Le mal royal au moyen âge: du roi malade au roi guerisseur

  • Published on
    27-Jan-2017

  • View
    217

  • Download
    2

Embed Size (px)

Transcript

  • Peter Lang AG

    Le mal royal au moyen ge: du roi malade au roi guerisseurAuthor(s): Jacques Le GoffSource: Mediaevistik, Vol. 1 (1988), pp. 101-109Published by: Peter Lang AGStable URL: http://www.jstor.org/stable/42583663 .Accessed: 17/06/2014 14:49

    Your use of the JSTOR archive indicates your acceptance of the Terms & Conditions of Use, available at .http://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp

    .JSTOR is a not-for-profit service that helps scholars, researchers, and students discover, use, and build upon a wide range ofcontent in a trusted digital archive. We use information technology and tools to increase productivity and facilitate new formsof scholarship. For more information about JSTOR, please contact support@jstor.org.

    .

    Peter Lang AG is collaborating with JSTOR to digitize, preserve and extend access to Mediaevistik.

    http://www.jstor.org

    This content downloaded from 84.113.23.30 on Tue, 17 Jun 2014 14:49:22 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditions

    http://www.jstor.org/action/showPublisher?publisherCode=peterlanghttp://www.jstor.org/stable/42583663?origin=JSTOR-pdfhttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsphttp://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp

  • Mediaevistik 1 1988 101

    Jacques Le Goff

    Le mal royal au moyen ge: du roi malade au roi guerisseur

    Le miracle attribu au Moyen Age et l'poque modeme aux rois d'Angleterre et de France ajustement retenu l'attention des historiens. C'tait un lment important de l'i- dologie monarchique dans ces deux pays. Il est normal que l'intrt des historiens se soit surtout port sur les aspects religieux et politiques de cette croyance devenue une sorte d'institution. Marc Bloch dans Les Rois Thaumaturges (1924) a t le seul donner ce phnomne historique toutes ses dimensions. Sa dmarche apparat aujourd'hui toujours plus pionnire et fconde. Il a tud le rite et la liturgie dans lesquels se plaait l'exercice du miracle royal, il a replac le toucher des crouelles dans l'ensemble de rites, de lgendes, de croyances qui constituait le caractre sacr de la monarchie et l'a clair par rfrence au grand thme folklorique et ethnologique de la "royaut sacre". L'influence de son frre mdecin, comme il le dit lui-mme dans l'Avant-Propos de l'ouvrage, l'a amen se pencher sur les aspects mdicaux du miracle, sur la nature de la maladie gurie et du processus miraculeux de sa gurison, sur les pratiques de mdecine "populaire", "superstitieuse" ou "magique" propos du toucher des crouelles et plus encore des ver- tus gurisseuses des anneaux fabriqus avec les pices d'or et d'argent que les rois d'An- gleterre, au moins partir du XlV sicle, dposaient sur un autel le Vendredi Saint. Ces anneaux (cramp-rings) avaient la rputation de gurir l'pilepsie.

    Quant aux crouelles, objet d'une ventuelle gurison miraculeuse par le toucher des rois d'Angleterre et de France, Marc Bloch ne s'est pas proccup de savoir comment elles avaient t "choisies" pour tre la maladie gurie par les rois. Il se contente d'indi- quer en deux pages1 ce que sont les crouelles, scrofula ou strumae en latin, au Moyen Age, maladie identifie avec celle que les mdecins dsignent aujourd'hui comme l'ad- nite tuberculeuse, inflammation des ganglions lymphatiques due aux bacilles de la tuber- culose. Il note judicieusement qu'on distinguait mal au Moyen Age "les diffrentes affec- tions ganglionnaires", que "le langage populaire tait plus imprcis que le vocabulaire technique" et qu'il y avait en consquence "une confusion, apparente dans bien des textes, entre les crouelles et diverses affections de la face ou mme des yeux". Il indique enfin que dans l'ancienne France, on appelait couramment les crouelles le mal le roi et qu' "en Angleterre on disait: King's evil"2.

