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HISTOIRE DES ROMAINS

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  • HISTOIRE DES ROMAINS

    Par Victor DURUY

    Membre de lInstitut, ancien ministre de lInstruction publique

    TOME CINQUIME

  • DIXIME PRIODE. LES ANTONINS (96-180)1. LA PAIX ROMAINE.

    CHAPITRE LXXIX NERVA ET TRAJAN (96-117).

    I. NERVA (19 SEPTEMBRE 96-28 JANVIER 98)2.

    Dix empereurs se sont partags les quatre-vingt-deux annes coules entre lavnement de Tibre et celui de Nerva. Cinq provenaient de lhrdit, cinq de llection des soldats : lune donnait, par exemple, Caligula et Nron ; lautre, Claude et Vitellius. Daprs leurs rsultats, les deux systmes se valaient.

    Cest quils diffraient seulement par les apparences. QuOthon achett lempire aux prtoriens ou que Domitien hritt de son frre, il importait peu. Le prince, de quelque faon quil le fut devenu, tait matre sans partage, dans un pays qui navait cependant pas supprim toute trace de ses institutions libres, et dans un temps o lon se souvenait encore du peuple, du snat, des comices avec leurs magistrats annuels et responsables. Ainsi la forme du pouvoir tait en contradiction avec les murs et les traditions, deux grandes forces qui veulent tre mnages ; mais elle paraissait daccord avec une autre puissance dont il faut tenir compte : les intrts, car partout rgnait un immense besoin de paix et dordre publie.

    Il y avait donc, pour cette socit, deux questions trs diffrentes lune, politique, qui se dbattait Rome et malheureusement aussi dans les camps, le plus souvent au milieu de pripties sanglantes : celle de lavnement, du maintien ou de la chute du matre ; lautre, conomique, qui tait le seul souci des provinciaux : la paix sans concussions ni violences, la sret des routes et lactivit du commerce, sans impts trop lourds.

    Auguste et Vespasien avaient satisfait ce double besoin ; sous eux Rome avait t tranquille, la loi de majest oublie, le licteur sans emploi, et il y avait eu : larme, de la discipline ; dans les provinces, du bien-tre ; dans ltat, les formes extrieures de la libert ; mais ces biens provenaient de la sagesse de deux hommes, non des institutions, et ils passrent comme eux.

    Nerva commence une priode toute diffrente. Cinq princes rgneront avec honneur durant quatre-vingt-cinq annes, et aucun ne tombera sous le poignard. Est-ce donc que vont stablir enfin ces institutions que nous montrions au chapitre LXXI de cet ouvrage, comme le moyen de concilier lunit de commandement, indispensable lempire, avec la participation rgulire des provinces au gouvernement de ltat, pour prvenir les soubresauts violents des rvolutions ? Ou va-t-il seulement se produire, par la vertu dun premier choix

    1 Nous ajoutons la famille Antonine lItalien Nerva, qui adopta Trajan, et nous en excluons Commode, qui fut indigne de sa race. 2 Pour Nerva et Trajan nous navons mme plus Sutone, qui sarrte Domitien, et la source principale est Dion Cassius, ou plutt son abrviateur, Xiphilin. Nous avons malheureusement perdu luvre dun crivain qui a joui de beaucoup dautorit, puisque les Script. Hist. Aug. le citent vingt-huit fois, Marius Maximus, qui avait compos une vie de Trajan. Il semble avoir voulu continuer les biographies de Sutone, comme Ammien Marcellin se proposa de continuer les Histoires de Tacite.

  • heureux, une succession inattendue dhommes suprieurs ? Commode et Caracalla recommenceront Nron et Domitien, comme si les Antonins navaient pas tenu, durant prs dun sicle, le monde dans leurs mains. Et pourtant ces princes taient les derniers qui auraient pu sauver lempire, en faisant concorder harmonieusement ses murs et ses souvenirs, ses besoins et ses institutions. Mais sils eurent une volont honnte et le sentiment de leurs devoirs en tant que chefs dtat, on ne leur trouve pas plus qu leurs prdcesseurs le vritable esprit politique, car ils acclrrent le mouvement de concentration qui finira par dtruire toutes les liberts municipales, et, avec des formes meilleures, ils continurent ce pouvoir, sans limites comme sans contrle, qui devait perdre lempire en ensevelissant sous ses ruines la civilisation du monde.

    Cependant il faut reconnatre aux Antonins un plan gnral de conduite dont Trajan sera lexpression la plus complte. clairs par tant de catastrophes, ils vont entourer dgards la nouvelle aristocratie que Vespasien a forme et dont les membres remplissent, ce moment, toutes les hautes charges de ltat. Sans rendre aux grands le pouvoir, ils paratront gouverner avec eux et pour eux1. Ils feront des patriciens afin de tenir cette noblesse au complet, et, pour en finir avec le Brutus rpublicain, Marc-Aurle, au lieu de proscrire sa mmoire, vantera le neveu de Caton comme le plus parfait modle de la vertu romaine. Cela suffira pour des ambitions devenues modestes ; laristocratie, qui tait, contre les Csars, mme encore contre les Flaviens, en conspiration permanente, ne formera plus que de rares complots dont pas un ne russira ; et le snat, qui croit avoir recouvr jamais le droit de nommer le magistrat suprme de la rpublique, fera frapper des mdailles avec cette lgende : Libertas restituta ; tandis que Pline clbrera la Libert rendue2.

