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    La forme scolaire de lducation de base :tensions internes et volutions

    Olivier Maulini & Philippe PerrenoudUniversit de Genve

    La forme scolaire dducation nest pas propre lenfance. Elle se caract-rise par la cration dun espace-temps spcifiquement consacr lappren-tissage, spar des pratiques sociales auxquelles il est cens prparer. Souscet angle, lcole primaire, les business schools ou les coles de parachu-tisme relvent du mme mode de transmission des savoirs et de socialisa-tion : un mode qui distingue le moment de laction authentique et celuide la formation, qui anticipe, codifie et planifie les apprentissages viss, quiimpose des contraintes et des rgles de fonctionnement bases sur lasym-trie de linstructeur (suppos savant et comptent) et de linstruit (supposignorant). On peut donc scolariser la formation des adultes.

    La forme scolaire prend cependant une importance particulire danslducation de base, puisquelle stend tous les jeunes, de 2-3 ans 15-20 ans, dans le cadre dune obligation lgale de 6 15 ans au moins. Laforme scolaire est le mode dominant de socialisation de ces classes dgedans les socits dveloppes. La diffusion de ce modle a nourri la criti-que dune ducation prisonnire de la forme scolaire (Vincent, 1994 ; Vin-cent, Lahire & Thin, 1994) et diverses tentatives de dscolarisation delducation (Goodman, 1964 ; Holt, 1981). Mais les appels dIvan Illich(1970) nont gure t suivis deffets, sans doute parce que les socitshyperscolarises nimaginent pas dalternative lorsquil sagit dinstruire desgnrations entires.

    Que lducation soit scolarise ou non nest pas lessentiel. Le vrai pro-blme est que la scolarisation de masse, comme tentative dorganiser ldu-cation de base du plus grand nombre, ne se retourne pas contre son projet.Illich mettait en cause non la forme scolaire elle-mme, mais ses excs et le

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    OLIVIER MAULINI & PHILIPPE PERRENOUD

    risque quau-del dun second seuil, elle devienne facteur dexclusion, dali-nation, denfermement, dingalits. Les tudes et les dbats contempo-rains sur lavenir de lcole posent aussi la question de la scolarisation oude la dscolarisation de ce palier de formation. Hormis le statu quo, lOCDE(2001, pp. 137-162) imagine par exemple deux scnarios de d-scolari-sation (rseaux dapprenants, exode des enseignants) et deux autres de re-scolarisation (lcole au cur de la collectivit, lcole comme orga-nisation apprenante). Reste voir quelle forme initiale et finale serfrent ces perspectives de transformations.

    Cette contribution sattachera analyser les changements de lduca-tion scolaire comme lexpression de tensions internes la forme scolaire etde luttes pour sauvegarder ses vertus en matrisant ses effets pervers, sa-chant que les premires comme les seconds font lobjet de constructionsdiverses, lies des reprsentations contradictoires tant des finalits que dela rationalit de la scolarisation.

    Pour penser les volutions, nous commencerons par revenir sur les d-finitions. Quest-ce que la forme scolaire ? Quels sont ses traits distinctifs,ceux caractrisent sa permanence par-del la diversit de ses incarnationsdans des organisations concrtes ?

    Nous dvelopperons ensuite une double hypothse : 1) la forme sco-laire porte en elle des rationalits contradictoires ; 2) ces contradictionsexpliquent une partie des volutions et des tensions qui traversent les syst-mes ducatifs contemporains.

    LA FORME SCOLAIRE

    Si tous les chercheurs, sociologues et historiens notamment, dfinissaientde la mme manire la forme scolaire, il suffirait de citer la dfinition cano-nique. Ce nest pas aussi simple, car les traits distinctifs de cette forme nefont pas lobjet dun consensus. Ceci na rien dtonnant, puisque cest uneabstraction construite partir dune grande diversit de pratiques et dorga-nisations concrtes, une sorte didal-type.

    Dans la vie quotidienne, lorsquon parle de lcole , au singulier, ondsigne en gnral une ralit sans quivoque. Selon le contexte, on com-prendra sans peine quon parle soit dun tablissement particulier (lcoledu village), soit de lensemble des organisations scolaires oprant sur unmme territoire : lcole franaise dsigne lensemble des petites et gran-des coles qui forment le systme denseignement de cette nation. Danstous ces cas, on parle dune cole parmi dautres. Le singulier est accepta-ble parce que le contexte indique plus ou moins srement de quelle coleon parle. Mais ce singulier peut aussi dsigner une ralit dun autre ordre :la forme scolaire.

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    La forme scolaire de lducation de base : tensions internes et volutions

    La forme scolaire est dabord une forme sociale , autrement dit unmodle daction collective qui figure dans la culture dune socit commeune rponse possible un problme ou une dmarche pertinente pour ra-liser un projet. Une forme sociale devient une institution lorsquelle estconsacre par un pouvoir socital qui la codifie, sen porte garant, la d-clare lgitime, officielle, prfrable, voire linscrit dans la lgislation.

