10 Les transformations du capitalisme contemporain

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  • In Bernard Chavance, ric Magnin, Ramine Motamed-Nejad, Jacques Sapir (dir.), Capitalisme et socialisme

    en perspective. volution et transformation des systmes conomiques, Paris, La Dcouverte, 1999.

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    Les transformations ducapitalisme contemporain

    Michel Aglietta

    Le capitalisme du XXe sicle a fait natre et grandir des socits salariales. Lergime de croissance appel fordisme a intgr le salariat dans la circulation desrichesses par la consommation de masse. Mais le fordisme est entr en crise il ya un quart de sicle, rong par la monte de linflation et dstabilis par lesdsordres montaires internationaux et par les chocs ptroliers.

    La dtrioration dune priode faste na rien dexceptionnel. Lhistoirelongue enseigne que la dynamique du capitalisme nest pas auto-rgulatrice. Lesconomies capitalistes voluent par phases de croissance relativement stable,entrecoupes de priodes de crise. Dans ces priodes critiques la croissanceralentit, voire devient ngative. Le progrs technique est plus difficile assimiler, change dorientation et dtruit les emplois. Dans les deux derniresdcennies, cest linteraction de la globalisation et du progrs technique tournvers les technologies de linformation qui a t la force motrice detransformations intenses. Celles-ci font merger un nouveau rgime decroissance qui parait tre le mieux tabli aux tats-Unis.

    Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles un rgime de croissance ne sedveloppe pas de la mme manire dans tous les espaces placs sous linfluencede laccumulation du capital. Cest que la croissance scrte des conflits quimettent en pril la cohsion des socits. Cest le mode de rgulation, ensemblede rgles, de routines et dinstitutions qui agit sur les comportements de manire concilier les intrts privs et les conditions collectives de la vie en socit. Lemode de rgulation nest ni la rsultante de contrats privs, ni lexpression dun

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    contrat social. Il est enracin dans les socits civiles. Chaque socit civile estun systme de relations que chaque gnration reoit comme un patrimoinesocial. cause de lpaisseur historique de chaque socit civile, un mmergime de croissance peut interagir avec des modes de rgulation, cest diredes systmes de mdiations, diffrents dun pays lautre. Parmi cesmdiations, la politique est minente. Elle reprsente, en effet, lentrelac desrelations qui font la socit civile, sous forme de valeurs collectives (symboles,croyances communes, normes du Droit) que les membres dune socitreconnaissent comme des principes dappartenance au tout social. Dans lamesure o il est dpositaire de ces valeurs, ltat est investi dune autorit quilgitime son pouvoir au dessus de tous les autres pouvoirs. Aussi le mode dergulation est-il inscrit dans des identits nationales.

    Cette manire dapprhender la diffrence et la mise en relation entre lergime de croissance et le mode de rgulation oriente lanalyse de laglobalisation. Cest une transformation multi-dimensionnelle du capitalisme quiest issue de la dcrpitude du fordisme et qui fait advenir un nouveau rgime decroissance que je propose dappeler patrimonial. Lengagement des paysdvelopps dans ce rgime de croissance ne sest pas fait au mme rythme,parce que les modes de rgulation hrits du fordisme ont t plus ou moinsrsistants selon les pays, certains diraient rigides, aux facteurs corrosifs de laglobalisation. La reprise prcoce de la croissance aux tats-Unis indique uneadaptation plus rapide et plus complte des lments principaux du mode dergulation. Les volutions de la dcennie quatre vingt dix, marques par leretour au premier plan du dynamisme du capitalisme amricain, posent leproblme de laptitude des schmas de rgulation en Europe assimiler lergime de croissance patrimonial, tout en respectant les valeurs du progrssocial qui distinguent ces pays des tats-Unis. Nanmoins, si ellenhomognise pas le groupe des pays dvelopps, la globalisation intensifieincontestablement les interdpendances internationales. Nous verrons que cetteintensification est partiellement inscrite dans les institutions des modes dergulation en cours dvolution en Europe. En cela on peut dire que des valeurset des principes qui ont mri dans les pays anglo-saxons pntrent des socitsciviles qui leur taient hostiles lpoque du fordisme. Cependant cela ne suffitpas pour que les interdpendances internationales soient correctement rgules.Linstabilit financire chronique est le symptme de problmes structurels etde disparits macroconomiques. Cette instabilit pose de manire de plus enplus insistante la question dune gouvernance globale de la financeinternationale.

    On se propose donc dvoquer trois thmes sous langle des transformationsinduites par la globalisation : lavnement dun nouveau rgime de croissance,les changements des modes de rgulation nationaux, ltablissement dunegouvernance financire internationale.

