LEONARD DE VINCI : géologie et simultanéité du temps

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    LEONARD DE VINCI :gologie et

    simultanit du tempsDINO DE PAOLI

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    Je me suis longtemps interrog propos de la fascination quexeraient montagnes et ro-chers sur Lonard de Vinci.

    Pourquoi utilisait-il dans toutes ses peintures ces formes incroyables de rochers, ces collines ou montagnes comme arrire-plan ? Je ne suis pas peintre, mme si jaime regarder les peintures, et je ne chercherai donc pas de rponse en termes de tech-niques de peinture.

    Jaime les montagnes et je peux donc comprendre la fascination quelles exeraient sur Lonard. Il sest rendu sur le mont Rose et bien dautres montagnes, mais ceci ne constitue videmment pas une rai-son suffisante. Ses rochers sont trs tranges du fait quils sont la fois prcis et irrels.

    Pour percer ce mystre, jai tent de regarder dans les notes de Lonard, dans un domaine que je connais un peu mieux que la pein-ture : ses dcouvertes scientifiques. Je crois que les rsultats de cette investigation valent la peine dtre prsents, en particulier ceux qui ne connaissent Lonard que par ses peintures.

    Je connaissais dj les mthodes et les rsultats innovants introduits par Lonard 1. Cependant, en tu-diant nouveau ses carnets, je me suis concentr davantage sur ses re-cherches tonnantes en matire de gologie et jai revcu ltonnement caractristique de celui qui est con-front Lonard pour la premire fois. L encore, jai d combattre les doutes et les dsirs.

    Le physicien et philosophe Pierre Duhem disait des travaux de Lonard en gologie quils constituaient sans doute son invention la plus acheve

    et la plus durable. Ce jugement est sans doute correct, mais la vrit est peut tre encore plus choquante : la gologie ntait que lune de ses nombreuses inventions inacheves, mais durables ; nous reviendrons sur ce que nous entendons par inache-ves . La gologie est certainement un domaine crucial parmi ses nom-breuses dcouvertes et peut-tre la cl pour expliquer les arrire-plans de ses peintures. Toutefois, si cest bien le cas, une question vient im-mdiatement lesprit : comment Lonard considrait-il les monta-gnes ? Avec le regard froid dun go-logue ou la vision tout en couleurs dun artiste ? Avec les deux ? De fa-on combine ? Poser ces questions fait surgir immdiatement un autre personnage : Goethe, gologue, amoureux des montagnes et artiste. Mais les analogies savrent quel-ques fois trompeuses.

    Confront Lonard, on sait quil existe toujours un danger : essayer de faire entrer sa pense dans le ca-dre troit de la ntre. Cest une erreur que lon trouve dans la plupart des livres ou articles sur lui, mais cest un travers difficile, voire impossible, viter. Son esprit facettes multiples est tellement complexe quune nou-velle dimension surgit sans cesse, si bien que Lonard lui-mme, comme dans ses peintures, produit la sen-sation trange qui nat lorsque lon se trouve devant quelque chose qui apparat la fois comme inachev et parfait.

    Cest ce sentiment qui amne le lecteur ou lobservateur, si celui-ci est honnte, aux doutes, tourments et attentes. La peur et le dsir fu-sionnent soudainement, comme si lon tait sur le point de dcouvrir un grand secret , comme si Lo-nard avait t envoy dun autre monde avec un message voil sur la vrit. Comme un ancien prophte, comme le personnage bien-aim de Lonard, saint Jean-Baptiste.

    Nous connaissons dautres grands artistes qui sintressrent la science, Goethe entre autres. Nous connaissons de grands philo-sophes qui furent aussi inventeurs de gnie, comme Leibniz. Et nous connaissons de grands scientifiques qui aimaient et qui pratiquaient lart, notamment Cantor et Einstein. Mais au risque de rpter une banalit, Lonard est unique. Passer de ses notes scientifiques ses peintures

    Et toi, homme, qui grce mes travaux, contemples les uvres merveilleuses de la nature, si tu estimes que lacte de les dtruire est atroce, rflchis quil est infiniment plus atroce danantir une vie humaine. Tu devrais songer que ce conglomrat qui te semble dune subtilit merveilleuse nest rien compar lme qui habite cette construction, et en vrit, quoi que celle-ci puisse tre, cest une cause divine [...].

    Lonard de Vinci [Feuillets A 2r.]

    Dino De Paoli est lauteur de nombreux articles sur Lonard de Vinci, dont Lonard de Vinci et la dynamique des fluides , Collection Fusion, Vol. 1, Editions Alcuin, janvier 2001.

    Nous ftons cette anne le 550e anniversaire de la naissance de Lonard de Vinci. Cest loccasion, pour nous, daborder un domaine de recherche moins connu chez ce gnie universel : la gologie. Pourtant, l aussi, Lonard avait des ides rvolutionnaires, une poque o lon avait soit linterprtation littrale de la Bible, soit la thorie matrialiste dAristote selon laquelle les fossiles taient le produit dune force gnrative prsente dans les roches elles-mmes et active par linfluence des toiles. Nous verrons galement comment ces recherches rejoignaient sa fascination des montagnes et des cavernes, magnifiquement reprsentes dans ses peintures.

