontificalis laurentien.

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    Impossible, dans ces conditions, de le maintenir sur le sige apostolique.

    On porta plainte Ravenne. Le roi, trs embarrass, voulut se renseigner et pria le pape de se transporter auprs de lui. Pour le dcider faire le voyage, il s'abstint d'allguer les griefs des opposants et se rejeta sur la ncessit d'expliquer pourquoi, les autres glises devant, en cette anne 501, clbrer la Pque le 22 avril, Symmaque avait avanc la date et solennis la fte ds le 25 mars. Arriv Rimini, le pape reut l'ordre de s'y arrter. , Un jour, se promenant sur le bord de la mer, il vit passer, se dirigeant vers Ravenne, les femmes dont avaient parl ses ennemis. Il comprit alors qu'il s'agissait d'autre chose que de comput pascal et s'enfuit nuitamment. Revenu Rome, il s'enferma Saint-Pierre, asile sacr.

    Sa fuite prcipite n'avait pas manqu de produire sur l'esprit du roi la plus fcheuse impression. L'opposition obtint de Tho- doric qu'un visiteur , c'est--dire un administrateur intrimaire, ft dsign pour l'glise de Rome. Cette mesure se prenait souvent, quand un sige tait vacant, soit par la mort de l'vque, soit par sa destitution rgulire. Or Symmaque n'tait ni mort ni dpos : on lui faisait donc une grave injure. Le visiteur choisi, Pierre, vque d'Altinum en Vntie, aggrava encore la situation en se laissant accaparer par les ennemis de Symmaque et en s'abste- nant, son arrive Rome, de tout rapport avec lui. Il clbra sa place de nouvelles solennits pascales, le 22 avril et les jours prcdents ou suivants, puis resta en fonctions comme intrimaire , en dpit de toutes les protestations de Symmaque. Le Latran, les glises de la ville, les biens de l'Eglise, tout fut remis aux mains de l'administrateur. Le pape ne garda que la basilique vaticane.

    Cependant le roi, peu prs convaincu de la culpabilit de Symmaque, adressait son sujet des lettres svres tant au snat

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    qu'au clerg et ordonnait aux vques d'Italie l de s'assembler Rome pour juger le procs. En passant par Ravenne, les prlats de l'Italie du nord exposrent Thodoric le scrupule qu'ils avaient se runir en concile sans y tre invits par le pape : il n'y avait pas d'exemple que le titulaire du sige de saint Pierre et t jug par ses infrieurs. Le roi les rassura en leur montrant des lettres par lesquelles Symmaque donnait son consentement la runion.

    Arrivs Rome 2, les prlats commencrent par tenir une runion prliminaire dans la basilique de Jules (S. Maria in Trastevere). Ils avaient leur tte les mtropolitains de Milan, d'Aquile et de Ravenne, Laurent, Marcellien et Pierre. Celui d'Aquile, tout comme son suffragant d'Altinum, passait pour peu favorable l'accus. Le pape se prsenta devant l'assemble et confirma ce que qu'avait dit le roi de son plein consentement. Il dclara que. le concile tait autoris procder contre lui, s'il tait reconnu coupable. Toutefois il demanda qu'avant d'ouvrir les dbats on loignt le visiteur Pierre d'Altinum et qu'on lui remit, lui, Symmaque, les glises et l'administration du temporel. Les voques crurent devoir consulter le roi, qui ne donna pas son consentement. Symmaque n'insista pas et promit de comparatre.

    Le concile s'assembla dans la basilique de .Jrusalem, au palais Sensori en. Le lieu tait singulirement choisi. Pour s'y rendre du Vatican, le pape tait oblig de traverser la ville de Rome dans toute sa longueur, ce qui, vu l'tat des esprits, l'exposait de graves dangers. Pendant qu'il se mettait en route, l'assemble entendait lecture de l'acte d'accusation. Les vques y relevrent deux choses critiquables : d'abord on allguait que les crimes de Symmaque avaient

    1 Ces convocations semblent avoir t personnelles et en nombre dtermin (Praecept. reg. Ill, Mommsen, p. 418, 1. 17).

    2 En mai, an plus tt; post sanctam festivitatem , dit le . . lauren- tien, entendant par l la Pque de tout le monde (22 avril) et non celle que l'glise romaine avait t seule clbrer (25 mars).

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    t tablis devant le roi, ce qui tait faux ; ensuite on levait la prtention de faire tmoigner contre lui ses propres serviteurs {mancipio) et de le contraindre les laisser dposer : ceci tait contraire la loi civile et aux canons ecclsiastiques.

    Cependant le pape ne paraissait pas. On apprit bientt qu'il avait t arrt en route par une bagarre effroyable , que plusieurs personnes de sa suite avaient reu des blessures graves, que deux de ses prtres 1 avaient t frapps mortellement, que lui-mme il s'tait vu dans la ncessit de rentrer Saint-Pierre. Il fit savoir que dsormais il n'en sortirait plus et ne se prsenterait pas devant le concile.

    Dans ces conditions les vques commencrent dsesprer de leur uvre et se dbander. Mais Thodoric, qui tenait ce que l'ordre se rtablit Rome, protesta contre ce dcouragement, approuva ceux qui taient rests et prit ses mesures pour que, le 1er septembre, l'assemble se runit de nouveau et ft aussi nombreuse qu'au premier jour. De plus il envoya trois de ses officiers, Gudila, Bedeulf et Arigern, pour donner au pape toutes les srets possibles et l'amener ainsi comparatre 2.

    Ce second synode tant runi, Symmaque fut invit par lui comparatre, comme il l'avait promis. L'invitation lui fut prsente par des vques et rpte jusqu' quatre fois. Il demeura inflexible: J'ai autoris votre runion, disait-il; je venais votre audience ; moi et mes clercs nous avons t massacrs cruellement. Je ne me soumets plus votre examen . On n'en put tirer autre chose. Il est clair que les officiers royaux auraient t en mesure de protger le pape ; mais celui-ci tait dsormais but : Dieu et le roi, disait-il, feront de moi leur volont . Le roi, on le voit par ses lettres, ne se jugeait pas incapable de rsoudre le cas et

    1 Dignissimus, du titre de S. Pierre-s-liens, et GUmlianus, du titre des ss. Jean et Paul.

    2 Praeceptiones III et IV, du 1er et du 27 aot.

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    l'on peroit sans trop de peine que Symmaque n'aurait pas eu se louer de sa dcision ; mais il tenait ce que cette affaire ecclsiastique ft termine par les vques, judiciairement ou non. Le concile, que l'attitude du pape mettait dans l'impossibilit d'aboutir par la voie judiciaire, prodiguait ses exhortations au clerg et au snat. Mais il s'adressait des enrags et perdait sa peine.

    Encore une fois il voulut remettre l'affaire aux mains du roi. Thodoric insista x pour qu'elle ft tranche par les vques. Enfin, dans une dernire runion 2, tenue le 23 octobre 501, l'assemble rendit un dcret, o, aprs avoir rappel les diverses phases de la procdure, elle dclarait remettre au tribunal de Dieu le soin de juger si les accusations dposes contre le pape taient fondes ou non, et engageait le snat ainsi que le clerg dissident accepter cette solution. Symmaque n'ayant pu tre jug, ne pouvait tre considr comme coupable ; on devait donc le traiter comme le pasteur lgitime et rester ou rentrer dans sa communion. Les glises devaient lui tre restitues, les clercs devaient se rallier lui, sous peine d'tre considrs comme seliismatiques. De son ct il devait, aprs satisfaction reue d'eux, les maintenir dans leurs fonctions.

    C'tait ce qu'on pourrait appeler une absolution par contumace. Le roi, au fond 3, dsirait une condamnation, soit par contumace, soit dans les formes. Mais les voques, empchs de suivre les formes, ne voulurent point procder par contumace contre le successeur de saint Pierre.

    1 Praeceptio rgis, Anagnosticum (Mommsen, p. 424, 425), du 1er octobre. 2 Dans le titre cette sance est appele Quarta ay nodus habita Homae

    Palmaris. Ce n suppose que l'assemble de S. Maria in Trastevere est compte comme synodus. Mais dans le texte mme des documents, l'assemble de septembre se qualifie do secunda synodus (Mommsen, p. 422, 1. 24) ; le synodus Palmaria est donc le troisime. Quant au mot Palmaris il signifie peut-tre que le concile avait tenu cette sance au lieu appel Ad Palmam, prs de la curie.

