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De Zadig à Candide Voltaire tisserand.s-space.snu.ac.kr/bitstream/10371/88761/3/3. Voltaire tisserand... · PDF fileDe Zadig à Candide Voltaire tisserand. Jean-Paul Schneider Je

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Text of De Zadig à Candide Voltaire tisserand.s-space.snu.ac.kr/bitstream/10371/88761/3/3. Voltaire...

  • De Zadig Candide Voltaire tisserand.

    Jean-Paul Schneider

    Je vous remercie. Et puisque vous venez vous-mme d/voquer mes propos de l/autre jour sur la temporalit

    ma transition sera toute trouve. Car, en fin de compte, les confrences que j/ai l/occasion de vous prsenter ici

    concernent, toutes, des mthodes d' approche du texte romanesque. Avant-hier nous sommes partis pour ce faire de la seule analyse des traitements de la temporalit dans un certain nombre de romans franais du 18me sicle. Aujourd/hui je vous invite un parcours un peu plus complexe, en prenant comme champ d/exprimentation deux contes de Voltaire : Zadig (1747) et Candide (1759). Ces deux oeuvres, trs brves, peuvent paratre simples au premier abord. C/est pourtant un singulier sentiment de malaise voire de provocante incomprhension qui fut l/origine de l'itinraire que je vous propose prsent de suivre.

    En effet le lecteur de Zadig, - le plus ancien de ces deux contes,- est frapp par la cohabitation paradoxale, dans ce texte, d/un loge explicite de la raison pratique (on pense Zadig dduisant des traces qu/elle a laisses sur le sable les caractristiques de 1/ pagneule de la reine) et d/une implicite apologie de la mtaphysique (puisque l/ultime leon du conte y est donne Zadig

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    par un ange descendu tout droit du ciel). D'autre part tantt le rcit de Voltaire prend les accents d'une misogynie froce (l'auteur y esquisse sans piti nombre de silhouettes de femmes redoutables), tantt il se fait le chantre de l'amour chevaleresque de Zadig pour une Astart qui tient tout la fois d'Iseult et de Guenivre. On relvera aussi que ce petit conte fait aller de pair une critique parfois svre de la vie de cour et une clbration sans rserves du despotisme clair. Zadig enfin se dveloppe comme une sorte de rcit d'apprentissage, mais on constate la fin que le hros n'a pas appris grand-chose qu'il n'ait su ds le dpart. Et toutes les preuves que l'auteur fait affronter aux protagonistes ne semblent servir, lorsqu'on en fait le bilan terminal, qu' mettre hors jeu un roi jaloux et installer sa place, sur son trne comme dans son lit, son trop sduisant rival. Dix-neuf chapitres et tant d'aventures pour en arriver l : il faut reconnatre que l'auteur dploie de bien grands moyens pour un rsultat plutt mince en apparence ! Le lecteur dcidment prouve plus d'une fois des difficults trouver des points d'appui cohrents dans une oeuvre qu'il peroit comme contradictoire et passablement nave.

    Ecrit une douzaine d'annes plus tard, Candide parat au premier abord beaucoup mieux organis, et d'une cohrence beaucoup plus corrosive. Ds le dpart d'ailleurs Voltaire y adopte une attitude nettement critique. Le sous-titre de Zadig,- " de la destine",- ne

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    faisait que dvelopper l'enseignement du conte, savoir que Dieu prend soin de la destine individuelle de

    chaque homme pour le plus grand bien de la collectivit.

    Le sous-titre de Candide,- "de l'optimisme",- sonne au contraire rtrospectivement comme une antiphrase ironique puisque toute l'histoire du hros tend

    montrer que rien ne fonde en raison l'optimisme de Pangloss et que partout ou presque dans le monde

    triomphent l'intolrance, le mensonge et la violence. Voltaire montre donc qu'il a pris lui-mme

    conscience des limites de ce qu'il proclamait dans

    Zadig, puisque dans Candide il prsente sous une forme fortement dvalorise les personnages et l'ide-force du premier des deux contes: le sage Zadig, relayant les leons de l'ange Jesrad, douze ans plus tard est devenu le ridicule instituteur de Candide, Pangloss, et la brillante Astart finit dans la peau "rembrunie" d'une

    Cungonde "raille" et "caille" ! Cette drive des hros du premier conte devenus des caricatures dans le

    second libre en fait un espace dans lequel Voltaire cre

    un personnage nouveau, Candide, naf comme le fut Zadig en certaines circonstances, mais moins ambitieux et moins prtentieux que lui. Candide apparru"t ainsi lourd tout la fois de l'hritage et du reniement de Zadig.

    Car ct de leurs diffrences parfois spectaculaires subsistent entre les deux oeuvres des liens de consanguinit vidents, des liens d'histoire aussi

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    puisque le second peut se lire conune un mode de

    vieillissement du premier. Tous deux. se prsentent au premier abord comme une odysse. Vous vous souvenez

    peut-tre que dans le rcit d'Homre Ulysse avait quitt ltaque, l'i1e dont il tait le roi, pour participer, dix ans durant, au sige de la ville de Troie. La bataille

    termine, il reprit la mer pour rentrer chez lui. Mais d'innombrables aventures le retardrent dans son voyage et ce ne fut qu'au bout d'une nouvelle priode

    de dix ans qu'il retrouva son royaume ... et son pouse Pnlope qui passait ses jours et ses nuits l'attendre.

