Hobbes en France au XVIIIe si£¨cle - Hobbes dans la lign£©e des mat£©rialistes fran£§ais du XVIII si£¨cle

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  • Hobbes en France au XVIII siècle

  • Questions COLLECTION DIRIGÉE PAR

    BLANDINE KRIEGEL

  • YVES GLAZIOU

    Hobbes en France au

    XVIII siècle

    Presses Universitaires de France

  • ISBN 2 13 044961 1 ISSN 0752-0514

    Dépôt légal — 1 édition 1993, mars © Presses Universitaires de France, 1993 108, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris

  • Je tiens à exprimer tous mes remerciements à Monsieur Olivier Bloch qui a bien voulu accepter de me diriger dans l'élaboration de cet ouvrage, de facili-

    ter mes lectures et de m'orienter dans le domaine choisi. Je dois de m'être in- téressé à Hobbes et à son influence au séminaire riche en débats d'idées qu'il a dirigé sur l'histoire du matérialisme. Je souhaite d'autre part remercier Monsieur Jean Deprun dont l'enseigne-

    ment, appuyé sur une vaste culture et un profond humanisme, m'a attiré vers le XVIII siècle. Tous deux, ainsi que Madame Paulette Carrive, à qui j'exprime toute ma

    gratitude, ont lu et critiqué avec bienveillance, et combien de patience, la ver- sion initiale de mon texte. J'ai tenu compte dans la mesure du possible de leurs

    observations ; je me suis efforcé aussi de réparer les oublis que Monsieur Pacchi a eu l' obligeance de me signaler.

    Il est toutefois évident que les inexactitudes ou erreurs pouvant subsister dans le présent travail ne peuvent être imputées qu'à son auteur.

  • Introduction

    ETUDES ANTÉRIEURES SUR LE THÈME DE HOBBES EN FRANCE AU XVIII SIÈCLE

    Autant en raison de la complexité de la pensée de son auteur que du désordre de la publication de ses livres, l'œuvre de Hobbes est restée longtemps méconnue en France, alors que son

    nom se trouve sous de nombreuses plumes où il est associé à quelques idées fortes, détachées de leur contexte, mises en avant par des admirateurs inconditionnels, ou vilipendées par des adversaires résolus. Les uns et les autres ne se soucient pas de saisir l' ensemble de la pensée de Hobbes et ignorent tout recours aux textes originaux à quelques exceptions près. Telle est la situation qui a cours au XVIII siècle en France, et nous nous ef-

    forçons dans la présente étude d'en caractériser les aspects. L' influence de Hobbes sur le siècle des Lumières fut sou-

    vent affirmée, sinon établie, sur la base d'analogies et de rap- prochements intuitifs. Dans Socialisme utopique et socialisme scienti- fique Engels postule une filiation directe E. Bloch estime quant à lui qu'une partie des idées hobbiennes popularisées

    1. Socialisme utopique et socialisme scientifique, Paris, Ed. Sociales, 1973, p. 30. 2. « Hobbien » ou « Hobbésien » ? Nous avons opté pour la première formule, plus brèv e et bien accordée avec l'expression « hobbisme ».

  • et répandues au XVIII siècle par Mandeville, est prolongée dans les théories de A. Smith et se trouve ainsi à l'origine de la pensée économique libérale moderne M. Horkheimer inscrit Hobbes dans la lignée des matérialistes français du XVIII siècle. Cassirer juge que ces derniers furent influencés non pas tant par la doctrine de Hobbes que par la forme de celle-ci C. Schuwer, dans son étude « Sade et les mora- listes », dresse la liste des points communs de Hobbes avec les hommes du XVIII siècle

    Plus récemment encore, d'autres auteurs ont suggéré qu'il existait une sorte de continuité entre la doctrine hobbienne et la pensée française du XVIII siècle. C'est ainsi que Julien Freund estime que l'individualisme de Hobbes anticipe celui qui mar- quera de façon spécifique le XVIII siècle Jean-William La- pierre considère que « le monisme matérialiste de Hobbes ouvre la voie à la philosophie la plus radicale du XVIII siècle » Lu- cien Mugnier-Pollet, jouant sur les mots, montre que le livre du Léviathan consacré au « Royaume des Ténèbres » annonce un authentique écrivain des Lumières ; la rationalité hobbienne, fondée sur l'analyse lucide de la condition humaine, dissiperait la confusion résultant des erreurs et des illusions provenant des fausses traditions et des notions historiques incertaines Selon Aram Vartanian, Hobbes aurait concouru, ainsi que Gassendi

    1. La philosophie de la Renaissance, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1974, p. 174-175. 2. Le siècle des Lumières, trad. de P. Quillet, Paris, 1970, p. 53. 3. « Par son influence, sinon par la date, Hobbes est un homme du XVIII siècle (...).