    3 V. notamment V Anagnosticum, p. 425, 1. 20 et suiv.

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    Bonnes intentions, fcheux rsultats. Le concile se dispersa, san8 avoir flchi les rsistances. Pour comble de malheur, Laurent revint Rome. Aux premiers bruits de cette affaire il avait quitt No- cera et s'tait transport Ravenne. Les vques taient peine partis que ses partisans, leur tte les snateurs Festus et Probinus, rclamrent sa prsence. Toujours mal dispos pour Symmaque, Tho- doric cda et Rome se trouva bientt pourvue d'un antipape. Laurent tait reconnu dans les glises de la ville et mme de la banlieue, Saint-Paul notamment, o son portrait fut plac parmi ceux des papes 1. A Symmaque il ne restait que la basilique de Saint-Pierre. Le populaire, cependant, parat avoir t plutt favorable Symmaque. Les partisans de celui-ci avaient pour chef un snateur Faustus, assez mal en cour 2. Au dehors l'opinion tait partage : l'archevque de Milan, qui avait dirig le concile, et celui de Ravenne tenaient ferme pour Symmaque ; mais Marcellien d'A- quile 3 patronnait Laurent. Il n'avait pas sign le dcret d'abso

    lution. Un autre concile, ou une autre session du mme concile, se tint

    le 6 novembre 502 4, Saint-Pierre cette fois, et sous la prsidence du pape. Comme la dernire runion de l'anne prcdente, les vques de Vntie brillrent par leur absence. Symmaque, contre lequel on avait beaucoup us du dcret de 483 sur les alinations de biens ecclsiastiques, voulut enlever cet argument ses adversaires. Il ne prtendit pas s'tre conform ce dcret,

    1 Voir mon d. du L. P., t. I, p. xxvin. Il y tait encore au XVIIe sicle.

    2 Cassiodore, Var., III, 20. 3 II tait encore Rome au mois d'aot; l'adresse de la lettre royale'

    du 1er aot porte son nom avec ceux des deux autres mtropolitains. 4 FI. Avieno iun. v. c. cons. (502). Il serait pourtant bien plus na

    turel de placer ce concile en 501, car il semble bien faire suite la runion du 23 octobre de cette anne et les vques sont peu prs les mmes. Mais la date consulaire est formelle.

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    ce qui, semble -t-il, lui et t difficile l ; mais il dclara et fit dclarer par le concile que ni le prfet Basile, ni l'assemble runie sous sa prsidence, n'avaient eu qualit pour lgifrer sur la matire et qu'ainsi, la loi n'existant pas, il ne pouvait y avoir contrevenu. Aprs quoi il reprit ce mme dcret de Basile, en le rdigeant autrement, et le fit proclamer par le concile.

    Cette loi ecclsiastique, homologue bientt par l'autorit royale, reut une grande publicit ; elle fait poque dans l'histoire de la lgislation sur le bien d'Eglise 2.

    Si le pape Symmaque attendait de cette dmarche un effet salutaire et immdiat, il dut tre cruellement du. L'apaisement ne se produisit pas. Pendant quatre ans encore on ne cessa de se battre dans les rues de Rome propos du pape et de l'antipape. Il est question de guerre civile, d'homicides, de clercs massacrs, de religieuses insultes. Festus et Probinus d'un ct, de l'autre Fauste, excitaient leurs partisans. Il y eut aussi des conflits de plume. Les voques taient peine partis qu'il paraissait un pamphlet Contre le synode et son indcente absolution !. Symmaque fit crire en sens contraire par Ennodius, un jeune diacre de Milan, qui lui tait fort attach. Ses clercs se mirent aussi l'uvre et jetrent dans le public tout un groupe de pices fausses, en patois latin,

    1 Ennodius, ep. III, 10, parle d'une somme prte au pape par l'archevque de Milan et distribue des personnages influents de Ravenne. Cf. ep. VI, 16, 33. Le L. P. laurentien accuse Symmaque de l'avoir emport, en 499, par ses largesses : muliis pecuniis obtinet. Du reste le procd subtil employ par le concile de 502 pour carter, puis reprendre le dcret de 483, constitue l'aveu le plus vident des torts imputs, sur ce point, au pape Symmaque.

    2 Un recueil d'extraits de ces canons (can. 4, 6, 7, H) fut mis en circulation par une lettre de Thodoric, adresse au snat, Pervenit ad nos (Mommsen, M. G. Auct. ant., t. XII, p. 392) du 11 mars 507. Il parat avoir t envoy de Ravenne Arles, peut-tre au prfet du prtoire. On le trouve dans les deux recueils arlsiens de Cologne et de Lorsch.

    3 Adversus synodum absolutionis incongruae (Ennodius, Pro synodo, 1).

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    destines montrer que le premier sige ne peut tre jug par personne ; que, pour condamner un vque, il faut un tel nombre de tmoins (soixante-douze) qu'en pratique il soit toujours impossible de le runir; que la Pque du 22 avril est une invention hrtique, depuis longtemps condamne ; que le baptme pascal peut tre clbr en dehors du Latran, et ainsi de suite l.

    Ces principes sont inculqus par des rcits de conciles et de procs o interviennent les papes Marcellin, Silvestre, Libere, Xyste III, et Polychrone, vque fictif de Jrusalem. Silvestre est cens lgifrer, entre autres choses, sur la date de Pques et sur la procdure suivre contre les vques; Marcellin, Xyste III, Polychrone, fournissent des exemples de papes ou d'vques accuss et que leurs infrieurs ne jugent pas ; Libre enfin lgitime, en fondant et en utilisant le baptistre de Saint-Pierre, la drogation que Symmaque a t oblig de faire l'usage en clbrant au Vatican, et non au Latran, les solennits pascales.

    An concile de 502, Symmaque avait pu passer en revue ce que son clerg lui conservait de fidlits. Sur les 74 prtres qui avaient paru en 499, il n'en restait plus que la moiti; des sept diacres, deux seulement \ Des opposants nous ne connaissons qu'un seul,

    1 C'est ce qu'on appelle les apocryphes symmachiens, Constitutum Silvestri, Gesta Liberti, Gesta Xysti, Gesta Poly ehr onii, Sy nodus Sinues- sana. Sur ces apocryphes, v. mon dition du L. P., t. I, p. cxxxm et suiv. On les trouvera runis la suite des Epp. Horn. Ponti f. de Coustant. La premire de ces pices ne tenait aucun compte du concile de Nice ; l'auteur, s'tant aperu de l'normit d'une telle prtention, s'effora de la corriger en adjoignant au Constitutum trois petites pices, Quoniam omnia, Gaudeo prompta, Glorio sissimus, qui relient le Constitutum, au premier concile oecumnique. Plus tard le Constitutum fut refait compltement, par un auteur qui avait, sur le comput pascal, les ides de Denys le Petit, contraires celles du premier faussaire. De ce dernier texte Coustant (p. 55) ne donne qu'un fragment; l'ensemble a t publi par Ch. Poisnel dans les Mlanges de l'cole de Rome, t. VI (1886), p. 4.

    2 II faut y joindre les deux diacres Hormisdas et Agapit, rcemment nomms par Symmaque. Tous les deux devinrent papes.

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    le diacre Paschasius, un des plus obstins partisans de Laurent 1. C'tait un homme instruit; on a de lui un trait sur le Saint-Esprit 2 ; ses vertus, sa charit surtout, lui avaient valu une grande popularit 3. Le nombre, la qualit mme, des clercs qui obissaient Laurent fortifiaient la situation de l'antipape. Peu peu cependant l'opposition diminua. Aprs tout, Laurent, cart en 499, avait souscrit lui mme l'lection de son comptiteur. Quel que pt tre celui-ci, il n'avait plus contre lui aucun titre valable. Si l'on avait cart Symmaque, il aurait fallu procder une nouvelle lection. En 507 un diacre grec, Dioscore, originaire d'Alexandrie mais rfugi Rome pour cause d'orthodoxie, alla trouver le roi Tho- doric, lui prsenta les rclamations de Symmaque et les soutint avec tant d'habilet que le roi ordonna au patrice Festus de rendre les glises au pape lgitime et de cesser de soutenir le schisme. Festus s'inclina; Laurent se retira sur uue des terres du patrice, o sa vie se termina dans les austrits. Symmaque rallia lui le clerg dissident 4, sauf pourtant quelques exceptions. Le diacre Pas- chase, qui vivait encore en 511 r>, continua de lui tenir rigueur. 1 mourut dans son schisme. Saint (irgoire relve beaucoup ses vertus '' et raconte mme un miracle qui eut lieu son enterre -

    1 II dut tre promu par lui au diaconat, car il ne figure pas dans la listo dos sept diacres de 499.

    2 P. L., t. LXII, p. !). Voir aussi la correspondance entre ugyppius et lui, propos de la vie de saint Sverin, M. G. Script. Antiq., t. P, p. 1-4.