    Or conune Ulysse, Zadig et Candide sont anims du

    dsir de retrouver un paradis perdu ; conune celui d'Ulysse leur retour sera infiniment retard; conune Ulysse enfin les deux. personnages de Voltaire finiront quand mme par rejoindre la fenune dont ils rvent ; et si Cungonde par ncessit et par temprament n'a

    gure su protger sa vertu en l'absence de Candide, Astart, quant elle, fut conune Pnlope d'une fidlit

    exemplaire. Par leur construction, les deux. contes prsentent une

    analogie frappante. Les deux. rcits sont organiss en triptyque. Aprs une srie d'aventures Babylone, Zadig est oblig de fuir la jalousie du roi Moabdar. TI parcourt l'Egypte, l'Arabie, va peut-tre jusqu' Ceylan ( en croire un chapitre indit publi pour la premire fois dans l'dition de Kehl en 1784). A la suite d'un long priple il revient Babylone o, avant d'pouser

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    Astart et d'tre proclam roi, il doit sortir vainqueur d'un concours destin dpartager les prtendants, pareil celui que remporta illysse dans l'Odysse son

    retour ltaque. Dans Zadig deux pisodes babyloniens encadrent ainsi un voyage rebondissements en terre trangre.

    Suivant en cela un canevas peu diffrent, Candide est construit comme un aller-retour qui mne le hros de l'Ancien au Nouveau Monde pour le faire revenir ensuite sur le vieux continent. Parti de Westphalie, il s'embarque en Espagne pour l'Amrique, y sjourne au Paraguay, y dcouvre le mythique Eldorado quelque part dans la Cordillre des Andes, traverse le continent sud-amricain pour arriver Surinam, s'y embarquer nouveau et retrouver l'Europe avant de s'installer aux

    confins de l'Asie, sur les bords du Bosphore. Dans les deux contes le hros est oblig de quitter un espace bien dlimit, au sein duquel le bonheur lui semblait promis ; il est engag ensuite dans une longue errance au cours de laquelle il nourrit des rves de retour, et il fmit par revenir soit son point de dpart, soit tout au moins proximit relative de celui-ci.

    On pourrait ajouter que le lecteur voit en outre des silhouettes parentes les unes des autres traverser la scne dans les deux contes : les deux filles nues poursuivies par deux singes dans le chapitre XVI de Candide semblent bien tre certains gards les cousines gennaines de la belle Missouf qu'aux confms

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    de l'Egypte Zadig a sauve des coups de l'irascible Cltofis. Et Stoc, le sage marchand plein de raison et d'humanit qui emploie Zadig annonce pareillement la figure de cet autre ngociant plein d'humanit, l'anabaptiste Jacques, qui en Hollande recueille Candide et Pangloss.Rares ngociants ou manufacturiers de bonne foi, mais surtout femmes capricieuses, religieux intolrants, escrocs en tout genre, mdecins charlatans, souverains phmres : Voltaire construit souvent partir des mmes figurants ses tableaux de la comdie humaine.

    TI serait possible de multiplier l'envi les comparaisons entre les deux contes. Nous n'avons gure ici la possibilit de les passer toutes en revue. TI est une ressemblance pourtant sur laquelle je voudrais attirer votre attention en dernier lieu. Alors qu'il marche au hasard aux environs de Babylone, Zadig

    rencontre un ermite au comportement trange qui incendie la maison de son hte et noie un adolescent, unique soutien d'une veuve "charitable et vertueuse" qui les a accueillis. Et lorsque l'ange Jesrad,- car soudain l'ermite s'est mtamorphos en ange ,- lui explique les raisons de ce comportement scandaleux, Zadig ne se laisse pas convaincre. A chacun des propos de l'ange il rplique par une objection qui commence par le mot "mais". Et voici comment se termine le dialogue entre les deux personnages :

    "L..1 Faible mortel, cesse de disputer contre ce qu'il

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    faut adorer. - Mais, dit Zadig ... " Comme il disait Mais, l'ange prenait dj son vol vers la dixime sphre.

    Dans le dernier chapitre de Candide, installs dans leur mtairie en Turquie, Candide et Pangloss raisonnent. A son accoutume, Pangloss tient d'intenninable discours pour dmontrer que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Et Candide,- c'est l le dernier mot du conte,- lui rpond : "Cela est bien dit [..J mais il faut cultiver notre jardin." Dans les deux contes, le Oui, mais ... qui tout la fois confirme et infinne, accepte et objecte, constitue comme le moule fonnel qui accueille l'ultime leon de Voltaire. TI conviendra de nous en souvenir dans la suite de notre parcours.

    Analogie des structures, ressemblances des personnages, parent fonnelle des critures, ce sont l autant de traits qui dfInissent une proximit de Zadig et de Candide. Et pourtant demeure ce sentiment de quelque chose qui se chercherait dans le premier de ces deux contes et qui atteindrait une sorte de perfection dans le second. Pour mieux cerner ce qui pour l'i