L'épiscopat du haut Moyen Âge

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    29-Oct-2015

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<ul><li><p>Steffen PATZOLD </p><p>L'piscopat du haut Moyen ge du point de vue de la medievistique allemande </p><p>RSUM L'article prsente un bilan de l'historiographie allemande consacre l'piscopat du haut Moyen ge (principalement entre le xc et le xnc s.). Jusqu' aujourd'hui ce sont deux tendances qui conditionnent la recherche allemande sur l'piscopat : les mdivistes s'intressent aux relations de l'piscopat avec le roi, et aux liens de parent des vques, que la medievistique dcrit en recourant la prosopographie. Dans l'historiographie allemande, l'piscopat est donc analys dans le cadre d'un modle dualiste , on regarde l'vque imprial entre la royaut et l'aristocratie . Les origines de ce modle rsident dans le changement paradigmatique que constitua, dans les annes 1930 et 1940, la Neue Verfassungsgeschichte. Le prsent article cherche surmonter le modle dualiste et propose de considrer l'piscopat comme une lite proprement ecclsiastique, dont le pouvoir et la position dans la socit n'taient pas seulement fonds sur la dlgation des droits royaux ou sur les liens de parent avec les aristocrates laques, mais sur des bases spcifiques, qui taient ecclsiastiques et sacres. </p><p>ZUSAMMENFASSUNG Der Beitrag analysiert die deutsche Forschung des 20. Jahrhunderts zum Episkopat des fruheren Mittelalters. Hier lassen sich deutlich zwei Forschungsschwerpunkte erkennen: zum einen verschiedenartigste Studien zum Verhltnis zwischen Bischfen und Knig, zum anderen prosopographische Untersuchungen zur sozialen Herkunft und zur adligen Verwandtschaft der Prlaten. Der Episkopat wird von deutschen Medivisten demnach in der Regel mit einem dualistischen Modell erfaBt : Bischfliches Handeln wird aus der Stellung der Reichsbischfe zwischen Knigtum und Adel heraus erklrt. Die Ursprunge dieser Sichtweise liegen in Konzepten von Herrschaft und Verfassung, die in der deutschen Forschung der 1930er und 40er Jahre erarbeitet worden sind. Der vorliegende Beitrag pldiert dafr, das zweipolige Modell zu uberwinden und Bischfe als eine spezifische geistliche Elite jenseits von Knigtum und Adel zu betrachten. </p><p>Au moins par un aspect, la medievistique ressemble l'glise catholique : toutes les deux affichent un idal universel, mais dans la pratique, elles restent toujours caractrises par des traditions nationales spcifiques. Mme si, au cours du xxe s., les conceptions historiques et les mthodes de recherche ont dpass les frontires et se sont influences les unes les autres, et mme si l'histoire mdivale est devenue une discipline internationale, on peut encore aisment observer mainte particularit nationale1. Dans le prsent expos, qui cherche prsenter un bilan de l'his- </p><p>* Je remercie M. le Docteur Thomas Linhard, Paris, pour sa correction prcise de ma traduction franaise et pour m'avoir clair sur les diffrences entre quelques concepts-cls de l'historiographie franaise et allemande. </p><p>1. Les remarques fondamentales de Marc Bloch restent d'actualit : cf. M. Bloch, Pour une histoire compare des socits europennes , Revue de synthse historique, 46, 1928, p. 15-50 ; sur les xc et xr s., voir aussi T. Reuter, Knig, Adelige, Andere : 'Basis' und 'berbau' in ottonischer Zeit , dans Ottonische Neuanfange. Symposion zur Ausstellung Otto der Grojie, Magdeburg und Europa , d. B. Schneidmuller et S. Weinfurter, Mayence, 2001, p. 127-150, ici p. 132-136. Il suffit de comparer deux livres traitant du mme sujet pour s'apercevoir des principales diffrences p. ex. les tudes respectives de G. Althoff, Verwandte, Freunde und Getreue. Zum politischen Stellenwert der Gruppenbindungen Cahiers de civilisation mdivale, 48, 2005, p. 