    3 Un diacre romain Jean, crivit, vers le temps o nous sommes, une srie de rponses des ([Restions que lui avait poses Senarius, un des plus hauts fonctionnaires de Thodoric (P. i., t. LIX, p. 399). On ne sait si cette composition est du temps du schisme ou postrieure. Au temps du schisme il y avait un diacre Jean dans chacun des deux clergs.

    4 Nous avons encore (Thiel, p. 597) un libellas au nom du diacre Jean, en date du 18 septembre 506, qui nous conserve la formule de rtractation impose aux clercs schismatiques. Pierre d'Altinum et Laurent y sont nommment condamns.

    5 Lettre d'Eugyppius Paschase; ci-dessus, note 2. 6 Mirae sanctitatis vir, eleemosynarum maxime operibus vacans, cultor

    pauperum et contemptor sui (Oial. IV, 40). Mlanges d'Arch. et d'IIist. 1915. . 1 t

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    ment l. Symmaque, jusqu' sa mort, continua d'tre glos d'un ct et dfendu de l'autre. C'est seulement l'avnement comme pape du diacre Hormisdas (514) que les dernires traces du schisme furent effaces 2.

    Encore y eut il des chos littraires. C'est la querelle de Symmaque et de Laurent que nous devons le Liber pontificalis, un recueil de biographies des papes qui eut, au moyen-ge, une publicit consid rable et ne laisse pas, mme prsent de conserver une grande importance dans la documentation de l'histoire de Rome et de ses pontifes.

    Vers la fin du rgne de Constantin un compilateur romain avait constitu, pour un certain Valentin, un recueil de documents chronologiques dont un exemplaire, excut par le calligraphe Furius Dionysius Philocalus, contemporain des papes Libre et Damase, nous est connu par diverses copies. Au nombre des pices de son recueil figurait un catalogue des papes avec la dure de leurs episcopate respectifs et, et l, quelques notes historiques. C'est ce que nous appelons le catalogue librien, parce que dans le livre de Philocalus il est continu jusqu' Libre. D'autres catalogues, combinaisons de celui-ci et de la chronique de s. Jrme, taient en circulation. L'un d'eux sans doute fut repris, peu aprs l'avnement d'Hor- misdas, par un des anciens partisans de Laurent, et prolong, avec quelques dveloppements narratifs, jusqu' la mort de Symmaque. De ce livre pontifical laurentien il ne reste plus que la vie de Symmaque avec la fin de celle d'Anastase II 3. En revanche nous en

    1 II ajoute toutefois que, parvenu dans l'autre monde, Paschase dut expier son schisme. L'vqne Germain de Capone le rencontra aux abords de certaines eaux thermales, en un endroit trs chaud; il l'en tira par ses prires {ibid.).

    2 Epitaphe d'Hormisdas: Sanasti patriae laceratimi sciamate corpus

    restituens propriis membra rvulsa locis. 3 J'ai publi ce fragment dans mon dition du L. P., 1. 1, p. 44 ; cf. Moinm-

    sen, p. ix.

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    avons un autre, qui fut compil peu aprs celui-ci, dans un esprit tout oppos, mais malheureusement par une personne peu qualifie pour faire de l'histoire srieuse. Jusqu' la fin du Ve sicle c'est un mlange bizarre de renseignements puiss bonne source, de lgendes et de fantaisies diverses. A partir de la vie de Symmaque le contemporain se rvle par un notable progrs dans l'exactitude ; mais l'auteur est un clerc de condition infrieure : il nous prsente les choses comme les pouvait voir un homme du peuple. C'est ce qu'on appelle le Liber pontifical-is i.

    Hormisdas tait dcidment un pacificateur. Ce n'est pas seulement au schisme de Rome qu'il lui fut donn de mettre fin. Il eut aussi la satisfaction de rconcilier l'glise grecque avec l'glise romaine et de terminer la longue querelle o les entreprises du patriarche Acace. les avait engages. Les rapports de Symmaque et de l'empereur Anastase avaient t particulirement dsagrables. Mcontent du pape, l'empereur lui avait crit mie lettre fort aigre, o il allait jusqu' le traiter de manichen. Symmaque rpondit sur le mme ton ~. Avec Hormisdas, dont l'avnement so place juste au moment o Vitalien, menaant, exigeait que le souverain de Constantinople reprt ses relations avec le saint-sige, des ngociations ne tardrent pas s'engager. On a vu 3 comment elles chourent. Anastase mort, l'affaire du schisme fut reprise avec, Justin et, cette fois, elle aboutit une rconciliation complte. Toutes ces dmarches avaient eu lieu avec l'assentiment du roi Thodoric ; le pape avait pris

    1 Le cadre a t fourni par le catalogue librien, qui s'y trouve incorpor tout entier, et l'on essaya de le faire passer pour l'uvre du pape Dam a se. Nous avons connaissance d'une rdaction arrte l'anne 530; mais celle-ci ne semble pas reprsenter tout- - fait le texte original, lequel doit remonter au temps d'Hormisdas.

    2 J. 761, Thiel, p. 700. :i Mlanges, t. XXXII, p. 332 et suiv.

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    la peine d'aller trouver le souverain goth sa rsidence de Ravenne et de le consulter. Thodoric n'avait gure intrt ce rapprochement entre les Romains d'Italie et l'empire grec : cependant il ne chercha pas l'empcher.

    Depuis le commencement de ce conflit ecclsiastique le snat de Rome y avait toujours t un peu ml. Tout en se maintenant du mme ct que son vque, il se montrait plutt enclin la pacification et s'employait volontiers favoriser les tentatives qui, d'un ct ou de l'autre, se produisaient en ce sens. Ds le temps du pape Flix et du roi Odoacre, le snateur Andromaque, envoy en mission a Constantinople, avait t charg d'exhorter le patriarche Acace se rconcilier avec l'Eglise romaine. Il y avait perdu son loquence *. En 492 un autre snateur, Fauste 9, qui sjournait Constantinople comme reprsentant de Thodoric, fut entrepris par l'empereur Anastase et par Euphme, successeur d'A- cace : sous cette inspiration, il crivit au pape. Nous avons la rponse 3 qu'il reut de Glase : le snat Romain, c'est--dire Fauste et son collgue Irne qui l'avait suivi Constantinople, est exhort ne point se compromettre dans une communion qui lui ferait perdre celle du sige apostolique. On a vu plus haut quel rle joua en ces affaires le snateur Festus, prsident de l'illustre assemble (caput senati). C'tait, lui, un partisan rsolu des concessions. La mort d'A- nastase II ayant tromp les esprances qu'il fondait sur ce pape, il esprait arriver ses fins par le successeur qu'il s'tait efforc de lui donner, l'archiprtre Laurent. Cette fois encore il fut du. Dans les tentatives peu sincres qu'esquissa plus tard l'empereur Anas-

    1 J. 622; Thiel, p. 346. 2 On connat en ce temps l deux personnages importants appels

    Fauste ; ils furent tous deux consuls, l'un en 483, l'autre en 490. Il n'est pas toujours ais de les distinguer dans les documents (Mommsen, Cassio- dore, p. 492).

    3 J. 622; Thiel, p. 341.

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    tase, le snat ne fut pas nglig. L'empereur lui crivit une lettre de style antique \ laquelle il fut rpondu 2. Il n'est pas mentionn dans la correspondance relative aux ngociations dfinitives, sons l'empereur Justin 3, mais nous ne pouvons douter qu'il ne se soit rjoui de leur heureuse issue.

    Ces ngociations durrent assez longtemps ; elles donnrent lieu, entre Rome et Constantinople, de continuelles alles et venues. Non seulement des clercs de Rome et des vques italiens, mais nombre de fonctionnaires byzantins passaient chaque instant d'une capitale l'autre. Les Romains se familiarisaient avec la cour impriale 4. A la longue, Thodoric finit par s'en inquiter. D'autre part, ce n'est pas seulement aux Monophysites que l'empereur Justin faisait sentir l'ardeur de son zle orthodoxe. Les Ariens aussi taient perscuts Constantinople. Il leur enleva leurs glises ; bien des personnes se virent contraintes de changer de religion. Or la religion arienne, c'tait la religion des Goths, la religion de Thodoric. Les gens que l'on perscutait Constantinople appartenaient, en grande; partici du moins, sa nation ou des nations apparentes.

