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1 UNIVERSITE DE PARIS X - NANTERRE École doctorale « Connaissance et culture » ___________________ THESE pour obtenir le grade de DOCTEUR DE L'UNIVERSITE PARIS X - NANTERRE Discipline : philosophie présentée et soutenue publiquement par M. Bruno AMBROISE le vendredi 25 mars 2005 Titre : Les pouvoirs du langage : La contribution de J.L. Austin à une théorie contextualiste des actes de parole. Directeur de thèse : M. le professeur Francis WOLFF (ENS) ___________________ JURY : M. Daniel ANDLER, professeur (Université Paris IV, ENS & IHPST) Mme Martine DE GAUDEMAR, professeur (Université Paris X – Nanterre), présidente du jury. Mme Sandra LAUGIER, professeur (Université de Picardie & IHPST) M. François RECANATI, directeur de recherche (Institut Jean Nicod, CNRS) M. Charles TRAVIS, professeur (Northwestern University, USA) tel-00338176, version 1 - 11 Nov 2008

La contribution de Austin à une théorie contextualiste des actes de parole.pdf

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    UNIVERSITE DE PARIS X - NANTERRE

    cole doctorale Connaissance et culture

    ___________________

    THESE pour obtenir le grade de

    DOCTEUR DE L'UNIVERSITE PARIS X - NANTERRE

    Discipline : philosophie

    prsente et soutenue publiquement

    par

    M. Bruno AMBROISE

    le vendredi 25 mars 2005

    Titre :

    Les pouvoirs du langage :

    La contribution de J.L. Austin une thorie

    contextualiste des actes de parole.

    Directeur de thse :

    M. le professeur Francis WOLFF (ENS)

    ___________________

    JURY :

    M. Daniel ANDLER, professeur (Universit Paris IV, ENS & IHPST)

    Mme Martine DE GAUDEMAR, professeur (Universit Paris X Nanterre),

    prsidente du jury.

    Mme Sandra LAUGIER, professeur (Universit de Picardie & IHPST)

    M. Franois RECANATI, directeur de recherche (Institut Jean Nicod, CNRS)

    M. Charles TRAVIS, professeur (Northwestern University, USA)

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    A ma mre.

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    Remerciements : Durant les cinq annes qu'ont dur la maturation et l'criture de cette thse, j'ai bnfici du soutien amical et des encouragements chaleureux de plusieurs personnes qui ont rendu son laboration possible. Francis Wolff ( ENS & Universit Paris X), qui dirigea ce travail, a accept durant tout ce temps de m'accorder sa confiance, son soutien et ses conseils aviss. Qu'il en soit trs sincrement remerci. Sandra Laugier (Universit de Picardie & IHPST) a t bien plus qu'une directrice de thse. Outre ses travaux, qui ont permis d'ouvrir en France une voie la philosophie d'Austin, en en rendant toute la richesse et la complexit travers une lecture totalement indite, elle a guid, avec un art et une gentillesse incomparables, mes rflexions, donnant celles-ci, sans que je m'en aperoive immdiatement, une orientation dcisive. Je n'ai certainement pas fini d'valuer tout ce que je lui dois. Charles Travis (Northwestern University) m'a fait l'honneur d'accepter que je travaille sur une uvre que je juge bien plus qu'importante, et que je le suive, du mieux que j'ai pu, dans la voie qu'il a trace la suite d'Austin. Naturellement, ce mentor n'est en rien responsable des erreurs qui pourront tre exposes par la suite ; il sera d'ailleurs certainement le premier me corriger. Mais ce travail n'aurait assurment pas pris la forme qu'il a, si je n'avais pas bnfici de ses travaux, de sa disponibilit et de son humour. Daniel Andler (Universit de Paris IV, ENS & IHPST) a guid mes premiers pas dans la recherche. Je lui suis trs reconnaissant d'avoir continu suivre mes travaux d'un il bienveillant. Je dois aussi prciser que j'ai bnfici de l'accueil trs apprciable de diverses institutions, dont les richesses combines permirent ce travail de prendre forme : je remercie ainsi l'Universit de Paris X - Nanterre, l'Universit Michel de Montaigne - Bordeaux 3, l'Institut d'Histoire et de Philosophie des Sciences et des Techniques (CNRS & Paris I), et Northwestern University.

    Christophe Alsaleh (Universit de Picardie), intraitable coach et vritable compagnon spirituel clairant la voie suivre, mrite une mention trs spciale. En plus de m'avoir guid et corrig sur de nombreux points, il m'a offert une relecture intgrale de ce travail, dont j'ai encore du mal mesurer la porte. Delphine Chapuis (IHPST) mrite galement les honneurs pour avoir fait de son mieux pour transformer en un franais peu prs correct sa rdaction. L'amiti offerte par ces deux personnes joua un rle inestimable dans la russite de celui-ci. Je remercie galement ma famille, qui m'a permis, de diverses manires, d'crire tout ceci en me soutenant (et en me supportant) durant toutes ces annes.

    Je dois de chaleureux remerciements l'quipe des jeunes philosophes de l'Universit de Bordeaux 3 (Gauthier, Jauffrey, Jean-Christophe, l'indispensable Laure, Sophie) pour tout ce qu'ils m'ont apport. Je remercie tout spcialement Layla Rad pour sa prcieuse amiti, son indispensable rigueur, ses conseils dterminants et un indfectible soutien, malgr nos dsaccords philosophiques. Et un norme merci toute la famille Rabat, tout spcialement Lucette, Dominique, Florence et Kristiina. Enfin, tous ceux qui, des titres divers, m'ont permis de progresser : Jocelyn Benoist (U. Paris I), Sverine Bourdieu (U. Bordeaux 3), Carine Duteil (U. de Limoges), Michela Marzano (IRESCO/CNRS), Jean-Jacques Rosat (Collge de France), Alex, Boris, Marlne ; Martine et Fabien. Et, pour tout et bien plus encore, Sophie.

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    SOMMAIRE

    Remerciements. Sommaire. Introduction. Note prliminaire.

    I. LA PAROLE COMME ACTE(S). I.1. Caractrisation du discours comme activit : les diffrents ples de

    lactivit. I.1.i. Dcrire ce quon fait avec le langage.

    1. Remarques prliminaires sur la mthode philosophique dAustin : la phnomnologie linguistique comme pralable une science du langage ?

    2. Les descriptions multiples de laction et le ftiche valeur/fait

    3. Laction se dcrit toujours par rapport un arrire-plan de pratiques le ftiche valeur/fait, bis.

    I.1.ii. Dcouvertes des actes de la parole en fonction de leurs checs et de leurs russites (partiels ou complets) : apparition de la performativit

    4. Pourquoi rater, cest chouer faire (et non pas dire). 5. Lillusion descriptive : contre la smantique vri-conditionnelle. 6. La dcouverte du performatif : laction de la parole nest pas (seulement) de dire quelque chose.

    I.1.iii. Caractrisation de lactivit en fonction de son caractre conventionnel.

    7. Laction se dfinit notamment par son caractre conventionnel : la normativit conventionnelle des performatifs. 8. Les applications diffrencies dune procdure conventionnelle : le poids relatif de la convention. 9. Performatifs explicites/performatifs implicites : la visibilit diffrencie de la convention et son caractre historique. 10. La question des critres du performatif et la gnralisation de la performativit laffirmation. I.2. Les trois aspects de lacte de parole.

    I.2.i. Laspect locutionnaire de lnonc le niveau linguistique. 11. Lacte phontique et lacte phatique. 12. Lacte rhtique et ses ambiguts. 13. Le statut de lacte locutionnaire.

    I.2.ii. Laspect illocutionnaire de lnonc le niveau pragmatique.

    14. L'acte illocutionnaire comme dterminant d'une action ralise au moyen de la parole.

    p. 3 p. 4 p. 7 p. 15 p. 17 p. 18 p. 18 p. 18 p. 28 p. 32 p. 42 p. 42 p. 49 p. 53 p. 62 p. 62 p. 67 p. 70 p. 76 p. 83 p. 84 p. 84 p. 86 p. 97 p. 101 p. 101

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    15. Identification de lnonc comme activit : son aspect conventionnel. 16. L'valuation de l'acte : dtermination illocutionnaire du rapport la ralit et prise en compte du locutionnaire. 17. Le poids de la premire personne : autorit et responsabilit dans l'acte illocutionnaire.

    I.2.iii. Laspect perlocutionnaire de lnonc le niveau alatoire. 18. Identification de l'acte perlocutionnaire. 19. Du caractre alatoire de l'action perlocutionnaire. 20. Le problme de la distinction entre illocutionnaire et perlocutionnaire.

    II. LES CONDITIONS DES ACTES DE PAROLE. II.1. Les conditions de flicits de l'acte de parole.

    II.1.i. Le rapport des conditions de flicit aux trois aspects de l'acte de parole.

    21. Prsentation raisonne d'une classification des checs. 22. Des checs de la locution et de la perlocution ? 23. Les checs de l'illocution. 24. Rgles des checs : retour sur la mthode austinienne.

    II.1.ii. Le rapport diffrenci la ralit des actes de parole. 25. Les dimensions d'valuation, les faits et la subversion de la doctrine du positivisme logique. 26. Les diffrents rapports aux faits comme conditions de russite. 27. Prsuppositions pragmatiques et pertinence : un pas vers les implicatures ?

    II.1.iii. Du rle des tats d'esprit. 28. Le cas paradigmatique de la promesse : qu'est-ce que promettre ? 29. Intentions et conventions dans les actes de parole : la critique de Strawson. 30. Intention et signification : Austin versus Grice. 31. La qualification de l'action comme intentionnelle par dfaut : une condition normale . II.2. L'objectivit contextuelle des actes de parole.

    II.2.i. Conventions, communaut et circonstances : naissance de l'objectivit.

    32. Le rle normatif de la convention. 33. Dire le rel. Du rle des conventions dmonstratives dans l'objectivit de ce qui est dit dans l'acte : le langage signifiant n'est pas l'image de la ralit. 34. Le problme de l'adquation contextuelle.

    p. 109 p. 120 p. 128 p. 132 p. 132 p. 139 p. 143 p. 151 p. 152 p. 152 p. 152 p. 158 p. 162 p. 167 p. 174 p. 174 p. 184 p. 196 p. 223 p. 223 p. 235 p. 241 p. 255 p. 263 p. 264 p. 264 p. 283 p. 296

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    II.2.ii. Raisons et engagement : la multiplicit des raisons et la garantie de lobjectivit

    35. L'engagement dans la parole drive de la libert que les conventions offrent. 36. La dtermination par les pratiques de l'objectivit des raisons contextuelles.

