l'Efficacité Symbolique de Lévi-Strauss

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Le premier grand texte magico-religieux connu, relevant des cultures sud-amricaines.Il s'agit d'une longue incantation, dont la version indigne occupe dix-huit pages.L'objet du chant est d'aider un accouchement difficile. Puis l'auteur analyse la thrapeutique shamanique comme un processus de psychothrapie.

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  • Revue de l'histoire des religions

    L'efficacit symboliqueClaude Lvi-Strauss

    Citer ce document / Cite this document :

    Lvi-Strauss Claude. L'efficacit symbolique. In: Revue de l'histoire des religions, tome 135, n1, 1949. pp. 5-27.

    doi : 10.3406/rhr.1949.5632

    http://www.persee.fr/doc/rhr_0035-1423_1949_num_135_1_5632

    Document gnr le 19/10/2015

  • L'Efficacit Symbolique1

    Le premier grand texte magico-religieux connu, relevant des cultures sud-amricaines, qui vient d'tre publi par MM. Wassen et Holmer, jette un jour trs nouveau sur certains aspects de la cure shamanistique, et pose des problmes d'interprtation thorique que l'excellent commentaire des diteurs ne sufft certes pas puiser. Nous voudrions en

    4 reprendre ici l'examen, non dans la perspective linguistique ou amricaniste sous laquelle le texte a t surtout tudi2, mais pour tenter de dgager ses implications gnrales.

    Il s'agit d'une longue incantation, dont la version indigne occupe dix-huit pages dcoupes en cinq cent trente-cinq versets, recueillie d'un vieil informateur de sa tribu par l'Indien Cuna Guillermo Haya. On sait que les Cuna habitent le territoire de la Rpublique de Panama, et que le regrett Erland Nordenskild feur avait consacr une attention particulire ; il parvint mme former des collaborateurs parmi les indignes. Dans le cas qui nous intresse, c'est aprs la mort de Nordenskild que Haya fit parvenir son successeur, le Dr Wassen, un texte rdig dans la langue originale, et accompagn d'une traduction espagnole la rvision de laquelle M. Holmer devait donner tous ses soins.

    L'objet du chant est d'aider un accouchement difficile. Il est d'un emploi relativement exceptionnel, puisque les femmes indignes de l'Amrique centrale et du Sud accouchent plus aisment que ce n'est le cas dans notre socit. L'intervention

    1) Cet article est ddi Raymond de Saussure. " 2) Nils M. Holmer et Henry Wassen, Mu-Ignla or the Way of Muu, a mdecine

    song from the Cunas of Panama, Goteborg, 1947. ,

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    du shaman est donc rare, et elle se produit la demande, et en cas d'chec, de la sage-femme. Le chant dbute par un tableau du dsarroi de cette dernire, dcrit sa visite au sha- man, le dpart de celui-ci pour la hutte de la parturiente, son arrive, ses prparatifs consistant en fumigations de fves de cacao brles, invocations, et confection des images sacres ou nuchu. Ces images, sculptes dans des essences prescrites qui leur donnent l'efficacit, reprsentent les esprits protecteurs, dt>nt le shaman fait ses assistants, et dont il prend la tte pour les emmener jusqu'au sjour du Muu, puissance responsable de l'a formation du ftus. L'aecouchement difficile s'explique, en effet, parce que Muu a outrepass ses attributions et s'est empar du purba, ou me , de la future mre. Ainsi, le chant consiste entirement en une qute : qute du purba perdu, et qui sera restitu aprs maintes pripties, telles que dmolition d'obstacles, victoire sur des animaux froces, et, finalement, un grand tournoi livr par le shaman et ses esprits protecteurs Muu et ses filles, l'aide de chapeaux magiques dont celles-ci sont incapables de supporter le poids. Vaincue, Muu laisse dcouvrir et librer le purba de la maade. ; Paccouchement a lieu, et e chant se termine par Fnoiic des prcautions prises pour que Muu ne puisse s'chapper ia suite de ses visiteurs, ^e combat n"a pas t engag contre Muu elle-mnre, indispensable la procration, mars seulement contre ses abus ; une fois eeux-ci redresss, les relations deviennent amicales, et l'adieu de Muu a-u shaman quivaut presque une invitation : Ami nele, quand reviendras-tu me voir ? w (412).

    Nous avons rendu jusqu'ici le terme nele par shaman qm peut sembler impropre, puisque la cure ne parat pas exiger, de la part de l'officiant, une extase ou un passage un tat second. Pourtant la fume de cacao a pour premier objet de fortifier ses vtements et de le fortifier lui-mme, de le rendre brave pour affronter Muu (65-66) ; et surtout, la classification Cuna, qui distingue entre plusieurs types de mdecins, montre bien que la puissance an nele a des sources

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  • L EFFICACIE. SYMBOLIQUE 7

    surnaturelles. Les md'eeins indignes se divisent en netet inaiuledi et absogedi. Ces dernires: fonctions se rfrent une connaissance des. ehants et des remdes acquise par l'tude, et -vrifie par des examens ; tandis que le talent du neie est -considr comme inn, et consiste dans une voyance qui dcouvre immdiatement la cause de la maladie, c'est--dire le lieu d'enlvement des forces vitales, spciales ou gnrales, par les mauvais esprits. Car le nele peut mobiliser ceux-ci pour en faire ses protecteurs ou ses assistants1. Il s'agit donc bien -d'un shaman, mme si son intervention l'accouchement n'offre pas tous les caractres qui accompagnent habituellement cette fonction. Et les nuchu, esprits, protecteurs qui viennent 's'incarner, l'appel du shaman, dan& les figurines qu'il, a sculptes, reoivent de lui, avec l'invisibilit et la voyance, des niga, vitalit , rsistance ?, qui font d'eux des nelegan (plur. de nele), c'est--dire pour le serviee des liommes , des tres l'image des hommes (235-237), mais dous de pouvoirs exceptionnels.