    Il prit cela trs mal. Pour comble de malheur, un des fonctionnaires de sa cour, Oyprieu, accusa le patri.ee Albinus, puis 1-

    1 Dbut: Imp. Cues. FI. Anastasius, pontifex inclytus, Germanicus inclytus, Alaman nicus inclytus, Francicus inclytus, Sarmaticus inclytus, trib. pot. XXV, cos. III, pins, felix, victor, semper augiistus, pater pa- triae, proconsulibus, consulibus, praetoribus, tribunis plcbis senatuique suo salutern dicit. Hi vos liberique vestri valetis, bene est; ego exerci- tusque meus valemus. (Thiel, p. 765).

    1 Thiel, Hormisdae epp. 12, 14. 3 Le silence des documents me parat avoir ici une certaine signi

    fication. Dans ces ngociations on n'avait pas nglig Thodoric. Le comte dratus, qui vint en Italie pour les commencer, alla en confrer avec le roi. (Thiel, Hormisdae ep. 44, p. 834).

    4 La correspondance conserve dans la Collection Avellana comprend nombre de lettres changes par le pape et les princesses ou grands dignitaires en rsidence CP.

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    lustre Boce, de correspondances suspectes avec l'empereur Justin. Boce tait le grand lettr du temps. Ses traductions et commentaires d'Aristote ont exerc une influence profonde sur le dveloppement intellectuel du moyen-ge. C'tait aussi une sorte d'Archi- mde, trs vers dans les secrets de la physique, de la gomtrie, de l'astronomie. La thologie elle-mme l'attira quelque temps; les questions de la Trinit et de l'Incarnation lui fournissaient l'occasion de faire valoir, en un sujet subtil, les ressources de sa philosophie. Issu de la noble famille des Anicii, honor de la faveur royale, il avait fourni, dans les hautes fonctions, une carrire fort brillante. En 522 ses deux jeunes fils, Symmaque et Boce, avaient t consuls ensemble, ce qui tait pour leur pre le tmoignage d'un crdit extraordinaire ; lui-mme il occupait le poste de matre des offices. A l'occasion du consulat de ses fils il pronona au snat un solennel loge de Thodoric. On juge de la colre de celui-ci quand, sur des rapports fonds ou non, il en fut venu se convaincre que Boce conspirait contre lui. Cependant il ne procda pas par un coup de force. Le matre des offices fut arrt et retenu Calvenzano, aux environs de Milan ; son procs s'instruisit devant le snat. Outre le crime de lse-majest, il y avait celui d'astrologie politique. Boce fut condanne l'unanimit, triste signe d'avilissement. On ne l'excuta pas tout de suite : c'est dans les loisirs de sa dtention qu'il crivit son livre de la Consolation de la philosophie.

    Thodoric se voyait trahi par ses sujets romains, menac par leurs patrons de Constantinople. Il finit par perdre patience, et, pour couper court toutes ces intrigues, il se dcida envoyer un ultimatum l'empereur et le faire porter par les chefs mmes de ce clerg et de cette aristocratie dont les sympathies imprialistes lui taient si importunes l.

    1 Sur cette ambassade, v. Mlanges, t. XXXII, p. 360.

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    Le pape Jean, qui, au mois d'aot 523, avait succd Hor- misdas, fut mand la cour, avec quatre des principaux snateurs. On leur adjoignit l'vque de Ravenne, Ecclesius, et quelques-uns de ses collgues. Cette ambassade fut embarque avec ordre de rclamer l'annulation des conversions d'ariens et la restitution des glises enleves la confession de Rimini. On tait au commencement de l'anne 526. Boce avait dj t excut; le snateur Symmaque, son beau pre, le suivit de prs. Tho loric s'imagina qu'il tramait quelque chose pour venger la mort de son gendre : il le fit venir Ravenne, o, aprs un jugement sommaire, on lui trancha la tte. Puis l'ambassade revint. Les demandes du roi n'avaient t agres qu'en partie. Dans sa colre il fit jeter en prison vques et snateurs. Le pape Jean y mourut, le 18 mai. Tho- doric, lui aussi, passa de vie trpas, le dimanche 30 aot 526. C'tait le jour o, en suite d'un dit rendu le mercredi prcdent, le clerg arien devait occuper les glises catholiques de Ravenne '. Le grand roi finissait mal : une pousse de sauvagerie barbare dshonorait ses derniers jours. Mais il avait devin juste en pensant que, de l'intimit rtablie entre les Romains d'Italie et les dpositaires orientaux de la tradition impriale il ne pouvait sortir rien de bon pour le systme politique auquel il avait si longtemps prsid. Tho- doric pressentait Justinien.

    A Rome on tait trs mu de tous ces vnements. La vacance du saint-sige avait offert au snat et au clerg une belle occasion

    1 Anonym. Vales., Momrasen, Chronica Minora, M. G. Auct. ant. t. IX, p. 868. Le narrateur fait mourir Thodoric de la mort d'Arius. La clbre histoire du poisson servi au roi et dont la tte lui parut reproduire les traits de Symmaque nous vient de Procope, Bell. Goth., I, 1. Saint Grgoire (Dial. IV, 30) raconte qu'un moine de Lipari vit Thodoric conduit dans le cratre d'un volcan par le pape Jean et le patrice Symmaque. Le tombeau de Thodoric, avec sa coupole monolithe, se voit encore Ravenne , mais depuis bien des sicles il ne contient plus le sarcophage royal.

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    de manifester leurs sentiments. Thodoric, inquiet de ce ct, avait pris les devants et pourvu lui-mme au remplacement du pape dfunt. Son choix tait tomb sur un certain Flix, dont les dispositions lui donnaient sans doute quelques garanties. Flix IV fut install le 12 juillet ', six semaines avant la mort du roi. A celui-ci succda immdiatement son petit fils Athalarie, sous la rgence de sa mre Amalasonthe, fille de Thodoric. Cassiodore demeurait le grand conseiller et s'efforait d'effacer autant que possible les fcheuses impressions sous lesquelles s'tait clos le dernier rgne.

    En ces temps l vivait Rome un moine lettr, appel Denys, originaire de la province grco-latine de Scythie, comme Lpnce, Jean Maxence et autres, dont il a t question plus haut. Il vcut longtemps dans la familiarit de Cassiodore, qui faisait le plus grand cas de sa science et de ses vertus 2. On le connaissait sous le nom de Denys le Petit {Ext guns) qu'il se donne lui-mme en tte de ses ouvrages. Il tait venu Rome aprs la mort de Glase, trs probablement au temps d'Anastase II 3.

    Sur les questions thologiques du temps il tait orthodoxe, comme ses compatriotes, niais proccup de l'abus que les nestoriens faisaient du concile de Chalcdoine et dsireux de voir l'Occident tenir plus largement compte de saint Cyrille. A propos d'Acace, ses sentiments paraissent avoir t plutt d'accord avec l'attitude

    1 Ex iussu Theodorici rgis, dit tout crment le L. 73., dans sa premire rdaction. Ce tmoignage est confirm par la lettre d 'Athalarie au snat relativement au choix de Flix IV (Var. VIII, 15).

    2 De inst. div. litt, 23. 3 Le mmoire prsent aux lgats d'Anastase II par les apocrisiaires

    d'Alexandrie pendant le sjour des lgats Constantinople (497; fut traduit Rome par Denys. Au bas de la traduction on lit: Dionysius exi- guus Romae de Greco converti. Cette version a d tre faite aussitt que possible. D'autre part, dans la prface de sa collection de dcrtales, Denys dit qu'il n'avait pas connu Glase.

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    du pape Anastase II qu'avec l'intransigeance absolue de Glase et de Symmaque. Mettant profit sa connaissance des deux langues, il s'occupa d'abord de traductions et aiissi de droit canonique.