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    malheureusement, il nexiste pas denregistrement de sa musique puis de nouveau ses carnets cre un effet unique : les images, les mouvements, les dcouvertes appa-raissent ici et l, mais toujours avec un sens de lunicit de son esprit crateur. Sens quil est impossible de reproduire pleinement puisque beaucoup dentre nous narrivent tout simplement pas atteindre lesprit de Lonard.

    Par consquent, au lieu daccepter limage chiaroscuro clair-obscur quil apprciait tant, nous prenons peur et nous nous prcipitons vers la pleine lumire, vers le monde cart-sien du clair et prcis , de ce qui se conoit bien et snonce clairement. Nous recherchons des axiomes et des thormes, des dductions ou inductions, pour aboutir des for-mules claires, alors que Lonard na crit que des notes, dessin quelques schmas et peut passer dune ide une autre en moins de cinq lignes. Il a laiss des dessins non termins et des images nigmatiques, [...] car le peintre fera une infinit de choses que le langage ne saura jamais dsigner faute de mots appropris . [CU 6v.] Et malgr tout, il reste toujours ex-trmement rigoureux et arrive des rsultats prcis.

    Nous sommes parfois pris de peur par les motions quil provoque dans notre propre esprit, le tour-billonnement que peut induire son Adoration des Mages ou sa Bataille dAnghiari, la Sainte Anne ou la Cne. Pas besoin de se transformer en ro-mantique pour tre submerg par les flux, les vortex de la nature ou par les nigmes. Tel est lattrait de Lonard, tout en tant capable, dans le mme temps, dinduire leffet calmant d la prsence dun intelligible. Quel-que chose que Schiller a dcrit avec force dans son pome intitul Les paroles de la foi : Et quand tout circule dans un ternel changement, dans ce changement persiste un esprit immuable. 2

    O est situ un tel esprit ? Si lon considre que cette question est inutile, il faut se poser la question suivante : pourquoi la sainte Anne (dans le dessin de Londres) ou le Jean-Baptiste pointent vers l ext-rieur de leur cadre spatio-temporel. La rponse nest videmment pas que Lonard se contentait de faire du symbolisme. Ds le moment o nous tombons dans lerreur de rechercher

    des symboles, nous sommes plongs dans lambigut troublante de Jean-Baptiste ou lambigut sduisante du sourire de Mona Lisa, ou encore, plus probablement, nous nous re-trouvons en face du sourire ironique de Lonard lui-mme nous disant : Fais ton travail pour mener bien ton objectif et ce que tu veux dire. Cest--dire que, lorsque tu dessines une figure, considre bien de qui il sagit et ce que tu dsires quil fasse. [CA 341 r.]

    La peur et le dsir : cest un m-lange de sentiments qui intervient souvent lorsque nous contemplons les uvres de Lonard, parce que nous sentons la confrontation prochaine avec quelque chose d inconnu ou d incertain . Dailleurs, Lonard crivait, alors quil tait encore relativement jeune : Pouss par un dsir ardent, anxieux de voir labondance des formes varies et tranges que cre

    lartificieuse nature, ayant chemin sur une certaine distance entre les rocs surplombants, jarrivai lorifice dune grande caverne, et my arrtai un moment, frapp de stupeur, car je ne mtais pas dout de son exis-tence ; le dos arqu, la main gauche treignant mon genou tandis que de la droite jombrageais mes sourcils abaisss et froncs, je me penchais continuellement, de ct et dautre, pour voir si je pouvais rien discerner lintrieur, malgr lintensit des tnbres qui y rgnaient. Aprs tre rest ainsi un temps, deux motions sveillrent soudain en moi : crainte de la sombre caverne menaante, dsir de voir si elle recelait quelque merveille. [BM 155r.]

    Cette mtaphore de la caverne nous ramne notre sujet : les mon-tagnes et la gologie. Quels sont les secrets contenus dans la sombre ca-verne ? Avant de les explorer, faisons un rappel biographique.

    La vie de Lonard

    LEurope en gnral, et en parti-culier lItalie, fut momentanment le centre dune explosion dinnovations dans les domaines de la science, de la politique, de lconomie et de lart. La Rpublique de Florence tait lun des principaux centres de cet essor. Cest au milieu de ce processus, re-fltant ses accomplissements et ses limites, que naquit Lonard le 15 avril 1452, Vinci, petite ville pro-che de Florence. Le futur matre de lambigut en tait lui-mme issu : il naissait de lunion illgitime dun notable local et dune paysanne. A lge de 15 ans, il est envoy comme apprenti chez le sculpteur le plus renomm de Florence. Il y apprend la peinture, la sculpture, la fonderie des mtaux, la perspective, larchi-tecture, lanatomie et y effectue des tudes plus gnrales sur la nature. Il sest