    Une forme sociale peut exister indpendamment de sa codification dansla culture. Des organisations qui ne se connaissent pas mutuellement peu-vent prsenter des structures et des fonctions comparables, sans pour autantfaire rfrence un modle culturel. Les ressemblances rsultent de rpon-ses semblables des contraintes ou des problmes convergents, ou carac-trisent des systmes daction ordonns des projets analogues. Toutefois,si ces organisations manifestent une certaine stabilit, leurs ressemblancesfiniront par apparatre et leurs traits communs constitueront un nouveaumodle culturel, qui inspirera son tour la cration de nouvelles organisa-tions. Cest ainsi que se stabilisera une forme sociale. Il nest jamais facilede dire ce que la ressemblance des organisations doit, dune part, la simi-litude de leurs objectifs et contraintes, dautre part, leur rfrence au mmemodle culturel.

    La forme scolaire ne fait pas exception. On peut imaginer que, placsdevant la ncessit dinstruire en parallle, et sur les mmes thmes, uncertain nombre de personnes, des acteurs rationnels rinventeront spon-tanment une organisation scolaire des apprentissages, de la mme faonquon peut rinventer la forme associative ou lorganisation industrielle dutravail comme formes logiques de mise en uvre efficace dune actioncollective ou dune production de masse. En biologie, on observe des ph-nomnes dvolution convergente des formes de vie, des espces diffren-tes (ichtyosaure, requin, dauphin) adaptant leur morphologie(hydrodynamisme) aux contraintes dun mme environnement. En anthro-pologie, il ny a pas de loi de la nature , mais lesprit humain confrontaux mmes problmes et aux mmes contraintes peut rinventer la roue enmaints endroits.

    La forme scolaire se distingue de formes concurrentes de socialisation,ce concept tant pris au sens large de formation, ducation et instructionde nouveaux venus. Elle est en quelque sorte le dnominateur commun dun ensemble dorganisations la fois diffrentes et semblables. Lcole ,en ce sens, se distingue de lhpital, de la fabrique, de la prison, du tribu-nal, du magasin, autres formes gnriques dorganisation. Les formes nonscolaires de socialisation ne renvoient pas ncessairement des organisa-tions. Il peut sagir de pratiques et de dispositifs de formation internes desorganisations plus vastes telles que des entreprises, des glises, des armes,des associations. Ou encore de pratiques familiales, ou de pratiques moinsformelles encore, par exemple la socialisation par les pairs.

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    OLIVIER MAULINI & PHILIPPE PERRENOUD

    La notion de forme scolaire na de sens que si lon peut identifier desformes non scolaires de socialisation. On peut aussi parler de mo-des de socialisation, comme on parle de modes de production. Dans lecadre de lAssociation des sociologues de langue franaise, le groupe dessociologues de lducation sest intitul Modes et procs de socialisa-tion , pour signifier que son objet ntait pas lcole, mais lensemble desdispositifs qui concourent la formation des nouvelles gnrations et plusgnralement de nouveaux venus dans un groupe, une organisation, unesocit. La forme scolaire des modes et procs de socialisation sopposeconceptuellement des formes non scolaires, ce qui nexclut nullementleur coexistence, pacifique ou conflictuelle. De mme, des modes de pro-duction conomique conceptuellement distincts peuvent se combiner ouse combattre dans la mme socit, la mme poque.

    Linvention de la forme scolaire ne sest pas faite en une fois, ni en unseul endroit (Lelivre, 1990 ; Lelivre et Nique, 1994 ; Mialaret et Vial, 1981).Il arrive frquemment, dans le domaine des sciences, que la mme loi ou lemme procd soient dcouverts indpendamment par plusieurs chercheurs.Parfois, une invention na aucun cho et disparat de la mmoire collectivejusqu ce que quelquun dautre, ailleurs, plus tard, parfois par dautrescheminements, retrouve la mme ide sans savoir quil ninnove pas vrita-blement. En loccurrence, il faut remonter lAntiquit pour dater lmer-gence de la forme scolaire (Marrou, 1948 ; Rouche, 1981). Mais lhistoirede lducation nous enseigne que cette forme a ensuite disparu durant dessicles. Dans quelle mesure la renaissance de lcole au Moyen ge euro-pen (Magnin, 1983) est-elle une simple imitation des coles de lAntiquitou une invention originale ? On ne le sait pas exactement. Lune des tchesde lhistoire de lducation est justement de dater les multiples inventionsde la forme scolaire et leurs filiations.

    Ce qui est sr, cest que, de nos jours, la forme scolaire est un modleculturel constitu, connu dans tous les tats du monde, quel que soit ledegr de dveloppement effectif de la scolarisation sur leur territoire et queles organisations internationales ont contribu faire connatre et prsen-ter comme condition de dveloppement. ce degr duniversalit, tant parle nombre de socits touches qu