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Lacan phénoménologue

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Text of Lacan phénoménologue

  • Robert Alexander | Lacan phnomnologue

    219 M A R Z O

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    Lacan phnomnologue Lacan le rel. Un nespace/temps de lme-a-tiers Robert Alexander Collaborateur scientifique lUniversit libre de Bruxelles Chercheur associ lUniversit Saint-Louis Bruxelles

    Cest un lieu o jamais aucun humain na, na eu, ni naura accs. Cest un endroit vide et sans fond o, sous le

    signe de lternit, se trouvent reprsents en creux lUnit et lInfini, comme lencre sympathique sur un support

    dabsence. Cest l quest crit le nom de Dieu. Cest un trou toujours dj vide de tout temps dont dcoule

    lefficacit du discours de chacun condition quil ait bien voulu franchir le seuil de la mort (ou castration)

    symbolique. Cest lendroit o se trouvent archivs foison tous les outils ncessaires lexercice de lart. Cest la

    demeure des trois grands A : lArt, lAutre, lAmour. On y trouve en nombre infini, toutes les lettres ncessaires

    lcriture dun roman. Plus vous en utilisez, plus il y en a ! Cest lendroit o linfini (comme le hasard) est saisi

    dans sa ngation, comme infini quil ny a pas. Mais le fait de le citer mme dans sa ngation le fait exister comme

    lorsquon dit le centaure. Chacun sait quil a deux bras et quatre pattes et pourtant cela nexiste pas !

    Charley Supper

    extrait de Naissance de la notion de Rel chez Jacques Lacan

    Aborder luvre de Jacques Lacan, cest rellement impressionnant ! Il faut bien ladmettre. En effet, dj la

    quantit des textes est gigantesque : une thse de doctorat en 1932 (De la psychose paranoaque dans ses rapports

    avec la personnalit), les Ecrits en 1966, les Autres Ecrits (entre autres Tlvision, LEtourdit, Le discours de

    Rome), et surtout les vingt-six Sminaires donns entre 1953 et 1979. Au total, vingt-cinq annes denseignement

    ininterrompu : plus de sept mille pages !

    Le personnage, quant lui, est galement hors du commun, extravagant et charismatique. Dailleurs, son sujet, il

    nous semble que, demble, deux cueils sont viter. Deux cueils qui versent dans lexcessif. Le premier cueil

    est ce que nous appelons le lacano-lacanisme, surtout celui de certains psychanalystes qui ont tendance faire du

    matre Jacques le seul et unique vrai psychanalyste, dtrnant ainsi allgrement Freud en personne de son statut de

    pre de la psychanalyse. Le lacan y devient une sorte de culte de la personnalit, en somme une religion. Second

    cueil viter tout aussi bien, cest la forclusion et lostracisation de Jacques Lacan par celles et ceux qui le

    relguent au titre dhistrion clownesque, apparentant son discours une rhtorique vide et absconse. Cest une

    troisime voie que pour notre part nous convions le lecteur, une voie un chemin et une voix une rsonnance

    philosophiques, une double voi(e)x philosophique. Tout dabord, parce que Lacan est, selon nous, philosophe,

    philosophe au sens noble et fort du terme. Il prsente une attitude philosophique et dveloppe une philosophie et

    pas nimporte laquelle : une philosophie du Rel. Afin de vous montrer ce philosophe en train de philosopher et de

    produire sa philosophie du Rel, nous proposons de considrer le corpus lacanien, ce vritable ocan textuel, dans

    son ensemble. Et mme si Lacan na pas crit de trait de philosophie proprement parler, lintgralit des textes

    Fecha de entrada: 15-03-2014 Fecha de aceptacin: 24-04-2014

  • Lacan phnomnologue | Robert Alexander

    220 M A Y O 2 0 1 4

    en ce y compris ceux manant de son enseignement oral dans son Sminaire est prendre comme un Rel

    dchiffrer, comme un hiroglyphe ou un palimpseste, un Rel dont les difficults philosophiques rencontres sont

    examiner et prendre au srieux pour elles-mmes : les paradoxes pour eux-mmes, les contradictions, les apories

    et les impasses pour elles-mmes. Autrement dit, comme textualit apprhender phnomnologiquement en la

    laissant se dployer sans en renfermer trop prcipitamment le sens soit en sens unique soit en non sens.

    Pas de trait philosophique proprement parler mais, en revanche, Lacan na eu de cesse dessayer de comprendre

    quelque chose de ce quil en est de nous, de notre Rel cest--dire de notre humaine condition, de cette nigme de

    notre humanitude, lnigme mme de notre incarnation, qui nest rien dautre que lnigme de notre moi incarn,

    leiblich, de notre Leib, de notre Leibkrper et de notre Leiblichkeit, de notre corps de chair, de notre corps vivant,

    de notre corporit vivante ; cest--dire aussi de notre affectivit la plus fondamentale : lorsque nous dsirons,

    lorsque nous aimons, lorsque nous jouissons ou lorsque nous ny arrivons pas ou maladroitement. Cest de cela

    dont il est question chez Lacan et dj cest une modalit du Rel lacanien : lnigme de notre vie. Que voulons-

    nous ? Que dsirons-nous ? Que veux-tu ? demande Lacan ou bien Ch voi ? Que se passe-t-il donc lorsque la vie

    est devenue insupportable au point de vouloir en finir ou den finir tout simplement ? Inversement, quest-ce qui

    nous soutient ? Quest-ce qui permet de tenir, et de vivre cette vie ? Voil linterrogation lacanienne fondamentale :

    en dfinitive la question dune affectivit archaque, primordiale o se marque ce que Richir appelle la non

    adhrence et la non concidence notre vie o une nigme se loge, ce que Lacan nomme pour sa part le non-

    rapport du Rel, ce dernier laissant la place la vie et linvention de soi, la rellisation de soi proposons-nous,

    loin de la mort symbolique ou physique, loin des affects subis dans la psychose ou loin de la fixation sur la structure

    du fantasme. Cest de cela dont il est question chez Lacan. En somme, tout comme Antonin Artaud est un

    remarquable phnomnologue de la schizophrnie dans sa posie et ses lettres, son corps dfendant, de la mme

    manire Jacques Lacan est un phnomnologue du Rel dans son discours et sa thorie analytique. Artaud tait

    schizophrne, Lacan tait Rel, Lacan le rel avons-nous indiqu comme sous-titre. Nous allons tenter de

    comprendre ce que cela veut dire.

    A cette fin et pour entamer notre parcours dans luvre de Lacan phnomnologue, nous proposons une synthse

    problmatique de la question du rel chez Lacan en cinq axes principaux qui se retrouveront dclins, dvelopps et

    prciss tout au long de notre dmonstration.

    1. Lacan le rel, Lacan philosophe, Lacan la philosophie : une philosophie du Rel.

    2. Lacan le rel, Lacan phnomnologue, Lacan la phnomnologie : une phnomnologie du Rel, une rellisation

    du soi.

    3. Lacan le rel, Lacan le transcendantal : un transcendantalisme du Rel.

    4. Lacan le rel, Lacan lesthtique, Lacan le transrel, une esthtique transrelle.

    5. Lacan le rel, Lacan psychanalyste, Lacan psychiatre : la refondation lacanienne de la psychanalyse freudienne

    et de la psychiatrie classique.

    Dveloppons chacun de ces axes de faon succincte et introductive avant dentamer nos analyses :

    1. Lacan le rel, Lacan la philosophie : une philosophie du Rel.

  • Robert Alexander | Lacan phnomnologue

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    En 1975-76, Lacan crit : Ce qui est important, cest le Rel (XXIII 115). Le Rel lacanien, en effet, est

    llment fondamental de ce que nous appelons sa philosophie. Le Rel, cest lombilic de Lacan.

    2. Lacan le rel, Lacan la phnomnologie : la rellisation du soi, une phnomnologie du Rel (une poch

    topologique et une rduction au rien que rel).

    De lanalyse de ce Rel, de cet lment philosophique fondamental, de cet ombilic de luvre lacanienne, qui mne

    une vritable poch, une rduction au rien que rel qui mne une rellisation du soi se dgage une

    phnomnologie tout fait originale, singulire et radicale, du rel qui nous semble, cest la thse que nous

    soutenons, se trouver frayer au lieu mme de la question du rel telle quelle est pose dans la phnomnologie

    contemporaine, en particulier dans la phnomnologie franaise contemporaine, et ce, au cur dune aire

    philosophique qui va de Merleau-Ponty, avec son concept de lEtre, de la chair et de la capacit ontologique,

    Marc Richir avec celui du phnomne comme rien que phnomne, de linconscient phnomnologique, de

    laffectivit et de la transcendance, en passant par Lvinas avec sa trace, sa caresse et sa phnomnologie de

    lrotisme, Derrida et sa diffrance, Michel Henry et son thme de la vie, Jean-Luc Marion et ses phnomnes

    saturs ou encore, et entre autres, Henri Maldiney et son rythme, rythme de lexistence et tout la fois rythme de

    luvre dart.

    3. Lacan le rel, Lacan le transcendantal : le grand R, un transcendantalisme du Rel.

    Et ce dautant plus que le rel dont parle Lacan est foncirement transcendantal, le grand R est condition de

    possibilit du systme, du corpus lacanien dans son ensemble et de ce dont il est question en son sein. Cest le

    rel, dans toutes ses variations au cours de luvre lacanienne, qui est son ombilic mais aussi comme son

    inconscient phnomnologique mme, partir duquel est structure la possibilit de larticulation philosophique

    fondamentale du discours analytique tout entier, de la thorie analytique, et de lexprience analytique qui ne peut

    pas en tre dissocie.

    4. Lacan le rel, Lacan lesthtique : le transrel, une esthtique transrelle qui traverse, transperce et transcende

    par la cration, linvention et lcriture.

    Lacan met en place implicitement une philosophie base sur une esthtique phnomnologique transcendantale que

    nous baptisons de transrelle. Cette esthtique est une rvision et une refondation complte de lesthtique

    transcendantale kantienne. Lespace et le temps y subissent une subversion thorique en ntant plus redevables du

    sujet de la connaissance mais bien du sujet de linconscient. En mme temps, qui plus est, cette nouvelle esthtique

    transrelle est galement comprise comme une rflexion qui traverse, transperce et transcende par linvention,

    lcriture et la construction du soi et de soi.

    5. Lacan le rel, Lacan la psychanalyse, Lacan la psychiatrie : la refondation lacanienne de la psychanalyse

    freudienne et de la psychiatrie classique.