    III. LA PAROLE EN ACTE(S). III.1. Une thorie performative de la connaissance ?

    III.1.i. Connatre, c'est avoir des raisons contextuelles de dire que l'on sait.

    37. La thorie de la connaissance de Cook Wilson : l'impossible atteinte de l'objectivit. 38. L'nonciation performative de la connaissance selon Austin.

    III.1.ii. Connatre, c'est avoir des raisons contextuelles de dire que l'on sait.

    39. Les critres circonstancis (paroissiaux) de lobjectivit : les raisons non-absolues des noncs de connaissance.

    III.2. Une nouvelle conception de la vrit.

    III.2.i. Une conception performative de la vrit ? 40. Le dbat entre Austin et Strawson sur la vrit. 41. L'affirmation et les faits. 42. Le caractre substantiel de lattribution de vrit la vrit comme dimension d'valuation.

    III.2.ii. La vrit comme dimension d'valuation situe. 43. La vrit comme dimension d'valuation porte par un jugement. 44. La vrit contextualise. Conclusion. Bibliographie. Index des noms. Index des notions. Table analytique des matires.

    p. 308 p. 308 p. 312 p. 317 p. 318 p. 319 p. 319 p. 325 p. 332 p. 332 p. 337 p. 337 p. 337

    p. 343 p. 346 p. 350 p. 350 p. 355 p. 361 p. 367 p. 383 p. 384 p. 386.

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    It is only shallow people who do not judge by appearances. The true mystery of the

    world is the visible, not the invisible.1

    Introduction gnrale :

    tudier la philosophie du langage de John Langshaw Austin pourrait tenir de la

    gageure philosophiquement inutile et quelque peu vaine. Aprs tout, Austin est un auteur

    rcent, dont la pesanteur des sicles n'a pas encore recouvert la pense, une pense qui, par

    ailleurs s'avre trs accessible, tellement accessible qu'elle est devenue l'une des rares penses

    philosophiques reconnues au point d'avoir donn lieu une nouvelle discipline scientifique,

    ou prtention scientifique : la pragmatique. De telle sorte que la pense d'Austin semble tre

    accepte, largement reconnue, bien connue, et qu'il n'y aurait philosophiquement plus grand-

    chose en dire, puisque la science l'aurait reprise sa charge pour la dvelopper sur des bases

    plus sres que la pure spculation2.

    Mais c'est peut-tre dans ce mouvement d'abandon honor, de la part de la

    philosophie, d'une pense une discipline autre qu'elle-mme que se joue une relgation de

    son aspect proprement philosophique. Concder la science le droit de lgifrer sur les acquis

    du texte austinien, c'est aussi se permettre de ne plus avoir en parler sur un plan

    1. O. Wilde, The Portrait of Dorian Gray, ch. 2.

    2. Pour un exemple typique de ce mouvement, voir le livre de A. Reboul & J. Moeschler, La

    pragmatique aujourdhui, Editions du Seuil, coll. Points-Essais , Paris, 1998, 209 p., dont trois pages

    seulement sont consacres Austin, trois pages du chapitre Naissance de la pragmatique , o il est en gros

    expliqu que son seul apport est davoir forg une terminologie, qui plus est dfectueuse.

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    philosophique3. C'est oublier bon compte, de la part de la philosophie, mais aussi de la

    pragmatique, que la thorie austinienne du langage, si elle revendiquait, dans plusieurs de ses

    avances, une certaine prtention la scientificit, avait une relle porte philosophique,

    souvent trs critique l'gard de la philosophie analytique concurrente, et que les ides

    concernant le langage, notamment l'ide que le langage est une activit, n'taient absolument

    pas neutres. Ceci pour dire qu' force d'oublier les prsupposs conceptuels austiniens et de

    refouler la porte philosophique de l'uvre d'Austin, la pragmatique en est venue se

    dvelopper de manire peu compatible avec les fondements mme de l'ide d'acte de parole,

    tout en permettant la philosophie d'ignorer la valeur philosophique des propos austiniens.

    Ainsi, tout le monde, aujourd'hui, aussi bien au sein de la pragmatique que de la philosophie,

    semble accepter sans restriction les dcouvertes austiniennes et considrer qu'il est tout fait

    normal que le langage fasse des choses. Cette ide est pourtant rien moins qu'anodine et

    prsupposait, chez Austin, une conception de l'action peu compatible avec les ides que sen

    font les promoteurs contemporains de la thorie des actes de parole. On peut mme considrer

    qu'en faisant de la philosophie du langage, Austin entendait avant tout tudier nouveaux

    frais, et contre une certaine tradition de pense, ce que c'tait que l'action problmatique

    bien loigne de la pragmatique contemporaine, qui continue souvent voir l'action de la

    parole comme un effet smantique, sans plus se poser de questions.

    C'est pourtant l une vision des choses totalement contraire la conception

    austinienne, qui ne tenait pas tant rabattre l'action sur un plan smantique (mme si un des

    projets austiniens consiste montrer que l'action se dit en plusieurs sens) qu' rabattre la

    smantique sur un plan pragmatique. Il ne s'agissait pas tant, pour Austin, de montrer que le

    faire est un dire, que de montrer, grce aux moyens offerts par le langage, que le dire est un

    faire un faire qui, prcisment, ne se rduit pas au dire. C'tait l lutter contre ce que Austin

    appelait l'illusion descriptive .

    Cette conception du langage, pour le rpter, se fonde sur une philosophie plus

    gnrale, dont l'ambition la plus marque est l'adoption d'une position raliste. Non pas qu'il

    s'agisse pour Austin de dfendre une nime version du ralisme philosophique4 notamment

    pas en ce qui concerne le langage. Austin est probablement le plus loign possible d'une

    conception qui se voudrait un ralisme des objets linguistiques. Le ralisme qu'il dfend est

    3. A de notables exceptions prs ; citons notamment : Charles Travis, dont la pense inspire tout ce

    travail ; Stanley Cavell ; Sandra Laugier ; Hilary Putnam et Franois Rcanati.

    4. Pour une histoire et une critique du ralisme en philosophie, voir H. Putnam, The Threefold

    Cords, Columbia University Press, New York, 1999, 234 p., notamment la seconde leon du premier chapitre,

    consacre Austin.

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    plutt un ralisme ordinaire, ou, plus exactement, l'esprit raliste de l'homme ordinaire (the

    plain man), ce que Putnam appellerait une forme assume de navet , dont les philosophes

    se dpartissent trop vite par illusion scolastique , pour reprendre un mot cher Austin. Cet

    esprit raliste de l'homme ordinaire, lorsqu'il considre le langage, l'amne reconnatre que

    le langage n'est pas le voile diaphane que l'homme interpose entre sa conscience et la ralit,

    pour pouvoir en parler aux autres au moyen d'une reprsentation parfaite, mais, plus

    simplement, un instrument aux fonctions multiples et la plasticit exemplaire dans la

    communication humaine. Or comprendre que le langage est ce formidable instrument, c'est

    aussi reconnatre sa fantastique capacit parler du rel, en usant de multiples nuances. Avoir

    l'esprit raliste, c'est donc observer l'immense richesse du langage, son formidable pouvoir

    d'expression, de rvlateur de la ralit. Autrement dit, en mme temps qu'on reconnat son

    caractre actif, on admire sa capacit nous le manifester, notamment en nous parlant de

    manires fines du rel. On comprend alors que la meilleure mthode adopter consiste se

    laisser guider par le langage, par le langage ordinaire, pour voir ce qu'il nous apprend sur le

    monde et sur lui-mme. Cela revient donc considrer que le langage ordinaire a le premier

    mot et qu'il faut d'abord interroger ce que celui-ci nous apprend, avant de construire des

    systmes de langages idaux, qui oublient, par dfinition, le rapport la ralit propre au

    langage ordinaire. Se montrer raliste, c'est donc d'abord adopter le ralisme de la langue dont

    nous nous servons quotidiennement pour parler du monde. Ainsi, voir que la parole fait, c'est

    se montrer raliste, en ce sens que c'est dj ne pas adopter une position idaliste quant ce

    qu'est le langage. Il faut plutt l'observer dans ses usages, ne pas l'idaliser, ne pas prtendre

    immdiatement pouvoir le dpasser par des constructions de l'esprit et retomber dans l'illusion

    scolastique consistant faire des choses de la logique la logique des choses. Be your size :

    cet aveu de modestie austinien est galement une rgle de mthode.

    Aussi, avoir l'esprit raliste, c'est surtout adopter une mthode une mthode qui

    permettra de traiter (ou de dmonter) de manire unitaire un certain nombre de problmes

    spcifiquement philosophiques, et pas seulement linguistiques. C'est donc notamment par une

    mthode que s'illustre la philosophie d'Austin, qui, on l'a souvent dit5, ne rside pas tant, ou

    pas seulement, dans l'articulation de thses originales, que dans une manire trs particulire

    d'aborder les problmes. C'est essentiellement dans l'adoption de cette mthode d'attention

    scrupuleuse aux faits du langage que se rvle ainsi le ralisme d'Austin. Il ne s'agit pas tant

    d'une position philosophique, que du respect du ralisme inhrent notre faon de parler du

    monde, qui, seule, nous en rvle la diversit, au contraire du langage philosophique, construit

    5. Voir notamment les tmoignages respectifs de G.J. Warnock, J.O. Urmson, S. Hampshire et D. Pears,

    in K.T. Fann (Ed.), Symposium on J.L. Austin, Routledge and Kegan Paul, Londres, 1969, pp. 3-99.

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    de toutes pices et qui, bien trop souvent, simplifie[ ] l'excs : on serait [mme] tent de

    dire que c'est la dformation professionnelle des philosophes, si ce n'tait leur profession6.

    tre raliste, c'est donc voir ce qui se donne dans les distinctions ordinaires, travers l'usage

    normal du langage et comprendre que seul le langage dont nous partons nous permet de parler

    du monde. D'o l'ide d'une philosophie du langage ordinaire . Il ne s'agit alors pas de dire

    que seul ce qui est ordinaire importe, mais que l'ordinaire donne l'environnement normal

    du langage, paradigmatique, et qu'il faut d'abord voir comment il se dploie dans cet espace

    pour l'tudier dans un autre. Il y a des rgles normales d'utilisation du langage, parce qu'il est

    dj dploy et qu'il s'impose nous dans sa facticit lorsque l'on veut parler du rel. Or ce

    caractre fondateur des usages ordinaires du langage est ce que, paradoxalement, oublie la

    pragmatique, qui a souvent tendance vouloir reconstruire a priori les rgles de

    fonctionnement du langage, selon une certaine ide qu'elle se fait de ce qu'il doit tre.

