Le tribut aux Mongols d'après les testaments et accords des princes russes

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    Le tribut aux Mongols d'aprs les testaments et accords des princes russesAuthor(s): Michel RoublevSource: Cahiers du Monde russe et sovitique, Vol. 7, No. 4 (Oct. - Dec., 1966), pp. 487-530Published by: EHESSStable URL: http://www.jstor.org/stable/20169426 .Accessed: 14/06/2014 05:21

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  • ?TUDES

    LE TRIBUT AUX MONGOLS

    D'APR?S LES TESTAMENTS ET ACCORDS

    DES PRINCES RUSSES1

    L'influence de la conqu?te mongole sur la Russie a d?j? fait l'objet d'un certain nombre d'?tudes. Toutefois, les historiens n'ont en g?n?ral

    pr?t? que peu d'attention au r?le dans la vie ?conomique de la Russie

    du tribut impos? par le Khan et pr?lev? avec une certaine r?gularit?

    pendant pr?s de deux si?cles. Nous nous proposons de tenter une ?va

    luation du montant des sommes vers?es aux Khans par les princes russes, et d'examiner la r?partition de la somme globale due aux

    conqu?rants entre les diverses principaut?s de la Russie, ainsi que les

    variations du tribut au cours des deux si?cles pendant lesquels le

    joug mongol pesa sur cette derni?re.

    Le tribut mongol fut pr?lev? d?s la fin du xme si?cle par les princes russes, agissant comme d?l?gu?s du Khan. La somme totale vers?e

    ? la Horde est d?sign?e dans les sources par le terme de vyhod, parfois utilis? comme synonyme du terme plus g?n?ral de dan' (tribut). La

    tarnga ou taxe urbaine, le jam ou pr?l?vement destin? ? l'entretien

    des courriers mongols ne furent per?us qu'irr?guli?rement et l'on peut supposer qu'ils se confondirent peu ? peu avec le tribut principal vers? en bloc ? la Horde, d'abord par le prince de Vladimir, puis par celui de Moscou.

    Le montant du vyhod : Estimations

    Les diverses chroniques russes ne fournissent que des indications

    fragmentaires sur le tribut vers? aux Mongols et n'en mentionnent

    pas le montant. On ne trouve pas plus d'indications dans les sources

    i. Le pr?sent article fait partie de travaux de recherche sur l'histoire m?di?

    vale russe, effectu?s sous la direction de M. le professeur Roger Portai. Nous saisissons cette occasion pour le remercier de son aide amicale et des conseils

    qu'il a bien voulu nous prodiguer.

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  • 488 MICHEL ROUBLEV

    chinoises et mongoles1. Nombre d'historiens n'en ont pas moins effectu?

    plusieurs tentatives pour l'?valuer. Une des derni?res en date, celle de George Vernadsky, m?rite une attention particuli?re, tant par suite de son ing?niosit? que par l'importance de l'ouvrage dans lequel elle se trouve et qui constitue une des rares ?tudes de l'historiographie am?ricaine sur la p?riode mongole de l'histoire russe2.

    L'argumentation de Vernadsky peut ?tre r?sum?e de la mani?re suivante : en 1384, le Khan Tohtamys impose de nouveau le tribut ? la Russie apr?s avoir pill? Moscou et le fixe ? un demi-rouble (une

    poltina) par ferme (derevnja)*. Or, dans une lettre exp?di?e en 1409 par Edigey ? Vasilij Ier, le Khan pr?cise qu'? sa connaissance le grand prince de Moscou pr?levait pour le tribut un rouble pour deux sohi*.