    L'glise d'Orient possdait depuis quelque temps des recueils de droit ecclsiastique o les canons de divers conciles, Ancyre (314), Nocsare, Gangres, Laodice, Constantinople (381), figuraient la suite de ceux de Nice. L'glise africaine avait aussi un recueil o, aprs les canons de Nice, venaient ceux de ses propres conciles. A Rome enfin on avait un livre qui s'ouvrait aussi par les canons de Nice, mais o ils n'taient suivis que de ceux de Sardique. Denys groupa ces trois recueils en un seul, en y ajoutant les canons disciplinaires de Clialcdoine. En tte de sa collection il plaa cinquante canons dits apostoliques, extraits par quelque syrien tant des Constitutions dites apostoliques que du concile d'Antioche de 341 '. Les textes grecs de sa collection avaient t traduits par lui en latin. Il la publia au temps de Symmaque et en fit mme deux ditions.

    Outre cette lgislation conciliaire, on possdait Home un recueil de dcrttes des papes, constitu, ce qu'il semble, ds le temps d'Innocent 2, et pourvu depuis de plusieurs adjonctions. Denys le reprit et l'augmenta d'un grand nombre de pices nouvelles. Cette seconde collection, celle des Dcrtales, ne contient pas moins de trente-neuf lettres pontificales. Toutes ne sont pas des dcrtales proprement dites, c'est--dire des rglements disciplinaires, il y en a beaucoup qui sont relatives aux dogmes, notamment ceux de la grce, du pch originel et de l'incarnation. Cependant aucune ne parle du schisme d'Acace, si ce n'est celle d'Anastase IL Entre les papes Lon et Anastase II, le seul qui ait fourni une lettre est Glase, et sa lettre ne traite que de discipline. Ceci donne lieu de

    1 Sur la vraie date de ce concile, v. Histoire, t. II. p. 211, note. 2 Histoire, t. III, p. 30, note.

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    penser que la rigueur que l'on tenait au patriarche Acace et sa mmoire n'avait pas la complte approbation du moine Denys. En ce temps l ses livres taient ddis d'autres qu'au pape; la collection des canons porte en tte le nom d'Etienne, vque de Salone, celle des dcrtales celui d'un prtre Julien. Sous Hor- misdas, Denys parat avoir t mieux en cour. Ce pape accepta la ddicace d'une nouvelle collection, rduite aux seuls canons grecs, mais reproduits dans leur langue originale, avec une version latine en regard, plus littrale que la prcdente. Les canons des Aptres, ceux de Sardique et ceux d'Afrique taient limins l.

    Les recueils canoniques de Denys taient destins au plus grand succs. Sans doute ils ne furent jamais promulgus officiellement par l'Eglise romaine. Mais, depuis Jean II (533-535), les papes s'y rfrent dans leur correspondance 2. Hadrien en expdia Charlemagne un exemplaire complt par quelques adjonctions (Hadrienne). Elles entrrent dans la compilation du code canonique espagnol (Hispana), et de l passrent dans le fameux recueil paeudo-isidorien.

    Denys tait un trs savant homme. Le comput pascal n'avait pas de secrets pour lui. C'est le moment de dire quelque mots de cette question spciale.

    Le concile de Nice avait ordonn aux Orientaux d'accepter, pour la dtermination de la fte de Pques, la rgle alexandrine,

    1 Nous n'avons plus cette troisime collection de canons. Il n'en reste que la prface (Thiel, p. 986; Maassen, p. 964, l'un et l'autre d'aprs le ms. XXX (66) du chapitre de Novare). On s'explique l'omission des canons apostoliques, auxquels, comme dit Denys dans la prface de sa seconde dition, plurimi consensum non praebuere facilem, et aussi des canons africains, que Denys avait pris dans un recueil termin en 421 o figuraient des pices peu faites pour plaire au saint-sige (Hist., t. III, p. 251. 255). Quant aux canone de Sardique, leur omission n'a sans doute pour cause que le parti pris de s'en tenir aux canons grecs et de laisser en dehors ceux qui n'avaient pas besoin de traduction.

    2 Quos hodie usu celeberrimo ecclesia Romana complectitur (Cas- siodore, De inst. div. litt., 23).

  • LES SCHISMES ROMAINS VIe SICLE 243

    d'aprs laquelle la pleine lune pascale (14 nisan) tait celle qui suivait immdiatement l'quinoxe. Depuis lors, dans tout l'empire d'Orient, il n'y avait plus de difficult. Les vques d'Alexandrie calculaient et transmettaient aux autres la date qui rsultait de leurs calculs. A Rome on n'avait pas jug propos de s'en rapporter aux lumires des alexandrins. On calculait soi-mme et d'aprs des donnes assez diffrentes. L'quinoxe, dans le vieux calendrier de Jules Csar, tait fix au 25 mars, tandis qu' Alexandrie il tombait le 21, conformment la ralit astronomique. D'autre part, Alexandrie, on clbrait la fte le dimanche aprs le 14 du premier mois lunaire (nisan), mme si ce dimanche tombait le 15 ; Rome on n'admettait pas la Pque du 15 nisan. Si le 14 tombait un samedi, la fte tait renvoye au dimanche d'aprs, c'est--dire au 22 nisan. Enfin on croyait avoir une tradition d'aprs laquelle la Pque ne pouvait tre clbre ni avant le 25 mars ni aprs le 21 avril. Pour comble de divergence, tandis que les Alexandrins calculaient l'ge de la lune d'aprs le cycle de Mton ou cycle de dix-neuf ans, approximativement exact et actuellement encore en usage, les Romains s'obstinaient employer un vieux cycle de 84 ans qui donnait souvent des lunes diffrentes de celles d'Alexandrie. De ces diffrencies dans les limites de l'chance pascale et dans la faon de calculer la lune, rsultaient fort souvent des dates divergentes. Rome calculait pour tout l'Occident, Alexandrie pour tout l'Orient, mais souvent les Pques diffraient d'un ressort l'autre, soit d'une semaine, soit d'un mois entier.

    Mme s'il n'y avait pas eu tenir compte de l'Orient, les Romains auraient t, certaines annes, dans l'impossibilit de satisfaire la fois aux exigences de leurs rgles traditionnelles et celles de leurs propres calculs. L'intervalle 25 mars-21 avril tait srement trop troit pour contenir toutes les chances possibles. On cda de bonne heure sur le 25 mars, en sacrifiant l'qui-

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    noxe julien l'quinoxe rel. La rgle du 21 avril se dfendit plus longtemps. On a vu qu'en 501 Symmaque s'tait efforc de la maintenir '. Divers essais avaient t faits pour parer aux dfectuosits des anciens livres de comput, ceux que l'on appelait quelquefois Supputatio Romana 2. Sous le pape Lon, quelqu'un dont le nom est rest inconnu, mais qui pourrait bien tre Prosper, tenta % en 447, de corriger la Supputation mais d'une faon peu satisfaisante. Un autre, Victorius d'Aquitaine 4, prsenta l'archidiacre Hilaire un cycle comprenant 532 ans, partir de l'an 28, et constitu d'aprs les calculs alexandrins. Ces deux computistes avaient eu soin d'indiquer, aux annes o elles taient en conflit, les solutions romaines et alexandrines. Ils taient d'accord aussi pour partii de l'anne 28 {duobus Geminis conss.) 5, considre comme celle de la Passion.

    Aucun de ces livres n'tait officiel, en ce sens que le pape se crt oblig de s'y tenir. Ce n'taient que des documents d'experts, des informations, dont on tenait compte, sans ngliger les autres lments du problme, la ncessit de s'entendre avec les glises d'Orient et le respect d aux vieilles traditions.

    Vers la fin de l'anne 525, les chefs de la chancellerie du pape Jean, le primicier des notaires, Boniface, et le secondicier, Bonus, s'adressrent Denys le Petit pour s'clairer sur cette question.

    1 S. Lon, cependant, avait admis, en 444 une Pque du 23 avril et en 455 une du 24 avril; mais cela n'alla pas sans difficults (Chronique de Prosper, ces deux annes; cf. J. 468, 497, 498, 503, 507, 511, 512, 517, lettres de Lon; et Migne, P. i., t. LIV, p. 606, lettre de Pas- chasinus; p. 1085. lettre de Proterius). Toutes ces lettres figurent l'appendice du livre de M. Krusch (note suivante).

    2 Voir les textes publis par Krusch {Der 84jhrige Ostercyclus, 1880, p. 227 et STiiv.).

    3 C'est ce qu'on appelle la table de Zeitz, dite par Mommsen, dans les mmoires de l'Acad. de Berlin, 1862, p. 539, et dans les Chronica minora, t. I (M. G. Auct. ant. t. IX, p. 507).