    Dans un important article, en 1980, Frank Barlow a tudi le problme de cette "mal- adie royale"3.

    This content downloaded from 84.113.23.30 on Tue, 17 Jun 2014 14:49:22 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditions

    http://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp

  • 102 Mediaevistik 1 1988

    Je n'ai pas de donnes nouvelles proposer sur cette maladie, encore moins de solu- tions apporter aux problmes historiques qu'elle soulve. Je voudrais simplement, partir de l'article de Frank Barlow, poser le problme de la dsignation de certaines mala- dies comme "mal royal" et surtout des changements dans l'attribution de cette dnomina- tion telle ou telle maladie. Pourquoi telle ou telle poque, n'a-t-on plus appel telle maladie "mal royal" et a-t-on transfr cette tiquette telle ou telle autre maladie?

    En effet, alors que les mdecins grecs semblent avoir ignor toute "maladie royale", l'expression morbus regius apparat dans la littrature mdicale et scientifique latine partir de Vairon (1er sicle av. J.Ch.) jusqu'au mdecin numide Caelius Aurelianus du Ve sicle4. Elle dsigne exclusivement la jaunisse galement appele, cause de sa couleur, aurigolaurugo (de aurum, or) ou morbus arquatus (de arquus , arc-en-ciel)5.

    Mais une autre tradition avait t recueillie par les Pres de l'Eglise qui identifiait la lpre comme tant le morbus re gius, la maladie royale. On trouve par exemple cette assi- milation du mal royal la lpre chez saint Jrme et chez Rufin. Fred Barlow pense, de faon , me semble-t-il, pertinente, que les Pres de l'Eglise ont t conduits cette inter- prtation par l'histoire juive qui attribuait cette maladie, la lpre, aux rois de Jude de la famille dHrode.

    Par la suite, les auteurs chrtiens mdivaux qui emploieront le terme morbus regius l'appliqueront toujours, soit la jaunisse soit la lpre, avec une prfrence de plus en plus grande pour la lpre. C'est d'une part l'avantage de la tradition patristique sur la tradi- tion romaine antique et la suprmatie acquise par la lpre entre le Ve et le XlVe sicle dans le domaine nosologique, aussi bien comme maladie relle que comme mal symboli- que, qui expliquent sans doute ce choix.

    Fred Barlow n'a relev dans les textes crits en latin, en France et en Angleterre, aucune identification du morbus regius avec les glandulae, strumae (mot savant), scrofae ou scrofulae (ou vulgairement scroellae-mcien franais crouelles -, terme signal par le confesseur et biographe de Saint Louis, le dominicain Geoffroy de Beaulieu, comme "populaire" dans sa Vita Ludovici , rdige en 1274-12756) avant le milieu du Xm sicle. Quant l'expression vernaculaire "le mal le roi" ou "the King's evil" elle n'est atteste que dans des textes postrieurs.

    Le problme est donc: pourquoi l'expression morbus re gius dsigne-t-elle une autre maladie que les maladies traditionnellement appeles ainsi partir du XlII sicle? Quelles innovations et de quel ordre: mdical, culturel, politique expliquent-elles ce changement? Quels enjeux sont lis ce transfert de vocabulaire?

    Des auteurs du Moyen Age ont-ils donn une explication de l'application de l'expres- sion morbus regius aux crouelles? Un matre de Montpellier, Gilbert l'Anglais, est sans doute le premier parler du toucher des crouelles dans un manuel de mdecine, le Com- pendium medicine, compos probablement peu avant 1250: o il dit: "les crouelles ... appeles aussi mal royal parce que les rois les gurissent"7. Ce que Fred Barlow com- mente fort bien en disant que l'on croyait que les rois (d'Angleterre et de France) guris- saient la maladie royale en touchant les malades et que la maladie tait appele royale parce que les rois la touchaient: teemel problme de la poule et de l'oeuf.