    En outre, le traitement tout fait original de la question du Rel par Lacan, comme lment philosophique

    fondamental dune esthtique phnomnologique transcendantale transrelle lui permet, nous allons le montrer, de

    reconsidrer, et mme de refonder en profondeur tout la fois la psychanalyse freudienne avec ses topiques de la

    ralit psychique mais galement les structures classiques de la psychiatrie du XIX ime sicle, et mme du XX

  • Lacan phnomnologue | Robert Alexander

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    ime sicle, avec sa nosologie et sa nosographie que sont les classifications entre les nvroses (hystriques et

    obsessionnelles), les perversions (sadiques et masochistes) et les psychoses (mlancoliques, paranoaques et

    schizophrniques). Et ceci a des consquences normes notamment sur la clinique des psychoses, et en gnral sur

    la direction de la cure, lorientation que donne lanalyste la thrapie.

    Mais, quest-ce quun philosophe comme nous tentons, du reste, de ltre dans notre dmonstration ft-il de

    formation et phnomnologue de surcrot, peut bien y comprendre la psychanalyse, puisque cest de cela quil

    sagit : Lacan le rel. Reproche que lon fait souvent en effet : en quoi un philosophe peut ou non philosopher

    propos de tel ou tel domaine dont a priori il nentend pas grand-chose ? Lart, la politique, lconomie, la religion

    etc. Comment faire si nous ne sommes pas potes ou politiciens, ou spcialiss en politique ou en posie ?

    Philosopher sur lart ou partir de lart sans tre artiste par exemple. Mauvais exemple sil en est, car le philosophe

    est artiste ou nest pas, ctoyant en cela sans relche ce que Flaubert appelle juste titre les affres de la cration,

    mme si en loccurrence il sagit des affres de la cration de concepts. Alors, la psychanalyse, vous pensez ! Eh

    bien, ce qui nous y autorise, doublement, cest que nous avons t en analyse, que nous avons fait une

    psychanalyse, que nous avons t analys comme on dit. Et que a a pris un certain temps, des annes. Bien

    videmment, nous avons aussi lu et tudi les textes de Jacques Lacan, ce qui pour un philosophe est un pr-requis

    indispensable. Connatre son sujet, savoir de quoi il retourne. On peut ainsi dire que notre analyse a t en mme

    temps didactique et que notre approche philosophique, plus prcisment phnomnologique, de la psychanalyse en

    gnral et de lanalyse lacanienne en particulier, sy enracine. Il est donc bien entendu que nous ne sommes pas

    psychanalyste. Ce qui ne veut donc pas dire, vous serez seuls juges, que nous nen connaissons pas un bout. Nous

    faisons ici allusion ce que dit Lacan propos des psychanalystes, justement quils en savent un bout ! Que ce

    nest donc pas comme psychanalyste en tant que tel que nous parlons et crivons, mme si on peut le devenir

    davoir fait mathme de sa cure comme le dit Lacan (davoir invent quelque chose de soi) cest--dire de faire la

    passe dans une cole, ce qui nest pas notre cas, nous en sommes rest avoir fini notre cure, ce qui, il faut bien en

    convenir, nest pas si mince. Mais donc, deux doigts de ltre, psychanalyste. Donc, nous crivons en tant que

    philosophe, non pas non plus en tant que spcialiste de la psychanalyse lacanienne, mais en tant que philosophe

    phnomnologue qui envisage les textes et le discours de Lacan, le discours analytique et la thorie analytique, dans

    ses fondements et dans ses questions les plus fondamentales au regard de ce qui y est en jeu philosophiquement, et

    dont le traitement de la question de ce que nous nommons tout la fois le grand R, le rel transcendantal, le

    transrel et la rellisation du soi est un axe crucial de ce discours analytique et cette thorie analytique, discours

    analytique lui-mme li foncirement lexprience analytique.

    La psychanalyse lacanienne donc, son discours analytique, sa thorie et la question du rel qui y joue, qui sy joue.

    Nous avons sous-titr : Un nespace/temps de lme-a-tiers. Nous voyons que ce qui sentend par Un

    nespace/temps de lme-a-tiers ne scrit pas de la mme manire, ce qui en change considrablement la porte. Et

    cest lalangue en un seul mot (XX 129-XXI 57), lalangue lacanienne, qui va nous en donner la mesure,

    exactement comme Les non-dupes errent qui est lintitul de son Sminaire XXI. Nous laissons cela provisoirement

  • Robert Alexander | Lacan phnomnologue

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    en suspens.

    Quant notre titre : Lacan le rel, on peut aussi entendre Lacan le vrai, Lacan tel quen lui-mme, Lacan tel quil

    incarne le rel. Lacan le rel, dj on entend aussi quand le rel, le vrai, quand la vrit, lexprience du rel,

    quand lexprience relle du rel de Lacan. Et pas ce quelle nest pas : fausse, illusoire, irrelle. A quand donc la

    vraie vie, Lacan la vraie vie, en somme relle ? Justement, cest ce dont Lacan, en dfinitive, ne cesse de penser

    dans son uvre : toute lefficace, afin den montrer le chemin que nous, humains, faisons en nous racontant, en

    nous disant ; bref, en parlant loccasion justement de cette singulire pratique quest lexprience analytique. On

    ne peut rien comprendre ce que le rel constitue chez Lacan si on ne pose pas ce rel comme se manifestant en

    quelque sorte au travers de la situation analytique, et en mme temps en tant que nous, des tres parlants, des

    parltres comme il lcrit, des parltres de notre tat, et ce en toutes les occasions de la vie, et mme lorsque

    nous nous taisons. Notre ambition est de vous en faire sentir quelque chose que vous soyez ou ayez t en analyse

    ou pas. Il ny a pas de mal, Freud sest auto-analys et les humains avant lui ne lont pas attendu pour essayer de

    comprendre et de se comprendre du reste tant bien que mal que lorsquil sagit de la vie, de la vie humaine et de

    la jouissance, du dsir et de lamour, de la mort et du sexe, il y va du rel comme de ce qui les creuse vers

    limpossible, vers leur reste inassimilable tant par le symbolique que par limaginaire. Les mots manquent et aucune

    image ne convient au rel lacanien.

    Ce qui fait que la vie est la vie nest pas symbolisable et est non spcularisable, cest le rel, cette sorte

    indfinissable de lieu spatio-temporel abyssal nigmatique dont en dfinitive on ne peut rien dire, sinon en perdre

    ce qui en fait inexorablement du rel, qu limpossible dire se mesure le rel (LEtourdit 495) crit Lacan ,

    cest--dire justement, et tout la fois, le gouffre insondable, la perte principielle, le manque originaire, le non-

    rapport premier, la bance primordiale ou encore lindicible foncier, le sans mot et sans image, labsolu hors sens,

    hors du sens, sans loi.

    Dans son Sminaire XXIII intitul Le sinthome, Lacan crit que le Rel na dex-sistence, qu rencontrer du

    Symbolique et de lImaginaire, larrt (XXIII 42). Et dans le sminaire XXI : il sagit de le dbusquer de cette

    position de supposition qui en fin de compte le subordonne ce quon imagine ou ce quon symbolise (XXI). Le

    Rel, cest lombilic de Lacan. Et cela bien davantage que limaginaire avec son stade du miroir, et bien davantage

    encore galement que le symbolique quoi on rduit souvent linvention lacanienne en accentuant limportance du

    signifiant, quil ne faut par ailleurs pas sous-estimer non plus. Comme lombilic de Freud cest lombilic du rve,

    en tant que relation abyssale au plus inconnu (II 209) du rve, o un rel est apprhend , chez Freud selon

    Lacan, au-del de toute mdiation, quelle soit imaginaire ou symbolique (II 209) ; pour Lacan, de la mme

    manire, le rel cest la relation tout aussi abyssale qui ne relie dailleurs rien, ou seulement au rien, au rien du

    non-rapport au plus inconnu de ltre humain.

    Voil la question du rel dj au cur mme du deuxime Sminaire, intitul Le moi dans la thorie de Freud et

    dans la technique de la psychanalyse, qui date de 1954-1955, cest du rel sans aucune mdiation possible dont

    il sagit, du rel dernier (II 196). Mais le rel avait dj surgi ds le premier Sminaire, intitul Les crits

    techniques de Freud, lanne prcdente, avec sa dfinition comme quoi le rel est ce qui rsiste absolument

  • Lacan phnomnologue | Robert Alexander

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    la symbolisation (I 80). A un point tel que Lacan dira bien plus tard, en 1974, dans son Sminaire XXII, intitul

    RSI, que linconscient , et je mesure mes termes confiera-t-il, cest le Rel cest le Rel en tant quil est

    trou (XXII 164-165).

    Mais, il faut savoir, avant tout, que Lacan a eu un rapport particulirement ngatif avec la philosophie mme si

    paradoxalement il na eu de cesse de sy rapporter, comme du reste la littrature, aux mathmatiques, la logique,

    la posie, lart ; bref, la culture , un lien avec la philosophie (avec son histoire) et son discours universitaire

    qui narrivent pas le satisfaire quant sa volont de construire le discours analytique, celui o la psychanalyse

    puisse avoir une prtention dire quelque chose de ce qui concerne le sujet, ltre humain en somme, avec sa

    bance irrductible, savoir ce que Lacan entend justement par le rel. La philosophie fait donc dfaut. Elle dfaille

    pour Lacan lendroit de penser ce qui pulse le sujet, o ce quil appelle sujet est ltre parlant ou encore le

    parltre (XXII 165). La philosophie ne permet pas de rflchir que le sujet est divis, barr, trou ; que de ltre

    il est dsert, cest la destitution subjective dont parle Lacan. Cest le grand S du Sujet qui est barr et la barre de ce

    S barr, cest a, en somme, le rel. Cest la barre qui barre lespace et le temps, cest son nespace (LEtourdit

    472) avec un n apostrophe. Nous crivons, quant nous, nespace/temps, son nespace/temps, que lespace

    implique le temps (XXI) a dailleurs soulign Lacan, nous allons le voir.

    Le rel, un nespace/temps de lme, qui est lme-a-tiers (XXIV 58) du sujet cest--dire du parltre. Le rel

    est fait de cette barre, de ce trou, de cette bance constitutive, essentiellement et dorigine manque (XVI 283).

    Sujet sans tre, fissur par une faille indracinable, vid par un je pense dmantel de toute pense, un je ne sais

    pas impensable, un savoir dfaillant (linconscient) (XVI 224). Dfinition mme de linconscient sil en est : un

    savoir linsu du sujet (XVI 324) qui travaille ce dernier incessamment, et ceci cest un paradigme (XVI 324)

    affirme Lacan. Ce qui veut dire que le sujet, le S barr, est sutur par de limpensable, de linsu, du manque, du

    vide, du trou ; bref par du rien qui va revtir toutes les caractristiques du rel, et dont la philosophie, ce que Lacan

    appelle la bonne philosophie (XXII 143), est incapable de saisir la place, ft-elle, comme cest le cas, place

    minemment vide. Alors quaux yeux de Lacan, le sujet comme tel est toujours, non pas seulement double, mais

    divis. Il sagit de rendre compte de ce qui, de cette division, fait le Rel (XXIII 22).