    Vernadsky en tire l'?galit? 1 derevnja = 1 soha. Une charte octroy?e

    par Novgorod ? Vasilij II pour la perception de ? l'imp?t noir ? (cernyj bor) d?finit la soha en tant qu'unit? fiscale comme ?tant ?gale ? ? deux chevaux et un cheval attel? de c?t? ?5 ; Vernadsky rel?ve d'autre part dans une chronique la d?finition suivante : ? Trois obzi constituent une soha. Une obza, c'est un homme labourant avec un cheval. Et

    quand un homme laboure avec trois chevaux et l'aide de deux labou

    reurs, ceci est une soha ?6. Le recoupement de ces deux textes conduit

    Vernadsky ? consid?rer qu'une soha constitue au xve si?cle une unit?

    d'imposition d'au moins trois hommes. Ceci correspondrait, compte tenu des femmes, enfants et d?pendants, ? un groupe d'environ vingt

    personnes.

    L'auteur s'efforce ensuite d'?tablir, afin d'?valuer le montant du

    tribut, le nombre total de sohi sur le territoire de la Russie du Nord Est. Il rappelle la division administrative de la Russie par les Mongols en dizaines (desjatki), centaines (sotni), milliers (tysjaci) et dizaines de mille (fmy) et postule que chacune de ces unit?s constituait une

    entit? militaire et financi?re devant fournir un certain nombre de recrues et une certaine somme d'argent ; le nombre de recrues ? fournir pour l'arm?e serait ainsi ? la base de cette division, tout comme en Mon

    golie : le desjatok fournirait dix hommes, le sto cent, etc. Or, lors de leur invasion de 1237, les Mongols exig?rent ? une d?me sur tout : les

    i. Cf. B. Spuler, Die Goldene Horede. Die Mongolen in Russland 1223-1502,

    Leipzig, 1943. 2. G. Vernadsky, The Mongols and Russia, Yale University Press, 1953.

    L'argumentation que nous reprenons se trouve ?parse dans la section 8 du cha

    pitre in, intitul?e ? The Mongol Administration in Russia

    ? (pp. 214-232).

    3. Ce d?tail est donn? par de nombreuses chroniques, en particulier Polnoe sobranie russkih letopisej (Recueil complet des chroniques russes

    ? sigle PSRL),

    vol. XXVIII, Moscou-Leningrad, 1963, pp. 85 et 248. 4. Ibid., vol. XI, Saint-P?tersbourg, 1897, p. 210.

    5. Gramoty Velikogo Novgoroda i Pskova (Chartes de Novgorod et Pskov), n? 21, Moscou, 1950, p. 39.

    6. PSRL, vol. XII, Saint-P?tersbourg, 1901, p. 184.

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  • LE TRIBUT AUX MONGOLS 489

    hommes, les princes et les chevaux, de tout un dixi?me w1. Le contin

    gent de recrues exig? s'?l?ve ainsi ? 10% de la population m?le, soit

    5% de la population totale. Vernadsky en d?duit que le desjatok

    englobe 200 personnes, le sto 2 000, le tysjac 20 000 et la t'ma 200 000.

    Ainsi une soha, qui constitue une unit? de vingt personnes environ, serait le dixi?me du desjatok, et la t'ma en comprendrait 10 000. Au taux d'un demi-rouble par soha, ceci ?quivaudrait ? un tribut de 5 000

    roubles par t'ma.

    Reste ? ?tablir le nombre de t'my en Russie. La liste en est recons

    titu?e ? partir d'une chronique lithuanienne et d'une lettre exp?di?e en 1540 par Sigismond Ier de Pologne au Khan de Crim?e, Sahib Giray. Ces documents attestent un total de 29 t'my, sans compter Novgorod et Pskov. Vernadsky parvient donc ? la conclusion que le tribut annuel

    pay? aux Mongols s'?levait ? 145 000 roubles, Novgorod venant ajouter encore 25 000 roubles ? cette somme.