    Gnralement, la pragmatique renoue ainsi avec un dfaut majeur des philosophies dnonces

    par Austin : la volont de gnralisation, qui masque la spcificit que les faits prsentent

    dans leur diversit. Elle s'avre ainsi atteinte de ccit l'gard du langage lui-mme. Nous

    verrons comment, rechercher des rgles a priori, elle tend dterminer l'usage, en

    s'interdisant d'en relever toute la complexit. Nous verrons surtout que la reconstruction

    austinienne du langage n'adopte pas cette rigidit formelle que prend souvent la pragmatique

    et qu'en laissant plutt la place la multiplicit des usages, elle rend compte de l'aspect

    dterminant de la contextualisation dans la pratique du langage.

    On ne trouvera donc pas de vritable analyse historique des textes austiniens dans ce

    qui suit. D'une part, ce travail a dj t admirablement accompli7 et, s'il permet de mieux

    cerner la complexit des positions austiniennes, peut-tre souligne-t-il les changements

    doctrinaux au dtriment de la continuit mthodologique. Nous voudrions plutt insister sur

    l'unit qui caractrise la dmarche d'Austin et nous avons plutt cherch rendre la cohrence

    forte de sa pense. Certaines volutions seront donc minores, notamment parce que nous

    pensons qu'elles ne remettent absolument pas en cause l'interprtation ici propose de l'uvre

    6. J.L. Austin, How to Do Things with Words, edited by J.O. Urmson and M. Sbis, Oxford University

    Press, Oxford Paperbacks , Oxford, 2nde dition : 1976 (1re dition in Clarendon Press : 1962), 176 p. ;

    trad. fr. de G. Lane, Quand dire cest faire, Editions du Seuil, coll. Lordre philosophique , Paris, 1970 ;

    rdit avec une postface de F. Rcanati dans la coll. Points-essais , 1991, 207 p. Nous ferons dsormais

    rfrence cet texte par les initiales HTD, en donnant la pagination de la traduction franaise derrire une /. Ici,

    par exemple, HTD, p. 38/67.

    7. Voir C. Alsaleh, J.L. Austin et le problme du ralisme, Thse de doctorat de troisime cycle en

    Philosophie de lUniversit de Picardie Jules Verne, soutenue Amiens le 5 dcembre 2003, 2 tomes, 397 p.

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    d'Austin. Elles contribuent simplement rapporter leur contexte d'laboration des ides dont

    la cohrence nous semble pouvoir tre rendue de manire indpendante.

    Un des points centraux et durables de la pense d'Austin, en effet, c'est le refus de

    considrer la langue en dehors de son contexte d'utilisation. Considrer le langage dans un

    esprit raliste, c'est notamment se demander pourquoi il prend un sens dtermin lors de tel

    usage, ce qu'il permet d'accomplir lors de tel autre. C'est donc scruter la varit du langage

    pour en recenser les possibilits. Or, observer le langage, on comprend que celui-ci nous sert

    bel et bien faire des choses. L'examen de la promesse est ce titre dcisif. Dans l'optique

    traditionnelle de la philosophie, la ralisation d'une promesse consiste essentiellement

    s'engager travers un dire particulier. Ce dire consiste gnralement rapporter un certain

    tat d'esprit. Il s'agirait de constater ce qui se passerait en soi pour s'engager par l tenir

    quelque chose. Bref, promettre consisterait dire que l'on s'engage faire ce que l'on veut

    faire. Il s'agirait ds lors d'un accomplissement purement smantique. Tout l'enjeu de la

    pense austinienne est de montrer que cette vision des choses est totalement inadquate et

    n'explique absolument pas ce qui se passe dans la ralit. Si cette thorie tait juste, alors il

    suffirait que je prononce un nonc ayant pour signification que je promette pour promettre.

    Or je ne peux pas, par exemple, promettre de donner quelque chose que je n'ai pas. Je ne peux

    pas promettre quelque chose un mort. Etc. Cette prise en compte de faits ordinaires de

    l'usage de la langue permet de voir deux choses : que promettre ne consiste pas simplement

    dire, que la bonne ralisation de la promesse a des conditions spcifiques de russite, et

    notamment qu'elle dpend du contexte d'application. Par ailleurs, on s'aperoit que, si la

    promesse est ralise, la description du rel doit prendre en compte un nouvel lment : la

    promesse. On s'aperoit que l'intervention d'un nonc de promesse change vritablement

    l'ordre de la ralit, alors que, jusqu'ici, dans la conception smantique, on considrait qu'un

    nonc s'effaait devant la ralit qu'il disait et qu'il n'y ajoutait rien8. On peut donc poser que

    le langage, en un sens spcifique, fait des choses, ajoute quelque chose l'ordre du rel.

    Tout le problme est de donner un sens cette affirmation que le langage fait. En quel

    sens Austin peut-il bien dire que le langage fait sachant que cette caractrisation relve elle-

    mme du langage (c'est le langage qui permet d'identifier le fait que le langage fait) ?

    Considrer que le langage est de l'ordre de l'action est en rupture tellement radicale avec

    l'ensemble de la tradition philosophique9 que la spcificit de la position d'Austin est souvent

    8. Voir F. Rcanati, La transparence et l'nonciation, Seuil, coll. L'ordre philosophique , Paris,

    1979, pp. 15-48.

    9. Y compris avec Aristote. On lit parfois que Aristote, par son tude des effets rhtoriques du langage,

    aurait anticip la thorie austinienne du performatif. On oublie alors que, chez Aristote, l'acte ralis est situ

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    difficilement apprhendable ce qui permet parfois d'attribuer toutes sortes de pouvoir ou

    d'efficacit au langage. Tout notre travail consiste prcisment comprendre en quel sens on

    peut caractriser le langage comme action. Qu'est-ce que c'est que faire en disant ? Qu'est-ce

    que cela implique ? Quelles sont les conditions de cette activit ? Et quelles en sont les

    consquences ? Est-ce dire que le langage ne dit rien ? Ou qu'il ne dit qu' faire ? Est-ce

    rejeter l'ide que le langage serve minemment dire la vrit ? Est-ce conserver l'ide que le

    langage nous permette de dire le rel ? Quel rapport le langage entretient-il avec le rel, s'il

    consiste y faire des choses ?

    Dans un premier temps, nous nous attacherons comprendre comment on en vient

    caractriser le langage comme action et quoi correspond cette caractrisation. C'est l que

    nous comprendrons que le langage est une action spcifique, mais non pas mystrieuse, pas

    plus mystrieuse que l'action du voleur qui brise une serrure. Nous comprendrons alors qu'il y

    a plusieurs sens en laquelle l'action se dit, sans que cela rduise son caractre d'action.

    Comprendre que le langage fait, ce sera simplement, pour le rpter, le considrer avec

    ralisme, et ne plus y voir le mdium idal d'une reprsentation (chose qu'il n'est que

    rarement) ce sera surtout comprendre que l'usage du langage a des conditions, qui sont

    autant de conditions d'efficacit, et non pas de vrit. Nous verrons alors que le langage fait

    en ralit plusieurs choses, qui ont toutes leur niveau d'efficacit propre. Nous

    apprhenderons donc un peu mieux toute la complexit de l'activit linguistique, en nous

    concentrant sur le niveau d'activit mise spcifiquement en vidence par Austin : l'action

    illocutionnaire, celle qu'accomplit le langage du fait mme qu'il dise quelque chose, ou en

    disant quelque chose ; celle qui transforme le langage en autant d'actes de parole. C'est cet

    aspect du langage qu'est consacr l'essentiel de notre tude.

    C'est ensuite que nous tudierons les conditions qui permettent au langage d'avoir cette

    capacit faire des choses. Nous rejetterons alors totalement les lectures que l'on appellera

    smanticistes et mentalistes des actes de parole, au profit d'une lecture conventionnaliste et

    contextualiste de leur ralisation. Les lectures smanticistes consistent expliquer l'activit de

    la parole en fonction de ce qui est signifi dans un nonc donn. Selon ces lectures, c'est, par

    exemple, parce que l'nonc Je te promets de venir ce soir signifie que je promets de venir

    ce soir, que cet nonc accomplit une promesse et ralise donc une action. Les lectures

    intentionnalistes consistent expliquer le caractre actif de la parole au moyen des croyances

    dans les effets entrans par la comprhension de certains noncs, et non pas dans les noncs eux-mmes. On

    confond alors ce qui chez Austin est distingu par le nom d'illocutionnaire et de perlocutionnaire . Le

    propre de la position austinienne est d'identifier un niveau illocutionnaire qui caractrise ce qui est fait en disant

    quelque chose, et non pas du fait d'avoir dit quelque chose.

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    partages qui sous-tendent son utilisation. C'est, par exemple, parce que, en disant Je te

    promets de venir ce soir , j'ai l'intention de venir ce soir et que l'interlocuteur saisit, par mon

    nonc, cette intention, que je ralise une promesse en disant cela. L'erreur commune ces

    deux positions est, en fait, de rduire l'activit de la parole aux consquences qui s'ensuivent

    de la comprhension de l'aspect smantique des noncs utiliss. C'est alors rapporter toute

    activit ce que Austin appelle l'aspect perlocutionnaire. Mais Austin entend justement

    montrer qu'il existe un niveau propre d'activit au niveau mme de l'nonciation de certains

    mots dans certaines circonstances : faire une promesse, ce n'est pas simplement dire que je

    fais une promesse ; c'est la faire en disant certains noncs dans certains contextes adquats.

    C'est, en ralit, faire appel une certaine procdure conventionnelle, qui oblige tous les

    membres de la communaut linguistique reconnatre l'aspect normatif de l'acte effectu au

    moyen de cette nonciation, dans le contexte prcis o elle a t faite. C'est comprendre alors

    que tout nonc est rgul par des conventions et qu'il a des usages restreints, qu'il ne prend

    sens que dans certains contextes d'utilisation. Nous verrons alors comment ce n'est pas

    l'aspect smantique qui dtermine l'aspect pragmatique, mais que l'aspect pragmatique, et

    notamment le rapport toujours spcifique la situation, dtermine bien plutt le contenu

    exprim par l'nonc. Nous dfendrons alors l'ide d'une sous-dtermination de l'illocution par

    la locution.