    Pendant les vingt-cinq annes que durera son Sminaire, entre 1954 et 1979, Lacan ne cessera de montrer la

    dynamique de ce rel en prcisant lui-mme dans son Sminaire XXV, intitul Le moment de conclure, qu il ny a

    rien de plus difficile que dimaginer le Rel , le Rel, cest bien ce qui chappe (XXV), ce qui rsiste ; et ce

    aussi bien lorsque Lacan fera passer son Rel de ce quil nest pas ce quil est : de ce quil est impossible,

    limpossible mme, lcriture de son impossibilit, sa cration et sa construction comme nud lui-mme fait

    du trou justement du rel (XXII 28). Et Lacan de penser, dans son Sminaire XIX intitul ou pire, qu

    on fait de la philosophie partir du moment o il y a quelque chose qui bourre (XIX 227) ce trou, ce trou du rel.

    Il va donc sagir de penser le trou sans quelque chose qui bourre le trou. Mais quest-ce quun trou non bourr ou,

    pour ainsi dire, non bourrable ? Un trou sans dimensions, sans bornes ? Un trou de lespace/temps, une faille ou un

    trou spatio-temporel ? Ce trou , crit Lacan, par dfinition na pas proprement parler de dimension (XXV).

    Surtout que, pour Lacan, et de faon abrupte, tout ce qui stait fait de philosophie suait le rapport sexuel plein

  • Robert Alexander | Lacan phnomnologue

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    bord. Alors , demande-t-il, quest-ce a veut dire quil ny a pas de rapport sexuel ? (XXII 129). Cest une

    question qui a t mal comprise et surtout maladroitement interprte. Mais, si on lenvisage philosophiquement, et

    mme avec phnomnologie pourrait-on risquer, alors ce il ny a pas de rapport est, foncirement, lexpression

    insigne du trou bant. a rate (XX 75), crit-il en 1972, dans le Sminaire XX nomm encore, le ratage, rgl

    comme papier musique (Tlvision Autres crits 540) ajoute-t-il dans Tlvision. Ce ratage est la seule forme

    de ralisation de ce rapport si, comme je le pose, il ny a pas de rapport sexuel (XX 75). Il ny a pas de rapport

    sexuel chez les trumains (XXV) dit-il. Ce quil nomme les trumains faisant passer ltre dans lhumain pour

    sen dbarrasser en quelque sorte. Le pas de rapport, cest ce quil appelle lopacit sexuelle. Je dis opacit ,

    ajoute-t-il, en ceci que, premirement , et nous allons voir ce quil faut penser de tout ceci qui est dune

    importance capitale, nous ne nous apercevons pas que du sexuel ne fonde en rien quelque rapport que ce soit

    (XXIII 51). Lacan crivait dj dans son deuxime Sminaire, en 1954, que nous nous croyons libres de notre

    choix conjugal (II 303), ce qui nous fait penser cette extraordinaire phrase de Valry qui dit ceci : Nous

    sommes faits pour ignorer que nous ne sommes pas libres . En 1977, soit 23 annes plus tard, Lacan crit : Jai

    nonc, en le mettant au prsent, quil ny a pas de rapport sexuel , en concluant fortement, Cest le fondement

    de la psychanalyse (XXV). Ou bien encore que cest au terme de cette incurable vrit , au terme de sa

    psychanalyse , que le parltre dcouvre qu il ny a pas de rapport sexuel (XVI 289). Et, Cest a, le rel

    (XIX 119), le rel : quil ny a pas de rapport sexuel (LEtourdit 474), comme si, part une brve

    cotration, on na jamais vu deux corps sunir en un (Tlvison, Autres crits, 527) ; le rel donc, quil ny a

    pas de rapport sexuel, lasexe(ualit) (XXV) : cet impossible (XIX 120), cette bance (XIX 186), ce

    trou du rel (XXII 28), un nespace/temps du S barr, un nespace/temps de lme-a-tiers et aussi bien lme-a-

    tiers dun nespace/temps. Lme-a-tiers du Rel, et son nespace/temps qui est un nespace/temps de lme-a-tiers,

    lme-a-tiers du Rel crit Lacan, cest le trou , et celui-l, jamais vous ne laurez (XXII 42), il est tout

    fait exclu que ce nud, vous le sachiez (XXII 42). Cest le trou du non-rapport, du pas de rapport. Car si rapport

    il y avait, il ne pourrait tre que concidence de corps corps, rapport biologique, instant technique (XVI 162),

    copulatoire, cotratable oserions-nous crire la fois o itrationnalit et ratabilit se donnent rendez-vous

    loccasion du cot. Le rapport supposerait quil y ait adhrence et donc union et par la mme occasion extinction du

    dsir et annulation de la jouissance par son ple dfinitif. En revanche, le non-rapport, le pas de rapport pointe vers

    labsence de mesure au rapporteur, vers une absence despace gomtrique dfinissable et ainsi dmontre une non

    concidence originaire entre lhomme et la femme, et en chacun deux du reste, puisque cest de cela quil sagite

    entre eux et en eux mais dans un antre avec un a d-spatialis et d-temporalis. Le pas de rapport chappe la

    distance matrielle au profit de limmatrialit dun nespace/temps de lme-a-tiers. Cest lme-a-tiers mme du

    non-rapport. Cest donc de lme-a-tiers du trou dont il sagit, celle du nud qui est fait de trous, cest aussi celle

    du cercle ou de la sphre, et mme de la droite, nous allons le voir plus loin loccasion dune topologie tout fait

    indite et trs fconde qui aura le trou comme lment fondamental et mme transcendantal. Mais interroge Lacan :

    Quest-ce quun trou, si rien ne le cerne ? (XXII 90). Un trou comme rien que trou, seulement trou, cur de

    lme-a-tiers ?

  • Lacan phnomnologue | Robert Alexander

    226 M A Y O 2 0 1 4

    Cest aussi, nous allons le voir, lme-a-tiers de ce compos trinitaire (XXIII 156) du RSI (Rel/

    Symbolique/Imaginaire), qui sont les trois dimensions de lespace habit par le parlant , une autre faon , en

    somme, den oprer avec lespace que nous habitons rellement (XXI), trinit infernale (XXII 91) dit aussi

    Lacan ou triade qui savre triadysme en mouvement et la base mme du transcendantal lacanien car cest de ce

    trois lmentaire (XXII 182), dun nespace/temps de lme-a-tiers du RSI, que sourd tout le discours analytique

    en tant quil sagit l du Rel, du Rel du nud (XXII 129), du trou fondamental du nud (XXII 170),

    comme llment qui peut les faire tenir ensemble (XXIII 145), savoir le RSI. RSI qui va permettre la

    reconfiguration en profondeur des catgories psychiques traditionnelles (nvroses, perversions, psychoses).

    Dailleurs, Le rel dont il sagit, cest le nud tout entier (XXIV 114), crit-il en 1976 dans son Sminaire

    XXIV intitul Linsu que sait de lune-bvue saile la mourre, le nud tout entier que constitue le RSI. Et les

    nuds dans leur complication sont bien faits pour nous faire relativiser les prtendues trois dimensions de lespace,

    seulement fondes sur la traduction que nous faisons de notre corps en un volume solide (XX 168). En revanche,

    avec le nud borromen (XIX 91) cest--dire une chane de trois, et telle qu dtacher lun des anneaux de

    cette chane, les deux autres ne peuvent plus un seul instant tenir ensemble (XIX 93), on entre dans une autre

    dit-mension (XX 144), la mension du dit (XX 137), un autre espace, un nespace/temps spcifique. Le nud

    borromen, rencontr en 1972 dans le Sminaire XIX intitul ou pire (XIX 91), inspir des armoiries des

    Borromens, considr comme le Rel, servira le dernier enseignement de Lacan, et sera tudi sous toutes les

    coutures dans ses huit derniers sminaires, qui couvrent les annes 70, de 71 79. Dans tous les cas, limportant

    est le nud borromen, et ce pour quoi nous accdons au rel quil nous reprsente (XX 167).

    Le Rel : Un nespace/temps de lme-a-tiers

    Cest, avec ce n apostrophe, un espace/temps ni, ngatif ; un espace/temps sans espace et sans temps, cest un

    nespace/temps, un Un d-spatialis et d-temporalis, lUn rel (XIX 140, je souligne), crit Lacan avec un U

    majuscule. Nest-il pas sensible votre oreille que je parle ici de lUn comme dun rel et dun rel qui peut

    aussi bien navoir rien faire avec aucune ralit ? (XIX 140, je souligne), dun rel de lUn tout seul (XIX

    241, je souligne) sans ralit aucune, naturelle ou relevant dune perspective scientifique (XIX 141).

    Yadlun ne veut pas dire quil y a de lindividu (XIX 189) ou du corporel (XIX 140). La diffrence est celle

    entre la ralit et le rel, entre la ralisation du moi de lindividu corporel et la rellisation du soi de lme-a-tiers

    du sujet. Cest comme un nespace/temps du rve ou de lme. Mais Un nespace/temps de lme-a-tiers justement,

    crit me (a accent circonflexe m.e) trait dunion a (alpha privatif) trait dunion t.i.e.r.s. Lme-a-tiers que nous

    crivons, quant nous, avec un a sans accent Lacan garde la prposition avec accent grave, nous allons le voir

    car cest pourtant bien l que se situe le petit a dont nous parlerons plus tard, lintersection des trois ronds de

    ficelle du RSI, lobjet petit a, cause du dsir, lment galement rel entre le grand S barr de lme du sujet et

    lAutre, le grand Autre, ft-il barr, on le verra aussi plus loin; qui est aussi le tiers le tiers discret, celui quon

    appelle Dieu mais galement encore Autre comme tiers symbolique o et do sourd linconscient. Cest--dire,

    en somme, du rel sme-a-tiers, tout la fois du rel du sujet (XVI 20) comme du rel dun nespace/temps

  • Robert Alexander | Lacan phnomnologue

    227 M A R Z O

    2 0 1 4

    sans ralit matrielle, imaginaire ou symbolique, non reprsentable (XVI 227), mais en outre du rel comme

    me, comme a (petit a) et comme tiers, comme lensemble du nud que constitue le Rel qui est le Rel du nud

    RSI lui-mme. Cest la mise en abyme du Rel dans le Rel o le Rel comme partie devient galement le Rel

    comme totalit mais totalit dune multiplicit de Rel qui se dcline en autant de parties totales. Ce sont toutes les

    acceptions de la notion de Rel dans luvre lacanienne et comme une modalit de sa rversibilit foncire.