    Cette longue exposition d?montre ? souhait ? quel point les sources

    dont nous disposons pour ?valuer la population de la Russie sont dis

    parates et peu favorables ? une estimation pr?cise. Tout raisonnement

    dans le genre de celui que nous venons de retracer s'appuie n?cessai rement sur un grand nombre de postulats peu v?rifiables et les conclu sions obtenues ne peuvent qu'avoir une valeur d'hypoth?se. Il n'y a en effet nulle raison de penser que chacune des unit?s administratives ?tablies par les Mongols devait fournir un quota correspondant de recrues. Vernadsky lui-m?me laisse percer un doute lorsqu'il ?crit : ? Tout comme en Mongolie, le quota de soldats ? fournir par le district

    devait ?tre ? la base de chacune des divisions num?riques ?2, et il fait

    m?me ?tat d'un article ant?rieur dans lequel il concluait que le nombre

    d'habitants de chaque district correspondait au nombre d'imposables, la t'ma n'en comprenant ainsi que dix mille3 ; rien ne vient toutefois

    ?tayer la th?se qu'il d?cide finalement d'adopter. Autre point faible de l'argumentation, l'?galit? derevnja-soha ne

    se fonde que sur un seul document. Or, il est g?n?ralement admis que la derevnja est une agglom?ration de plusieurs foyers comprenant un

    nombre variable de sohi certainement sup?rieur ? une unit?4. Enfin,

    i. Novgorodskaja pervaja letopis' starsego i mladsego izvodov (Premiere chro

    nique de Novgorod, r?daction majeure et annexe), Moscou-Leningrad, 1950, pp. 74 et 287.

    2. G. Vernadsky, op. cit., p. 216. (C'est nous qui soulignons.) 3. Ibid., n. 285 ; l'article en question, traitant des origines des Servi Regales

    en Ruth?nie, a paru dans la revue Speculum, n? 26 (1951), pp. 255-264. 4. Nous avons ici en vue deux ouvrages importants qui traitent de l'agri

    culture russe pendant la p?riode mongole, une ?tude de S. B. Veselovskij, Selo i derevnja v Severo-Vosto?noj Rusi XIV-XV vv. (Le Selo et la Derevnja dans la Russie du Nord-Est aux XIVe et XVe si?cles), Moscou-Leningrad, 1936,

    pp. 26-30, et un article de G. E. Kocin, ? Razvitie zemledelija na Rusi ?

    (Le d?ve

    loppement de l'agriculture en Russie), paru dans le recueil Voprosy ekonomiki

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  • 490 MICHEL ROUBLEV

    l'exigence de verser une (Mme ? en hommes, en princes et en chevaux ?

    ne fut exprim?e par les Mongols en 1237 Qu'? la veille de leur offensive

    contre la principaut? de Rjazan', comme le pr?cise la chronique, sans

    qu'il soit possible d'?tablir si elle fut appliqu?e ? toute la Russie apr?s la conqu?te.

    Ces lacunes dans l'expos? suffiraient ? elles seules ? faire planer le doute sur les conclusions de Vernadsky quant ? l'importance du

    tribut ; si l'on calcule le poids d'argent pr?tendument vers? chaque ann?e, on est amen? ? les rejeter totalement. En effet si l'on consid?re, comme le fait Vernadsky lui-m?me1, que le rouble ?quivalait ? 92 g

    d'argent, le tribut s'?l?verait ? quelque 15,6 tonnes de ce m?tal ! Ce

    chiffre atteindrait m?me 17 tonnes si l'on se r?f?re ? Spasskij, selon

    lequel la poltina ou demi-rouble de Novgorod pesant 100 g d'argent constitue le premier rouble de Moscou2. On s'attendrait donc ? voir

    Vernadsky conclure ? l'existence d'un commerce de tr?s grande enver

    gure drainant l'argent d'Europe Centrale vers Moscou ; or il n'en est

    rien. L'auteur consacre bien quelques pages au commerce3, mais sou

    ligne que la population rurale avait ? supporter le gros de l'imp?t4. Aucune indication ne nous est fournie sur la provenance de cet argent en quantit?s si importantes.

