De l’objet rituel à l’objet d’art sacralisé ?· De l’objet rituel à l’objet d’art sacralis…

  • View
    213

  • Download
    0

Embed Size (px)

Transcript

  • L'Anachronique du flneur N 11

    (Confrence donne au Marin, Martinique,

    le 26 novembre 2015 10 :30)

    De lobjet rituel lobjet dart sacralis

    Un historien des religions amricain dont je viens de traduireun livre, dbut 2015,1 du nom de Clark Strand, fait collectiondobjets rituels, de talismans et bibelots religieux du monde entier.Il a t frapp par le fait que ces objets empruntaient des formesextrmement varies. Mais il fait remarquer en mme temps queles chapelets, par exemple, dans toutes les traditions catholique,orthodoxe, musulmane ou bouddhiste, se ressemblaientbeaucoup. Cest pourquoi, rencontrant une paloanthropologue quiavait pass beaucoup de temps faire des fouilles dans le Sud dela France, il lui a demand quel moment on avait vu apparatredes chapelets, dans les annales de larchologie. Il voulait laborerune thorie sur les origines de la mditation et de la prire.

    Les colliers sont parmi les premiers objets avoir unefonction purement dcorative , lui a-t-elle expliqu. Mais non, lorigine, je ne pense pas quils aient eu quoi que ce soit voiravec la prire. Ils ont toujours exist mais sont devenus courantspendant la dernire re glaciaire, quand la progression desglaciers a pouss les premiers tres humains se regrouper dansune mme rgion habitable. Les colliers ont servi de repres

    1 Clark Strand : Rveiller le Bouddha, lHarmatan, 2015. Traduit par Marc Albert1

  • visuels pour distinguer une tribu dune autre. On trouve ainsi desperles noires de lHomo sapiens, et des perles blanches delHomo sapiens. A lorigine, ce fut peut-tre une bonne faon dese distinguer les uns des autres.

    Perles blanches, perles noires

    Clark Strand avait labor une thorie suggrant que les treshumains avaient cr des chapelets en rponse quelque obscureproccupation religieuse prhistorique. Aprs tout le mot bead, enanglais (perle ou grain dun chapelet ou dun rosaire) signifiait lorigine prire . Mais daprs cette experte, il tait plusprobable quils avaient t crs pour marquer leurs diffrences,ce qui les distinguait les uns des autres et pour faire valoir lesprotections et les privilges attachs leur groupe dappartenance.

    Cette remarque ma rappel dabord un passage du trs beaulivre dAmadou Hampat-B, Le sage de Bandiagara 2.

    2 Amadou Hampat-B : Vie et enseignement de Tierno Bocar, le sage deBandiagara Le Seuil coll. Points.

  • Ce grand crivain qui rend vivante la philosophie soufie traversla biographie du sage Tiernobocar, pourrait bien tre appel lui-mme Le sage du Mali . Et sa comprhension de lislam estbien loin des caricatures de cette religion quen font notrepoque certains partis politiques.

    Dans son livre, Amadou Hampat-b relate un faitextrmement rvlateur des distorsions et trahisons que les luttesde pouvoir font souvent subir aux croyances religieuses : la seulediffrence dans le nombre de grains du chapelet, onze selon lesuns ou douze selon les autres, avait conduit une vritable guerrecivile dans le Mali du dbut du 20e sicle, avec la participationactive des autorits colonialistes prenant le parti dune secte contrelautre !

    Cela ma rappel galement la dcouverte faite, il y aseulement quelques annes, Paris chez un marchand dartafricain, de ce que les spcialistes appellent un masquepasseport . Ctait un masque miniature, assez petit pour tenirdans la paume de ma main, rplique exacte dun masque Dan, deCte dIvoire. Jai eu vingt ans en Cte dIvoire. Javais ramende l-bas un masque dan exactement semblable au masquepasseport, que javais religieusement emport depuis avec moi

    3

  • dans tous mes voyages. Jtais si attach ce masque quen 1972, Jrusalem, ayant rejoint un groupe dacteurs du Bread andPuppet Theater de New York, jen avais fait un moulage enpapier mch. Recouvert de peinture dore, il mavait servi, sur lecampus de lUniversit de Jrusalem, mimer prcisment unconte soufi.

    Ainsi, bien avant que lprouvant rituel du passeportbiomtrique soit invent, quand une personne dune certaineethnie entreprenait un voyage dans une autre rgion dAfrique quecelle dont elle tait originaire, elle emmenait avec elle un petitmasque modle rduit indiquant, sans falsification possible, sonidentit et le groupe auquel elle appartenait.

    Clark Strand poursuivait en disant que les premires religionsavaient probablement trouv leur origine dans une prise deconscience commune : Prires et mditations sont sans douteapparues lorsque les tres humains ont t confronts cette vritla plus simple de toutes : aucune affiliation tribale ne pourra

  • jamais vous protger des ralits qui leur sont communes tous :la vieillesse, la maladie et la mort.