    Nous tudierons enfin les consquences importantes que cette conception nouvelle du

    langage a sur le plan de deux aspects considrs par la tradition comme centraux dans l'tude

    des capacits du langage : le fait qu'il puisse rapporter une connaissance et le fait qu'il puisse

    dire la vrit. Dire que la parole consiste en des actes, en effet, c'est dire que les noncs

    rapportant une connaissance sont eux-mmes des actes. Cela dtermine une conception dite

    performative de la connaissance, selon laquelle connatre ne consiste pas reprsenter le

    rel ou rendre compte de reprsentations mentales du rel (des ides ou des intentions), mais

    simplement dire des choses sur le rel qui ont des raisons d'tre dites l'occasion o elles

    sont dites. Mais dire que la parole est une activit ne conduit nanmoins pas une conception

    performative de la vrit. La vrit restera, chez Austin, la mesure propre de certains noncs,

    les noncs qui dcrivent le rel (les affirmations ), et sera ainsi considre comme une

    dimension d'valuation spcifique, dont le mouvement reste assez proche de celui dcrit par

    les conceptions correspondantistes de la vrit. Dire le vrai, chez Austin, c'est bien faire en

    sorte que le contenu contextuel port par mes noncs corresponde aux faits. Il s'agit

    simplement de complexifier la relation de correspondance, de la contextualiser.

    C'est donc bien une lecture radicalement contextualiste des actes de parole que

    semble nous convier la philosophie d'Austin. C'est elle que nous tcherons d'exposer par la

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    suite. Cette lecture s'avrera parfois peu compatible avec certaines propositions de la

    pragmatique, mais, en restituant les fondements conceptuels de l'ide d'acte de parole, elle

    nous empchera peut-tre de commettre les illusions scolastiques tant dnonces par Austin,

    quand la philosophie prend son envol sans plus en considrer les conditions.

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    Note prliminaire : Dans le travail qui suit, nous ferons des usages distincts des termes phrase

    (sentence), nonc (utterance) et nonciation (uttering), par lesquels nous entendrons des

    choses diffrentes comme Austin entendait par ces termes parler de choses diffrentes. Nous

    reprenons ainsi prcisment notre compte la remarque une fois faite par Oswald Ducrot, apportant

    ces prcisions :

    Il me semble de plus en plus ncessaire, si on veut viter les confusions dont les

    consquences peuvent tre srieuses, de distinguer trois notions, pour lesquelles

    j'utiliserai dsormais les termes de phrase, nonc, nonciation. Par phrase, j'entendrai ce

    que les anglais appelle sentence-type, c'est--dire le matriel linguistique qui fait l'objet

    de la parole, la combinaison de signes que l'on essaie de faire apparatre travers une

    suite de sons ou de lettres. Il s'agit donc d'une entit abstraite, qui n'est pas perceptible en

    elle-mme, mais seulement travers ses manifestations concrtes. Ce que j'appellerai

    nonc, ce sera justement la ralisation d'une phrase sous la forme d'une squence sonore

    ou graphique dtermine, localise en un point dtermin de l'espace et du temps. On ne

    devra donc pas dire qu'un nonc a t plusieurs fois rpt, mais qu'il y a eu plusieurs

    noncs d'une mme phrase. L'nonc peut ainsi se dfinir comme une occurrence de

    phrase, ce que les anglais appellent sentence-token. Je prolongerai cette premire

    distinction du point de vue smantique en opposant la signification , valeur smantique

    attribue une phrase, et le sens , valeur smantique lue dans l'nonc. Quant

    l'nonciation, c'est le fait mme qu'un nonc ait t form, autrement dit l'vnement

    historique que constitue sa ralisation. (O. Ducrot, in Dire et ne pas dire, Editions

    Hermann, coll. Savoir : sciences , Paris, 3me dition : 1991, pp. 279-280)

    Il nous semble que ces quelques lignes auraient trs bien pu tre crites par Austin lui-mme,

    tant il applique ces mmes distinctions dans ses travaux, pour montrer peu prs les mmes choses.

    Par contre, nous avons seulement en partie repris la distinction opre par Ducrot entre

    signification et sens , parce que sens a un usage philosophique historiquement dtermin par

    l'usage frgen du terme ; ds lors, dans notre travail, la signification (meaning) sera toujours la

    valeur smantique attribue une phrase, ou sa valeur lexicale, la diffrence du sens (sense), qui,

    lorsqu'il n'est pas pris dans son sens frgen, comportera gnralement des lments pragmatiques.

    Mais, pour viter les confusions, nous avons souvent prfr utiliser la locution ce qui est dit par (cet

    nonc, ces mots, etc.) , ou le contenu cognitif de l'nonc , voire la comprhension admissible

    par l'nonc . Si contenu cognitif peut galement porter confusion, puisqu'il a t

    traditionnellement utilis pour caractriser ce que l'nonc donne connatre , pens sous un

    rapport vri-conditionnel, il ne nous semble pourtant pas rdhibitoire de l'utiliser pour caractriser ce

    que l'usage de l'nonc donne comprendre au point de vue smantique et pragmatique. Quand nous

    avons modifi les traductions, nous avons tenu compte de ces remarques.

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    I. LA PAROLE COMME ACTE(S).

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    I.1. Caractrisation du discours comme activit : les diffrents ples

    de lactivit.

    Toute la rvolution accomplie par Austin dans le domaine de la philosophie du

    langage consiste rvler le caractre non plus seulement signifiant et reprsentatif du

    langage, mais son caractre essentiellement actif selon plusieurs dimensions. Pour ce faire,

    il va essayer de mettre au jour diffrents critres censs rvler ce caractre, lesquels se

    rvleront au final bien fragiles pour sauvegarder la distinction de dpart quils avaient permis

    dtablir entre les noncs qui font quelque chose et les noncs qui disent quelque chose.

    I.1.i. Dcrire ce quon fait avec le langage.

    1. Remarques prliminaires sur la mthode philosophique dAustin : la

    phnomnologie linguistique comme pralable une science du langage ?

    Lorsquon entreprend dtudier la question des actes de parole dans luvre dAustin,

    il convient dviter deux cueils dans lesquels on choue gnralement. Toute tude du travail

    dAustin semble en effet tre condamne osciller entre deux voies possibles, quon rsumera

    de la sorte : une qualification de son uvre comme relevant du mouvement de la

    philosophie du langage ordinaire , suppose peu rigoureuse et compose dun palimpseste

    daperus qui nont de valeur quen fonction du gnie propre de celui qui les dcouvre ; ou

    une classification de ses rflexions dans une sorte de proto-thorie scientifique des actes de

    parole qui aurait ouvert la voie cette discipline enfin devenue rigoureuse quest la

    pragmatique 10. On hsite donc soit attribuer Austin des vises philosophiques assez

    contraires lidal systmatique de la science, soit considrer quil essaya dans son examen

    des actes de parole dtablir une typologie rigoureuse de ceux-ci pour essayer den construire

    une thorie systmatique, mais quil neut pas le temps de mener bien. Dans ce dernier cas,

    on distingue alors ses textes philosophiques jugs trop elliptiques et ne correspondant pas

    cet idal systmatique, et les textes consacrs spcifiquement dfinir rigoureusement les

    actes de parole et leur typologie ; on isole en fait, gnralement, How to Do Things With

    Words de tous ses autres textes.

    Cette distinction, qui semble recouvrir un paradoxe, est pourtant bien hardie, car

    leffort de systmatisation quon trouve dans HTD nest pas diffrent de celui quon trouve

    10. Voir par exemple lintroduction de Lou Aubert la traduction franaise des Philosophical Papers,

    edited by J.O. Urmson and G.J. Warnock, Oxford University Press, Clarendon Press , Oxford, 3me dition :

    1979 (1re dition : 1961), 306 p. ; trad. fr. partielle de L. Aubert et A.-L. Hacker, Ecrits philosophiques, Editions

    du Seuil, coll. La couleur des ides , Paris, 1994, pp. 12-16. Nous ferons dsormais rfrence au texte des

    Philosophical Papers par les initiales PP, en donnant la pagination de la traduction franaise, lorsquelle existe,

    derrire une /.

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    dans bien dautres textes consacrs des sujets diffrents, que ce soit aux faons de parler ou

    aux excuses. Par ailleurs, on oublie alors que, si lanalyse quon y trouve est cense discerner

    le dsir qu'aurait eu Austin de faire uvre scientifique, il conviendrait au moins de tenir

    compte de ses propres remarques pistmologiques, quon trouve pour la plupart exposes

    dans Sense and Sensibilia11, et dans A Plea For Excuses 12. De plus, Austin sest lui-mme

    charg dexpliciter la mthode quil emploie et qui se retrouve dans lensemble de ses textes,

    y compris HTD. Austin pratique dans tous les cas ce quil appelle une phnomnologie

    linguistique . Que faut-il entendre par ces termes, et cela fait-il de lui un philosophe du

    langage ordinaire ?

    Austin nous prsente les choses ainsi :

    tant donn la prdominance du slogan langage ordinaire et dexpressions

    comme philosophie linguistique ou analytique , ou encore l analyse du

    langage , il faut insister tout particulirement sur une chose pour viter les malentendus.

    Quand nous examinons ce que nous dirions quand, quels mots employer dans quelles

    situations, encore une fois, nous ne regardons pas seulement les mots (ou les

    significations quelles quelles soient), mais galement les ralits dont nous parlons

    avec les mots ; nous nous servons de la conscience affine que nous avons des mots pour

    affiner notre perception, qui nest toutefois pas larbitre ultime, des phnomnes. Cest

    pourquoi je pense quil vaudrait mieux utiliser, pour cette faon de philosopher, un nom

    moins trompeur que ceux mentionns plus haut, par exemple phnomnologie

    linguistique , mais quel nom que celui-ci. (PP, p. 182/144)

    Ce qui intresse Austin, ce ne sont pas tant les mots, que les phnomnes que les mots,

    parce que tel est leur usage, nous permettent de dnommer, et donc de distinguer.

