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  • Chronique des annes de sang

  • MOHAMMED SAM RAOU 1

    Chronique des annes de sang

    Algrie: comment les services secrets ont manipul les groupes islamistes

    DENOL IMPACTS

  • Ouvrage publi sous la direction de Guy Birenbaum

    www.denoeLfr

    CI 2003. by ditions Dcnol!l 9, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris

    ISBN: 2.207.25489.5 B 25489.6

  • A ma mre, que je n'ai plus revue depuis septembre 1993 et que je crains ne plus jamais revoir ca/Ise des gnraux criminels qui gou vemellt l'Algrie.

    la mmoire du gnral Saidi Fodlli/, du colonel Acllour Zahraoui, des commandalllS Boumerds Farouk et Benyamina Djabber, victimes de la lchet, de /(1 tratrise et du mel/sOl/ge des gnraux corrompus et prdfllelJrs.

    A Abdelhai Beliardouh, courageux jOllmaliste qlli s'est sacrifi en dflonant et combfllram avec sa plume les truands de la Rpublique.

    M~ Mahmoud Khelili, farouche militalll des droits de l'homme, qui s'est oppos dllralIItoute sa vie l'oppression et aux abus de ceux qui ont confisqu le pOllvoir en Algrie.

    tolites les victimes, civiles et militaires, algriennes ou trangres, du complot des gnraux contre les symboles de la rvolution de novembre 1954.

  • Prologue

    La relation forte entre la Scurit militaire et la DST

    Septembre 1995. Je pousse la porte d'une chambre stue au premier tage d'un htel miteux du centre de Bonn, le Rheinallee. J'y retrouve mon ancien chef venu incognito, le gnral Smail Lamari, dit Sman , numro 2 des servi-ces secrets algriens, la fameuse Scurit militaire (SM). Petit, le visage anguleux, des yeux noirs sous une calvitie avance, il a J'air dtermin de celui qui a pris une grande dcision. ses cts, mes deux prdcesseurs au poste d'attach mili-taire l'ambassade ct' Algrie en Allemagne, venus eux aussi spcialement d'Alger: le colonel Rachid Laalali, dit Attafi , et le colonel Ali Benguedda, dit petit Sman)J. Deux offi-ciers des services connus pour leur dvouement au gnral Sman.

    D'entre de jeu, ce dernier me donne la cl de cette trange runion clandestine Il : il me demande d'organiser la liquida-tion physique de deux islamistes algriens rfugis en Alle-magne, Rabah Kbir et Abdelkader Sahraoui. Des figures publiques bien connues, certes opposants au rgime, mais qui n'ont rien de dangereux terroristes.

    Devant mon tonnement sur l'utilit d'une teUe opration , Sman enfonce le clou: li faut clouer le bec ces salauds qui mettent l'Algrie feu et sang, et nous empchent d'obtenir le soutien international. Le spectre de l'intgrisme et d'une rpu-blique islamique en Algrie qui dstabiliserait le Maghreb et constituerait une base pour d'ventuelles attaques contre l'Occident ne semble pas convaincre nos partenaires europens. Il faut un vnement fort pour secouer leur conscience, comme ce fut le cas avec les Franais.

    - Qu'arriverait-il en cas de ppin ?

  • 10 CHRONIQUE DES ANN~ES DE SANG

    - Tu ne risques rien du tout. Si on t'expulse d'ici, je te ds-gnerai ailleurs.

    - Ici, c'est un tat de droit, vous n'avez aucune chance. Et en plus, vous ne pouvez pas compler, comme en France, sur vos amis de la DST ou du ministre de l'Intrieur pour vous venir en aide. Ici, il n'y a ni Pasqua, ni Bonnet, ni Pandraud ou Mar-chiaoi ...

    Mon refus fe ra avorter l'opration. Mais il signera aussi ma rupture dfinitive avec les dcideurs d'Alger, ce qui me conduira dserter quelques mois plus tard.

    Il faut dire qu'au moment mme o nous tenons cette runion Bonn, la France est secoue depuis plusieurs semaines par une vague d'attentais islamistes, qui a dj fa it plusieurs morts e t des dizaines de blesss. Et je me doute bien, mme si je n'ai alors encore aucune information prcise ce sujet, que les groupes islamistes manipuls ou infiltrs de longue date par mon homo-logue de la Scurit militaire Paris, le colonel Habib , y sont pour quelque chose ...

    En France, la SM est en eHet une puissance, bien plus qu'en Allemagne. Elle a une longue tradition (avec l'accord tacite des gouvernements franais, quelle que soit leur couleur pol itique) de contrle de la communaut im migre, notamment travers l'Amicale des Algriens en Europe, puis travers les dix-huit consulats implants sur le territoire franais, qui on t pour mis-sion de quadriller l'ensemble des rgions.

    S UI un plan moins officiel, la Scurit militaire a toujours pu compter sur de nombreux agents, exerant essentiellement dans les diffrentes dlgations d'Air Algrie, la Cnan (Compagnie nationale algrienne de navigation, la compagnie maritime alg-rienne), au Centre culturel algrien Paris, l'APS (Algrie presse service, l'agence publique d'information) ou la Mos-que de Paris ... Elle s'appuie galement sur un large rseau de pa rticuliers aux professions diverses (avocats, grants d'htels, de bars ou de restaurants, commerants, consultants ... ). Mais aussi sur des chauffeurs de taxi dans les grandes villes franaises ou sur des trabendistes , ces petits trafiquants qui, en contre-partie des services rendus. peuvent introduire en Algrie leurs marchandises ou des produits prohibs sans tre harcels par les services des douanes algriennes (ou en ne s'acquittant que de sommes drisoires pour corrompre des douaniers vreux).