341-358. </p></li><li><p>342 CAHIERS DE CIVILISATION MDIVALE, 48, 2005 STEFFEN PATZOLD </p><p>toriographie allemande consacre l'piscopat du haut Moyen ge (principalement entre le Xe et le xir s.), on a prfr viter une simple liste chronologique des tudes les plus importantes2 : on essaiera au contraire de s'attacher plus particulirement aux courants qui ont amen les mdivistes allemands des questions et des mthodes bien spcifiques dans leur tude des vques au Moyen ge. tant donn le volume impos au prsent article, on ne pourra fatalement qu'esquisser les grandes lignes de ce dveloppement ; mais peut-tre cette contrainte contribuera-t-elle la clart de l'argumentation. Celle-ci procdera en trois tapes : je rappellerai d'abord quelques prsupposs de la mdivistique allemande au xxe s., en particulier lorsque ceux- ci conditionnaient la recherche sur l'piscopat. Puis je m'efforcerai de montrer que ces hypothses ont abouti un modle dualiste, qui a guid bien des mdivistes allemands durant des dcennies, et qui est encore sensible dans l'historiographie consacre ce domaine. Enfin, ce bilan histo- riographique pourra tre nuanc par une prsentation plus dtaille de quelques tudes choisies. </p><p>I. Le cadre mthodologique : La Neue Verfassungsgeschichte et les recherches prosopogra- phiques consacres l'aristocratie </p><p>Dans tous les domaines de l'histoire mdivale, les traditions nationales ont impos leur marque ; mais leur influence fut rarement aussi dterminante que dans l'historiographie allemande consacre la priode comprise entre le Xe et le xir s. En Allemagne, la fin de l'Empire carolingien tait vue comme le dbut de l'histoire nationale (mme si la date prcise de cette naissance tait sujette controverse3). La priode prcdant la Querelle des Investitures, celle de l'Empire des Ottoniens et Saliens jusqu' Henri III, fut considre au xixe s. comme l'apoge de la splendeur impriale allemande ; Canossa, o Henri IV fit pnitence en 1077, est devenu un lieu de mmoire allemand ; et le temps des Staufen apparaissait comme la dernire phase de prosprit du Moyen ge allemand. On ne peut vouloir rsumer et expliquer la recherche allemande consacre ces trois sicles sans prendre en compte cette conception rarement explicite, mais assurment trs influente : alors que les Franais voquent la fin de l'poque carolingienne en 888 ou 987, que les Anglais considrent la conqute de 1066 comme une rupture profonde dans leur histoire, les ruptures fondatrices dans la perspective allemande taient, d'une part, la mort de Louis l'Enfant en 911 (ou l'lection d'Henri Ier en 919), et d'autre part, la fin du gouvernement de Frdric II en 1250, marquant le dbut du grand Interrgne. C'est entre ces deux vnements que les Allemands situaient les origines de leur propre nation. Certes, il y a longtemps que les mdivistes ont remis cette image en cause, pour montrer qu'elle tait irrecevable par bien des aspects ; et pourtant, le carcan intellectuel national a durablement influenc la recherche allemande. C'est ainsi que l'on peut expliquer, au moins en partie, pourquoi les mdivistes intresss par le Xe, le XIe et le xne s. se penchaient presque exclusivement sur l'histoire de l'Empire, laissant quelques rares spcialistes le soin d'tudier d'autres espaces europens. Et c'est peut-tre galement cette tournure nationale qui explique pourquoi cette histoire de l'Empire tait gnralement crite comme l'histoire des rois et de leurs grands, laissant la majorit du peuple dans l'ombre. Dans la recherche allemande consacre l'piscopat, ces deux tendances sont nettement sensibles : le plus grand nombre des historiens ne s'est intress qu' l'espace imprial, ne se tournant que rarement vers l'piscopat des autres rgions d'Europe </p><p>im frilheren Mittelalter, Darmstadt, 1990, et de R. Le Jan, Famille et pouvoir dans le monde franc (vif - Xe