    Le calcul du vyhod a ?t? ?galement tent? par un certain nombre

    d'historiens sovi?tiques ? partir de diverses sources. Citons entre

    autres P. P. Smirnov, qui parvient au chiffre de 5 000 roubles par an

    vers 1410 et 7 000 par an aux environs de 14345 ; K. Bazilevic aboutit

    ? la m?me conclusion tout en faisant ?tat d'une diminution du tribut vers la fin du xive si?cle6. Enfin, dans un article que nous n'avons

    pu consulter, P. N. Pavlov conclut qu'au milieu du xive si?cle le tribut

    global s'?levait ? 10 000 roubles, dont 4 000 pay?s par Tver' et Niznij

    Novgorod7.

    i klassovyh otnosenij v russkom gosudarstve XII-XVII vekov (Probl?mes de V?co

    nomie et des rapports entre les classes de l'?tat russe du XIIe au XVIIe si?cle), Moscou-Leningrad, i960, pp. 264 et suiv. Veselovskij ?tablit qu'une derevnja moyenne comprenait un ? trois foyers, tandis que pour Kocin on ne peut ?tablir

    de diff?rence nette entre l'agglom?ration d?nomm?e derevnja et le selo ou village. Il s'agirait donc dans la majorit? des

    cas d'un groupe de plusieurs familles.

    1. G. Vernadsky, op. cit., p. 231, n. 353. 2. I. G. Spasskij, Russkaja monetnaja sistema (Le syst?me mon?taire russe),

    3e ?d., Leningrad, 1962, p. 67. 3. G. Vernadsky, op. cit., pp. 342-344.

    4. Ibid., p. 341.

    5. P. P. Smirnov, ? Obrazovanie russkogo gosudarstva v xiv-xv vv. ? (La formation de l'?tat russe aux xive-xve si?cles), Voprosy Istorii, 1946, n? 2-3,

    p. 72, n. 3. 6. K. Bazilevic, ? K voprosu istoriceskih uslovijah obrazovanija russkogo

    gosudarstva ?

    (Le probl?me des conditions historiques de la formation de l'?tat

    russe), Voprosy Istorii, 1946, n? 7, p. 32.

    7. P. N. Pavlov, ? K voprosu o russkoj dani v Zolotuju Ordu

    ? (Le probl?me

    du tribut russe ? la Horde d'Or), Ucenye Zapiski Krasnojarskogo Gosudarstven

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  • LE TRIBUT AUX MONGOLS 49I

    Une partie des archives des princes de Moscou, comprenant des documents dont certains remontent au milieu du xive si?cle, a ?t? conserv?e. Il s'agit surtout des testaments des grands princes et d'accords pass?s avec les princes apanagers de diverses principaut?s russes1. Ce sont ces sources que nous nous proposons d'utiliser afin de

    tenter une estimation du vyhod et d'analyser ses modalit?s d'impo sition.

    On trouve dans le recueil en question de nombreuses r?f?rences au vyhod, mais son montant total n'est presque jamais mentionn?, les

    chartes se bornant g?n?ralement ? stipuler que le tribut devrait ?tre vers? au prince de Moscou selon les anciennes coutumes. Un certain

    nombre de textes mentionnent toutefois explicitement ce qui pourrait ?tre consid?r? comme le montant du tribut pay? aux Mongols ? la fin du xive et au cours du xve si?cle. Il nous a paru n?cessaire, pour la commodit? de l'analyse, de grouper les documents selon une division

    g?ographique, quitte ? reprendre en conclusion leur examen dans un

    ordre chronologique. ?tant donn? que l'histoire politique de la Russie

    ? l'?poque qui nous concerne a d?j? fait l'objet de nombreuses ?tudes, nous nous sommes content?s d'y renvoyer le lecteur sans analyser les

    circonstances politiques lors de la r?daction des documents examin?s.

    La principaut? de Serpuhov

    C'est pour cette principaut? que nous poss?dons le plus de pr?ci sions quant au montant total du vyhod et ? la r?partition de celui-ci

    entre les diverses villes. Toutefois, le premier texte explicite date de

    1389, soit pr?s d'un demi-si?cle apr?s la formation de la principaut? ; il devient ainsi n?cessaire de retracer bri?vement l'histoire de celle-ci et d'en pr?ciser les limites territoriales au moment o? il nous est pos sible pour la premi?re fois d'?valuer l'importance de sa contribution aux imp...

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