    Phnomnologie nest donc bien sr pas prendre au sens husserlien du terme, mais cela

    nen renvoie pas moins une mthode dattention minutieuse ce qui est ce qui est se

    trouvant rvl par ce qui sen dit. Faire de la phnomnologie linguistique, cest tudier

    les tournures de langue pour comprendre que chacune renvoie une situation prcise, qui ne

    serait pas la mme, bien souvent, si nous utilisions une autre tournure ou, rciproquement,

    comprendre que chaque situation appelle des noncs propres, qui n'ont de sens qu' tre

    11. Sense and Sensibilia, reconstructed from the manuscript notes by G.J. Warnock, Oxford University

    Press, Oxford Paperbacks , Oxford, 1964 (1re dition in Clarendon Press : 1962), 144 p. ; trad. fr. de P.

    Gochet, Le langage de la perception, Armand Colin, coll. U2 , Paris, 1971, 173 p. Nous ferons dsormais

    rfrence ce texte par les initiales SS, en donnant la pagination de la traduction franaise derrire une /.

    12. J.L. Austin, A Plea For Excuses , in PP, op. cit., pp. 175-204/136-170, notamment pp.181-

    189/143-152.

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    convoqus dans cette situation13. Comme l'explique Mats Furberg, pour Austin, nous avons

    les mots que nous avons et nous parlons comme nous le faisons parce que nous concevons le

    monde d'une certaine faon. Le monde aurait-il t diffrent que nous aurions probablement

    parl diffremment. [Austin] s'intressait ce que les gens disent parce qu'il pensait que, tout

    la fois, leur faons de parler rvlaient comment ils structurent une certaine situation, et

    mettent en lumire diffrents traits de la situation nous disent quelque chose propos du

    monde. [...] Sa phnomnologie linguistique est, entre autres choses, est une mthode

    permettant de montrer comment un lger changement des facteurs intervenant dans une

    situation fait que les locuteurs changent de mots14. tudier ce que nous dirions quand, cest

    donc prendre mieux conscience de ce qui est quand on dit cela cest un peu retrouver, au

    sein mme des distinctions ordinaires, cet blouissement qui survient en face de la description

    littraire raffine, qui permet de dire avec une prcision ingale ce qui se passe15. Les

    descriptions fines du langage ordinaire permettent ainsi de rvler (au sens photographique du

    terme) les multiples nuances de la ralit (non rduite la ralit physique), et notamment

    de l'action. Pensons ainsi aux nuances de l'action qui sont marques par ces diffrentes

    descriptions, toutes les mmes l'exception de la place de l'adverbe : (a1) Maladroitement,

    il marcha sur l'escargot ; (a2) Il marcha maladroitement sur l'escargot ; (a3) Il marcha sur

    l'escargot maladroitement ; (a4) C'est maladroitement qu'il marcha sur l'escargot. 16

    13. Voir aussi l'explication trs prcise que J. Urmson donne de cette mthode, in La philosophie

    analytique, Cahiers de Royaumont, Editions de Minuit, Paris, 1962, pp. 19-20.

    14. M. Furberg, Locutionary and Illocutionary Acts : A Main Theme in J.L. Austins Philosophy,

    Gothenburg Studies in Philosophy, Gteborg, 1963, p. 66.

    15. Pour ne prendre qu'un exemple, citons ce passage d'A. Robbe-Grillet : Le long de la chevelure

    dfaite, la brosse descend avec un bruit lger, qui tient du souffle et du crpitement. A peine arrive en bas, trs

    vite, elle remonte vers la tte, o elle frappe de toute la surface des poils, avant de glisser derechef sur la masse

    noire, ovale couleur d'os dont le manche, assez court, disparat presque entirement dans la main qui l'enserre

    avec fermet. Une moiti de la chevelure pend dans le dos, l'autre main ramne en avant de l'paule l'autre

    moiti. Sur ce ct (le ct droit) la tte s'incline, de manire mieux offrir les cheveux la brosse. Chaque fois

    que celle-ci s'abat, tout en haut, derrire la nuque, la tte penche davantage et remonte ensuite avec effort,

    pendant que la main droite qui tient la brosse s'loigne en sens inverse. La main gauche qui entoure les

    cheveux sans les serrer, entre le poignet, la paume et les doigts lui laisse un instant libre passage et se referme

    en rassemblant les mches nouveau, d'un geste sr, arrondi, mcanique, tandis que la brosse continue sa course

    jusqu' l'extrme pointe. Le bruit, qui varie progressivement d'un bout l'autre, n'est plus alors qu'un ptillement

    sec et peu nourri, dont les derniers clats se produisent une fois que la brosse, quittant les plus longs cheveux, est

    en train dj de remonter la branche ascendante du cycle, dcrivant dans l'air une courbe rapide qui la reporte au-

    dessus du cou, l o les cheveux sont aplatis sur l'arrire de la tte et dgagent la blancheur d'une raie

    mdiane. in La jalousie, ditions de Minuit, Paris, 1957, pp. 64-65.

    16. J.L. Austin, A Plea for Excuses , in PP, p. 199/163.

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    Gnralement, dans les cas a1 et a2, l'action est qualifie de maladroite, car elle est ralise

    par inadvertance, alors que dans les autres cas, elle est qualifie pareillement pour signifier

    que nous critiquons son action dlibre. Des nuances de l'action notamment ce que Austin

    appelle parfois son style 17 sont donc bien marques par les diffrentes faons dont nous

    employons les mots pour la dcrire.

    Mais, en ralit, pour bien comprendre le passage prcdemment cit, il faut lui

    ajouter cet autre :

    Mais ce sujet est galement attirant pour des raisons mthodologiques, au moins

    si nous procdons partir du langage ordinaire , autrement dit si nous examinons ce

    que nous dirions quand, mais aussi pourquoi et ce que nous voudrions dire par l. Cette

    mthode, au moins en tant quelle ne reprsente quune mthode philosophique, nexige

    peut-tre gure de justification pour le moment [] Notre rserve commune de mot

    contient toutes les distinctions que les humains ont jug utile de faire, et toutes les

    relations quils ont jug utile de marquer au fil des gnrations. Et sans doute sont-elles

    susceptibles dtre plus nombreuses et plus solides puisquelles ont rsist au long test

    de la survie du plus apte , et plus subtiles, au moins en ce qui concerne les domaines de

    la pratique ordinaire raisonnable, que celles que nous pourrions, vous et moi, trouver,

    installs dans un fauteuil, par un bel aprs-midi alternative mthodologique la plus

    apprcie. (PP., pp. 181-182/143-144)

    Pourquoi se proccuper des mots du langage ordinaire donc ? Parce que leur raison

    dtre est pragmatique, quil sagit pour eux de nous permettre de nous dbrouiller dans le

    monde, avec lequel ils sont donc en troite relation puisqu'ils doivent faire preuve de leur

    efficacit dans le commerce quils nous permettent dentretenir avec celui-ci. Les mots cest

    ici que le thme de lillusion scolastique intervient pour la premire fois ne servent pas

    avant tout reprsenter ce dont ils parlent, en rendre compte, mais agir dans le monde, et

    parfois mme agir en le reprsentant. Cest donc cette origine pragmatique qui nous donne

    selon Austin une premire raison de se baser sur les mots du langage ordinaire : plutt que

    dutiliser un langage fabriqu de toutes pices i.e. un langage idal , tudions dj celui qui

    a fait ses preuves.

    Pourquoi a-t-il fait ses preuves ? Parce quil a survcu dans sa confrontation avec la

    ralit, certes, mais aussi parce quil permet de marquer des nuances, des distinctions, des

    prcisions : le langage ordinaire est un outil de prcision le premier que nous ayons notre

    disposition pour parler du monde, pour lexplorer, le dissquer. Cest notamment ce qui fait

    que dire ce que nous dirions quand, cest aussi et surtout expliquer pourquoi nous dirions cela

    17. Voir J.L. Austin, A Plea for Excuses , in PP, p. 199/164.

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    cette occasion prcise : il sagit, en utilisant les ressources varies du langage, de faire

    comprendre ce que nous voulions prcisment dire en cette occasion et donc d'expliquer

    quelles taient les raisons prcises de cet usage (Parfois je distingue un livre dun lapin parce

    que seule la chasse au livre est autorise ; mais, une autre occasion, je ne fais pas de

    distinction car je trouve quils ont le mme got). Pourquoi vouloir partir dautre chose que de

    notre langage ordinaire alors quil nous permet dentretenir des rapports subtils avec le

    monde, des rapports qui tiennent compte des diffrences, des carts ?

    Le langage ordinaire va aussi tre, en consquence, le langage dont nous nous servons

    pour justifier nos actions. Instaurant nos rapports avec le monde en fonction de ce quil nous

    permet den dire, que nous russissions ou que nous rations, cest au moyen des ressources du

    langage ordinaire que nous lexpliquerons, parce que cest par son usage que nous parvenons

    dire ce qui sest pass, et bien souvent dans les moindres nuances.

    Dire des mots, cest donc souvent dire des choses du monde, et, par consquent,

    tudier ce que nous dirions quand, cest tudier ce que serait le monde concomitant ces

    paroles : tudier ce que nous dirions si je tue votre ne, pour reprendre lexemple dAustin,

    cest comprendre dans quelle configuration du monde mes paroles conviendraient, seraient

    adquates, permettraient de nous en sortir dans notre rapport avec la ralit. tre attentif aux

    nuances du langage implique donc une attention minutieuse la ralit avec laquelle ces mots

    entretiennent diffrents rapports rapports que notre tude de ce que nous dirions quand nous

    permettra justement de prciser18.

    Ce nest pas dire que notre tude du langage et de la ralit par son moyen doit tre

    respectueuse tout jamais des usages admis de celui-ci : cest justement parce que le langage

    ordinaire nous permet daccder la ralit, est un moyen de transiger avec elle, que nous

    pourrons tre amen le modifier, lamender si le rapport quil entretient avec celle-ci ne

    convient pas, ou nest pas suffisamment prcis mais il faudra alors montrer que ce que nous

    voulons dire ou faire est impossible avec les moyens du langage ordinaire, et il convient dj

    den tudier linfinie subtilit pour voir tout ce quil nous permet de dire et de faire.

    Enfin, dernier avantage dcisif de cette mthode aux yeux dAustin : elle permet

    laccord.

    Eh bien soit, les usages varient, nous parlons de faon imprcise, et nous disons

    des choses diffrentes apparemment indiffremment. Mais pas tant quon pourrait le

    18. A rapprocher de cette phrase de Wittgenstein dans la Confrence sur lthique de 1929 : Je suis

    alors tent de dire que la faon correcte d'exprimer dans le langage le miracle de lexistence du monde, bien que

    ce ne soit pas une proposition du langage, c'est lexistence du langage lui-mme. in Leons et conversation,

    trad. par J. Fauve, Gallimard, coll. Folio-essais , Paris, 1992, p. 153.