    Lacan crit, en 1976, que pour ce qui est du rel, on veut lidentifier la matire je proposerai plutt de lcrire

    comme a : lme--tiers, a serait comme a une faon plus srieuse de se rfrer quelque chose quoi nous

    avons faire (XXIV 58, nous soulignons). Car le rel lacanien na rien de la ralit matrielle, il se distingue de

    la ralit (XXIII 147), de la matire et de cette ralit qui sert fonder la science (XXIII 146) ou lide

    dunivers (XXII 166). Ce qui est rel , crit Lacan dans son Sminaire XVIII intitul Dun discours qui ne

    serait pas du semblant, cest ce qui fait trou dans ce semblant, dans ce semblant articul quest le discours

    scientifique (XVIII 28). Dailleurs le Rel ne comporte pas le point comme tel (XXIII 151), il ny a en lui ni

    espace ni la continuit implicite lespace (XX 167), ni le partes extra partes de la substance tendue (XX

    32-33), ni trois dimensions , ni les lois de la gomtrie (XXIII 93). Le Rel se distingue aussi du vrai car

    le Vrai est dire conforme la ralit. La ralit qui est dans loccasion ce qui fonctionne ; ce qui fonctionne

    vraiment. Mais ce qui fonctionne vraiment na rien faire avec ce que je dsigne du Rel (XXIII 144) et cest

    une supposition tout fait prcaire que mon Rel conditionne la ralit (XXIII 144). Il ny a ni modle ni

    reprsentation (XXII 165) du Rel. Il ny a pas de linguistique du Rel (XVI 23). Et si une topologie existe,

    cest une topologie dun nespace/temps, une gomtrie qui rpugne au mot gomtrie, et ceci, non sans raison,

    puisque ce nest pas une gomtrie, cen est radicalement distinct (XXII 160), cest plutt une topo-chronologie

    en quelque sorte impossible car sans imaginaire (XXII 165). Imaginaire qui ncessite de son ct pour Lacan la

    continuit quasi-gomtrique qui est le versant naturel de limagination et qui peut aller jusqu dboucher sur

    l engluement imaginaire et la conglation du dsir (XXII 149). Lacan pense mme qu On nimagine pas

    quel point lImaginaire est engluant (XXII 136). Ce nest pas pour rien que Lacan assimile leidos limage,

    un trs bon mot pour traduire ce que jappelle lImaginaire. Parce que a veut dire limage (XXII 103). En

    somme, il ny a pas deidtique du Rel lacanien. Le Rel na pas dimage, pas de concept, ni de prise

    intentionnelle, ni vrai ni bien, il chappe, il glisse entre les doigts (XXII 129).

    Le Rel nest pas solide ni assimilable du solide , celui de la science et de la gomtrie (XXII 43).

    Bien plus encore, il ny a pas dontologie du Rel, car la considration du sujet comme tre fait que

    lontologie est une honte (XIX 116). Ce qui veut dire, en revanche, que le sujet est toujours bant (XIX

    230), cest un nespace/temps d une fente (XIX 230) en quoi consiste le Rel ; bref, un dstre (XIX 235),

    un dsert de ltre, ou encore un tre sans tre (XIX 105) absolument insaisissable (XIX 105). Ne reste que

    le trou de la fente du grand S barr. Ce qui quivaut au reste mme de la fin de lanalyse, au solde net de la fin de la

    cure. Lacan crit : La fin de lanalyse, cest la ralisation du complexe de castration (XVI 267), le sujet sait

    quil est chtr ; enfin il le sait enfin, il ltait depuis toujours. Maintenant, il peut lapprendre, modification

    introduite par le savoir (XVI 322). Et la castration, crit-il aussi, il fallait le penser : la castration, a laisse

  • Lacan phnomnologue | Robert Alexander

    228 M A Y O 2 0 1 4

    dsirer .

    Les nvross rpondent limpasse de la jouissance, limpasse du non-rapport. Lhystrique, de son ct, promeut

    la castration, lImpossible du trou, ce point linfini de la jouissance absolue qui ne peut tre atteint (XVI 276). Ce

    qui veut dire que lhystrique jouit du manque. Quant lobsessionnel, pour sa part, il bouche le trou par le

    crmonial o il semble rencontrer la jouissance (XVI 276). Quant aux psychoses, la diffrence des nvroses,

    quelque chose na pas fonctionn dans la rsolution de la situation dipienne et cest la forclusion du Nom-du-

    Pre que lon assiste selon Lacan, cest--dire cest une instabilisation totale du RSI que nous avons affaire, un

    embrouillement o le R, le S et le I se continuent lun dans lautre, et o prdomine lenvahissement par la

    jouissance de lAutre. Le psychotique mlancolique lui va tomber dans le trou, dans le trou du Rel, comme si

    lImaginaire et le Symbolique staient vanouis, comme dtachs par la tombe dans le Rel (Hemingway,

    Kierkegaard, Kafka, Nicolas de Stal, Rothko). Le suicide est la seule issue en gnral. Le psychotique

    schizophrnique va quant lui en quelque sorte tomber dans le trou du Symbolique comme si lImaginaire et le

    Rel staient aussi vapors (Beckett, Artaud, Joyce, Francis Bacon) par la chute dans le trou du Symbolique. Le

    sens des mots se perd. Ils se sentent agis et sont agis par les signifiants. Le psychotique paranoaque va tomber dans

    le trou de lImaginaire, le Symbolique et le Rel seffaant tous les deux. Cest le cas des dictateurs ou des religieux

    extrmes. Dans les trois cas, la structure RSI se retrouve chaque fois en implosion soit dans le Rel pour le

    mlancolique, dans le Symbolique pour le schizophrnique et dans lImaginaire pour le paranoaque. De son ct,

    pour le pervers comme Sade, ou Sacher-Masoch, seule compte leur jouissance. Les pervers nont que faire des lois,

    seule la satisfaction de leur pulsion vaut. Mme de leur propre image, ils nen ont cure. Ils se concentrent sur lobjet

    a au centre de lintersection du RSI, se concentrent tellement que les trois lments RSI sont superposs mais

    toujours l comme en sourdine. Cest ce qui distingue encore la perversion de la psychose. Notons quil nest pas

    rare quun pervers se rvle psychotique lorsquil entame une cure. Alors mme quen dfinitive, pour les nvross

    que nous sommes tous pour Lacan, il ne reste, en fin de lanalyse, que le trou, le nud de la nvrose linverse de

    la perte du nud RSI dans la psychose et la perversion le sujet ralise lincurable vrit quil ny a pas de rapport

    sexuel. Cest a, en dfinitive, la fin de la cure analytique : accepter la loi de la castration symbolique et galement,

    cela va de paire, renoncer la jouissance primordiale.

    Ce qui veut dire que nous ne matrisons pas tout, et comme le rsume judicieusement E. Lemoine-Luccioni, ltre

    humain ne connat pas la jouissance absolue. Il nest pas dieu, et ntant pas dieu, il est soumis la loi de la

    castration symbolique ; autrement dit, il ne rencontre que des semblants dobjets ; jamais lobjet du dsir

    (Lentre dans le temps 55). Surtout cela veut dire aussi que a finira comme la point Lacan lors dune

    confrence Louvain en 1972. Il avait ajout fortement : Vous avez bien raison de croire que vous allez

    mourir. Le comble du comble, cest que vous nen tes pas srs, que a finira . Cest la mort. La mort on ne sait

    pas ce que cest , personne ne sait ce que cest ce trou (XXII 148), puisque cet impensable cest la mort, dont

    cest le fondement du Rel quelle ne puisse tre pense (XXIII 135-136). Cest le trou, et qui plus est, cest le

    trou non combl, cest--dire le manque, et le manque originaire. Et comme le dsir procde du manque, et quen

    gnral nous nous leurrons sur notre manque, car nous croyons, illusoirement, que nous le comblerons comme si

  • Robert Alexander | Lacan phnomnologue

    229 M A R Z O

    2 0 1 4

    ctait un besoin, ce quil nest pas fondamentalement.

    Cest que lanalyse, cest a. Cest la rponse une nigme. Et une rponse, il faut bien le dire , tout fait

    spcialement conne , je veux dire que si on na pas lide o a aboutit : au nud du non-rapport sexuel, on

    risque, on risque de bafouiller (XXIII 59). Il ne reste, finalement et autrement dit, qu savoir y faire avec son

    symptme crit aussi Lacan dans ses derniers sminaires, dans son dernier enseignement. Et lorsque lon sait quil

    dfinit le symptme , avec la pulsion et la rptition qui le font ainsi, en disant que cest du Rel (XXII 2),

    on mesure toute limportance du Rel en question, surtout que le symptme nest pas dfinissable autrement que

    par la faon dont chacun jouit de lInconscient en tant que lInconscient le dtermine (XXII 96). Ce qui montre

    que derrire le trou du Rel , lInconscient est l (XXII 96). Mais nallons pas trop vite car comme

    lInconscient est aussi dfini comme le Rel, le Rel trou (XXII 164), et que, de plus, la jouissance qui y est lie

    est de mme dfinie comme tant le Rel (XVI 168), il faut tre trs vigilant pour arriver penser ce Rel en

    question qui semble se dcliner de mille manires.

    Dans tous les cas de figure, chaque fois, cest une impossibilit quil se rfre, avec une impossibilit quil se

    conforte en quelque sorte. Il sagira pour Lacan du vritable impossible, de limpossible qui se dmontre, de

    limpossible tel quil sarticule , cest a, le rel (XIX 119). Cette dmonstration de limpossible et de la

    ncessit est le cur mme de sa conception du Rel. Dmonstration de limpossible du Rel quil dfinit comme le

    lieu o a ne cesse pas de ne pas scrire (XX 120-183), et dmonstration de la ncessit du Rel o a ne

    cesse pas de scrire (XX 120-XXV).

    Dans les annes 50 et 60, depuis Les crits techniques de Freud en 1953/1954 Lenvers de la psychanalyse en

    1969, le Rel nest pas, pour Lacan, il est impossible, limpossible mme, tout la fois inatteignable, in-

    conceptualisable, irreprsentable, indicible, incomprhensible, inimaginable ; bref, impossible rejoindre, inconnu

    et indcidable.

