La Fa(m)ille

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    24-Mar-2016

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Mmoire DNSEP art, tome 2, juin 2010, Lorient, France

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  • Ce livret n2 comporte des textes personnels, issus dateliers dcriture mens sous la direction de Valrie Gallard et des textes crits pour eux-mmes. Ils permet-tent de mieux comprendre le livret n1 et de mieux situer le contexte de mon travail plastique.

  • La Fa(m)illeTome 2

    Mmoire DNSEP, sous la direction de Valrie Gallardcole Suprieure dArt de Lorient

  • Introduction Tout dabord, je rcolte mes matriaux dans les diffrents champs qui menvironnent. Celui de lart, celui de lagriculture, celui de la ville, celui de la cam-pagne, celui de la femme et celui de lhomme...Ensuite dans latelier, je fais rougir ces formes, ces matires par des oprations afin den faire des cou-ples de matriaux embots, assembls, compresss, dpecs, dnuds... avant de les plier et de les em-paqueter pour le grenier.Je laisse ces sujets hybrides pendant un temps sasscher, entreposs en tas, parfois suspendus.Durant cette priode de gestation, je commence tout simplement crire sur la rcolte, le mode dopration, de transformation, la gestuelle de mon travail, loutil que jai utilis. Jcris sur le contexte de cet amas de matriaux en attendant que lobjet parvienne matu-ration.Jisole alors la pice qui se dcouvre un sens par tous ces mots qui vont se mettre graviter autour. Il y aura lhistoire que je vais pouvoir raconter, un titre qui va simposer, les mots de la pice voisine qui lui tendront la perche...Parfois, mon travail dcriture fait directement uvre. Ici, dans ce recueil, je vous prsente ce travail narra-tif, contextuel, qui ma permis de prendre du recul sur mes pices physiques, lieu de tensions et de cration aveugle. Ceci est le reste de mes rflexions que jai pu 3

  • 4mener, des pluchures de lgumes que lon conserve un temps dans une poubelle de bureau, dans un des placards de la cuisine et qui finissent toujours bien par nourrir les quelques poules qui vivent par l.

    Lorient, mai 2010

  • GNALOGIE

    Celle qui ne donne jamais de nouvelles et qui attend tous les mercredis soirs le coup de tlphone de sa mre 21h.Celui qui fait comme sil tait sourd parce quil nen peut plus dentendre les voix de ses surs et de ses filles.Celle qui fait vivre tout le monde, sans quoi la ferme et la famille seraient tombes en ruine.Celle qui aime la compagnie de grandes dames feignant sa condition.Celui qui na pas march avant ses trois ans, parce quon lavait oubli dans un coin de la cuisine.Celle qui na pas attendu sa majorit pour se marier avec le beau garon quelle avait crois sur une route vlo.Celui qui a fum sa mort durant et qui sest remis vivre lorsquil a arrt son mtier.Celle qui tait tellement maniaque, quelle inspectait la tenue de ses petits-enfants avant quils aillent lcole ou la messe.Celui qui ne pouvait plus parler la fin de sa vie, cause dun cancer.Celle qui attendait tous les matins que sa petite fille vienne dposer son vlo chez elle, afin de prendre le car bleu du Pre Goupil.Celui qui avait une mche aplatie, grisonnante, tout prs de sa moustache, et qui tait bien habill.Celui qui a t enferm dans un camp de travail en Al-

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  • lemagne et qui crivait des lettres pour dire que tout allait bien.Celle qui shabillait bien pour aller voir les professeurs des coles pour ne pas ressembler une paysanne.La mme qui faisait la fire en portant tout le temps des chapeaux pour faire semblant davoir de largent.Celui qui a t mis la porte de sa ferme la Saint-Michel pour avoir tent de crer une cooprative agri-cole mme si a faisait communiste. Celui qui a crit un journal aprs la premire Guerre Mondiale.Celui qui tait roux et qui a lgu mon pre larmoire de famille parce quil tait cur.Celle qui tait trs dure et que tout le monde craignait.Celui qui, attendant sa mort, regardait la tl et qui simaginait lenchanement des publicits comme un film, ne comprenant pas pourquoi a passait du coq lne.Celui qui nen pouvait srement plus de manger des patates et qui est venu sinstaller en France.Celles que joublie, parce quelles ont travaill sans quon le sache, ni quon le reconnaisse, lever leurs enfants et tenir la ferme derrire les apparences so-ciales et sociables de leurs maris.

    Texte issu de latelier dcriture dirig par Valrie Gallard, Lorient, novembre 2010

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  • 8LA TERRE

    Grard, mon pre, appel aussi parmi les agriculteurs de Cesson-Svign le petit-Grard, en opposition au Grand Grard, lautre, celui qui a de largent et des terres. Mon pre tient une ferme ap-pele la ferme du parc de Cuc tout prs de Rennes, avec Marie-France, ma mre. En change dun mariage avec un gars de la ville, ma mre a accept le fait que mon pre soit pauvre et quil ne soit pas propritaire de ses terres. Et vice versa, ntant pas riche mon pre a accept dpouser une fille de la campagne. Mes pa-rents sont des fermiers. Ma mre duque de manire traditionnelle a toujours accept sa condition et a tou-jours su sadapter la modernit de la vie. Mon pre, duqu comme tant lunique hritier du domaine agricole de Cuc, na jamais accept de ne pas tre to-talement le patron de sa ferme, comme tous ses voi-sins. Puisquil na jamais eu lentire autorit sur sa ferme, il nest qu moiti homme, et sa vie est moiti un chec. Dailleurs, ses spermatozodes nont apport aux ovules de ma mre que des chromosomes X, et cela par trois fois, ce qui nassurera pas la ligne des fermiers HERV.