    Quelques mots sur le vodou hatienAyant vcu presque deux ans en Hati, o javais atterri

    quelques semaines aprs la mort de Papa Doc, je ne pouvaisnaturellement chapper une certaine fascination pour le vodou.Cet intrt tait si fort que je me souviens, au cours dunecrmonie, avoir reu une tape sur la tte parce que je voulais allervoir de trop prs ce qui se passait dans un coin interdit duhounfor : l o sur une table taient poss assons, (hochets encalebasses remplies de graines), bougies, bouteilles, flacons deverre et fioles contenant peut-tre des esprits.

    Les tambours, la famille des tambours, orns des signes desloas quils servent invoquer sont naturellement des objets sacrsdans les rituels afro-amricains, comme cette 10e Biennale duMarch Contemporain du Marin le prouve abondamment. Le rledes tambours dans les rituels religieux de toute la plante,mriterait lui seul un livre, ou mme plusieurs, qui ont peut-tredj t crits. Mais les tambours ne sont pas les seuls objetssacrs. Tout, dans lenceinte du pristyle, le lieu o se tient la5

  • crmonie vaudou, est un objet sacr : le poteau-mitan, mtcentral reliant le pristyle au cosmos ; mais aussi le sabre dont unofficiant possd se frappe le front sans sy faire la moindreblessure, et peut-tre mme jusqu la cuvette dans laquelle lesang du cabri dcapit en sacrifice et suspendu au poteau mitan,scoule goutte goutte. Que les esprits sensibles quune tellevocation pourrait rvulser aillent faire un tour aux abattoirs dontsort le steak quils mettent quotidiennement dans leur assiette, etils verront que la prtendue barbarie des officiants du vodou estpeut-tre bien moindre que la barbarie profane ordinaire de noscontemporains.

    Les symboles graphiques jouent un rle important dans lesrituels religieux. La croix est un symbole partout prsent, que lonretrouve aussi dans certains vvs du vodou hatien. Les vvs sontdes figures phmres tracs sur le sol avec de la farine, destins appeler, le temps dune crmonie, des divinits particulires. Levv dErzulie Frida, desse de lamour a la forme dun curbord de franges et Agou, le loa des voyages, rpond lappel deceux qui linvoquent lorsque lon trace sur le sol son vv, unbateau avec sa voile et son ancre. Je me souviens avoir couvert descahiers de notes de dessins de ces deux loas-l. Les retrouvant,bien des annes plus tard, jen ai mme reproduit quelques unsdans une postface crite pour un ouvrage consacr RenDepestre et le vodou. 3

    3 Editions Caractres, Paris : 2005.

  • Javais vu Jrusalem en 1972, les trois religions majeuresse disputer les mmes lieux saints avec des fusils mitrailleurs.A New York, en 1975, alors que jtais dguis en cuisinier deMiles Davis, Herbie Hancock que javais rencontr chez lui, maencourag pratiquer le bouddhisme. Jai suivi son conseil et7

  • quarante ans plus tard, je ne le regrette vraiment pas. Cest unephilosophie qui ne justifie la guerre sous aucun prtexte et quiprne le respect de tous les tres humains, quelles que soient leurscroyances et leurs origines. Elle enseigne galement le respect despersonnes sans aucune croyance religieuse (peut-tre, notrepoque et dans certains pays, les plus nombreuses). Si je me suispermis cette parenthse autobiographique, cest parce quelle mepermet dindiquer que dans le bouddhisme encore, on retrouve desobjets rituels : il y a un objet de vnration, le Gohonzon,reprsentant en caractres chinois et sanscrits la loi de lunivers.Cest devant le Gohonzon que lon rcite le mantra et que lonformule ses prires. De plus, on lui fait des offrandes : celle du feu(en allumant des bougies) ; de lair (en brlant de lencens) : deleau, (une eau fraiche que lon renouvelle chaque matin) ; desfeuillages verts tenaces, (symbolisant lternit de la vie) et desfruits (reprsentant les bienfaits de la terre). Le son du gong, jouele mme rle que celui des tambours, il reprsente loffrande demusique.

    Je voudrais souligner toutefois, que lobservance de rituels, sipotique quelle paraisse ou rassurante quelle soit, nest en aucuncas la preuve dune authentique spiritualit. Si elle conduit discriminer lencontre de ceux qui nobservent aucun rituel, ellecontredit lesprit mme du bouddhisme qui enseigne le respect detous les tres humains quels quils soient.

    Impossible de quitter le sujet des objets rituels sans parler dela sacralisation de certains livres, textes sacrs du judasme (laBible) du christianisme (les Evangiles) de lIslam (le Coran) etdun texte central du bouddhisme du Mahayana, le Stra du Lotus.On disait, en Asie centrale, en Chine et au Japon, que chaquecaractre du Stra du Lotus tait un bouddha. Si bien que certainesditions enlumines de ce texte au Japon, en accompagnaientchaque caractre chinois de limage dun bouddha assis sur unlotus. Ayant eu la chance de participer la traduction franaise de

  • ce