La politique culturelle européenne - Le Journal de Culture et démocratie

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Périodique de l'absl belge Culture et démocratie. Juillet 2012.

Text of La politique culturelle européenne - Le Journal de Culture et démocratie

  • 25 Juillet2012 Priodiquedelasbl CultureetDmocratie

    1Le Journal de

    Culture et Dmocratie

    Politique culturelle europenne : questions, enjeux, dbat Ce Journal 25 a t conu tandis que se d-ployait la campagne du rseau europen Culture Action Europe. Celle-ci, encore luvre aujour dhui, cherche mobiliser lopinion publi que europenne autour du programme Euro pe Crative dont le budget 2013-2020, aug ment, est en cours de ngo-ciation.

    Culture et Dmocratie est membre de Culture Action Europe, avec dtermination mais non sans questions. Cette adhsion est faite tout la fois de conviction et dlan europen les questions que nous portons ont une vidente dimension europenne , dirritations diverses et de questionne-ments importants sur les valeurs qui fon-dent aujourdhui les politiques europen-nes, y compris en matire culturelle.

    Ce Journal 25 fait, comme la livraison prcdente, le pari du dbat et de la tension entre des vues a priori peu convergentes. Les contributions rassembles ici confir-ment un dsir dEurope largement partag mais aussi des constats et des analyses con-trasts : dcryptage subtil du non-dit cultu-rel europen, reconnaissance des avances, mme modestes, de la politique culturelle europenne, questionnements sur le con-cept de culture europenne, dfense du pro jet europen par ceux qui le portent et y travaillent, lecture critique voire dnon-ciation par plusieurs des con tri buteurs, du verrouillage par le dogme nolibral, des arbitrages europens.

    Si lEurope semble parier sur la culture et la cration tandis quau nom de laustri-

    t, les gouvernements nationaux oprent des coupes sombres, elle le fait de manire ambigu voire confuse, mlant dans le m-me programme, les arts, la cration et les industries cratives et suscitant par l lin-quitude et les interrogations des artis tes et des acteurs culturels.

    Pourtant, nous savons, malgr la tech-nocratie insupportable et si peu dmocra-tique des protocoles administratifs euro-pens, combien les fonds mis au service de projets culturels ou artistiques transnatio-naux contribuent lmergence de porosi-ts nouvelles, dchanges formidablement fconds et de dplacements culturels qui nous font apprhender lincroyable diversi-t culturelle europenne.

    Mais nous pensons, comme plusieurs de nos contributeurs, que pour retrouver une lgitimit, lEurope doit oprer un mou vement dcisif qui la rende, vite, plus dmocratique. Elle doit susciter lmergen-ce dune citoyennet europenne fonde sur des solidarits et des logiques nouvelles. Elle doit construire une nouvelle culture du politique, de lconomique et du social et limprimer tout lespace europen. Elle doit faire, plus vigoureusement et de manire transversale, le pari de la culture pour reconstituer du sens et du lien et faire de chacun, do quil vienne, linventeur mancip dune destine personnelle, ins-crite dans un projet europen profond-ment repens.

    Sabine de Ville Prsidente de Culture et Dmocratie asbl

    Sommaire Lidal europen face la banqueroute du naturalisme bourgeois | Jol Roucloux | 2 Placer la culture au cur du projet europen | Bernard Foccroulle | 4 Les politiques culturelles europennes | Philippe Brunet | 6 Rationalit conomique et fondements culturels de l'Union | Jean-Michel Lucas | 8 Mainstream en questions. Entretien avec Frdric Martel | 12 Soft power | Baptiste De Reymaeker | 14 Europe Crative , une nouvelle manifestation de l'obscnit du pouvoir europen | Jean Blairon | 16 Europe, Culture, Dmocratie, points dinterrogation | Jean Hurstel | 18 La construction europenne, un projet minemment culturel | Jan Truszczynsky | 19 Lart peut-il sauver le monde ? | Stphanie Pcourt et Bndicte de Brouwer | 20 Politiques culturelles et cration sociale | Patrice Meyer-Bisch | 21 Ct Images : Anne-Catherine van Santen & Jean-Claude Salemi | Georges Vercheval | 24

    ditorial

    Anne-Catherine van Santen (lithographie)

  • Le Journal de Culture et Dmocratie | numro 25 | juillet 20122

    La thmatique de ce dossier interroge tout particulirement lambivalence fconde de la notion de Culture prise entre son ple artistique et son ple socio-anthropologi-que. Parler de la Culture dans lUnion euro-penne, cest invitablement toucher aux dbats sur la notion de culture 1 europenne et sur ses relations avec le politique.