    Lorient, 2009

  • 9AU NOM

    Tandis que les peintres de la Renaissance en Italie taient appels par le nom de leurs mres ou bien par le nom de la ville o ils naissaient, chez moi, la cam-pagne, on rallonge prtentieusement son nom ou son prnom dune particule ainsi que du lieu-dit, ou de lappellation du village o lon habite. Nous apparte- nons la terre sur laquelle nous sommes ns plus qu la mre qui nous a mis au monde. Nous sommes, cra-tion du pre, cest en sa terre que nous germons, que nous poussons que lon soit fille ou garon.

    Mamie et Papi de VerlaineMamie et Papi de FeinsYvonne de St Christophe de ValainsJeannine de BaulonMarie de la EuzanneJean de la Patte-MouilleJoseph de CucDenise de Jeanne dArcYvonne de la BouexireMadeleine de Fouillard

    Lorient, 2010

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    LENCLOS

    INTRA-MUROS, 37 hectares

    Prairie des DamesChamp de DevantChamp des LapinsButte Devant et Derrire le BoisChamp de la Patronne Les Notions Les PerriresChamp Lorans et Macqueron Le Carme Le Domaine La SauterelleChamp de la Mare

    EXTRA-MUROS, 10 hectares

    le Chne Morand Cesson-Svignla Planche Chantepiele Champ dans lbas des David

    Lorient, mai 2010

  • MAMIE DE VERLAINE

    As-tu t gentille avec tes parents?Est-ce que tu aides ta mre prparer manger?Est-ce que tu laides soigner les veaux en rentrant de lcole?Tu sais, ils ont du boulot en ce moment,Moi aussi je sais ce que cest, je suis passe par l aussi!Cest pas facile tous les jours!Il faut les comprendre!Pourquoi tu pleures?Tu nas pas damies?

    Je me fais du souci pour toi!Je tai vue tellement triste lautre jour!Allez, il ne faut pas pleurer.Jespre que tu ne pleures pas table devant tes pa- rents, a va encore leur faire du souci en plus,Si a va pas tu viens me voir, on sarrange toutes les deux.

    a fait longtemps que je ne tai pas vu!Alors, comment a va aujourdhui?Tiens, dit donc jai vu lautre jour une jeune fille qui te ressemblait,Elle est passe par-devant ma maison, dans le chemin!

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  • Tu ne me parles jamais,Tu ne me racontes jamais rien,Moi je fais des efforts quand je vais te chercher lcole,Je te parle de tout et de rien,Et toi tu fais toujours la gueule,Raah quest-ce que tu es dsagrable!On a toujours limpression que tu boudes!Cest une tte de mule votre fille!Ah, ce quelle mnerve!Je nirai plus la chercher!Cest fini, vous mentendez!

    Non, les surs de ton pre ne viennent plus me voir!Je sais pas ce que je leur ai dit encore,Ah, elles en ont toujours aprs moi.Et mon fils, a va?

    Ton pre non plus ne vient pas souvent me voir!Enfin, il a du travail,Je sais ce que cest.

    Tes cours, a tintresse?Quest-ce que tu fais?Tu es fatigue!Tu as beaucoup de travail!Oui, mais cest pas une raison,Le soir quand tu rentres de lcole,Il faut avoir le sourire pour mettre tes parents de bonne humeur!

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  • Moi aussi quand javais ton ge,Javais toujours le sourire table,Je voulais toujours faire plaisir mes parentsQuils soient toujours fiers de moi.

    Lorient, 200913

  • 14

    PAPI DE FEINS

    Le jardin de lancien agriculteur occupe les trois quarts de lespace derrire la maison. Cest pour soccuper dit-il: a occupe! . Le reste, est une pelouse bien propre, (sans mauvaises herbes) entoure dune petite haie de trones ; de manire ce que, si le voisin sort de sa maison, on puisse bien le voir.

    La Salle. Les trois quarts de lespace sont occups par la table en bois et les chaises. Le reste fait place un canap tout neuf des annes soixante-dix. Aux fentres, de fins rideaux blancs sont suspendus, de manire ce que, si le voisin sort de sa maison, on puisse bien le voir.

    Lorient, 2007

  • LA PHOTO CACHE

    Cadr dans un 10 par 15 centimtres, mon grand pre semble triqu. Coinc entre une norme cuve et le bord de la photo, son corps est courb. Brou de noix, le noir, couleur de la photo a vir avec lhumidit du grenier. Il y a peu de blancs. Mon vague souvenir a renforc les masses sombres de la photo. Je ne me souviens plus. Sa brillance me renvoie mon reflet la figure. La photo a d tre prise dans une cave ou une vieille grange aux murs pais. Il y avait bien ce cy- lindre, aussi haut que mon grand-pre et si large. Il avait mis ses bottes, le pantalon rentr lintrieur. Son pull de petite laine, col en V ne lui serait pas le ventre comme aujourdhui. Il souriait en regardant le ou la photographe. Ses yeux tincelaient dans lobscurit de la pice comme un chat en pleine nuit, noir et blanc.

    Les pellicules couleur existaient dj