    A la physique cartésienne de l'étendue, il surajoute une physiologie du mouvement ani- mal, dont il attribue la cause à un conatus, ou effort dérivant de la sollicitation des ob- jets, pour se rapprocher de ce qui est promesse de satisfaction et se détourner de ce qui déplaît. Tous nos modes de pensée dérivent de la sensation par simple association. La science n'est que le reflet de la perception, soumise elle-même à l'enchaînement rigou- reux des phénomènes. Au déterminisme des choses correspond la mécanique de l'esprit. Ces idées, reprises et développées par La Mettrie et d'Holbach, auront leur écho dans les théories de Sade » ( Œuvres complètes, éd. de G. Lely, Paris, Cercle du Livre précieux, 1968, t. XI, p. 31-32).

    4. Le thème de la peur chez Hobbes, in Revue européenne des sciences sociales (abrégé dans la suite en RESS), t. XVIII, 1980, n° 49, p. 32.

    5. « Corps biologique, corps politique dans la philosophie de Hobbes », revue citée, p. 96.

    6. « Hobbes et le royaume des Ténèbres », revue citée, t. XX, 1982, n° 62, p. 11.

  • et Spinoza, à la formation du concept d' « âme-fonction » au siècle des Lumières

    Ces citations, que l'on pourrait multiplier, reposent sur une intuition, et témoignent peut-être d'un désir excessif d'étendre l' audience du hobbisme ; elles postulent une parenté qui frappe en première analyse, mais dont il convient de se méfier. La mul- tiplicité des éléments contradictoires dont est constituée la philo- sophie de Hobbes doit nous inciter à la plus grande prudence. Certes, Hobbes est un rationaliste et sa pensée procède d'un mé- canisme déterministe ; mais il est aussi un absolutiste fortement imprégné de théologie. Il est permis de se demander dans quelle mesure il fut un précurseur des Lumières, et pour cela, il faut tenter de répondre à cette question : à quel point sa pensée était-elle diffusée, connue et appréciée au XVIII siècle en France ?

    Il existe des études éparses qui offrent des éléments de ré- ponse au problème ainsi posé. Ainsi, Thielemann a effectué, dans un article assez développé, le rapprochement de Hobbes et

    Diderot tandis que Gianluigi Goggi s'attachait au problème précis de « Hobbes dans le rêve de d'Alembert » Simone Goyard-Fabre a publié un opuscule sur Hobbes et Montes- quieu . Quant au rapport de Hobbes à Rousseau, maintes fois étudié, en particulier par Georges Davy il fait l'objet de trois articles dans le volume de la Revue européenne des Sciences sociales intitulé La référence hobbienne du XVII siècle à nos jours.

    Dans une publication récente, O. Bloch établit un bilan argumenté sur l'impact du hobbisme sur le matérialisme des

    Lumières. Sa réception, conclut-il, s'effectue selon un processus qui, « dans ses pleins comme dans ses creux, apparaît très

    1. Sur le concept d'âme, in Le matérialisme du XVIII siècle et la littérature clandestine, Paris, 1982.

    2. Diderot and Hobbes, in Diderot studies, Syracuse University Press, 1952, t. II, p. 221-278. 3. Editer Diderot, Oxford, 1988, p. 363-377. 4. Montesquieu adversaire de Hobbes, Archives Montesquieu, n° 8, Paris, 1980. 5. Thomas Hobbes et J.-J. Rousseau, Oxford, 1953.

  • révélateur de quelques traits essentiels de la situation philoso- phique de Hobbes, mais surtout de l'histoire du matérialisme à l'âge classique, voire de celle du matérialisme en général »

    Enfin, il convient de rappeler que, dans sa thèse publiée en 1950, Thielemann avait tenté d'apporter une réponse globale au problème de la tradition hobbienne en France au XVIII siècle

    PROBLÈMES DE MÉTHODOLOGIE

    Avant de préciser la méthode que nous entendons suivre au cours de cette étude, nous voudrions limiter celle-ci afin de la restreindre dans des bornes raisonnables. Il ne s'agit pas ici d'un nouveau travail sur Hobbes lui-même ; nous ne proposons pas en particulier une nouvelle interprétation ou une exégèse conceptuelle de la pensée de celui-ci. Nous ne tentons ni de ré- futer, ni d'infirmer les thèses actuelles soutenues au sujet de ce philosophe, et nous ne soumettons pas une contribution pour une meilleure compréhension de sa pensée.

    Sans méconnaître la critique moderne et les articles récents consacrés à Hobbes, nous nous efforcerons d'adopter la grille de lecture du De Cive et du Léviathan qui eut cours au XVIII siècle. Notre rapport à Hobbes a certes complètement changé depuis et il n'est guère possible d'effacer, fût-ce mentalement, les innom- brables éléments qui ont constitué sa personnalité et sa pensée telles que nous les avons présentes à l'esprit. Néanmoins, il nous faut éviter les anachronismes et ne pas demander aux auteurs du XVIII siècle plus qu'ils ne pouvaient penser. Le risque n'est pas négligeable de tomber dans la naïveté et de retrouver et res- taurer les poncifs qui circulaient sur les doctrines pernicieuses de cet écrivain ; nous devons cepe