sicle). Essai d'anthropologie sociale, Paris, 1995 (Histoire ancienne et mdivale, 33) ; les mobiles, la terminologie, les mthodes et les ides de base diffrent visiblement. </p><p>2. Pour une vue d'ensemble de l'glise allemande, crite l'usage des tudiants, cf. M. Borgolte, Die mittelalter- liche Kirche, Munich, 1992 (Enzyklopdie deutscher Geschichte, 17) ; ou T. Vogtherr, Kirche im Mittelalter, Cologne, 2002 (UTB fur Wissenschaft 2361. Das Mittelalter. GrundriB einer Epoche, 1) ; pour une synthse rcente abordant la mme priode que le prsent article, cf. G. Tellenbach, Die westliche Kirche vom 10. bis zum friihen 12. Jahrhundert, Gttingen, 1988 (Die Kirche in ihrer Geschichte, 2 F, 1). </p><p>3. Un bon rsum de la discussion est fourni par J. Ehlers, Die Entstehung des deutschen Reiches, Munich, 1994 (Enzyklopdie deutscher Geschichte, 31) ; cf. aussi H.-W. Goetz, Moderne Medivistik. Stand und Perspektiven der Mittelalter for schung, Darmstadt, 1999, p. 185-193. </p></li><li><p>L'PISCOPAT DU HAUT MOYEN GE 343 </p><p>occidentale, de Byzance ou du monde slave4. En mme temps, l'piscopat ne retient l'attention que comme partenaire ou adversaire du roi un point de vue qui se reflte dans l'omniprsence du terme de Reichsepiskopat l'piscopat imprial. Un autre point essentiel pour comprendre l'historiographie allemande sur l'piscopat du haut Moyen ge rside dans le changement paradigmatique que constitua, dans les annes 1930 et 1940, la Neue Verfassungsgeschichte5. Cette nouvelle orientation tait clairement influence par la politique contemporaine6 : elle avait pour but d'effacer la reprsentation du Moyen ge qui avait t transmise par le xixe s., et qui tait fonde sur une ide librale de l'tat ; au lieu d'envisager les lois d'tat , les institutions du gouvernement , les charges des fonctionnaires , les droits du souverain , et ainsi de suite, on postula dsormais que l'essence du Moyen ge tait en relation avec une nature germanique7. C'est alors que le terme de Herrschaft8 devint un concept-cl de la mdivistique allemande, permettant de dsigner simultanment deux pouvoirs entre lesquels les historiens imaginaient un conflit permanent : d'une part, la domination d'une aristocratie qui aurait aspir l'autonomie, et d'autre part, celle du roi qui aurait essay de matriser ces tendances centrifuges des aristocrates. Et cette optique continua d'influencer la mdi- </p><p>4. Il faut voquer ici la thse controverse de R. Pauler, Das Regnum Italiae in ottonischer Zeit. Markgrafen, Grafen und Bischfe als politische Krfte, Tbingen, 1982 (Bibliothek des Deutschen Historischen Instituts in Rom, 54), elle-mme limite et c'est rvlateur au nord de l'Italie, contrl par les Ottoniens ; on consultera galement les tudes de l'historien du droit G. Dilcher (et notamment Bischof und Stadtverfassung in Oberitalien , Zeitschrift der Savigny- Stiftung fur Rechtsgeschichte, Germanistische Abteilung, 81, 1964, p. 225-266) ; cf. galement la monumentale thse d'habilitation de R. Kaiser, Bischofsherrschaft zwischen Knigtum und Furstenmacht. Studien zur bischflichen Stadtherrschaft im westfrnkisch-franzsischen Reich im fruhen und hohen Mittelalter, Bonn, 1981 (Pariser historische Studien, 17), ainsi que les autres publications de Kaiser sur la France, p. ex. Munzprivilegien und bischfliche Miinzprgung in Frankreich, Deutschland und Burgund im 9.