    4 Mommsen, Chron. min., t. , p. 677. 5 En ralit ces consuls sont ceux de l'anne 29.

  • LES SCHISMES ROMAINS AU VIe SICLE 245

    Denys n'eut aucune hsitation leur recommander sans rserve le calcul alexandrin '. Il s'tait dj expliqu ce sujet dans une lettre adresse un vque Petronius. Aprs Thophile d'Alexandrie, son successeur Cyrille avait dress, d'aprs la mthode alexandrine, une table temporaire des chances pascales. Elle devait se terminer avec l'anne 247 de Diocltien, comme on disait en Egypte, 531, comme nous dirions. Denys en dressa une autre, qui allait 95 ans plus loin et comprenait cinq cycles de dix-neuf ans. Toutefois, estimant que le nom de Diocltien, l'empereur perscuteur, n'tait pas perptuer 2, il adopta, pour l'anne d'aprs 247 Diocltien (1285 de Rome), le numro 532, qui lui sembla correspondre au nombre d'annes coules, non depuis la Passion, mais depuis l'Incarnation. Sur ce point, il faisait erreur. Il n'avait pas assez remarqu que l'Evangile fait natre Jsus-Christ sous Hrode, c'est- -dire au plus tard, en l'an 7 50 de Rome (4 av. J. C), tandis que son calcul, lui Denys, abaissait la naissance du Christ jusqu' l'anne 754 (1 aprs J. C.) :i.

    Comme Cyrille avait continu la table de Thophile et Denys celle de Cyrille, ainsi Denys fut plus tard continu par un abb Flix et celui-ci par Bde. Avec, les Anglo-Saxons, forms l'cole de Bde, l're de l'Incarnation sortit des livres de corn put pascal et prit peu peu, dans la chronologie officielle et usuelle, la place qu'elle a conserve jusqu' ce jour. Par ses recueils de droit ecclsiastique, ses traductions, ses travaux de comprit et sa chrono-

    1 Suivant lui, les rgles alexandrines et le cycle de dix-neuf ans seraient l'uvre directe du concile de Nice. C'est inexact, il y a ici, de la part de Denys, ou une erreur, ou une pieuse fraude.

    2 La mme proccupation se rvle en Egypte, o l'on emploie souvent la dsignation depuis les martyrs ( ;;.

  • 246 LES SCHISMES ROMAINS AU VIe SICLE

    logie, Denys prend rang, ct de son contemporain Boce, au nombre des ducateurs du moyen-ge.

    Aprs l'anne 526 il n'est plus question de Denys; mais, hlas, il est toujours question de l'ambition des clercs romains et de leurs comptitions.

    Quatre ans peine s'taient couls depuis son lvation au pontificat quand le pape Flix IV vit approcher sa dernire heure 1. Ce n'est pas sans mlancolie qu'il dut songer sa succession. L'anne avait t mauvaise ; grand peine avait-il pu faire face aux ncessits financires les plus urgentes. Il avait lieu de craindre que la caisse de l'Eglise romaine, trs appauvrie par les circonstances, n'et encore supporter les frais de candidatures rivales. L'ide lui vint d'carter ce danger en choisissant son successeur. Ce n'tait pas l'usage: le concile romain de 465, prsid par le pape Hilaire, avait fait cet gard des manifestations et dclarations trs nergiques 2. Cependant quelques raisons ou autorits pouvaient tre allgues en faveur de ce procd 3. Flix s'assura de l'assentiment de la rgente et de son fils, puis convoqua un certain nombre de prtres, de diacres et de snateurs, devant lesquels il dsigna, pour siger

    1 Sur cette affaire le L. P., vies de Boniface II et d'Agapit, a t longtemps le seul document. Mais M. Amelli, alors docteur de l'Ambro- sienne, maintenant abb bndictin, publia, en 1883, d'aprs le ms. XXX (66) de la bibliothque capitulaire de Novare, trois documents importants: 1 le Praeceptum par lecjuel Flix IV mourant, notifie le choix qu'il a fait de son successeur Boniface; 2 le snatus-consulte de l'anne 530; 3 l'acte de rtractation des prtres dioscoriens. Je les ai republis dans mon article La succession du pape Flix IV [Mlanges, t. III, p. 239 et suiv.), puis dans le L. P., t. I, p. 282; P. Ewald les a donns aussi dans le Neues Archiv, t. X, p. 412.

    2 Voir le procs-verbal de ce concile, Thiel, p. 162 et suiv; cf. les lettres d'Hilaire, J. 560, 561.

    3 S. Martin, s. Augustin et autres avaient plus ou moins choisi et dsign leurs successeurs. Le concile romain de 499 admet la lgitimit de ce procd: Si quis... papa incolumi et eo inconsulto aut subscriptionem

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    aprs lui, son archidiacre Boniface, auquel il remit son pallium, en se rservant la facult de le lui reprendre s'il revenait la sant. De cela il fut dress un acte, que le pape fit afficher dans toutes les glises titulaires; les contrevenants y taient menacs d'excommunication. Le snat, de son ct, rendit un dcret portant confiscation de la moiti des biens pour quiconque, avant la mort du pape, s'occuperait d'lections ; de plus, il menaait d'exil les candidats qui se mettraient en avant.

    Le pape mourut le 22 septembre 530. Il parut aussitt que sa dcision n'avait pas satisfait tout le monde. Deux partis se formrent. La grande majorit des prtres, une soixantaine, avec une partie du snat, se porta la basilique Constantinienne et acclama le diacre Dioscore ; Boniface rallia le reste dans une grande salle du palais de Latran, qu'on appelait la basilique de Jules. Ils furent consacrs tous les deux et le schisme, de nouveau, divisa l'glise romaine.

    Boniface, fils de Sigisvult, parat avoir t de race germanique ; en tout cas son choix agrait aux souverains goths. C'tait un homme riche, bienfaisant, dont toute la carrire s'tait coule au service de l'Eglise romaine. Dioscore tait grec d'origine ; mais il avait, lui aussi, des titres la reconnaissance des Romains. C'est lui qui avait ngoci Ravenne la reconnaissance du pape Sym- maque et Constantinople l'extinction du schisme acacien. Si quelques exemples et quelques opportunits pouvaient tre allgus en faveur de son adversaire, il avait pour lui les canons, ces fameux canons grecs que les publications de Denys venaient de mettre la mode. Le 23e canon d'Antioche interdit formellement aux voques

    pro Eomano pontificata commodare aut pittacioproinittere aut sacramentum praebere temptaverit aut aliquod certe suragium polliceri, vel de hac causa privatis conventiculis factis deliberare atque decernere. ... Si quod absit transitus papae inopinatus evenerit, ut de sui electione successorie, ut supra placuit, non possit ante decernere ... .

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    de se dsigner un successeur. Il tait soutenu, jlans le clerg suprieur, par une majorit norme. Le snat tait divis. Si les choses fussent restes en l'tat, on ne sait ce qui aurait pu arriver. Mais Dioscore mourut au bout de vingt-huit jours et ses partisans eurent le bon esprit de se rallier Boniface.

    Celui ci usa sans modration d'une victoire inespre. Il exigea de ses prtres une rtractation humiliante, dont la formule s'est conserve x ; Dioscore y est trait d'intrus et charg d'anathmes. Boniface alla plus loin: il prtendit, lui aussi, se choisir un successeur. Encore n'attendit-il point l'avertissement de la maladie: ce n'est pas son lit de mort, c'est en plein synode, dans la basilique de Saint-Pierre, qu'il fit part son clerg de cette dtermination et lui prsenta signer un acte par lequel on s'engageait lui donner pour successeur le diacre Vigile. Il fallait mme prter serment devant la confession apostolique. Le clerg, terrifi sans doute par l'attitude du gouvernement ou influenc d'autre manire, cda compltement et en passa par toutes les volonts du pape.

    Peu aprs, cependant, par un revirement dont les causes nous chappent, Boniface II regretta cette trange dmarche. Il runit une nouvelle assemble, laquelle le snat prit part, et s'accusa d'avoir outrepass ses droits 2. On apporta devant la confession de saint Pierre un brasier allum ; il y jeta le dcret en faveur de Vigile. Le dcret contre Dioscore devait, lui aussi, tre retir, mais il ne le fut pas du vivant de Boniface, qui mourut le 17 octobre 532, fort regrett des pauvres de Rome 3.