    Le complot dont Domitien venait dtre la victime avait de nombreuses ramifications. Il y parut bien aussitt le coup fait ; cette fois, tout tait prpar : les Pres proclamrent un vieillard dune famille trois ou quatre fois consulaire, Marcus Cocceius Nerva, qui lui-mme avait reu les honneurs du triomphe3.

    Le choix tait singulier. Homme de bien, lettr, de murs douces, mme faciles, Nerva, malgr ses deus consulats, ne stait signal ni par de grands talents ni par dminents services, et rien navait pu appeler sur lui cette prfrence, moins que ce ne fussent ses soixante-cinq ans4, son mauvais estomac et sa sant chancelante, qui donnaient aux ambitieux le temps de se prparer, sans leur faire craindre une trop longue attente.

    Les prtoriens murmuraient, ne sachant trop comment allait tourner une rvolution quils navaient point faite et qui renversait le prince auquel ils devaient une grande augmentation de solde. Nerva se rendit dans leur camp, et la promesse dun donativum parut les apaiser. Quant aux lgions des frontires, indiffrentes au choix du matre, mais trs sensibles la libralit du prince, elles

    1 Pline le Jeune reproche amrement Domitien davoir nglig le snat : De ampliando numero gladiatorum aut de instituendo collegio fabrorum consulebamur (Pang., 54) ; et cum senatus aut ad otium summum aut ad summum nefas vocaretur (Epist., VIII, 44). 2 Pline, Epist., IX, 75. 3 Il tait triumphalis. Voyez Borghesi, V, p. 29. Un Nerva avait t consul ds le temps des triumvirs, un autre en lan 22 de J.-C. ; et le nouvel empereur lavait t deux fois : honneur quun seul de ses collgues alors vivants, L. Verginius Rufus, partageait avec lui ; mais Verginius avait dj refus lempire. 4 Dion dit soixante-cinq ans ; Aurelius Victor, soixante et un ; Eusbe, Eutrope et Cassiodore, soixante et onze.

  • ne paraissent pas avoir chancel dans une fidlit que rien ni personne ne tentait1.

    Au snat, on demanda le rappel des bannis avec restitution des biens dont le fisc navait pas encore dispos, ce qui ne fit point difficult ; on voulait aussi le chtiment des dlateurs, et une raction violente les menaa2. Plusieurs furent excuts, entre autres le philosophe Sevas : ceux-l taient de petites gens ; mais de plus redoutables sigeaient au snat. Nous avons une lettre o Pline raconte comment il attaqua un consul dsign, celui qui avait mis la main sur Helvidius pour larracher de la curie et le jeter aux licteurs. Nerva, timide et doux, modra cette raction ; il se contenta dter le consulat au coupable, et jura que tant quil vivrait aucun snateur ne serait puni de mort : serment que tous les Antonins rpteront. Il interdit les procs de majest, laccusation de judasme3, et menaa de peines svres les dlateurs dont laccusation ne serait pas prouve4. Le despotisme relche les liens sociaux en violant dans son intrt la discipline des ordres et des familles ; Nerva, pour la raffermir, punit de mort les esclaves qui sous Domitien avaient trahi leur matre, les affranchis qui avaient trahi leur patron ; et il renouvela la dfense de recevoir leurs tmoignages contre ceux envers qui la loi leur imposait une respectueuse fidlit ou lobissance.

    Ces dits ne rassurrent pourtant pas le pre dHrode Atticus : il trouve dans une vieille maison dAthnes un riche trsor, sen effraye, et, pour prvenir les dlateurs quil continue craindre, se hte de rvler au prince sa dcouverte, en lui demandant ce quil doit faire de cet or : Uses-en, rpond Nerva. Atticus, peu rassur par des paroles si contraires lusage imprial, crit de nouveau : Mais il y en a trop pour moi. Eh bien, abuses-en. Le dbonnaire empereur qui, dans son lvation, ne voyait tin coup de la Fortune, respectait, pour les autres, les arrts de la desse qui lui avait t favorable5.

    Domitien avait si bien puis le trsor, que Nerva suspendit dabord les jeux et les distributions, mesure dont il seffraya bientt : lanne ntait pas rvolue quil rtablissait les frumentationes6. Il laissa aussi revenir les mimes, toutefois en diminuant la dpense des jeux, et il essaya de rendre les combats de lamphithtre moins meurtriers7. La fondation de trois colonies en faveur de citoyens pauvres fut un soulagement pour quelques misres8, et une pense la fois politique et charitable se trahit dans une institution de lanne fil, que Trajan et ses successeurs dvelopprent : lassistance de ltat accorde aux enfants

    1 Lhistoire de Dion Chrysostome arrtant une sdition des lgions du Danube na rien de certain. 2 Pline, Epist., IX, 13. 3 Dion, LXVIII, 1. 4 Il ne faut pas perdre de vue quen labsence dun ministre public, le delator tait une ncessit sociale, puisquil garantissait lexcution des lois, en accusant ceux qui les violaient. Cest le dlateur politique qui mrite tout lodieux attach ce nom. La loi rcompensait les autres, quadruplatore

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