    This content downloaded from 84.113.23.30 on Tue, 17 Jun 2014 14:49:22 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditions

    http://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp

  • Mediaevistik 1 1988 103

    On connat le dossier des plus anciennes mentions du miracle royal^. Le premier, Hel- gaud, moine de Fleury-sur-Loire dans sa Vie de Robert le Pieux crite vers 1033 rapporte que "la vertu divine confra cet homme parfait une telle grce pour gurir les corps que, lorsqu'il touchait de sa trs pieuse main la plaie des malades et qu'il les marquait du signe de la sainte Croix, il les dlivrait de toute la douleur de leur mal"10. Il n'est ici question d'aucune maladie particulire mais quelques lignes auparavant Helgaud signale que le roi Robert, l'instar du Christ, s'approchait des lpreux avec empressement et "de sa propre bouche, il imprimait des baisers sur leurs mains" 1 1 . Je ne veux pas faire dire ce texte plus qu'il ne dit explicitement, mais je note la proximit entre l'vocation des lpreux et la mention du pouvoir gurisseur du roi. On est encore dans une ambiance qui rapproche la lpre des maux guris par le roi. Dans son trait des reliques des saints (De pignoribus sanctorum ), rdig vers 1 129-1 120, Guibert de Nogent attribue au roi rgnant Louis VI la gurison par le toucher, accompagn d'un signe de croix, de "malades souffrant d'- crouelles ( scrophas) au cou ou en d'autres parties du corps" et affirme que son pre Phi- lippe 1er (1060-1 108) avait exerc au dbut de son rgne le mme pouvoir miraculeux, qu'il avait perdu par la suite cause de ses pchs12.

    Sans que le nom de morbus regius lui soit donn, la maladie dont gurissent les rois de France est dsormais identifie comme tant les crouelles.

    Guibert de Nogent ajoutait polmiquement qu' sa connaissance les rois de France taient les seuls gurir les crouelles et que notamment "le roi d'Angleterre n'avait jamais eu l'audace de tenter cette gurison" Peu aprs Guillaume de Malmesbury dans ses GestaRegum (1 1 1 8-1 125) rappelle la gurison miraculeuse d'une jeune femme scro- fuleuse qu'aurait accomplie Edouard le Confesseur et ajoute: "de notre temps, quelques- uns se servent de ces miracles pour une oeuvre de fausset; ils prtendent que le roi poss- dait le pouvoir de gurir cette maladie, non en vertu de sa saintet, mais titre hrditaire comme un privilge de race royale". Je pense avec Fred Barlow que Guillaume de Mal- mesbury rpliquait ainsi Guibert de Nogent, en rappelant qu'un roi d'Angleterre, saint Edouard le Confesseur (mort en 1066) avait bien guri les scrofuleux mais en ajoutant qu'il l'avait fait parce qu'il tait saint et qu'aucun roi, contrairement ce que certains dis- aient alors, n'accomplissait ce miracle en vertu de son simple pouvoir royal. Il refusait de croire au pouvoir de gurir les crouelles non seulement des souverains anglais non per- sonnellement saints mais aussi des rois de France, que ce soit Philippe 1er ou Louis VI, au contraire de ce que prtendait Guibert1^. Mais ce qui m'importe seulement ici, c'est de noter que dans l'Angleterre de la fin du Xl et du dbut du Xll sicle - que ce soit pour en affirmer la vrit ( propos d'Edouard le Confesseur) ou la nier ( propos des autres rois) - le morbus que gurissaient les rois tait de plus en plus identifi avec les crouelles.

    Fred Barlow a relev trois autres passages o Guillaume de Malmesbury parle du morbus regius ou regia valetudo. Dans deux cas, il parle d'ulcres, dans le troisime de pustules15. Mais dans deux de ces cas, il identifie explicitement la maladie avec la lpre.