    Partons de lhypothse que lEurope en tant que figure spirituelle a connu son ge dor dans les annes 1980. cette po-que, la Communaut europenne pouvait se reprsenter comme lespace privilgi dune troisime voie entre le Capitalisme anglo-saxon et le Communisme sovitique. Terre du juste milieu incarne par un hom-me de bonne volont (Jacques Delors), elle pouvait aisment se dfinir sur un mode synchronique : la question (diachronique) de ses sources historiques et de ses origines culturelles ne semblait pas prpondrante. Tout a chang avec le turning point du d-but des annes 90. LEurope a perdu avec le bloc communiste lun de ses meilleurs repous soirs. Elle na pas manqu dans la foule dadhrer la vision du One World, celle dun no-libralisme mondialis et cela, sans tenir compte de lavertissement quavait pourtant constitu le krach du 19 octobre 1987. En mai 1994, Le Monde di-plomatique rassemblait les contributions de diverses sensibilits critiques sous ce titre suggestif : LEurope, une utopie blesse .2 Les auteurs convergeaient pour stonner de la promotion du principe de concur-rence en un vritable dogme religieux.

    Sans doute est-ce dans ce contexte de doute quil faut resituer le livre de Rmi Bra gue, Europe, la voie romaine 3 (1992), lun des essais les plus exemplatifs des pro-blmes lis la dfinition dune culture eu-ropenne. Celle-ci est dfinie non comme le berceau dune Civilisation distingue de la Barbarie mais comme son relais. Une vocation universaliste de lEurope est ainsi raffirme mais avec le souci proclam de ne pas verser dans lessentialisme ( nous et les autres ). Rmi Brague se dmarque ainsi explicitement de leuropisme raciste (tradition dont on sous-estime la contribu-tion lide europenne) ou encore de la reprsentation de la Chrtient mdivale comme une unit organique idale. Pour Brague, les Europens, en tant que Ro-mains , ne sont les inventeurs, les pionniers de rien mais ils sont, par excellence, les pas-seurs du meilleur. Brague a beau dplacer,

    nuancer et intrioriser le clivage Civilisa-tion/ Barbarie, il ny recourt pas moins comme sil tait indispensable pour valori-ser la notion mme de culture europen-ne . On me pardonnera de voir dans cette tentative un ethnocentrisme subtil, de se-cond degr. Malgr toutes ses nuances, Brague qui ne cache pas ses convictions catholiques romaines assigne, comme horizon privilgi de rflexion, des prio-des antrieures la Renaissance et la R-forme. Il montre ainsi implicitement que le dbat sur la culture europenne recou-pe en par tie le dbat sur la modernit.4

    Une certaine idologie europiste sem ble profondment embarrasse par les sor, pendant plusieurs sicles, de cul tu-res lies des langues vernaculaires : cette fragmentation du paradis latin a pourtant permis le dveloppement dimportantes traditions littraires et de sensibilits philo-sophiques diverses. Lexpression, aujour-dhui considre comme ringarde, dEuro-pe des patries, essayait justement dexpri-mer cette ide que lEurope tait riche dabord de sa diversit interne. Dans cette perspective, accueil lir le Portugal naurait pas dabord consist intgrer un bon l ve ou un futur cancre (un PIGS) de la classe conomique mais accueillir un pays lhistoire extraordinaire (eu gard sa su-perficie et sa population), un pays appor-tant avec lui ses relations et sa langue com-mune avec lun des principaux pays mer-gents (un BRICS). Lobsession de la con-ver gence conomique a fait ngliger la va-lorisation de lapport singulier une dyna-mique commune qua reprsent ou aurait pu reprsenter larrive dune nouvelle cul-ture nationale.

    On pourrait montrer quune certaine idologie europiste sest signale par ce que lon a pu appeler un anti-nationis-me , cest--dire non plus simplement une juste dnonciation des drives racistes et imprialistes de lide nationale (anti-na-tionalisme) mais une remise en cause viru-lente de lexistence mme des tats-Nations dont lmergence historique est dcrite com me une sorte de catastrophe. Or, si cet anti-nationisme se reprsente, le cas ch-ant, comme post-moderne , il peut aussi salimenter une nostalgie pr-moderne (celle dune Europe qui naurait pas t fragmente par la Rforme). Non content de dconstruire les tats-Nations par le haut ce qui pouvait se justifier par le pro-

    Lidal europen face la banqueroute du naturalisme bourgeois

    jet on a aussi tent de les dcons truire par le bas en stimulant les rgionalismes. Mal-heureusement pour lapprenti sorcier, les rgionalismes en question peuvent fort bien se muer leur tour en nationalismes purs et durs.

    En fait, pour un courant de la discipli-ne anthropologique, le fait national est un fait culturel, cest--dire un produit histo-rique complexe et ambivalent que lon ne saurait ni abolir par dcret ni par linstau-ration dune monnaie commune. Lorsque deux cultures nationales sont mises en contact, il sensuit toute une srie dchan-ges stimulants mais aussi de retraductions fausses, de transferts paradoxaux,5 quil sagira danalyser patiemment pour quils conduisent non des malentendus possi-blement conflictuels mais une synthse commune, plus large et plus riche. Le dialo-gue inter-national est un dialogue inter-cul turel : il exige du temps et de la mthode. Il exige dtre mis au cur dun projet de rassemblement politique de deux cultures nationales. Que dire alors dune Europe des 27 ?

    Quun thoricien de la culture euro-penne comme Rmi Brague, qui se veut pourtant nuanc, soit aussi un contemp-teur de la modernit donne rflchir tous ceux qui ne seraient pas nostalgiques dune Europe latine et catholique. Il con-vien drait en