    Dans les annes 70, depuis Dun discours qui ne serait pas du semblant en 1971 La topologie et le temps en

    1978/1979, le dernier enseignement de Lacan, dans les neuf derniers sminaires, le Rel est redevable dune

    criture, de la ncessit dune criture reposant sur limpossibilit mme du Rel avec toutes ses caractristiques

    susmentionnes. Lacan crit en synthtisant : le ncessaire ce qui ne cesse pas de scrire cest cela mme qui

    ncessite la rencontre de limpossible, savoir ce qui ne cesse pas de ne pas scrire (XXI 57).

    Cest, en somme, la rponse au trou, au manque et la mort : la construction dun signifiant nouveau, qui serait

    autre, celui qui naurait aucune espce de sens, a serait ce que jappelle le rel (XXIV 165). Il sagira dinventer

    quelque chose, une nouvelle criture (XXIII 143 XXIII 154) qui ne serait rien de moins que la premire

    philosophie qui me paraisse se supporter (XXIII 155), bien loin de la bonne philosophie qui suait le rapport

    sexuel, cest le lieu de linvention de soi, de lcriture du soi, que le trou du Rel rend possible en dfinitive, cest

    la dimension transcendantale du trou o senracinent tout la fois la pulsion, le dsir et la jouissance , cest aussi

    le sens de ce que veut dire faire mathme de sa cure ou, ce qui revient au mme, faire de sa vie quelque chose,

    quelque chose comme une uvre dart, partir de rien, partir du trou du rien, partir du rel.

    Que le Rel tient lcriture (XXIII 148) crit-il aussi, que cette invention rduite au sinthome le

  • Lacan phnomnologue | Robert Alexander

    230 M A Y O 2 0 1 4

    sinthome de Lacan soit le Rel ; Lacan crit que cest ma rponse symptomatique (XXIII 145). Cest tout

    fait tonnant que le Rel soit le symptme de Lacan, la fois ce qui ne cesse de se rpter et ce qui pousse, pulse,

    toute la dynamique analytique redevable de cette cration, de cette invention particulirement fconde. Jai

    invent ce qui, ce qui scrit, scrit comme le rel , ce quon appelle le nud borromen (XXIII 141) qui

    enchane le Rel, le Symbolique et lImaginaire, ce trois lmentaire (XXII 182). Mais, quest-ce que veut

    dire quil ex-siste une construction dont il faut bien que la consistance ne soit pas Imaginaire (XXII 80) et, de

    plus, qui naurait aucune espce de sens (XXIV 165), voil trs probablement la question ultime qui agite le

    Rel lacanien, de ce Rel qui peut se supporter dune criture , ce Rel, ce Rel quest le nud, nud qui est

    une construction (XXII 19).

    Nouvelle criture, nouvelle construction topologique, et mme architectonique, qui converge avec notre

    exprience au point de nous permettre de larticuler, nest-ce pas l quelque chose qui puisse justifier ce qui, dans

    ce que javance, se supporte, se soupire, de ne jamais recourir aucune substance, de ne jamais se rfrer aucun

    tre, et dtre en rupture avec quoi que ce soit qui snonce comme philosophie ? (XX 19)

    Mais avant de poursuivre dans cette direction, et afin de bien comprendre encore davantage ce qui est en jeu avec

    cette notion de Rel, il faut savoir galement que ce contre quoi Lacan lutte avec tnacit cest la croyance, en

    laquelle Freud restera enracin toute sa vie, en une ralit psychique (XXII 46). On a vu en quoi le Rel est

    soigneusement distinguer de la ralit matrielle, il faut galement le distinguer de ce que recouvre tout ce qui

    aurait un rapport avec une quelconque ralit psychique, ralit au sens freudien (XXII 47) crit Lacan, mais

    galement contrebattre cette mythologie grossire (XIX 157) de la conception, aussi freudienne, de lEros

    comme dune fusion, comme dune union (XXII 70), comme principe dunion (XIX 157) entre les sexes

    LEros nest daucune faon une tendance lUn, bien loin de l (XIX 107) , quil sagisse dailleurs dun

    savoir instinctuel ou dune nergie libidinale qui aurait son sige quelque part, par exemple neuronal, et qui serait

    mesurable scientifiquement. Il sagit dune condition ncessaire bien entendu, mais non suffisante pour Lacan, et

    dans tous les cas insuffisante penser le rel. Ce qui lui fait dire que ltre humain na aucun savoir instinctuel ,

    quil sait faire lamour cest probablement exagr , ironise-t-il (XXII 166). Bref, cest contre le modle

    suppos animal (XIX 96) que Lacan fait tourner le discours analytique, modle suppos o limage animale de

    la copulation semble un modle suffisant de ce quil en est du rapport sexuel , et o celui-ci est du mme

    coup considr comme un besoin (XIX 96), et comme si , ajoute-t-il, la norme mle, en deux mots, tait

    situable quelque part (XIX 98), bien incapable en cela de penser la bance de lindtermination de leur

    rapport commun la jouissance (XIX 46). Etant entendu, comme le souligne Lacan lui-mme, que cest cette

    bance irrductible que nous dsignons le rel (XIX 41). Autrement dit, Ce nest pas parce que cest

    biologique que cest plus rel. Cest le fruit de la science qui sappelle biologie. Le rel, cest autre chose (XIX

    29). Autre chose qui est loppos de ce que lon appelle de nos jours une ralit organique qui constitue

    chacun et permet de tenir comme individu (XIX 139).

    Posons-nous, ds lors, les mmes questions que Lacan se pose la fin de son Sminaire XXIV, en 1977, Le rel

    est-il impossible penser ? (XXIV 152) et Est-ce que le rel ment (rellement) ? (XXIV 153). Comment

  • Robert Alexander | Lacan phnomnologue

    231 M A R Z O

    2 0 1 4

    traiter le Rel sil chappe toute prise de la ralit, organique ou psychique, sil est impossible dans tous les sens

    que nous avons vus ? La rponse de Lacan est apparemment surprenante et a men, et mne du reste, de multiples

    incomprhensions : la mathmatisation seule atteint un rel et cest en quoi elle est compatible avec notre

    discours, le discours analytique un rel qui na rien faire avec ce que la connaissance traditionnelle a support,

    et qui nest pas ce quelle croit, mais bien fantasme (XX 165). Nous comprenons plutt que seule une sorte

    darchitectonique permet d atteindre le Rel. Car, il ajoute immdiatement aprs : Le rel, dirai-je, cest le

    mystre du corps parlant, cest le mystre de linconscient (XX 165). Le mystre du parltre qui, S barr, est

    livr linconscient comme ce qui le dtermine mais selon une dynamique dont il faut bien comprendre lextrme

    subtilit car ici se mlent et se concentrent toutes les problmatiques auxquelles le Rel est attach, et qui semble

    bien loin, il faut en convenir, dune mathmatisation.

    Dans le Sminaire XI intitul Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, en 1964, il fallait dj voir

    linconscient comme de ce qui souvre et se ferme, cest que son essence est de marquer ce temps par quoi, de

    natre avec le signifiant le sujet nat divis. Le sujet, cest ce surgissement qui, juste avant, comme sujet, ntait

    rien, mais qui, peine apparu, se fige en signifiant (XI 223). Inutile de rappeler ici la formule qui dfinit un

    signifiant pour Lacan, cest quil sagit de ce qui reprsente un sujet pour un autre signifiant (XVI 13-14-55). Ce

    qui veut dire que lInconscient, cest le Rel, en tant que chez le parltre, il est afflig de la seule chose qui fasse

    trou, qui du trou nous assure, cest ce que jappelle le Symbolique en lincarnant dans le signifiant, dont en fin de

    compte il ny a pas dautre dfinition que cest a le trou. Le signifiant fait trou (XXII 165). La chane suivante

    peut utilement tre construite, la chane ou le nud ou encore le chai-nud (XXIII 121) de lapparence

    nodale du Rel (XXIII 121) crit-il aussi : trou, S barr, inconscient, symbolique, signifiant, trou. Tout part, en

    effet, du trou du Rel pour y revenir, cest la raison pour laquelle nous pensons que le trou est transcendantal pour

    Lacan et mme phnomnologique transcendantal car rien dempirique et par labsence de loi (XXIII 150) rien

    de lgifrant ne viennent abmer sa fonction dapparatre (pour disparatre) un nespace/temps de lme-a-tiers, de

    lme-a-tiers du non-rapport. Lacan ne parle-t-il pas dune trange temporalit (XI 33), de la pulsation

    temporelle (XI 161-232) de linconscient, de la fonction en quelque sorte pulsatile de linconscient (XI 52), de

    la structure scande de ce battement de la fente (XI 40) du sujet, que ce qui sy passe est inaccessible la

    localisation spatio-temporelle, et aussi bien la fonction du temps (XI 40) ? On pourrait multiplier les citations et

    les rfrences qui toutes convergent vers la ncessit den passer par une nouvelle criture, mathmatique, plutt

    logique et topologique transcendantales, par un nespace/temps du Rel du trou, du trou du Rel de lme-a-tiers en

    quoi consistent linconscient mais galement, selon le chai-nud, le signifiant, le S barr et sa fente, le pas de

    rapport, le symptme, le RSI lui-mme comme nud, nous y arrivons, mais galement la jouissance phallique, nous

    y arrivons galement, et ce que Lacan appelle lobjet petit a, en minuscule, lobjet cause du dsir, l abjet crit-il

    galement ; et ainsi que le grand A majuscule qui sera affect dune barre comme le sujet S barr en passant du

    grand Autre au A barr o personne ne rpond, o il ny a personne, o a ne rpond pas (XXIV 61). On le

    devine aisment, aprs le sujet, le S barr, cest la question de lobjet et la question de lautre qui se posent ici avec

    petit a et grand A barr.

  • Lacan phnomnologue | Robert Alexander

    232 M A Y O 2 0 1 4

    Lacan crit dans le Sminaire XI : Il sagit de cet objet privilgi, dcouverte de lanalyse, de cet objet dont la

    ralit mme est purement topologique, de cet objet dont la pulsion fait le tour, de cet objet qui fait bosse, comme

    luf de bois dans le tissu que vous tes, dans lanalyse, en train de repriser lobjet a (XI 286). La pulsion

    tourne autour de lobjet ternellement manquant, de lobjet perdu, du trou de lobjet a. Et cela est vrai quelle que

    soit la pulsion. Pulsion scopique (le regard comme objet a : voir tre vu se faire voir), pulsion invocante (la voix

    objet a : gueuler tre engueul se faire entendre, se faire engueuler), pulsion orale (le sein objet a : manger

    tre mang se faire croquer) et pulsion anale (les fces ou excrments objet a : garder retenir/ lcher donner).