  • PROLOGUE 11

    partir de 1993, le nombre d'officiers et de sous-officiers du DRS et de commissaires de police prsents en France peut tre estim sans risque d'erreur au moins une centaine de per-sonnes (effectif qui augmentera sensiblement ensuite); ce chiffre, il faut ajouter plusieurs centaines d'agents et indicateurs. On a ainsi une premire ide du con trle exerc par la SM sur la communaut algrienne tablie dans l'Hexagone. Et du niveau de connivence de l'tat franais, sans doute un des rares tats au monde s'accommoder de la prsence permanente, et en nombre, d'une police trangre sur son territoire national...

    Plutt que de connivence. il faudrait d'ailleurs parler de complicit, dont l'axe central est bien la coopration trs troite entre la SM et la DST (Direction de la surveillance du terri-toire), surtout depuis le milieu des annes 80, priode au cours de laquelle des o{[jciers de la SM (dont Smal Lamari) ont rendu de prcieux services leurs homologues franais (notamment Jors de l'affaire des otages franais au Liban et lors des attentats de Paris en 1986). Ce qu'a d'ailleurs confirm, en s'en flicitant, J'ancien directeur de la DST, Yves Bonnet, dans ses mmoires 1. Il Y voque en ces termes la relation forte qui unit la SM aux services franais: La France a la chance de pouvoir compter sur un tel partenaire, comptent et parfaitement au fait des ra-lits du Proche-Orient... Notre matre en affaires arabes. c'est l'Algrie 2. Et il ajoute: Nul n'a prvu la monte de l'isla-misme, la menace terrible qu'il va faire peser sur l'Algrie, mais aussi sur la France; nul ne souponne, en tout cas pas moi, combien il va falloir tre solidaires ( ... ). Nous changions, dans un premier temps, impressions et gnralits, puis, trs vite, le dialogue devient oprationnel ( ... ). Pour eux, nous avons en retour des renseignements de grande fiabilit sur leur opposi-tion 3.

    Un dialogue oprationnel : dans le vocabulaire des ser-vices, cela signifie des oprations conjointes, voire l'organisation en commun de coups tordus . De fait, partir du coup d'tat de janvier 1992 en Algrie, la SM et la DST sont clairement pas-ses de la collaboration sur les affaires arabes une sorte de cogestion dans la surveillance et la manipulation de la violence

    1. Yves Bonnet, Mmoires d'lin patron de fa DST, Calmann-Lvy, 2000. 2. Ibid . page 320. 3. fbid., page 339.

  • 12 CHRONIQUE DES ANNES DE SANG

    islamiste algrienne en France, comme l'illustren t certains des pisodes que je rapporte dans ce livre (voir chapitre 9). $mal Larnari a t l'homme cl de ce partenariat - au point qu'il a toujours eu un accs direct au patron de la DST -, et il l'est tou-jours au moment o j'cris ces lignes.

    Tmoignage, mon niveau, de l'troitesse de ces liens: quand j'tais en poste Bonn, il m'est souvent arriv de voyager en France sans visa, document pourtant obligatoire pour les Alg-riens. Il suffisait que mon alter ego Paris, le colonel Habib, annonce mon arrive pour que la police de l'air et des frontires me dlivre un sauf-conduit me permettant de sjourner sur le territoire franais; l'issue de mon sjour, je restituais ce docu-ment l'aroport et toute trace de ma prsence sur le sol fran-ais disparaissait..

    Bien sr, la relation forte entre la SM et la DST n'implique pas que cette dernire ait su que les services alg-riens iraient jusqu' faire exploser des bombes Paris pour contraindre les responsables politiques (ranais soutenir sans rserve la politique d'* radication,. de l'islamisme mene par les gnraux d'Alger, au prix de dizaines de milliers de morts depuis 1992. Mais cette relation a indiscutablement jou un rle cl dans cette guerre. Mme si la responsabilit premire en revient mes anciens chefs, qui n'ont pas hsi t manipuler, un point qui dpasse presque l'entendement, la violence isla-miste pour parvenir leurs fins. C'est l'objet de ce livre.

  • Introduction

    "If Y a (Iellx His/oires l'fliSlOire officielle. mensongre, qui nOlis es/ enseigne. el l'/-Iistoire secrte 011 se trouvent les vraies causes des lI'lle-ments, ulle Histoire honteuse . ..

    Honor de Balzac, Les lIlusiolls perdues.

    Comment comprelldre celte concep/ion poli-cire el parallolaque de la subversiOl1 /IIlil'erselle faollnant l'esprit de certaillS officiers qui, progres-sivement, se perdent dans la dgrada/ion morale et professionnelle indllite par la pra/ique systma-tiq!le de la torture e/ de l'assassinat, s'abaissant ce niveall de crl/am et d'appareille irrationalit? (. .. ) Plus ces militaires plongent dans cet abme de barbarie et d'indignit, plus se dgrOfle leur comptence spcifiqueme