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    penser au premier abord. Il se trouve que, dans la grande majorit des cas, si nous

    pensions quil relve de notre volont de dire de la situation, et dans la mme situation,

    des choses tout fait diffrentes, il nen est pas ainsi : nous avions simplement imagin la

    situation diffremment ; ce qui est on ne peut plus facile, car, bien entendu, nulle situation

    (nous traitons de situations imagines) nest jamais compltement dcrite. Plus nous

    imaginons de dtails cette situation, sur fond de rcit et il vaut la peine demployer les

    moyens les plus particuliers, parfois mme ennuyeux, pour stimuler et discipliner nos

    misrables imaginations , et moins nous sommes en dsaccord sur ce que nous devrions

    dire. Nanmoins, en fin de compte, nous ne sommes parfois pas daccord ; nous devons

    parfois admettre quun usage, bien qupouvantable, nen est pas moins rel ; ou encore,

    nous emploierions parfois vraiment lune ou lautre des deux descriptions diffrentes, ou

    les deux. Mais pourquoi ceci devrait-il nous dcourager ? Tout ce qui arrive l est

    entirement explicable. Si nos usages ne concordent pas, soit vous employez X l o

    jemploie Y , soit il est plus probable (et cest plus intrigant) que votre systme

    conceptuel est diffrent du mien, quoique trs probablement tout aussi cohrent et

    commode. Bref, nous pouvons dcouvrir pourquoi nous sommes en dsaccord : vous

    choisissez de classifier dune faon et moi dune autre. Si lusage est imprcis, nous

    pouvons comprendre quelle tentation y conduit, et quelles distinctions sont estompes :

    sil existe des descriptions alternatives , la situation peut alors tre dcrite ou

    structure de deux faons, ou bien il sagit dune situation o, en loccurrence, les

    alternatives reviennent au mme. Un dsaccord sur ce que lon devrait dire nest pas

    carter, il faut au contraire se jeter dessus : car lexpliquer est presque toujours clairant.

    Si nous tombons sur un lectron qui tourne dans le mauvais sens, cest une dcouverte, un

    prodige quil faut exploiter, non une raison pour abandonner la physique. De mme

    quelquun qui parle de faon vritablement imprcise ou excentrique est un spcimen rare

    dont il faut faire grand cas. (PP, p. 183-184/146-147)19

    Comme nous matrisons tous le langage ordinaire, nous sommes tous capables, avec

    plus ou moins de rflexion, ou avec plus ou moins de dtails, de dire ce que nous dirions

    quand et de nous mettre daccord sur ce que nous dirions quand. Il sagit alors en effet de voir

    si lusage de nos mots est pertinent par rapport la situation telle quelle est, et telle quon

    entend la dcrire. Ds lors que nous savons parler la langue et donc distinguer par son moyen

    les diffrences dans la ralit, nous pouvons dire les particularits de celle-ci et nous mettre

    daccord avec ceux qui parlent la mme langue pour les dcrire de la mme faon. Si nous les

    dcrivons diffremment, il se peut certes que nous ne parlions pas le mme langage, mais il

    est plus probable, tant donn la trs grande plasticit de notre langue, que nous parlions de la

    19. Nous avons jug utile de citer ce trs long passage, car il concentre tous les aperus

    mthodologiques dAustin et parce que, en consquence, nous y reviendrons souvent.

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    mme chose de faons diffrentes, parce que nous ne prenons pas en compte les mmes

    lments, ou les mmes critres de description. Comme l'explique Furberg, lorsque [dans un

    mme contexte] des personnes ne disent pas la mme chose, cela vient trs souvent du fait

    qu'elles n'envisagent pas exactement la mme situation : lorsqu'on leur demande d'en prciser

    la description, l'une d'elles mentionnera souvent des caractristiques que l'autre n'aura pas

    observes, ou considrera comme tant une action ce que l'autre considrera en tre deux20.

    Il s'agit d'une simple divergence dans la considration des traits pertinents. Laccord doit donc

    pouvoir se trouver terme, si lon explicite de plus en plus les traits pris en compte et les

    critres de description. Et si jamais nous nobtenons pas laccord, chose particulirement rare,

    du moins pourrons-nous en donner des raisons, en nous basant notamment sur les ressources

    du langage ordinaire. Comme dit toujours M. Furberg : mme si deux personnes ne sont pas

    d'accord sur ce qu'il convient de dire propos d'une chose, souvent elles concderont

    nanmoins toutes les deux que si le compte-rendu de la situation propos par l'autre est

    accept, alors elles ragiraient verbalement toutes les deux exactement de la mme faon21.

    On peut donc bien dire que cette mthode permet gnralement datteindre une certaine

    forme dobjectivit en ce que tous ceux qui lappliquent sont susceptibles dobtenir les mmes

    rsultats. Cest ici quon voit que la mthode philosophique qui caractrise la philosophie du

    langage ordinaire dAustin se rapproche en fait de lidal dobjectivit du travail scientifique.

    De l drive son fameux slogan pas de modification sans aberration (PP, p.

    189/152) : il sagit de comprendre que si une expression du langage ordinaire subit des

    modifications dans son usage (ajout dun adverbe, prcision supplmentaire, restriction de sa

    porte), cest que la ralit quelle dsigne ne correspond pas exactement la ralit quelle

    dsigne gnralement, c'est--dire dans l'usage le plus ordinaire du terme, et quon indique

    alors linflexion de celle-ci par une inflexion dans le langage, que tout locuteur de ce langage

    pourra comprendre et sur laquelle il pourra saccorder. Ainsi, il n'y a pas d'usage correct de la

    phrase J'ai fait mon caf intentionnellement dans un contexte22 normal : le terme

    intentionnellement n'a un sens que si son usage est lgitim ou appel par un contexte

    lgrement dviant (par exemple, si on me demande si je ne l'ai pas fait sans y penser.) Cest

    20. Voir M. Furberg, op. cit., p. 51.

    21. Ibid., p. 51.

    22. Le terme contexte est prendre dans son sens ordinaire, comme l'ensemble des circonstances

    dans lesquelles s'insre un fait , art. Contexte , in Le Petit Robert, Dictionnaires Le Robert, Paris, 1995, p.

    456. Ce concept important dans notre travail comprend ainsi l'ensemble des traits diffrentiels qu'une situation,

    par dfinition historique, peut receler, sans en exclure aucun. Un contexte peut ds lors tre un contexte social,

    physique, psychologique, etc. Il est dans notre travail synonyme de situation et de circonstances .

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    dire aussi quil y a un usage standard , donc accept par la communaut, pour dire

    certaines choses. Ne pas utiliser cet usage, en dvier, cest avoir des raisons de le faire parce

    que la ralit ne correspond plus cet usage standard dans ces circonstances tout

    simplement car on ne mentionne pas un usage normal23. Noter les diffrences dans le langage,

    ce sera ainsi noter les diffrences dans la ralit et pouvoir saccorder pour les distinguer. On

    voit apparatre encore ici lide du langage ordinaire comme outil de prcision.

    Quant HTD, il est maintenant assez clair que la mthode qui prside la dcouverte

    du performatif, et ensuite la caractrisation de la parole comme acte descriptible sous trois

    aspects, est bien cette mthode dattention prcise aux minutieux faits de langue qui renvoient

    aux faits de la ralit. Les premires lignes de ce texte sont en effet celles-ci.

    Le phnomne dont nous allons parler est trs rpandu et vident, et il nest pas

    possible quil nait pas dj t remarqu, au moins a et l par dautres personnes.

    Cependant, je ne crois pas quon y ait accord suffisamment dattention spcifique.

    (HTD, p. 1/37).

    Si Austin dcouvre que la parole fait, ce nest en effet pas en nous donnant les rgles a

    priori et ncessaires qui dtermineraient laction linguistique24 ou en se basant sur une

    mtaphysique particulire qui voudrait que toute parole soit action. Ce nest pas non plus en

    tablissant une typologie dtaille des types de choses quon peut dire, ou des constructions

    grammaticales dtermines par les linguistes, quAustin met au jour cette caractristique des

    actes de parole. Il la soulve bien plutt en examinant prcisment lusage des mots, dans des

    contextes dtermins usage auquel on na pas suffisamment prt attention jusquici. Par

    exemple, pour voir ce quest une promesse, il va observer la faon dont on fait une promesse

    23. Notons qu'il est question de mention et non de signification : Austin ne dit pas que la restriction

    linguistique porte sur la signification de la phrase, mais plutt qu'elle restreint la porte de l'usage de cette phrase

    qui n'a plus aucune raison d'tre accompli. C'est dire que c'est une restriction pragmatique, qui a voir avec les

    conditions d'usage de la phrase. Cela nous permet de remettre immdiatement en cause les objections de J.R.

    Searle, in Assertions and Aberrations , in K.T. Fann, Symposium on J.L. Austin, op. cit., p. 205-218, et de H.P. Grice in Prolegomena , in Studies in the Way of Words, Harvard University Press, Cambridge, Mass.,

    1989, pp. 3-21, puisqu'ils interprtent abusivement la thse d'Austin de manire smantique et vri-

    conditionnelle : or il ne s'agit pas de dire qu'il est faux que ma volont soit libre, par exemple, dans un contexte

    ordinaire, mais que cela n'a aucun sens de le dire, ou encore qu'il n'y a aucun usage lgitime, fond, dans cette

    situation, de cet nonc, de telle manire qu'un tel nonc manque une des conditions d'usage correct, qu'on

    pourrait appeler de pertinence. Ou encore, un tel nonc n'est mme pas valuable en termes de vrit ou de

    fausset. Un tel nonc n'choue pas parce qu'il serait faux, mais parce qu'il ne rencontre pas ses conditions

    d'application. Voir les 21 27 du prsent travail.

    24. Mthode qui risquerait dailleurs dencourir tout autant les foudres de Austin que lide quil y a des

    concepts a priori. Voir son texte Are There A Priori Concept , in PP, pp. 32-54.