    Tel que nous l'avons sommairement rsum, le chant semble tre d'un modle assez banal. : le malade souffre parce qu'il a perdu sort double spirituel, ou plus exactement utn des doubles particuliers dont l'ensemble constitue sa force vitale

    . (nous reviendrons sur ce point) 'r le. shaman, assist de ses -esprits protecteurs,, entreprend un voyage dans le monde surnaturel pour arracher le double l'esprit malin qui l'a captur,

    -et,, en le restituant son propritaire,, assure la guoso>n. L'intrt exeptionneL de notre texte ne rside pas; dans cadre formel,, mais dans la dcouverte- > qui ressort,, sans

    , ~douter immdiatement de la. lecture, mais dont MM. Holmer et WasseiL mritent nanmoins, tout l'hommage que Mu- Igatab c'est--dire la route de Muu , et le sjour de Muuvne

    pas,, pour la pense indigne,, un, itinraire et un sjour

    1) E. Nordenski5ld, An kislorica and ethnological sureey of the ? Indians,

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    mythiques, mais reprsentent littralement le vagin et l'utrus de la femme enceinte, qu'explorent le shaman et ls nuhu, et au plus profond desquels ils livrent leur victorieux combat.

    Cette interprtation se fonde d'abord sur une analyse de la notion de purba. Le purba est un principe spirituel diffrent du niga que nous avons dfini plus haut. A l'inverse du premier, le second ne peut tre ravi son possesseur ; et seuls les humains et les animaux en sont dots. Une plante, une pierre, ont un purba, mais pas de niga ; il en est de mme du cadavre, et, chez l'enfant, le niga ne se dveloppe qu'avec l'ge. Il semble donc qu'on pourrait, sans trop d'inexactitude, rendre niga par force vitale , et purba par double ou me , tant entendu que ces mots n'impliquent pas une distinction entre l'anim et l'inanim (tout est anim pour les Cuna), mais correspondent plutt la notion platonicienne d' ide ou d' archtype , dont chaque tre ou objet est la ralisation sensible.

    Or, la malade de notre chant a perdu plus que son purba; le texte indigne lui prte de la fivre, chaud vtement de la maladie (1, et passim), et une perte ou un affaiblissement de la vue, gare... endormie sur le sentier de Muu Puklip (97) ; et surtout, dclare-t-elle au shaman qui l'interroge, Muu Puklip est venue moi, et elle veut garder mon nigapurbalele pour toujours (98). Holmer propose de traduire niga par force physique, et purba(lele) par me ou essence, d'o : Tme de sa vie w1. On s'avancerait peut tre trop en suggrant que- le niga, attribut de l'tre vivant, rsulte de l'existence, chez celui-ci, non pas d'un, mais de plusieurs purba fonction- nellement unis. Pourtant, chaque partie du corps a son purba particulier, et le niga semble bien tre, sur le plan spirituel,1 l'quivalent de la notion d'organisme : de mme que la vie rsulte de l'accord des organes, la force vitale ne serait pas autre chose que le concours harmonieux de tous les purba, dont chacun pside au fonctionnement dlun organe particulier!

    1) L. c, p.. 38, n. 44.

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    En effet, le shaman ne rcupre pas seulement le niga- purbalele : sa dcouverte est immdiatement suivie de celle, place sur le mme plan, d'autres purba qui sont ceux du cur, des os, des dents, des cheveux, ds ongles, des pieds (401-408 et 435-442). On pourrait s'tonner de ne pas voir paratre, dans cette liste, le purba ^ qui gouverne les organes les plus affects : ceux de la gnration. Comme l'ont soulign les diteurs de notre texte, c'est que le purba de l'utrus n'est pas considr comme la victime, mais le responsable, du dsordre pathologique. Muu et ses filles, les muugan, sont Nor- denskild l'avait dj indiqu les forces qui prsident au dveloppement du ftus et qui lui confrent ses kurngin, ou capacits1. Or, le texte ne fait aucune rfrence ces attributions positives. Muu y parat comme un fauteur de dsordre, une me spciale qui a captur et paralys les autres mes spciales, et dtruit ainsi le concours qui garantissait l'intgrit du corps principal (cuerpo jefe en espagnol, 430, 435) et d'o il tirait son niga. Mais en mme temps, Muu doit rester en place : car l'expdition libratrice des purba risque de provoquer l'vasion de Muu par le chemin rest provisoirement ouvert. D'o les prcautions dont le dtail remplit la dernire partie du chant. Le shaman mobilise les Seigneurs des animaux froces pour garder le chemin, les pistes sont brouilles, on tend des filets d'or et d'argent, et, pendant quatre jours, les nelegan veillent et frappent leurs btons (505-535). Muu n'est donc pas une force foncirement mauvaise, c'est une