    Les discordes recommencrent. Il se passa plus de deux mois avant que l'on pt donner un successeur au pape dfunt. Enfin, un prtre Jean, surnomm Mercure, du titre de Saint- Clment, fut consacr le 2 janvier 533. Pendant la vacance, les comptitions, les

    1 Date du 27 dcembre 530. 2 Henni se confessus est maiestatis, dit, un peu nergiquement, le L. P. 3 V. son pitaphe, L. P., t. I, p. 283.

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    libralits, les promesses simoniaques taient alles d'un tel train que la caisse de l'Eglise tait vide et qu'on avait t oblig de vendre les vases sacrs. Le nouveau pape, aussitt install, crut devoir agir auprs du gouvernement pour qu'on prit des mesures contre le retour de pareils excs. Le snatus-consulte de 530 n'avait pas t obi. Le roi le confirma par un dcret ', tendant et renforant les sanctions pnales. Le mal de la simonie s'tendait partout en Italie : l'dit vise non seulement les comptitions et les trafics de suffrages, mais aussi les ordinations obtenues prix d'argent. Ordre fut donn au prfet de Rome Salventius 2 de faire graver et le dcret royal adress au pape Jean et le snatus-consulte de 5-)0 sur des tables de marbre et de les afficher dans l'atrium de Saint-Pierre.

    Au mois de mai 5-35 le pape Jean II fut remplac par son archidiacre Agapit. (^elrii-ci sortait d'une grande famille romaine, celle qui avait dj donn l'Eglise le pape Flix I TI et qui devait lui donner plus tard saint (Jrgoire le Grand. Son pre, CJor- dien, prtre du titre des SS. Jean et Paul, avait t massacr en 501 aux cts du pape Symmaque. Agapit avait sa demeure paternelle en face de l'glise o officiait Mordi en. d'est cette maison que plus tard saint (-Irgoire transforma en monastre. Il y avait runi une bibliothque contenant les uvres des Pres de l'Eglise. De concert avec le puissant ministre (Jassiodore s il se proposait d'organiser Rome, probablement en cet endroit, une grande cole o, d'aprs le modle de l'ancienne cole d' Alexandrie et celui de l'cole syrienne de Nisi be, des matres choisis eussent enseign les saintes Ecritures et les lettres chrtiennes. La guerre, la terrible guerre gothique, vint dconcerter ces projets. L'Ecole romaine ne

    1 Var., IX, 15. 2 Var., IX, 16. :f Cassiodore, De inst, div. litt., prface. L. P., t. LXX, p. 1105.

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    250 LES SCHISMES ROMAINS AU VIe SICLE fut pas fonde. De la bibliothque d'Agapit il ne nous reste que l'inscription ddicatoire '. Les Goths, comme tous les barbares tablis dans l'empire, se civilisaient trop. Au contact de l'oisivet romaine ils contractaient des vices nouveaux et perdaient leurs qualits natives. Aprs Tho- doric, qui se contenta d'tre bienveillant aux Romains sans se ro- maniser lui-mme, les princes de sa famille se laissrent aller aux sductions, si puissantes en tous les temps, du milieu italien. La rgente Amalasonthe faisait donner son fils l'ducation d'un por- phyrognte, non celle d'un chef de guerriers. Thodat, neveu de Thodoric, s'nervait de son ct, se partageant entre le soin de ses domaines de Toscane, les aventures galantes et l'tude de la phi

    losophie platonicienne. En 534 (2 octobre) le jeune roi vint mourir. De la race des Amales, le seul reprsentant disponible c'tait lui, Thodat. Il pousa Amalasonthe, mais peu aprs il la fit emprisonner dans une le du lac Bolsne (30 avril 535).

    Cependant l'Afrique redevenait romaine, ou plutt devenait byzantine. Blisaire y avait dbarqu en 533 ; dans Carthage, tombe en son pouvoir, il avait inaugur la reprise de possession du pays oecnp depuis cent ans par les Vandales. L'anne suivante on lui, accorda, Constantinople, les honneurs du triomphe. En 535 il fut consul ordinaire. L'lan tait donn. En rclamant Lilybe (Marsala), possession vandale, le gouvernement de Justinien montrait l'intention de prendre pied en Sicile: dj il avait en sa possession toutes les les vandales, les Balares, la Corse, la Sardaigne. Par l'ouest et par le sud il commenait encercler l'Italie. Les princes goths s'y rsignaient. Ds le temps d'Athalaric, Amalasonthe cherchait cder la place Justinien et ngociait sous main cette intention. Thodat, ds avant d'tre roi, avait montr les mmes dispositions.

    1 L. P., t. I, p. 288.

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    Avec les vques Hypatius et Demetrius \ ngociateurs ecclsiastiques envoys au pape Jean II pour des questions de dogme, tait venu un ambassadeur laque, Alexandre, lequel avait trait secrtement de la restitution de l'Italie. Il remporta des promesses formelles d'Amalasonthe et de Thodat. L'anne suivante, un autre ambassadeur, Pierre, venu pour conclure dfinitivement, trouva la situation change, Amalasonthe morte et Thodat seul roi. Il le menaa d'une guerre immdiate, l'empereur ne pouvant manquer de se croire ls par l'assassinat d'une reine qu'il avait prise sous sa protection. En effet, Justinien fit envahir aussitt la Sicile et la Dalmatie. Terrifi, Thodat remit au lgat Pierre deux lettres pour Justinien, dans l'une desquelles il acceptait des conditions trs dures, tandis que dans l'autre il cdait compltement l'Italie. Celle-ci ne devait tre remise qu'au cas o l'empereur ne se contenterait pas de la premire. Naturellement Justinien les lut toutes les deux, accepta la seconde et renvoya Pierre pour prendre, de concert avec Blisaire, les mesures que comportait le changement de gouvernement. Blisaire tait dj en Sicile ; le Hl dcembre 535 il en achevait la conqute en forant les remparts de Paenne. Mais l'expdition envoye, en Dalmatie avait essuy un chec. Sur ces entrefaites, le lgat Pierre arrivait Ravenne. Cette fois, Thodat se montra trs fier, et, appuy par le sentiment national des Cloths, se dclara prt , rsister aux armes byzantines.

    Mais celles-ci taient plus redoutables qu'il ne semblait au pauvre roi. L'hiver n'tait pas termin que les Uoths avaient d vacuer la Dalmatie. Peu rassur, Thodat imagina d'envoyer le pape Agapit Constantinople, pour tcher d'arranger les choses et d'obtenir le rappel de Blisaire et de son arme. On tait en plein hiver. Le pape accepta ce pnible voyage, au terme duquel il trouva la ma-

    1 Ci-deesus, t. XXXV, p. 64.

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    ladie, puis la mort. Justinien, bien entendu, ne cda pas aux prires de Thodat, mme transmises par un ambassadeur aussi vnrable. Blisaire franchit le dtroit, et, au commencement de l't, vint mettre le sige devant Naples.

    Thodat se trouvait Rome au moment o l'on y apprit que le pape tait mort. On dit qu'il pesa sur l'lection, et que le sous- diacre Silvre, qui fut choisi, rencontra une opposition presque unanime \ Mais ces renseignements nous viennent d'une source suspecte. En tout cas, si Thodat avait cru trouver en Silvre un pape hostile aux Byzantins, l'vnement montra qu'il s'tait singulirement tromp. Du reste, les jours de son rgne taient compts, et aussi ceux de sa vie. Blisaire avait fini par entrer dans Naples, aprs un sige assez long, pendant lequel Thodat n'avait rien fait pour gner ses oprations. Indigns, les Goths se runirent en assemble dans la plaine pontine, au pied de la montagne des Volsques, et l ils acclamrent l'un d'entre eux, Vitigs, pour tre leur roi et les conduire l'ennemi. Le choix n'tait pas heureux. Au lieu de marcher tout de suite contre Blisaire, Vitigs s'en alla Ravenne se marier avec une sur d'thalaric, Matasonte, laissant Rome une faible garnison. Ceci se passait au mois d'aot. Peu aprs le nouveau pape envoyait au gnral de Justinien pour le prier de venir prendre possession de Rome. Blisaire y entra le 10 dcembre 536. Vers le mme temps, Thodat tait massacr aux environs de Ravenne.

    L'empire avait reconquis sa vieille mtropole, mais il fallait s'attendre ce qu'elle lui ft dispute. Vitigs vint bientt assiger Blisaire et le sige dura plus d'un an.