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    concrtement, voir comment elle marche, ou comment elle ne marche pas. Il ne va pas

    prsupposer un mcanisme auquel les promesses doivent saccorder pour russir : il ne sait

    pas ce quest une promesse sinon par lexploration minutieuse que nous pouvons en faire par

    le langage qui va nous rvler dailleurs que le langage contribue la ralisation de la

    promesse. C'est dire aussi le poids minent de l'exemple dans la thorisation austinienne :

    pour comprendre un phnomne, il faudra toujours l'inclure dans une trame contextuelle qui

    permettra d'en comprendre les tenants et aboutissants et qui permettra de le voir sous

    diffrents points de vue. L'exemplification, qu'elle soit raliste ou fantaisiste, d'ailleurs, est

    ainsi dterminante dans l'identification des caractristiques des phnomnes et dans la

    perception de leurs nuances. Il ne s'agit pas tant de dnier le droit l'abstraction que

    d'empcher qu'elle se fourvoie dans des simplifications cas paradigmatique de l'illusion

    scolastique25. Le rel est compliqu et le meilleur moyen de le comprendre est bien de le saisir

    dans sa totalit. C'est donc dire que le recours austinien l'exemple bien trouv, qui rvle un

    aspect insouponn de la ralit, et aux histoires plus ou moins farfelues qui tonnent le sens

    commun philosophique, n'est pas un signe de lgret mais d'humilit scientifique, en mme

    temps qu'une recherche de prcision maximale.

    Ainsi, dans HTD, il ne cherche ni btir des spculations mtaphysiques, ni

    construire une thorie scientifique il jugerait en ralit que les faits notre disposition sont

    beaucoup trop parcellaires pour quon puisse btir des hypothses qui seraient valides par

    lexprience. Tout au plus admettrait-il que sa pratique est similaire aux dbuts dune science

    en ce quelle cherche dmler des faits prcis au sein dun cheveau apparent : cest

    justement cette mthode dattention minutieuse aux faits, au moyen du langage, qui peut

    ventuellement servir de prmisse la construction dune nouvelle science. Et cest seulement

    ce niveau quon peut comprendre la fois le statut quil donne la philosophie26 et ses

    appels rpts la constitution dune vritable science du langage.

    On prend souvent ceux-ci comme lgitimant la thorie pragmatique qui sest

    construite partir de certaines ides dAustin. Mais elle ne sest srement pas construite en

    25. Voir SS, p. 3-4/. Pour une analyse similaire, et inspire par Austin, qui claire cette proccupation et

    cette mthode, voir P. Bourdieu, Language and Symbolic Power, Polity Press, Cambridge, 1992, 302 p. ; trad. fr.

    de, Langage et pouvoir symbolique, Editions du Seuil, coll. Point-essai , Paris, p. et Mditations pascaliennes,

    Editions du Seuil, coll. Liber , Paris, 1997, 319 p.

    26. Je crois que la seule faon claire de dfinir lobjet de la philosophie, cest de dire quelle soccupe

    de tous les rsidus, de tous les problmes qui restent encore insolubles, aprs que lon a essay toutes les

    mthodes prouves ailleurs. Elle est le dpotoir de tous les laisss pour compte des autres sciences, o se

    retrouve tout ce dont on ne sait pas comment le prendre. ( Performatif/constatif , in La Philosophie

    analytique, Cahiers de Royaumont, 1962, p. 293.)

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    fonction de la philosophie, ou de la mthode philosophique qui prsidait la dcouverte et au

    traitement de ces ides et qui animait tout autant la conception quil se faisait de la science.

    Quand Austin dit :

    Dans lhistoire de la recherche humaine, la philosophie tient la place du soleil

    initial, au centre, sminale et tumultueuse : de temps en temps, elle jecte quelque partie

    delle-mme qui prend place comme une science, plante calme et bien rgule,

    progressant rgulirement vers un tat final lointain. Ce qui se produisit il y a longtemps

    avec la naissance des mathmatiques, puis encore avec celle de la physique ; ce nest

    quau sicle dernier que nous fmes tmoins une fois encore du mme processus, la fois

    lent et imperceptible : la naissance de la logique mathmatique, grce aux travaux

    conjoints des philosophes et des mathmaticiens. Ne se pourrait-il que le sicle prochain

    assiste la naissance, grce aux travaux conjoints des philosophes, des grammairiens et

    de tous ceux qui tudient le langage, dune vraie science du langage complte et

    dtaille ? Nous nous serions alors dfaits dune autre partie de la philosophie (il en

    restera alors beaucoup dautres) de la seule faon dont on se dfait jamais de la

    philosophie : en la renvoyant en haut de lescalier. (PP, p. 232/205)

    Il ne prtend pas avoir accompli tout le travail philosophique pralable au

    dveloppement dune vritable science du langage, ni moins encore que son travail

    philosophique ntait quun pralable la dcouverte de faits linguistiques, dont ltude peut

    dsormais trs bien oublier les leons. Au contraire, cet appel ritr la science est aussi un

    moyen pour Austin de rappeler les philosophes au long travail de dpoussirage qui la

    prcde et qui est souvent lobjet de la philosophie : parvenir une science du langage ne se

    fera ainsi quau terme dun lent travail dexamen du langage, de ses usages, de ses multiples

    raffinements, ce qui empchera quon construise une mythologie son propos plutt quune

    science.27

    Ds lors, poursuivre luvre dAustin et tudier les actes de parole, cest comprendre

    que leur dcouverte et leur caractrisation nont de sens que dans lensemble de la philosophie

    austinienne, et que, si leur tude particulire appartient bien au domaine plus restreint de la

    philosophie du langage, il nen demeure pas moins que celle-ci doit dune part comprendre

    que son objet est la dcouverte dune mthode bien particulire, et dautre part que leur tude

    subsquente doit tenir compte, ne serait-ce que mthodologiquement, de tous les autres

    lments thoriques quelle a permis dexpliciter. Cela nempche pas Austin de btir une

    thorie, bien au contraire, mais celle-ci reste fragmentaire, parcellaire et certainement

    27. Voir la mise en garde d'Austin contre le fait daller trop vite et par consquent de ngliger

    certaines donnes , in HTD, p. 122/130.

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    inaboutie, non pas par rpugnance personnelle pour le caractre systmatique dune thorie28

    ou parce que sa mthode empcherait de latteindre, mais parce que, fonde sur sa philosophie

    gnrale, elle est minutieuse et attentive au moindre fait et parce que dans sa minutie elle se

    refuse tomber dans les diffrents mythes (de la signification, de lintention, etc.) quelle a

    permis de mettre au jour. tudier les actes de parole, ce sera donc, pour nous, rendre compte

    de ce que la philosophie gnrale dAustin permet de penser leur propos, mais aussi voir

    comment leur caractrisation intervient dans la rsolution dautres problmes philosophiques

    (la question de la promesse, de lengagement, du rapport autrui, de la vrit, du ralisme,

    etc.), ou encore de voir comment la question de lacte de parole nest quun aspect sinon dun

    systme, du moins dune vision philosophique gnrale.

    2. Les descriptions multiples de laction et le ftiche valeur/fait.

    Laction de la parole nest pas dune identification aise. Reconnatre son aspect

    linguistique ou smantique semble peu prs vident, mais dterminer en quoi prcisment

    consiste laction, et o elle se situe, lest beaucoup moins et semble premire vue paradoxal.

    Il convient dexaminer tout dabord ce que lon entend, ou non, par accomplir

    une action ou faire quelque chose , et ce que lon y inclut, ou non. On a encore trop

    peu enqut sur ces expressions pour elles-mmes [] (PP, p. 178/139)

    Il sagit donc ici, comme nous lavions annonc, dtudier les expressions relatives

    aux actions pour y voir un peu plus clair dans la ralit mme dont elles parlent. Ce sera bien

    ainsi par un examen attentif des usages des expressions relatives aux actions, de leur

    diffrentes modulations, que nous pourrons parvenir distinguer les diffrentes faons de dire

    laction et les diffrents niveaux o elle peut se situer selon ce quon veut en dire : dcrire, de

    faons diffrentes, laction, cest rendre compte des diffrentes faons dagir. Car comme le

    note Austin :

    [] il nous est toujours possible de dcrire de diffrentes manires ce que jai

    fait , ou dy faire rfrence de bien des faons diffrentes. [] Devrions-nous dire,

    disons-nous quil a pris largent de cette femme ou quil la vole ? Quil a mis une balle

    dans un trou ou quil a mis un putt ? Ou encore quil a dit : Daccord , ou quil a

    accept une offre ? Autrement dit, dans quelle mesure les mobiles, les intentions et les

    conventions doivent-ils faire partie de la description des actions ? Et plus particulirement

    28. Si lon peut noter une rpugnance personnelle chez Austin, ce serait plutt celle du manque de

    finesse ; ce quil reproche la philosophie, ce nest pas tant son esprit de systme que son inattention aux dtails

    et aux subtilits ; c'est quelle traite bien souvent le moindre problme avec ses gros sabots en en perdant par

    l la saveur particulire. Le systme nest alors quun ventuel symptme de cette inattention maladive aux

    particularits.

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    ici, quest-ce quune action, ou une action particulire, ou laction ? Car on peut

    gnralement diviser ce quon appelle une action en plusieurs parties distinctes, en

    diffrentes sections, phases, tapes. On a dj fait mention des tapes. On peut dmonter

    le mcanisme de laction, et dcrire (et excuser) sparment la comprhension des

    informations, lapprciation de la situation, lorganisation, la dcision, lexcution et ainsi

    de suite. Les phases sont assez diffrentes. On peut dire que quelquun a peint un bateau

    ou fait une campagne, ou bien quil a dabord pos cette touche de couleur puis celle-l,

    ou quil a dabord entrepris une campagne puis celle-l. Les sections aussi sont

    diffrentes. Un seul terme dcrivant ce que quelquun a fait peut couvrir une suite

    dvnements plus ou moins longue ; ceux qui sont exclus par une description plus

    limite sont alors appels consquences , rsultats , ou effets , etc., de son acte.