    A la fin du Xi sicle et au Xll sicle donc, coexistent l'ancienne tradition patristique selon laquelle le mal royal c'est la lpre, et une nouvelle tendance spcialiser les rois d'Angleterre et de France dans la gurison d'ulcrations et plus prcisment des

    This content downloaded from 84.113.23.30 on Tue, 17 Jun 2014 14:49:22 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditions

    http://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp

  • 104 Mediaevistik 1 1988

    crouelles. Robert de Blois, archidiacre de Bath, et conseiller du roi d'Angleterre Henri 1er, dans une lettre crite peu aprs 1 182, dclare que le roi (en gnral) reoit du sacre- ment de l'onction royale la grce de gurir "la peste bubonique et les crouelles"1^.

    Le cas de Saint Louis, mort en 1270 et canonis en 1297 est complexe et clairant la fois.

    D'une part, pendant sa vie, Louis IX, parmi ses pratiques d'humilit, de pit et de compassion, a recherch le contact avec les lpreux, comme son anctre Robert le Pieux, non cit dans les textes concernant Saint Louis, et surtout, sur le modle implicite du Christ. Le roi va visiter rgulirement un moine lpreux, horrible voir, vivant l'cart de ses frres l'abbaye de Royaumont et lui donne manger, agenouill devant lui. Il va bai- ser la main d'un lpreux qu'il rencontre dans la rue Compigne. La bulle de canonisation de Boniface VIII et un des deux sermons que le pape pronona cette occasion rappellent ces visites du saint roi au lpreux et le souverain pontife parle du "pus des ulcres" du 1 7 lpreux que Saint Louis essuyait .

    De l'autre, parmi les miracles posthumes de Saint Louis recueillis au cours du procs de canonisation et rassembls par Guillaume de Saint Pathus dans les Miracles de Saint Louis , un certain nombre concerne des malades atteints de fistules (fistulae ) d'apostumes (struma), de tumeurs (tumor) et, dans un cas des crouelles (scrofulae). H s'agit de "tous ceux qui sont guris d'une maladie productrice de laideur et de salet, de pus et "ordure": fistules, apostumes, ganglions, plaies, etc. ... tout ce peuple purulent et ftide..."18.

    Enfin Louis IX en tant que roi de France a, de son vivant, guri des malades des crouelles en les touchant en mme temps qu'il faisait un signe de croix

    J'ai indiqu ailleurs que, parvenant aux mme conclusions que Fred Barlow, j'esti- mais qu' "il est probable que le rite royal de la gurison des crouelles n'est devenu une pratique habituelle en France et en Angleterre qu'au milieu du XQI sicle"20.

    C'est le moment o peut s'tablir une nouvelle dfinition du morbus regius comme le prouve le cas exemplaire de Saint Louis. La lpre n'est plus le morbus re gius La relation traditionnelle venue des Pres de l'Eglise entre le roi et la lpre s'est transforme. La lpre est devenue une maladie qui fait l'objet d'une simple dvotion particulire des rois. Dans le cadre du dveloppement de l'imitation du Christ comme moteur de la pit, et en parti- culier de l'image du roi comme oint du Seigneur, le roi touche les lpreux, le roi pratique le baiser aux lpreux. C'est, dans le nouveau systme de la charit, l'uvre de misricorde par excellence. Mais le roi ne gurit pas les lpreux, il n'y a pas de miracle royal du tou- cher de la lpre. La lpre tient une autre place dans la socit: mal massif, mal symbolique qui incarne le pch, la lpre est objet d'horreur, de mise l'cart, d'enfermement dans les maladreries. Peut-tre aussi la mdecine a-t-elle reconnu dans la lpre un mal incurable que l'on exclut plus ou moins du domaine ambigu du miracle o la mentalit mdivale mle d'une faon dconcertante pour nous des lments de rationalit scientifique et des croyances l'ventuelle intervention toute-puissante de Dieu en n'importe quelle situa- tion. En tout cas, au milieu du Xffl sicle, dans le domaine religieux o volue le roi, la

    This content downloaded from 84.113.23.30 on Tue, 17 Jun 2014 14:49:22 PMAll use subject to JSTOR Terms and Conditions

    http://www.jstor.org/page/info/about/policies/terms.jsp

  • Mediaevistik 1 1988 105

    lpre...

Recommended

View more >