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    GLOBALISATION ET RGIME DE CROISSANCE

    La globalisation et le progrs technique entretiennent des liens troits parceque ces deux processus viennent de la division du travail. Lchangeinternational largit la division du travail et le progrs technique lapprofondit.La premire dimension de linterdpendance des deux phnomnes se trouvedans laugmentation du rythme de la productivit du travail avec ledveloppement du commerce international. Une tude empirique sur donnessectorielles, mene au CEPII, a montr quune hausse de 1% du taux depntration des importations dans un secteur induit un accroissement de 0,7%de la productivit apparente du travail si ces importations proviennent des paysdvelopps, de 1,3% si elles proviennent de pays en voie de dveloppement.

    Le moteur de cette double transformation de la division du travail est laralisation de la logique du capitalisme, cest dire la recherche du profit au-del de toute frontire. Les acteurs sont les entreprises en voie demondialisation. Elles intgrent les flux qui participent la formation du profitglobal grce la mobilit des marchandises, des fonds disponibles et emprunts,des techniques, des capacits professionnelles. Les restructurations et lesredploiements des entreprises dans cette voie ont largi et intensifi laconcurrence sur toutes les catgories de marchs. Lorientation du progrstechnique a t profondment modifie. Les interactions dynamiques entre cesdiffrentes lignes de force ont produit un nouveau rgime de croissance.

    On tudiera donc les interactions entre lintensification de la concurrence etla rorientation du progrs technique pour en dduire les principalescaractristiques du nouveau rgime de croissance.

    Concurrence et progrs technique

    La globalisation a induit parmi les entreprises une concurrence multiforme.Sur les marchs des biens, elles ont perdu leur influence sur la formation desprix qui leur permettait auparavant dincorporer un taux de marge garanti. Surles marchs financiers, elles subissent un cot du capital de plus en plusinternationalis. Sur les marchs des droits de proprit, elles sont soumises une transformation de la gouvernance qui leur impose des objectifs derentabilit des fonds propres.

    La pression de la concurrence sur les marchs des produits accrotllasticit-prix de la demande de biens. Dans les secteurs de produits banaliss,la baisse des cots de production est de rigueur. Les entreprises nont pas purduire drastiquement les cots dans le prolongement des techniques du pass.Elles ont transform leur organisation en dtruisant nombre demplois non

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    qualifis, en extriorisant les services (comptabilit, maintenance, assistancejuridique...), en rduisant les hirarchies intermdiaires grce la mutation desstructures pyramidales vers des units polyvalentes relies par des rseauxinformationnels.

    Ces volutions se sont rpercutes sur les marchs du travail. Une conomiegnrale de travail non qualifi dans lconomie manufacturire a fait baissertendanciellement les effectifs. De plus la demande de travail non qualifi estdevenue plus lastique aux variations du salaire. Les carts de rmunrationentre travail non qualifi et travail qualifi se sont accrus. Surtout lanciendualisme du march du travail (interne-externe) a t remis en cause parlapparition dun march de comptences professionnelles mobilesinternationalement, dont le salaire se dtermine sur des marchsinternationaliss. Ces bouleversements signifient que les facteurs mobilesmettent en concurrence ceux qui ne bougent pas. Nombre dacquis sociaux, quitaient incorpors dans les conventions collectives ont t remis en question.Lancien march interne du travail rmunrait un facteur quasi-fixe, immunisdes fluctuations conomiques. Le nouveau march du travail rejette linscuritconomique sur les salaris et indexe une part plus ou moins importante dusalaire sur le profit.

    Un autre aspect de la concurrence est linnovation de produits. Car la seulemanire de vendre relativement cher des comptences payes cher est dediversifier la demande de biens de consommation pour stimuler la comptitivithors prix. Mais dans lancienne technologie de la production de masse, ladiversit cotait trs cher car elle ntait pas compatible avec les rendementsdchelle de la production standardise. Au contraire, le nouveau principe fondsur les technologies de linformation est capable de produire de la diversit demanire standardise. Cela est obtenu par la modularit dans la conception desproduits qui permet la fois la production en srie des composants et ladiffrenciation au stade ultime de la fabrication. En couplant cette ingnierie dela production et les informations sur la demande qui arrivent en temps rel dansles units polyvalentes, il est possible de raliser une grande diversit doptions la commande et de rduire les stocks au minimum. En mme temps, il a tpossible de rsoudre le problme de la qualit. Le contrle de qualit taitcoteux dans une structure hirarchise car il fallait multiplier les co