    1 Le L. P., dans la premire partie de la notice de Silvre, lui est extrmement hostile. On peut souponner le biographe d'avoir crit sous l'influence de Vigile, lequel avait tout intrt noircir son prdcesseur. L'lection d'un sous-diacre tait, Rome, chose insolite. Thodat avait fait procder l'ordination avant que l'acte d'lection ne ft sign. On signa aprs la crmonie, mais non sans quelque rsistance.

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    Parmi les intrigants que l'on voyait s'agiter chaque vacance du sige apostolique, le plus notable tait ce diacre Vigile dont Boniface II avait voulu faire son successeur. En ce temps l il recherchait le patronage des Groths. Les conqutes de Blisaire lui firent comprendre de bonne heure qu'il valait mieux s'orienter vers l'empire. Le pape Agapit l'ayant emmen Constantinople, il profita de son sjour pour se faire bien voir de l'impratrice Theodora. Cette princesse venait d'chouer dans ses combinaisons pour relever le parti monophysite. Agapit lui avait destitu son patriarche Anthime ; les affaires de Svre et de Thodose marchaient aussi trs mal : les dissidents semblaient au plus bas. Theodora s'entendit avec Vigile, et, en lui promettant son appui pour recueillir la succession d'Agapit, elle en tira des engagements plus ou moins prcis en faveur de ses plans elle.

    Vigile partit aussitt pour Rome, ramenant sans doute avec lui les restes du pape dfunt. Mais, quelque diligence qu'il et pu faire, il arriva trop tard : Silvre tait dj install. Il fallut attendre. Pendant que Blisaire mettait Rome en tat de dfense, Vigile groupait autour de lui les mcontents et travaillait l'opinion. Il avait t recommand Blisaire et surtout sa femme Antonine, intrigante audacieuse et sans scrupules. Blisaire aurait bien voulu se tirer honntement de cette affaire. Supposant, avec raison, que l'impratrice tenait plutt aider les Monophysites qu' faire les affaires de Vigile, il conseillait Silvre de concder lui-mme ce que l'on attendait de son concurrent ]. Silvre s'y refusa. Le sige venait de commencer 2. On fabriqua une lettre par laquelle le pape

    1 D'aprs le rcit du L. P., vie de Silvre, 2e partie, Theodora elle- mme aurait tent d'amener Silvre ses vues. Liberatile (e. 22) raconte les choses comme je le fais ici. Son tmoignage me semble concorder mieux avec la suite des rapports entre Vigile et Theodora.

    - Dans les premiers jours de mars 537 (Hodgkin, Italy and her invaders, t. IV, p. 127, note).

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    tait cens promettre au roi des Goths de lui livrer la porte Asi- naria, voisine du Latran. Silvre, pour faire tomber les soupons, se retira Sainte-Sabine, sur l'Aventin. C'est de l que, mand par Blisaire, il se rendit au palais du Pincio, l'ancienne demeure des Anicii Probi, o le patrice avait son quartier-gnral. Une premire fois on le laissa rentrer chez lui. La seconde fois les clercs de sa suite ayant t retenus dans les antichambres, il pntra, accompagn du seul Vigile, dans une pice o se tenaient Antonine et Blisaire. Ils lui reprochrent sa prtendue trahison. Deux clercs, appels alors, lui enlevrent son pallium et le revtirent d'un liabit monacal ; puis ils sortirent et annoncrent que le pape tait devenu moine. On ne le revit plus Rome. C'est plus tard seulement qu'on apprit qu'il avait t embarqu et conduit en Lycie, o l'vque de Patare avait t charg de le garder.

    Blisaire runit le clerg et fit procder l'lection d'un autre pape. Vigile fut acclam, non sans quelque opposition, et ordonn le 29 mars 53 7.

    Cependant l'vque de Patare, instruit par Silvre des circonstances de sa dposition, eut le courage de prendre sa dfense. Il partit pour Constantinople et le palais fut bientt rempli de ses protestations Comment, disait-il, a-t-on pu dpossder ainsi l'vque d'un tel sige t II y a de par le monde beaucoup de rois, mais aucun d'eux n'est comme ce pape, la tte de l'Eglise entire. Et on l'a chass de son sige ! 1.

    Justinien lui donna raison. Il prescrivit de ramener Silvre Rome et d'enquter sur les lettres d'aprs lesquelles on l'avait condamn. Si elles taient authentiques, on le laisserait vivre en vque 2

    1 Multos esse dicens in hoc mundo reges, et non esse unum sicut ille papa est super Ecclesiam mundi totius, a sua sede expulsus (Libe- ratus, 22).

    2 In quacumque civitate episcopus degeret (Liberatila, l. c). J'entends cela d'un exil, non de la mise en possession d'un autre sige episcopal. Dans l'espce, Silvre aurait t coupable de haute trahison et passible d'une peine capitale.

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    hors de Rome ; si elles taient fausses, on lui rendrait son glise. En vain Theodora voulut-elle empcher l'excution de cet ordre ; en vain l'apocrisiaire Pelage s'empressa t-il de porter aux endroits opportuns les commandements de l'imperatrice : Silvre fut ramen en Italie.

    Mais Vigile tait sur ses gardes. Il parvint sans doute, grce la faveur de Blisaire et aux intrigues d'Antonine, faire en sorte que l'enqute tournt contre son rival. Puis il se chargea de pourvoir son internement. Silvre fut envoy dans l'le de Pal- maria, en vue de mont Circe; il mourut misrablement L.

    Ainsi dbarrass de son prdcesseur et satisfait dans son ambition, Vigile s'appliqua au gouvernement de son glise, et, en particulier, rparer les dsastres causs par le long sige que Rome venait de subir. Pendant un an et plus Blisaire avait russi repousser tous les assauts. Mais quel prix! Tous les abords de Rome taient dvasts, les aqueducs coups; les difices religieux, basiliques et cimetires extermins >>, comme, dit un tmoin oculaire. Pendant que la guerre gothique se poursuivait sur d'autres thtres, Vigile s'employa la restauration des sanctuaires. Il nous reste encore des inscriptions qui tmoignent de son activit en ce genre de choses. Elles sont en vers. y avait encore des versificateurs, mme dans le clerg. Arator, un haut fonctionnaire de la cour de Ravenne, entr sur le tard dans les ordres, mit en hexamtres les Actes des Aptres, et ce jeu d'esprit fut l'objet d'une lecture solennelle, en 544, dans la basilique impriale de S. Pierre-s-liens.

    Au fond de son palais de Latran le pape Vigile pouvait jouir de la paix reconquise. Autour de lui Rome, sinon l'Italie, vivait

    1 Un des serviteurs d'Antonine, Eugne, fut ml cette affaire, que Procope, dans son Histoire secrte (c. 1) qualifie de y.-. (forfait sacrilge); il impute Antonine la mort de Silvre (-* -^,.-'^). Suivant Liberatus, Silvre serait mort de faim, inedia, sous l'il de deux clercs de Vigile. Le L. P., moins autoris, dit que Vigile le fit alimenter pane tribulationis et aqua angustiae.

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    dans un calme qui contrastait heureusement avec l'agitation des annes prcdentes. Clerg et fidles, tout le monde, en dpit de ses fcheux dbuts, avait accept son autorit. Mais il semble que son sommeil devait tre troubl et par le souvenir tragique du malheureux Sii vre et par des proccupations au sujet de l'impratrice Theodora, laquelle il n'avait pas donn les satisfactions qu'elle attendait de lui et qui n'tait pas femme le lui pardonner. Sans dfense contre ses remords, il se gardait de son mieux contre la terrible souveraine. Un de ses diacres, Pelage, qui lui tait particulirement dvou, rsidait Constantinople en qualit d'apocri- siaire et tenait l'il ouvert sur tout ce qui pouvait se passer au dtriment de son matre. Pelage tait un homme de tte et d'nergie, trs considr en Italie, trs bien vu la cour. Nous l'avons dj vu l'uvre, tant au service de Vigile lui-mme que dans les affaires de l'glise d'Alexandrie. Son rle va se poursuivre longtemps. C'est vraiment, aux temps o nous sommes, le personnage le plus important de l'glise romaine.

    L. Duchesse.

    InformationsAutres contributions de Louis DuchesneCet article cite :M. l'abb L. Duchesne. La succession du pape Flix IV, Mlanges d'archologie et d'histoire, 1883, vol. 3, n 1, pp. 239-266.

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