    ( A Plea for Excuses , in PP, p. 201/166)

    On peut donc dire laction en de multiples sens selon que lon dsire parler de la

    faon dont elle a t mise au jour (on dtaille alors les tapes de sa ralisation, qui sont les

    niveaux concernant lexcution de laction et o peuvent intervenir des checs), des

    diffrentes sous-actions qui composent laction globale dont on parle (on dcompose alors

    laction en phases), ou des diffrents moments o elle se dfinit (on distingue alors laction

    proprement dite de ses consquences). Apparat-l un rapprochement vident entre la faon

    dont Austin parle de laction et la faon dont Aristote parlait des causes dans La Physique :

    laction peut se dire en plusieurs sens comme la cause pouvait se dire en plusieurs sens selon

    la dimension causale considre cest--dire en fait selon les intrts motivant la description

    ou lexplication, qui renvoient chacune une partie de la ralit. Cest juste rappeler que la

    ralit de laction, tout comme la ralit de la cause, peut tre tudie sous diffrents angles

    dont lusage dans le langage ordinaire rend compte. On le verra plus tard, ces diffrentes

    descriptions, qui chacune sont vraies et doues dune utilit propre, sont relatives aux

    objectifs qui les motivent. Selon ce dont on voudra rendre compte, on pourra donner la faon

    dont on a ralis laction, ce qui compose sa ralisation, et ses consquences. Il en ira de

    mme par aprs dans la caractrisation que Austin offrira de lacte de parole : il en donnera

    les procdures dexcution (les tapes) en discernant ses conditions de flicit ; il dveloppera

    les divers aspects qu'il prend (quil appellera niveau locutionnaire , niveau

    illocutionnaire et niveau perlocutionnaire ) et il distinguera lacte de parole au sens

    propre de ses effets ou consquences.

    De mme que lon remarque ici que ces trois caractrisations de laction recouvrent

    des choses identiques (on dcrit une mme ralit de faon diffrente), puisquune tape de

    laction de peindre (le fait de poser des coups de pinceau sur une toile) en sera aussi un

    ensemble de phases en mme temps quune section, de mme on remarquera que ces

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    recoupements se retrouveront dans le cas des actes de paroles, laspect perlocutionnaire se

    retrouvant par exemple la fois du ct des lments qui composent un acte de parole, et de

    ses consquences. Selon la caractrisation plus ou moins large quon voudra donc offrir de

    lacte de parole, on identifiera des parties distinctes. Et il ne faudra pas stonner si Austin,

    aprs avoir identifi un lment comme partie dun acte, en viendra par aprs le rejeter

    comme simple consquence de lacte : il sattachera en fait saisir lacte sous deux

    descriptions diffrentes, et naura pas pour autant commis une erreur de classification ou

    confondu deux points de vue : il sera simplement pass de lun lautre (sans, il est vrai, que

    ce soit toujours vident) parce que, parfois il convient de passer de l'un l'autre pour les

    identifier et parce qui l'intresse, c'est :

    l'acte de discours intgral, dans la situation intgrale de discours, [qui] est en fin

    de compte le seul phnomne que nous cherchons de fait lucider. (HTD, p. 148/151)29

    Il n'y a donc qu'un seul phnomne qu'on lucide en le dcrivant sous diffrents

    aspects. Et selon la description privilgie, on considrera quun aspect de lacte est plus

    important que lautre. On pourra ainsi privilgier laspect des phases et tudier les conditions

    qui prsident la ralisation dune action (cela correspondra au moment o Austin dtaillera

    les conditions de flicit de lacte) ; ou bien on tudiera laspect des sections en sintressant

    ds lors ce qui caractrise lacte de parole en propre (ce qui fait le propre de lacte en

    parole) : cela correspond au moment o Austin rejettera comme simple consquence ou effet

    laspect perlocutionnaire de lacte de parole. Il tudiera donc des caractristiques propres

    diffrents niveaux daction, qui chacun pourront subir des checs propres. Nous nen sommes

    cependant pas encore l et nous devons au pralable voir comment vont se dployer ces

    caractrisations ; du moins savons-nous maintenant quelles relvent dun type de description

    possible de lacte.

    Par ailleurs, on remarque ds maintenant que, selon la description de laction

    considre, ce ne sont pas uniquement (ni ncessairement) des lments factuels qui vont tre

    pris en compte, mais aussi des lments valuatifs. Dun simple point de vue descriptif ou

    factuel, en effet, cest toujours la mme action qui est dcrite par lnonc il a pris de

    largent cette femme et par il lui a vol de largent , et, pourrait-on ajouter, par il a

    rendu aux misreux largent que la noblesse leur avait extorqu . On pourrait pourtant dire

    que le premier nonc parle de faits bruts , et que les deux autres portent en eux des

    jugements de valeur (sans caractriser pour le moment ces jugements de valeur comme

    moraux ou politiques) : ils valuent dune certaine faon laction faite (ngativement dans un

    29. Sur ce point, voir aussi L.W. Forguson, : Austins Philosophy of Action , in K.T. Fann,

    Symposium on J.L. Austin, op. cit., p. 145.

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    cas, et positivement dans lautre). Ce qui les distingue, dit-on souvent, cest laccord quils

    permettent de recueillir : depuis Kant au moins, en effet, les noncs purement descriptifs

    (sans lment valuatifs) sont censs pouvoir recueillir lassentiment de tous, alors que les

    jugements valuatifs seraient propres aux personnes qui les noncent, dans la mesure o elles

    prendraient certaines valeurs en considration qui pourraient ne pas tre prise en considration

    par un autre groupe de personnes, ce dernier refusant, ds lors, que ce jugement soit une

    bonne caractrisation de laction.

    Il nempche pourtant quils permettent tous, dans certains cas, de dire quelque chose

    de vrai ou de faux. tant donns certaines conditions, un certain contexte, il pourra tre vrai

    de dcrire laction comme un vol ou comme une restitution de largent extorqu. Austin

    soutient en fait quon peut se mettre daccord sur lobjectivit dun jugement valuatif. On

    verra limportance de ce fait plus tard30, mais on dcouvre dj ici une des premires raisons

    de la remise en cause par Austin du ftiche fait/valeur31 qui veut que toute description de

    fait ne soit jamais entache par un lment valuatif (en loccurrence, il a vol ), ou, plus

    exactement, qui pense pouvoir tablir la vrit dune description donne en la comparant

    seulement et directement aux simples faits bruts. Ces descriptions de faits ont t considres

    par la tradition philosophique anglo-saxonne comme tant, sous le nom de propositions ,

    les seuls noncs dots de signification prcise, parce quon pouvait tablir leur signification

    et leur rfrence en termes de faits ou de classes de faits. Or ce simple exemple nous montre

    que, pour dcrire correctement une action, il convient parfois de la caractriser dune faon

    qui implique autre chose que le simple rapport des vnements bruts observs, car il est des

    cas o lutilisation des mots il lui a vol de largent est la seule faon de dcrire

    correctement la situation, de la dcrire de manire objective.

    Austin montre dj ici que, au moins pour le cas des actions, la description de celles-ci

    inclut toujours plus ou moins un lment valuatif, dont seule la prsence permet, du moins

    dans certains cas, de dterminer si cette description est vraie ou fausse. Il remet donc en cause

    la distinction tablie par les no-positivistes entre jugement de fait et jugement de valeur,

    remise en cause qui annonce leffondrement de la distinction admise entre langage (qui dit ce

    qui est) et action (qui modifie ce qui est).

    Ainsi, lattention aux petits faits de langue (ici, ceux de la description de laction et les

    modulations des excuses qui sy rattachent) nous permet de dcouvrir des subtilits dans notre

    langage lorsque celui-ci veut dcrire des situations : celles-ci, en effet, ne sont pas neutres et

    30. Voir notre 36.

    31. Il sagit de mettre en pice deux ftiches (que je suis assez enclin, je lavoue, maltraiter),

    savoir : le ftiche vrit/fausset, et 2) le ftiche valeur/fait. (HTD, p. 151/153)

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    peuvent inclure un lment qui demandera non pas seulement tre rapport, mais aussi tre

    valu, dune part. Dautre part, il existe plusieurs faons de rendre compte dune action, ce

    qui l encore remet dj en cause lide chre tous les rformateurs du langage ordinaire

    quil ny aurait quune seule faon de dire (correctement) ce qui est, et que cette faon, qui

    plus est, serait dune objectivit absolue parce quelle ne ferait pas intervenir dlment

    valuatif. Austin nous montre au contraire que pour le cas des actions, il convient bien

    souvent de faire un jugement valuatif pour en rendre compte de manire objective.

    3. Laction se dcrit toujours par rapport un arrire-plan de pratiques

    le ftiche valeur/fait, bis.

    Si une situation daction considre demande souvent tre value pour tre

    correctement dcrite, cest notamment parce quune action se dfinit sur un fond de pratiques

    qui viennent en quelque sorte la normer en lui donnant un sens cest--dire qui viennent

    lorienter. Cest ce que nous apprennent les excuses qui viennent toujours aprs une action,

    qui, dune certaine faon, na pas russi, pour excuser cet chec : il ny a dexcuses que par

    rapport des normes, des normes de linacceptable (PP, p. 158) et peut-tre de

    lacceptable. Car, toujours pour revenir sur la mme ide,

    Il y a en effet, larrire-plan, lide vague et rassurante que, en dernire analyse,

    accomplir une action doit revenir faire des mouvements avec des parties du corps ; ide

    peu prs aussi vraie que celle qui consiste penser que, en dernire analyse, dire

    quelque chose revient faire des mouvements avec la langue. (PP, p. 178/139)

    Cette caractrisation est insuffisante car, bien quelle ne soit pas fausse (on a vu quon

    pouvait dcrire une action de diffrentes faons selon la perspective adopte), elle ne nous

    apprend rien sur laction considre. Tout au plus nous donne-t-elle les phases physiques de

    laction considres, mais elle ne nous dit certainement pas ce quest laction considre au

    sens propre puisque, selon ce type de caractrisation, tuer un ne et donner de largent

    aux pauvres sont peu de choses prs similaires, en ce sens que ces deux actions consistent

    en une certaine somme de mouvements physiques plus ou moins distincts. Semble en effet

    ncessaire ici une caractrisation normative, ou valuative, de laction considre qui va la

    dfinir par rapport une pratique humaine. Tuer un ne ce nest pas seulement prendre un

    fusil, regarder dans un viseur, tirer sur la gchette et mettre fin par ce moyen aux processus

    vitaux dun ensemble de molcules au pelage gris. Cela sinscrit plutt dans un ensemble de

    pratiques sur fond duquel cette action prend sens : il suffit pour sen convaincre daller plaider

    auprs de votre voisin : jai pris un fusil, regard dans le viseur, , et jai mis fin la vie de

    votre ensemble de molcules au pelage gris . Ce nest pas ce type de caractrisation qui

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    lintresse parce que, peut-on prsumer, elle ne rend pas compte des distinctions qui

    lintressent. Tuer un ne est