    A chaque fois cest de lobjet a quil sagit, un objet cause du dsir o , comme le souligne M. Safouan, se

    retrouve lobjet perdu, cest--dire o le sujet se leurre sur son manque. Cest ainsi que lon peut qualifier dobjet a

    la cassette o lavare retrouve ses fces jamais dtaches de lui (Lacaniana I 263). Le sujet devra traverser son

    fantasme, cest ce que veut dire Lacan avec le grand S barr poinon petit a, en faisant chuter ce dernier comme

    semblant quil est, quen loccurrence lanalyste est, en position de semblant dans la cure. Lacan ira jusqu crire

    que lobjet a est extime , conjoignant lintime la radicale extriorit (XVI 206, je souligne). En effet, cest

    le a de lme-a-tiers qui se trouve tre au lieu de conjugaison de lintimit, de laffectivit de lme du sujet et du

    tiers considr comme le radicalement Autre dune transcendance, symbolique et inconsciente, dont rien ne revient.

    Cest l lexpression insigne du trou transcendantal du Rel, du non-rapport foncier du transcendantal, qui pourtant

    dj troue le grand S barr et le grand A barr.

    Grand A barr qui est le trou de lAutre, lAutre nenferme nul savoir dont il se puisse prsumer, disons, quil soit

    un jour absolu (XVI 47). Il y a un trou, et ce trou sappelle lAutre (XX 145). Et, cest de lAutre avec un

    grand A quil sagit dans linconscient (XXIV 5). Cest aussi de la problmatique de Dieu et du refoulement dont

    il sagit ici avec le trou de lAutre. Dieu est , crit Lacan, a ne fait aucune espce de doute, a ne prouve

    absolument pas quil existe (XVI 81). Et dailleurs, la religion refoule ce fait que ce nest pas vrai que Dieu

    soit , Elle dit quil ex-siste, quil est lex-sistence par excellence, cest--dire quen somme il est le refoulement

    en personne (XXII 29), et surtout puisque ce refoul, cest le trou (XXII 42), cest le primordial ,

    linaccessible de linconscient (XXII 84), ce trou dans le symbolique (XXII 131), voil le Rel, le trou

    du Rel, le Rel du trou.

    Le Rel ex-siste (XXII 178) crit Lacan, il a une consistance mais cest la consistance du trou, son ex-sistence

    de trou indique le trou (XXII 183). Il ex-siste comme Impossible (XXII 178). Le Rel qui ne consiste, qui

    nex-siste que dans le nud (XXIII 54), lex-tase non spatiale et non temporelle du trou fondamental du nud

    (XXII 170).

    Nous avons vu toute limportance du trou du Rel, il va sagir maintenant de la volont dapprocher ce Rel, et cela

    va sexprimer chez Lacan, aprs lcriture des graphes, sous la forme dune toute nouvelle topologie faite de nuds,

    topologie qui constitue, selon Nasio dans un remarquable petit ouvrage, intitul Introduction la topologie de

    Lacan dans la Petite Bibliothque Payot n737 une tentative de saisir le rel par de nouveaux moyens, qui

    tentent dchapper limaginaire au profit de ce quil appelle topologerie plutt que topologie afin de

    correspondre la reconstitution ouverte par Lacan, dune nouvelle esthtique transcendantale , et cest la

  • Robert Alexander | Lacan phnomnologue

    233 M A R Z O

    2 0 1 4

    question qui nous intresse au plus haut point dans notre approche phnomnologique justement transcendantale

    axe sur un nespace/temps indit ; une nouvelle esthtique transcendantale , poursuit Nasio, conforme

    lexprience, non du sujet de la connaissance, mais du sujet de linconscient (ITL 11). Et il ajoute de suite aprs :

    Mais quest-ce que ce rel qui exige quon ait une topologie pour lapprocher, et de quelle topologie sagit-il ?

    (ITL 11). Surtout que luvre freudienne et, en gnral les psychanalystes quand ils pratiquent lanalyse, restent

    embarrasss de cette intuition indracinable que le psychisme , nous lavons dj abord, est un dedans limit

    par une surface (la peau) tourne vers le rel extrieur (ITL 12). En lieu et place, la topologerie lacanienne, ou la

    nodologie comme le propose A. Cochet, tente de ne pas cder ce qui parviendrait, illusoirement, gommer la

    modalit dtre , pour le Rel, impossible reprsenter (ITL 12), et faire de cette impossibilit, du trou du

    Rel, Un nespace/temps de lme-a-tiers dans une nouvelle esthtique transcendantale susceptible de montrer et

    de dmontrer le trou du Rel, du trou dans le Rel. Lacan en appelle lui-mme explicitement son renouvellement

    en 1974 : Cest en a que la topologie fait un pas , crit-il, Elle vous permet de penser que lesthtique, que

    ce que vous sentez autrement dit nest pas en soi comme on dit transcendantal (XXII 132), sous-entendu au sens

    kantien mais bien une esthtique, transcendantale dun nouveau genre, qui tient compte de l existence du Rel ,

    de ce que nous appelons pour notre part un nespace/temps. La topologie , crit Lacan, nest-ce pas ce

    nespace , avec un n apostrophe, o nous amne le discours mathmatique et qui ncessite rvision de

    lesthtique de Kant (LEtourdit 472) ? Et qui ncessite rvision, refondation, de lesthtique de Kant. Cest en

    tout cas , affirme-t-il dans Les non-dupes errent en 1973, une structure qui change tout fait la porte du mot

    despace au sens o il est employ dans lEsthtique transcendantale (XXI). Et mme, bien entendu, du mot

    temps car lespace implique le temps, et que le temps cest peut-tre rien dautre, justement, quune succession

    des instants de tiraillement , de tiraillements entre le R, le S et le I. Lacan ajoute trs fortement : Le temps cest,

    cest peut-tre a, ltrinit de lespace (XXI). Cette esthtique en rvision va trouver son plein dploiement dans

    le nud borromen que nous avons dj rencontr plus haut, mais galement avec le tore, la bande de Moebius, la

    bouteille de Klein et la sphre pourvue dun cross-cap. Dans chaque cas de figure, si lon peut dire, ce sera du trou

    du Rel dont il sagira de relever labme sans fond, expression insigne du non-rapport. Trs rapidement et de

    manire elliptique, le tore sera ce pneu au milieu duquel le trou central sera lobjet du dsir ternellement

    manquant ; la bande de Moebius en ayant un seul bord faite dune ligne sans points (LEtourdit) montre le sujet

    barr, sujet de linconscient, nayant ni endroit ni envers, sans dessus dessous ; la bouteille de Klein o son goulot

    lencolure dun trou revenant du cul de la dite bouteille montre le rapport que peut entretenir un signifiant avec le

    reste de la chane signifiante, et la sphre pourvue dun cross-cap comme un ballon gonfl pinc en sa partie

    suprieure montre comment on peut passer de lextrieur lintrieur et de lintrieur lextrieur sans avoir

    constat aucune limite, sans avoir franchi aucune frontire (ITL 21 et 73 80), o encore, comme le souligne

    Lacan lui-mme, son intrieur est ce qui passe lextrieur (XXIV 10). En somme, Cest le fait de nous

    montrer que le dedans et le dehors sont une seule et mme chose (ITL 20) que montrent et dmontrent ces figures,

    en se dessinant, et qui nont plus rien de ce que la topologie traditionnelle offrait. Cest de linfini quil sagit, de

    labme et du trou du Rel improprement dits quil sagit mais toujours en formation, en construction, et qui vont

  • Lacan phnomnologue | Robert Alexander

    234 M A Y O 2 0 1 4

    jusqu buter sur une impossibilit infranchissable (ITL 46). Ainsi, cest par le passage par le trou du tore que

    Lacan dira que La structure de lhomme est torique (XXIV 19), cest lhystorique (XXIV 20), le sujet est

    hystorique, historique et hystrique, il tourne en rond (XXIV 19-59) autour dun trou dans un monde torique

    (XXIV 23). Ce qui a pour consquence quil ne saurait y avoir de progrs (XXIII 135) ; bref, affirme Lacan :

    On ne retrouve pas. Ou bien cest dsigner quon ne fait jamais que tourner en rond. On trouve (XXIII 135).

    Lacan dit aussi linstar de Picasso, je ne cherche pas, je trouve (XIX 170). Lide que lobjet de la recherche

    humaine nest jamais objet de retrouvailles au sens de la rminiscence. Le sujet ne retrouve pas (II 165). Il ne se

    retrouve qu passer par le trou du Rel, en inventant, par le trou du nud (XXIII 83), cest--dire par le chas

    dune aiguille dont les dimensions sont en mme temps en de de linfiniment petit et au-del de linfiniment

    astronomiquement grand, dans un nespace/temps de lme-a-tiers indterminable et indtermin du reste. Cest l,

    mais un l non spatial et non temporel, que la condition humaine, pour Jacques Lacan, se meut et trouve son pine

    en mouvement, son criture et sa jouissance ; en dfinitive et par la cure : rendre cette jouissance possible ,

    jouis-sens (XXIII 60) crit Lacan, son nespace indit.

    Une autre manire de mieux comprendre quels sont les enjeux les plus fondamentaux du Rel lacanien se mesure,

    comme Lacan sy est mesur lui-mme, laune de la thorie des fondements de larithmtique, notamment avec la

    thorie des ensembles et en particulier en la personne de Cantor avec la considration de la suite N, la suite des

    entiers naturels. La question tant, en dfinitive, de savoir sil existe un nombre plus grand que tous les autres. Cette

    difficult mne limpossibilit de lcrire , ce nombre, cet impossible mme do , aux yeux de Lacan,

    surgit ce rel (XVI 271). Car, cest le problme de linfini qui se pose immdiatement. Il interroge ces trous

    quon appelle infini cest--dire non saisissable (XVI 272) qui reprsentent en quelque manire le point

    dimpossibilit de la conjonction sexuelle (XVI 274) dont nous avons parl plus haut, savoir le il ny a pas de

    rapport sexuel. Et Lacan dargumenter en crivant que mme si Cantor a tort du point de vue de ceux qui

    dcrtent, on ne sait pourquoi, que, le nombre, ils savent ce que cest, toute lhistoire des mathmatiques bien avant

    Cantor a dmontr quil ny a pas de lieu o il soit plus vrai que limpossible, cest le rel (XIX 201). Cest aussi

    bien le nombre plus grand que tous les autres mais cest galement les nombres incommensurables comme racine

    carre de 2, ou racine carre de -1 appele nombre imaginaire, ou encore, par exemple, le nombre pi et dj le zro :

    Que le zro soit essentiellement un trou (XXV) ne fait aucun doute pour Lacan.