-12. Jahrhundert , Vierteljahrschrift fur Sozial- und Wirtschaftsgeschichte, 63, 1976, p. 289- 338 ; Id., Teloneum episcopi. Du tonlieu royal au tonlieu piscopal dans les civitates de la Gaule (vp-xip sicle) , dans Histoire compare de l'administration (iv-xvnr sicles). Actes du XIVe colloque historique franco-allemand. Tours, 27 mars - 1" avril 1977, d. W. Paravicini et K. F. Werner, Munich/Zurich, 1980 (Beihefte der Francia, 9), p. 469-485 ; Id., Les vques de Langres dans leur fonction de 'missi dominici' , dans Aux origines d'une seigneurie ecclsiastique : Langres et ses vques vir-xr s. (Actes du colloque de Langres-Ellwangen), Langres, 1986, p. 91-111 ; Id., Royaut et pouvoir piscopal au nord de la Gaule (viF-ixe sicles) , dans La Neustrie. Les pays au nord de la Loire de 650 850. Colloque historique international, d. H. Atsma, Sigmaringen, 1989, t. 1 (Beihefte der Francia, 16/1), p. 143- 160 ; - Id., Les vques neustriens du Xe s. dans l'exercice de leur pouvoir temporel d'aprs l'historiographie mdivale , dans Pays de Loire et Aquitaine de Robert le Fort aux premiers Captiens. Actes du Colloque scientifique international tenu Angers en septembre 1987, d. O. Guillot et R. Favreau, Poitiers, 1997, p. 117-143. </p><p>5. Cf. M. Borgolte, Sozialgeschichte des Mittelalters. Eine Forschungsbilanz nach der deutschen Einheit, Munich, 1996 (Historische Zeitschrift Beihefte, Neue Folge, 22), p. 37-48 ; Goetz (op. cit. n. 3), p. 174-175. Pour un rsum des tudes les plus importantes du point de vue italien, cf. G. Tabacco, La dissoluzione mdivale dello stato nella rcente storiografia , Studi medievali, srie terza, 1, 1960, p. 397-446, p. 426-440 ; dans la perspective amricaine : B. Arnold, Count and Bishop in Mdival Germany. A Study of Rgional Power, 1100-1350, Philadelphie, 1991, p. 1-9. </p><p>6. Cf. l'article fondamental de F. Graus, Verfassungsgeschichte des Mittelalters , Historische Zeitschrift, 243, 1986, p. 529-589 ; voir aussi G. Algazi, Otto Brunner 'konkrete Ordnung' und Sprache der Zeit , dans Geschichtsschreibung als Legitimationswissenschaft 1918-1945, d. P. Schttler, Francfort-sur-le-Main, 1997 (Suhrkamp-Taschenbuch Wissenschaft, 1333), p. 166-203 ; Id., Herrengewalt und Gewalt der Herren im spten Mittelalter : Herrschaft, Gegenseitigkeit und Sprachgebrauch, Francfort-sur-le-Main, 1996. </p><p>7. O. Brunner, Land und Herrschaft. Grundfragen der territorialen Verfassungsgeschichte sterreichs im Mittelalter, Darmstadt, 1973 [rimpr. du 5e tirage, Vienne, 1965, lrc d. 1939], et W. Schlesinger, Die Entstehung der Landesherr- schaft. Untersuchung vorwiegend nach mitteldeutschen Quellen, Dresde, 1941 (Schsische Forschungen zur Geschichte, 1) [rimpr. Darmstadt, 1964] ; cf. aussi Id., Herrschaft und Gefolgschaft in der germanisch-deutschen Verfassungsgeschichte , dans Herrschaft und Staat im Mittelalter, d. H. Kmpf, Darmstadt, 1960 (Wege der Forschung, 2), p. 135- 190; et O. Brunner, Moderner Verfassungsbegriff und mittelalterliche Verfassungsgeschichte, ibid., p. 1-19 [d'abord 1939]. W. Rsener, Adelsherrschaft als kulturhistorisches Phnomen. Paternalismus, Herrschaftssymbolik und Adelskritik , Historische Zeitschrift, 268, 1999, p. 1-33, ici p. 10-11, donne un rsum prcis des ides de Brunner. </p><p>8. Il n'est pas facile de traduire en franais ce concept central, et l'on hsite utiliser les termes pouvoir , puissance ou domination : pour les mdivistes allemands, la Herrschaft mdivale n'tait pas une relation hirarchique entre plusieurs acteurs, fonde sur la commandement de l'un et sur l'obissance des autres. Elle tait plutt une relation bilatrale, axe sur la fidlit germanique : Le Herr tait oblig de protger ses hommes, qui lui devaient en retour aide et conseil. H. Dannenbauer, Adel, Burg und Herrschaft bei den Germanen. Grundlagen der deutschen Verfassungsentwicklung , dans Herrschaft und Staat (op. cit. n. 7), p. 66-134 [lre d. 1941], affirmait que cette relation sociale tait dj en place chez les Germains. </p></li><li><p>344 CAHIERS DE CIVILISATION MDIVALE, 48, 2005 STEFFEN PATZOLD </p><p>vistique, mme aprs la Seconde Guerre mondiale : ainsi, en 1970, Karl Bosl put affirmer sans ambages dans le Gebhard il s'agissait alors du plus important manuel d'histoire allemande : le face--face entre le...</p></li></ul>