    Mais dj le passage de 0 1 pose de redoutables difficults car avec les dcimales, il y a un trou entre les deux, un

    trou abyssal, ce nest pas dnombrable, et ce bien avant les difficults tout aussi normes que pose le transfini

    savoir lenchanement des infinis dans le systme cantorien o resurgit la suite N et avec elle le non-dnombrable.

    Le non-dnombrable, qui est bien , souligne Lacan, lune des choses les plus minentes, les plus astucieuses,

    les plus collantes au rel du nombre qui ait jamais t inventes (XIX 205). Cest lincommensurabilit du non-

    dnombrable qui intresse Lacan. Cest linfinitude , en prenant lexemple znonien dAchille et la tortue, quil

    pointe dans le fait que la tortue, son pas elle est aussi de plus en plus petit et narrivera jamais non plus la

    limite (XX 15). Cest aussi l que se loge le Rel. Achille, cest bien clair, ne peut pas dpasser la tortue, il ne

    peut pas la rejoindre. Il ne la rejoint que dans linfinitude (XX 19). Belle mtaphore aux yeux de Lacan pour ce

  • Robert Alexander | Lacan phnomnologue

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    quil en est de la jouissance des corps, et lide que la jouissance sexuelle ait ce privilge dtre spcifie par une

    impasse (XX 16), autre mot pour dsigner le Rel.

    La jouissance du corps de lAutre nest pas le signe de lamour (XX 10), ajoute-t-il trs fortement. Assorti

    de la consquence suivante : cest que, quand on aime, il ne sagit pas de sexe (XX 35). Ce qui, il faut bien le

    dire, narrange pas pour autant ce quil en est de lamour. Tout comme la libert, Lacan rptant qui veut

    lentendre quil ne parle jamais de la libert, lamour est la seule faon de se tirer avec lgance de labsence du

    rapport sexuel (XX 89), en somme la libert dcrire des lettres damour, la seule chose quon puisse faire dun

    peu srieux, la lettre damour (XX 106). Lamour na rien faire avec le rapport sexuel (XXII 72). Lamour

    est donc situer comme consquence du trou du Rel, une sorte de supplance au non-rapport, labme conjugu

    du grand S barr, du a et du grand A barr ; autrement dit, lamour comme lme-a-tiers de lcriture dun

    nespace/temps de lme-a-tiers. Et on sait, qui plus est, que comme Lacan crit que le transfert cest lamour, cest

    de la dynamique mme de la cure dont il est question avec lui, cette criture de soi en somme relle.

    Le feu, cest le Rel. a met le feu tout, le Rel. Mais cest un feu froid. Le feu qui brle est un masque, si je

    puis dire, du Rel. Le Rel est chercher de lautre ct, du ct du zro absolu. (XXIII 131)

    Le Rel comme lment partiel, dclin dans ses multiples acceptions qui se renvoient lune lautre limpossible,

    la bance, le trou, la division du sujet, lme--tiers, il ny a pas de rapport sexuel, lUn, lobjet petit a,

    linconscient, le symptme, la jouissance phallique, une criture, une construction , est une mise en abyme de

    llment total transversal qui est le Rel au carr du nud RSI tout entier. Ce Rel au carr ou racine carre de ce

    que nous appelons grand R, ce Rel en puissance du nud borromen qui na aucune espce dtre (XXI)

    comme le souligne Lacan lui-mme, est llment fondamental transcendantal qui fonde tant le discours analytique

    que lexprience analytique. Car ce Rel exponentiel permet la rflexivit du rel partiel dissmin dans toute

    luvre sous ses diffrentes formes qui toutes convergent vers le trou constitutif originaire, le trou fondamental du

    nud. Outre son aspect privatif qui le fait chapper toutes dterminations en se parant de toutes les couleurs de

    limpossibilit, le trou se rflchit et est rflchi comme trou lorsque Lacan fait du Rel le RSI lui-mme. Ce nest

    qu partir de l que philosophiquement une dimension de rflexivit entrane une dynamique de comprhension

    globale de tout ldifice du discours analytique. De plus, le Rel qui se dclinait sous diffrents aspects acquiert,

    avec ce que nous nommons le transrel, une teneur transcendantale, relative ce que le trou soit pens comme rien

    que trou, comme trou pur en quelque sorte, pur despace et de temps, susceptible de construire le discours

    analytique et de motiver la pratique analytique. Ce qui rend en mme temps une dimension nouvelle, en retour, de

    rflexion au cur du Rel partiel, comme si Lacan avait synthtis les rels en Rel, en Un Rel, en Rel Un, afin

    que les dits rels soient capables dapporter chacun ce qui, par transversalit, les mne davantage que ce quils

    sont ou taient dans les niveaux partiels. A savoir ce qui, par une nouvelle esthtique transcendantale du discours

    analytique et de lexprience analytique, constitue un champ plus large o la bance est pense pour elle-mme.

    Cette esthtique transcendantale est hnologique, ngative et mtaphysique : Un nespace/temps de lme--tiers.

    Cest a le Rel lacanien, le transrel qui fonde par sa rflexivit lensemble Rel, le grand R, ensemble compris

    comme une multiplicit inconsistante, en termes cantoriens, savoir selon linfini improprement dit : apeiron et

  • Lacan phnomnologue | Robert Alexander

    236 M A Y O 2 0 1 4

    abme du Rel, et, Rel de la bance et du trou spatio-temporel. De plus, cette esthtique est minemment en

    rapport avec luvre de soi et du soi, savoir faire de sa vie quelque chose comme une uvre dart rendue possible

    par le savoir du trou, par le savoir sur la vrit quUn nespace/temps de lme-a-tiers de la bance constitutive du

    parltre, du pas de rapport originaire, savre la dimension essentielle du vivre humain. Ne reste que faire uvre de

    sa vie par la place laisse vide du Rel. Le Rel, cest le sens en blanc (XXII 114), Rel rendant possible sa

    propre criture dans un nouveau signifiant, une nouvelle construction de soi et du soi. Lacan crit que nous

    inventons un truc pour combler le trou dans le Rel. L o il ny a pas de rapport sexuel, a fait troumatisme. On

    invente (XXI 97) et la logique, le savoir du Rel (XXI 92), ne nous permet de le dfinir , le Rel, que si

    nous sommes capables de linventer (XXI 101), surtout parce que le savoir , cest un savoir en cours de

    construction (XXI 114), et ce savoir, il faut linventer (XXI 112). Comme une sorte de rponse au trou du

    Rel qui est une rponse questionnante et innovante, en cela mme relle au sens lacanien, relance infinie du Rel

    en questionnement au sein de lnigme prserve, en cela galement aussi lnigme est une autre caractristique du

    Rel, une modalit relle du Rel lacanien.

    On assiste en quelque manire une prolifration de trous dans le corpus lacanien qui tous ont cette spcificit

    transcendantale de rendre possible, par le Rel dont ils sont faits, Un nespace/temps de lme-a-tiers, que cette

    dernire soit la matire du sujet, du S barr, ou de lcriture mme dun nouveau signifiant, en passant par la

    matire du symptme ou de la jouissance et de la matire du non-rapport, ou encore de linconscient. Car non

    seulement le trou du Rel, sme-a-tiers, qui en tant que trou communique sa consistance tous les autres (XXII

    173), se voit repris dans le Rel du nud du RSI mais galement dans le signifiant qui fait trou dans le symbolique,

    marque de linconscient qui est derrire le trou du Rel. Mais galement dans le registre imaginaire o le trou se

    manifeste dans le dcollement et la bance dans le stade du miroir. Ce dernier tant, ds le premier Sminaire de

    1953, le premier modle o se marque le retard, le dcollement de lhomme par rapport sa propre libido. Cette

    bance fait quil y a une diffrence radicale entre la satisfaction dun dsir et la course aprs lachvement du dsir

    le dsir est essentiellement une ngativit (I 169). Problmatique de lcart, de la bance et du manque, de la

    non concidence in-rapportable et de la non adhrence irrductible, expression du trou transcendantal, dj bien

    prsente galement dans le deuxime Sminaire : Il faut supposer chez lui (le sujet) une certaine bance

    biologique, celle que jessaie de dfinir quand je parle du stade du miroir. La captation totale du dsir, de

    lattention, suppose dj le manque. Le manque est dj l quand je parle du dsir du sujet humain par rapport sa

    propre image, de cette relation imaginaire extrmement gnrale quon appelle le narcissisme (II 371). Bien

    davantage encore, et cest ce qui lie lImaginaire et le Symbolique au trou transcendantal de la bance, ltre

    humain a un rapport spcial avec limage qui est la sienne rapport de bance, de tension alinante. Cest l que

    sinsre la possibilit de lordre de la prsence et de labsence, cest--dire de lordre symbolique (II 371). Mais

    ce qui est nouveau dans lhomme, cest que quelque chose est dj assez ouvert, imperceptiblement drang dans la

    captation imaginaire, pour que puisse sinsrer lutilisation symbolique du langage (II 371).

    Maintenant, que nous puissions tirer de tous ces lments de luvre lacanienne une interprtation

    phnomnologique qui tente denvisager les difficults spcifiques relatives un rel, un nespace/temps de

  • Robert Alexander | Lacan phnomnologue

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    2 0 1 4

    lme-a-tiers, comme relevant de la considration philosophique dun espace-temps phnomnologique archaque,

    cest ce que nous avons comme ambition de dmontrer. Considration ouverte avec une grande acuit, pensons-

    nous, par Richir dans son uvre lui et qui ouvre la question de savoir si une mtaphysique phnomnologique

    fondamentale est possible aujourdhui, mtaphysique qui ne relve plus ipso facto de la thologie ou de la

    dtermination du sens de dieu mais de ce que Jean-Luc Marion appelle la question de dieu ou ce que Richir nomme,

    de son ct, la transcendance absolue. Et que cette question apparaisse ici de manire particulire, spcifique et

    indite, dans la thorie analytique lacanienne et puisse receler des lments de quoi la traiter, cest galement ce que

    nous pensons et mettons en avant.

    Cette question pointe de manire spcifiquement phnomnologique vers la question de ce que nous nommons

    ogkorythme, savoir les problmes que pose de lespace/temps, mais de l espace/temps non spatial et non

    temporel, qui nanmoins bouge, oscille, vibre, se meut et meut, ici chez Lacan pulse le sujet ; bref, cest la question

    de cet oxymore non rhtorique dun espace/temps non spatio-temporel qui anime galement le cur des

    interrogations les plus cruciales de la phnomnologie franaise contemporaine. La question corrlative tant celle

    de savoir si une phnomnologie est toujours possible, surtout si elle a lambition de devenir une mtaphysique

    phnomnologique fondamentale cest--dire de prendre au srieux les champs de recherches relatifs ce qui

    chappe aux dterminations spatio-temporelles symboliquement institues en ouvrant lindtermination

    originaire, du mouvement sans corps mobile ni trajectoire comme le dit Richir. Cest--dire, tenter de penser ce

    qui na plus aucune accroche autre que celle du mouvement de penser occup avec lui-mme dans une tensivit

    pure corrlative dun double mouvement dont le contre mouvement nest pas lannulation du mouvement premier.

    Ce mouvement est immatriel, incorporel mais redevable du Leib, de la Leiblichkeit et mme de la

    Phantasieleiblichkeit. Et cest toute la question, la question darriver penser un cart non spatial et un laps non

    temporel qui se trouvent logs au cur de ce mouvement, mouvement de la pense comme temporalisation en

    langage, du penser, de lme, du Leib, du soi. Mouvement que nous voyons se dcliner de faon originale dans le

    Rel lacanien sous la forme dun nespace/temps de lme-a-tiers. Un nespace/temps propre au sujet chez Lacan,

    une rellisation de soi et du soi, qui semble proche, somme toute, de celui du soi archaque chez Richir. Ce soi

    profond qui se constitue, chez ce dernier, comme mouvement pur de soi soi par une systole affective qui ne se

    referme ou se contracte que parce quayant t au contact mais au contact en et par cart non spatial et non temporel

    avec la transcendance absolue qui elle-mme en fuite infinie ne sest pas referme mais importer cette nigme au

    cur mme de laffectivit du soi ainsi constitu, systole affective immdiatement, mais hors espace et temps,

    corrlative dune diastole schmatique charge de cette pulsation fondamentale du soi avec la transcendance

    absolue en schmatisant en langage lnigme rencontre, cest lipsit du sens se faisant aprs le sens de lipsit,

    cest--dire lnigme de la question du sens qui ne se referme ni ne sest referme sans pour autant tre ou avoir t

    ouverte auparavant. Ce qui est nouveau dans cette mtaphysique phnomnologique fondamentale, cest le statut de

    cette transcendance absolue comme ncessit architectonique ne relevant daucune onto-thologie, daucune entit

    de quelque nature que ce soit, daucun substrat ou hypokeimenon quelconque. Mutatis mutandis, comme

    linconscient, le Symbolique et le Rel lacaniens qui nex-sistent que par la ncessit tout aussi architectonique du

  • Lacan phnomnologue | Robert Alexander

    238 M A Y O 2 0 1 4

    trou dont ils sont faits, trou transcendantal transrel qui marque de son dynamisme la possibilit dune criture,

    celle dun signifiant nouveau, signe dune nouvelle vie se faisant chaque fois quun sujet sy glisse et y tourne sa

    vie ainsi ouverte sa cration, sa rellisation.

    Cest dans ce cadre que jessaye de comprendre les consquences de la refonte du chrismos platonicien et de la

    metaphysica specialis kantienne dans le ramnagement et la refondation richirienne des trois grandes questions de

    la dialectique transcendantale, savoir les rsidus phnomnologiques de lme, du monde et de dieu. Le rsidu

    phnomnologique de dieu dans la transcendance absolue, le rsidu phnomnologique du monde dans la

    transcendance physico-cosmique et le rsidu phnomnologique de lme de lme-a-tiers dans la non

    concidence, la non adhrence notre exprience, et dont le champ des questions psychanalytiques constituent un

    terreau trs fertile et fcond. En particulier, la question du rel chez Lacan pointe vers cette phnomnologie et cette

    anthropologie phnomnologique toutes spcifiques.

    Dautant plus que ces difficults rapparaissent galement chez Michel Henry avec la Vie et lArchi-chair

    originaire, chez Jean-Luc Marion avec les phnomnes saturs et la donation pure, chez Henri Maldiney avec le

    rythme et la transpassibilit dans une esthtique phnomnologique, mais dj la question se pose chez Merleau-

    Ponty avec les problmes lis la non visibilit foncire et la capacit ontologique, et dj galement, ctait la

    difficult quavait rencontre Heidegger avec la phnomnologie de linapparent. Cest le dsir de linvisible chez

    Levinas qui devient chez Richir ce quil appelle une nouvelle version de linvisible, de limmatrialit et de

    lincorporel mais cependant leiblich de ce quoi nous avons affaire en phnomnologie, et cest toute la difficult.

    Cest galement la problmatique du phnomne originaire tant chez Max Loreau que chez Alexander Schnell.

    Dans notre langage, cela devient la question de ce que nous appelons lhyper et ultra-phnomnologie qui tente de

    penser ensemble les difficults rencontres dans une hyperesthtique transcendantale qui fait une large part aux

    questions relatives au non espace/temps transcendantal constitutif du transcendantal par ses mouvements non

    spatiaux et non temporels. Cest dans ce cadre que notre lment ogkorythmique fondamental, compris comme

    masse pulsative et pulsatile en mme temps que rythme volumique non spatiaux et non temporels, revient comme

    pierre de touche transversale au sein mme de toutes les problmatiques envisages, et tout aussi bien dans celles

    relatives ce que je nomme la concrtude inverse o du phnomne ici chez Lacan du grand R dun

    nespace/temps de lme--tiers in-symbolisable et non-spcularisable ne peut tre envisag qu partir de

    lirreprsentabilit, de la non positionalit, de la non intentionalit, de lindfinissabilit, de lindterminabilit, de

    linfigurabilit, de lincommensurabilit, de limpossibilit, de limpensabilit et de lincomprhensibilit.

    Lambition tant la tentative dapprocher cette mobilit ogkorythmique de faon intrinsque dans des dclinaisons

    propres susceptibles de comprendre plus avant ses mouvements non spatiaux et non temporels. Lacan

    phnomnologue nous semble mme de pouvoir nous y aider lorsquil invoque, tout au long de son uvre, la

    question du Rel et dont un nespace/temps de lme-a-tiers constitue le cur philosophique avec toute ses

    caractristiques que nous avons montres luvre.

    En conclusion encore, reprenons ce que Charles Melman crit dans son ouvrage intitul LHomme sans gravit, qui

    reprend cette vritable subversion quintroduit Lacan dans le rel (XVI 229) : le fondement cest le Rel.

  • Robert Alexander | Lacan phnomnologue

    239 M A R Z O

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    Et cest mme ce Rel qui manque aujourdhui, qui fait dfaut nos jeunes. O est le rel ? La ralit, ils ne la

    connaissent que trop, mais o est le Rel, y en a-t-il un ? (LHomme sans gravit 198). Ce qui est neuf, cest que

    le trait identitaire na plus pour rfrent une langue, un anctre, un idal toutes identits qui sorganisaient partir

    du trou creus par la perte de lobjet, autrement dit, partir dun Rel mais celui emprunt la prsence

    dsormais accessible de lobjet de jouissance (LHomme sans gravit 225).

    Bibliographie

    Pour les textes de Jacques Lacan, nous renvoyons la liste des ouvrages publis (Luvre crit, Le Sminaire de

    Jacques Lacan et Paradoxes de Lacan), liste reprise dans le dernier volume paru du Sminaire, Livre XIX ou

    pire 1971-1972, aux Editions du Seuil, Champ Freudien, collection dirige par Jacques-Alain et Judith Miller,

    Paris, 2011.

    Pour ce qui est des Sminaires non publis, nous renvoyons au site internet www.gaogoa.free.fr. Ce dernier fournit

    galement de nombreuses rfrences bibliographiques ainsi que de prcieuses informations sur le monde lacanien.

    Quelques ouvrages utiles :

    Cochet Alain, Nodologie lacanienne, Paris, lHarmattan, coll. Etudes psychanalytiques, 2002.

    Cordi Anny, Malaise chez les enseignants Lducation confronte la psychanalyse, Paris, Seuil, Champ

    Freudien, 2000.

    de Sauverzac Jean-Franois, Le dsir sans foi ni loi Lecture de Lacan, Paris, Aubier, 2000.

    Ecole freudienne, Essai collectif, Ethique du dsir Une lecture du Sminaire de Lacan Lthique de la

    psychanalyse, De Boeck Universit, Oxalis, 1999.

    Lemoine-Luccioni Eugnie, Lentre dans le temps Essais psychanalytiques, Lausanne, Payot, 2001.

    Major Ren, Lacan avec Derrida, Paris, Champ Flammarion 487, 2001.

    Maleval Jean-Claude, La forclusion du Nom-du-Pre Le concept et sa clinique, Paris, Seuil Champ Freudien,

    2000.

    Melman Charles, LHomme sans gravit, Paris, Folio essais 453, Denol, 2005.

    Nasio J.-D., Introduction la topologie de Lacan, Paris, PBP n737, 2010.

    Rey Pierre, Une saison chez Lacan, Paris, Points Actuels A97, Robert Laffont, 1989.

    Roustang Franois, Lacan de lquivoque limpasse, Paris, Minuit, 1986.

    Safouan Moustafa, Quest-ce que le structuralisme ? Le structuralisme en psychanalyse, Paris, Points 47, Seuil,

    1968.

    - Lacaniana Le Sminaire de Jacques Lacan 1953-1963, Paris, Fayard, 2001.

    Supper Charley, Naissance de la notion de Rel chez Jacques Lacan.

  • Lacan phnomnologue | Robert Alexander

    240 M A Y O 2 0 1 4

    Table analytique des matires

    Synthse problmatique de la question du rel chez Lacan en cinq axes principaux

    1. Une philosophie du rel

    2. Une phnomnologie du rel

    3. Un transcendantalisme du rel

    4. Le transrel, une nouvelle esthtique phnomnologique transcendantale

    5. La refondation lacaniene de la psychanalyse freudienne et de la psychiatrie classique

    Le Reel, lombilic de Lacan

    Le rapport ngatif de Lacan la philosophie

    Le Rel quil ny a pas de rapport sexuel

    Le Rel : Un nespace/temps de lme-a-tiers

    RSI : le rcit rel des nvroses, des perversions et des psychoses

    Dsir, symptme, inconscient, jouissance ou les variations du Rel

    Ncessit de limpossible : linvention et lcriture du Rel

    Freud et la ralit psychique : linstinct et le modle animal

    Le grand S barr

    Lobjet petit a

    Le grand A barr

    La topologie du Rel

    Le Rel et la thorie des fondements de larithmtique

    Lamour : une consquence du trou du Rel

    Le grand R : lment total transversal

    Le transrel : une nouvelle esthtique phnomnologique transcendantale

    Le trou transcendantal du Rel : le savoir du Rel nest dfini que si nous sommes capables de linventer

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